L'exode des classes dirigeantes à la cession du Canada [microforme]
ST-IL vrai que les seigneurs, les lettrés et les hommes du haut commerce quittèrent le Canada lors de la cession ?
Question d’une extrême importance et qu’il conviendrait de résoudre au plus tôt, afin de ne point laisser se propager plus longtemps une réelle erreur historique, un mensonge incompréhensible.
D'où sont venus ce mensonge, cette erreur historiques ? Est-ce du fait accompli, ou des travaux de nos écrivains, de nos historiens qui, se répétant Îles uns les autres, ont fini par ancrer leur manière de voir dans l'esprit du peuple ?
Oui, il est grandement temps d’éclaircir ce point de notre histoire. Nous avons résolu d’apporter notre contingent à la solution de cette question ; si nous
nous bornons, d’autres développeront les idées, les preuves que nous allons donner comme de simples jalons. |
Voyons d’abord ce que nos écrivains ont dit sur ce sujet; nous aborderons ensuite les faits,
En suivant l’ordre chronologique, nous constatons que Smith et Perrault ne touchent point à la question qui nous occupe.
Le premier qui en fasse mention est Bibaud, père, un érudit véritable que nous traitons un peu trop souvent à la légère, malgré la sûrete de ses renseignements.
A la page 11 du vol. II de son Hfstoire du Canada, il s'exprime ainsi :
# Quoique signé le 10 février 1763, le traité de paix ne fut connu, ou du moins publié en Canada, qu’au mois de mai suivant. Cet événement occasionna encore l’émigration de mille a douze cents Français ou Canadiens.
# Cette diminution de la population canadienne était d'autant plus à regretter qu’elle avait lieu dans la classe élevée, la seule alors, à peu d'exception près, où il y eût des talents dévelopsés, et des connaissances acquises. Le changement alors opéré pour le pis, sous le rapport des arts et des sciences, se fit sentir longtemps dans le pays.”
Garneau, tome II, page 384, marchant sur les traces de son prédécesseur, mais d’une manière plus prononcée encore, dit :
“Après trois longues années passées entre la crainte et l'espérance, les habitants virent tomber leur
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derniere illusion. Leur destinée fut fixée d’une manière irrévocable à celle de la Grande-Bretagne par le traité de 1763, qui détermina une nouvelle émigration. Les marchands, les hommes de loi, les anciens fonctionnaires, enfin {a plupart des notables qui se trouvaient encore dans le pays, passèrent en France. .... Il ne resta dans les villes que quelques rares employés subalternes, quelques artisans, à peine un marchand, et les corps religieux. Cette émigration ne s’étendit point aux campagnes, où la population était attachée au sol.”
Vient maintenant M. l'abbé Ferland, toujours si bien renseigné, et généralement très prudent en tout ce qui touche à l’histoire du Canada. Entraîné, sans doute, par ce que nous venons de lire, il écrit à la page 606 du tome II de son Histoire du Canada :
“# Peu de temps après, les troupes françaises partirent pour rentrer en France ; avec elles faissèrent le Canada presque tous les chefs de la société ; dans le pays restaient plusieurs seigneurs, peu d’hommes appartenant aux classes libérales et une population d’origine française d’environ 70 mille âmes. Avec elle, demeurait le clergé, qui, dans l’absence des anciens chefs du peuple, se trouva ainsi chargé non seulement de conduire le peuple dans la voie de [a religion, mais encore de le guider dans la politique et les matières civiles.”
Dès lors, on répéta presque à l’unisson que le Canada avait été à peu près complètement déserté par les classes élevées, instruites. On daigna concéder qu’un tout petit nombre de seigneurs, et à peine un marchand étaient restés ; mais c’était tout.
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Il fallait en prendre son parti: la chose etait incontestable, les trois villes de ce temps-là avaient perdu à peu près tout ce qu’elles avaient renfermé jusqu’alors de gens supérieurs et intelligents.
