RASEURS
Les concierges racontent, et leur progéniture croit, qu'on peut faire mourir un patient, à force de lui chatouiller la plante des pieds.
Je doute que les annales judiciaires relatent quelque forfait accompli par ce moyen ; mais je ne puis m'empêcher de voir, dans le raseur, une sorte de criminel inconscient qui vous chatouillerait la plante des pieds de l'âme.
Ou bien aussi, l'infirmité du raseur, dans l'ordre moral, me fait penser à ce que le vice de l'haleine est dans l'ordre physique. Le cumul n'est d'ailleurs pas interdit, hélas! Pour les deux cas, le monde ressent une égale répugnance qu'il dissimule néanmoins avec une discrétion
polie, presque encourageante. Et l'impureté du souffle intellectuel ne fait souffrir, comme l'autre, que l'interlocuteur; toutes deux restent semblablement ignorées de ceux qui les répandent avec le plus de vigueur, d'autorité ou d'empressement ino^énu.
Peu de salons possèdent une fermeture assez hermétique pour n'avoir rien à craindre des tentatives d'introduction qu'exercent sans cesse les raseurs ambiants.
Ceux-ci ont encore une manière de s'insinuer, qui rappelle l'adresse des flocons de neige contre le collet du pauvre monde sous lequel ils pénètrent par des sautes imprévues, avec un attouchement qui glace. Seulement, les raseurs ne fondent pas.
On pourrait même dire qu'ils entrent partout parce qu'ils sont raseurs, et non quoiqu'ils le soient. Être raseur, c'est être en quelque sorte un
homme d'armes, un homme armé d'un rasoir, devant la société qui est une ville ouverte, peuplée de femmes aimables, d'êtres paisibles et courtois. Quatre raseurs déterminés peuvent s'emparer du monde, de même que quatre uhlans ont pris logiquement Nancy.
Il y a des milieux oii les raseurs pullulent, et d'autres milieux où n'existe qu'un seul raseur, souverain, gigantesque comme un cèdre. Son tronc s'élargit au centre de la place; et, de son ombre meurtrière, il a exterminé les essences de raseurs plus chétifs, alentour.
Les espèces de raseurs varient à l'infini, et ce serait folie que de vouloir en dresser la nomenclature; car, sur la liste une fois close, chaque rasé serait loin de trouver son compte. D'autant que, suivant le caractère de ces derniers, l'action du raseur les affecte diversement.
Cependant, on pourrait établir des divisions en catégories principales, parmi lesquelles chacun saurait inscrire les subdivisions qu'il a observées. Par exemple : le raseur spécialiste et le raseur universel; le raseur qui sait son sujet et celui qui l'ignore; le vieux raseur qui, bouche béante, le rasoir ouvert, mourra debout, en train de raser encore; et le raseur jeune, allègre, qui rase depuis peu et très fort. 11 conviendrait aussi de classer le raseur débonnaire qui ne tient pas à vous raser personnellement, pourvu qu'il rase; et le raseur féroce qui continuerait à vous raser, même s'il savait qu'il vous rase. Bref, il y a des masses de raseurs.
Et si les rasés diffèrent, dans les particularités, lorsqu'ils ont l'occasion d'exposer les causes et les effets de leur mal, du moins l'accord est unanime sur l'expression de leur désespoir, de leur besoin d'être délivré ou vengé. Plus d'un rasé a souhaité de foudroyer son raseur, à l'instant
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même, dans l'embrasure d'une porte ou sur le siège obstinément rapproché; malheureusement le tonnerre est un monopole, ainsi que tant d'autres objets de première nécessité.
Le premier soin des maîtres de maison qui se respectent est de tâcher à éliminer les raseurs (quand une coïncidence ne fliit pas qu'ils en soient eux-mêmes); du moins, à mettre dans l'impuissance ceux qui s'imposent à leur invitation par un droit de parenté, d'alliance ou quelque acharnement.
Pour ce faire, en d'excellents heux, on compte sur l'ascendant d'autres convives illustres et charmants, d'hôtes spirituels, délicats, pleins de tact. On espère toujours qu'une rangée de personnages d'élite pourra tenir en respect un ou plusieurs raseurs de taille ordinaire.
Or l'influence des hommes supérieurs est
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absolument nulle sur les autres, par la raison que chacun ne peut apercevoir les dimensions de l'intelligence d'autrui que jusqu'à la hauteur de sa propre cervelle, pour ainsi dire jusqu'à l'héberge, selon l'expression en matière de mitoyenneté. De telle sorte que les raseurs n'éprouvent jamais la sensation d'être dominés; mais bien celle d'être au niveau des plus grands esprits.
Tout le monde a dû remarquer que, la plupart du temps, la direction des conversations les mieux commencées ne tardait pas à passer sous la tyrannie des raseurs.
Je vois à cela plusieurs motifs.
D'abord, ils ont presque tous une voix qui s'impose ou s'enfonce partout, stentorienne ou aigrelette. La nature, en créant le raseur, l'a muni d'un très sonore organe de la parole, ainsi qu'elle a eu la précaution de munir le crotale de sonnettes.
Puis, aucun sens mtérieur de critique propre
no la détournant d'employer des discours inutiles ni des reflexions médiocres, cette race de gens a toujours quelque chose à dire. Cela est si vrai que les banales reparties dont le raseur effectue sans hésiter l'émission sont presque toujours venues, une minute auparavant, à l'idée des autres, qui ont dédaigné de les proférer.
Ensuite, ne nous dissimulons pas que le fond des dialogues un peu généraux est forcément bien plus alimenté par les ressources de la mémoire que par la spontanéité des imaginations. Cette dernière, chez les mieux doués, n'est guère que le filet d'une source assez avare et intermittente. Et, quant à la mémoire du causeur le plus ingénieux, elle ne peut être individuellement approvisionnée, chaque semaine, que d'une petite quantité de mots notables, d'anecdotes choisies, de sujets nouveaux.
Voilà justement le point où la puissance du raseur éclate. Outre tout ce que lui apporte le
courant quotidien de