Un éminent publiciste français, bien connu et grandement apprécié parmi nous, celui-là même à qui il est si délicatement fait allusion dans la citation ci-après de l’ouvrage des Ursulines de Québec, ne se contenta pas d’emboîter le pas derrière M. l’abbe Ferland : il le dépassa de beaucoup, et plusieurs autres écrivains que nous ne nommerons pas, en firent autant.
Vers 1863 parut, à Queéber, un livre estime de tous ceux qui étudient notre histoire, la véracité des faits nombreux et nouveaux qu’il renferme étant toujours rehaussée par le charme du style. Dans cette Afstoire des Ursulines de Québec, on entend, pour la première fois, une timide protestation, ou mieux une objection, contre les dires de nos historiens.
Nous citons textuellement :
“Le Marquis de Vaudreuil et sa famille, le Chevalier de Levis et ses officiers au nombre de 185, Bigot l’intendant et ses employés, (une partie seulement) des soldats au nombre de 2000 et 500 matelots de la Marine Royale, quittèrent pour toujours le pays. Plusieurs familles canadiennes se joignirent à eux pour faire voile vers la France. ...”
Dans la note au bas de la page :
“ Nous sommes loin de partager l’idée que la plupart des familles influentes du Canada émigrèrent à la conquête. Bon nombre même de celles qui parti-
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rent d’abord, revinrent au pays dans les années suivantes, comme le prouvent nos correspondances.”
Plus loin, elle ajoute encore :
“En traversant depuis quinze ans tant d’orages, tant d'annonces de départ et de ruine ; nos lectrices ne se sont-elles pas demandées avec qui enfin nous allions nous retrouver et vivre ? Quant à nous, cette question s’est souvent présentée à notre esprit. Imbue de cet avancé de la plupart des écrivains, que la classe élevée et instruite avait presque entièrement abandonné le pays en 1760 et dans les années subséquentes, nos documents nous mettaient souvent en face des contradictions palpables, qu’il était naturel de chercher à s’expliquer. Si toutes les personnes influentes étaient parties, pourquoi rencontrions nous si fréquemment leurs noms ? Plus nous avancions, plus nous étions convaicue qu’il devait y avoir erreur quelque part. C’est cette conviction qui nous a poussée à une investigation plus profonde et plus minutieuse des noms et des faits; et nous devons avouer qu’une lumière nouvelle s’est faite dans notre esprit. Nous sommes heureuses de pouvoir emprunter ici de longs extraits à un travail que notre Rév. Père aumônier, M. l'abbé G. L. LeMoine, destinait à l'impression, et qui lui a coûté de longues recherches. Ce travail prouve abondamment que le pays a moins souffert par l’émigration qu’on ne l’a généralement cru.
“Un point surtout que notre coeur ne pouvait admettre, c'était cette accusation grave portée quelque part, que la divine Providence avait fait disparaître
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la noblesse canadienne après la conquête, en punition de la mauvaise conduite de ses membres. Ah! un coeur canadien, fidèle au souvenir au passé, aux traditions de ses pères, n’a jamais conçu une pareille pensée. Nous n’avons aucune objection que l’Histoire stygmatise l’Intendant Bigot et la plupart de ses employés, dont le plus grand nombre se trouvaient dans les villes et les forts un peu considérables ; ils ont mérité d’être accusés et condamnés. Nous serions même prête à faire une large concession à l'égard des employés de l’administration militaire, des officiers de l’armée, dont les moeurs étaient loin d’être irréprochables. Maïs soutenir que le très grand nombre de familles marquantes, appartenant à la colonie, a émigré après 1759, et marquer pour cause première le dessein providentiel indiqué plus haut, c'était une assertion qui donnaït à réfléchir ; si elle se pouvait pardonner à un auteur étranger au pays, nous, au moins, devions voir aux preuves qu’exigeait une charge assez flétrissante pour les premiers bienfaiteurs du Canada, dont tant de fois nous avons eu occasion d’exalter les vertus.”
Après avoir cité cette parole d’un grave publiciste, M. Roger Collard: “Une naissance illustre sera toujours une grandeur, et Le respect de la gloire passée prend sa source dans de nobles sentiments,” elle ajoute : “ Nous n’avons pas malheureusement tous les documents désirables, à l’égard du point que nous avons à coeur d'établir ; néanmoins, il y a des noms et des faits qui paraissent avoir été en partie ignorés de nos historiens, ou qui n’ont pas été rapprochés de manière à exposer la question dans son vrai jour.”
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Puis elle cite des faits et des noms à l’appui de ce qu’elle avance, et elle termine par cette réflexion si juste, si convaincante :
“ Malgré la diminution que causa l’émigration dans la classe élevée, il resta certainement encore assez de personnes marquantes, pour conserver parmi les Canadiens cet esprit droit, ces sentiments nobles et généreux, cette libéralité à l'égard des personnes d’une autre origine, cette urbanité de manières, cette hospitalité qui les ont toujours distinguées, et qui excitent toujours l’admiration des voyageurs et des étrangers.”
Plus à même que bien d’autres par leur haute position d’institutrices de [a jeunesse, ce qui les met en rapports directs avec ce qu’il y a de mieux au Canada, ces admirables religieuses pouvaient connaître, juger et apprécier l’état réel et intellectuel du pays lors de la cession et après. Leur appréciation devait être bien fondée, se dirent un bon nombre de Canadiens, et l'erreur historiguse soutenue jusqu'ici depuis si longtemps et avec tant de persistance, on ne sait trop pourquoi, reç t ‘1. premier coup, et depuis elle n’a cessé de perdre au terrain.
En 1866, M. l'abbé Daniel, prêtre distingué de Saint-Sulpice, à Montréal, écrivait son Histoire des grandes familles du Canada, qu’il a appelée Nos Glotres nationales. Sentant bien, d’après ses études, ses recherches très consciencieuses, que l'erreur, toujours bien accueillie en certain quartier, en partie du mo..s, ne pouvait se maintenir à la lumière des faits, il se risqua avec prudence à donner son opinion :
# Suivant quelques historiens, dit-il, avec la demination française disparut [a noblesse canadienne ; d’après d’autres, (et il ne saurait être rangé ailleurs que dans cette catégorie) elle continua à habiter le pays. Ces deux sentiments peuvent se concilier.”
Evidemment, M. l’abbé Daniel n’aimait point à heurter, à contredire son éminent et vénérable confrère, celui-là même à qui l’annaliste des Ursulines fait allusion. Il ne peut y avoir de conciliation d'idées en la matière.—Où est la vérite ?
Afin d’excuser, peut-être de réconforter les partisans de l’exode, il mentionne, mais avec quelle hésitation, on le remarquera, le naufrage de [’‘ Auguste,” que tout le monde connaît. “ Mais pour être exact, dit-il, il faut ajouter que le plus grand nombre de seigneurs qui avaient échappé à la mort dans les combats ou dans le naufrage de [’‘“ Auguste,” ne trouvant aucun moyen de subsister convenablement en France, repassèrent en Canada. Quoi qu’il en soit, cet éloignement momentané ou définitif de la noblesse ne laissa pas que d’affecter profondément le peuple canadien, comme il a été dit avec raison.”
C’est nous qui soulignons.
Nous prenons acte de ce franc aveu du savant écrivain, Mais en quoi, nous permettons-nous de demander, “ l'éloignement momentané de la noblesse” — de 1760 à 1763—aurait-il pu “affecter profondément le peuple canadien ?”” Disons-le bien franchement, nous aussi: il nous est tout à fait impossible de le voir.
Un peuple qui vient de passer par toutes les horreurs de la guerre, de subir la cruelle épreuve de la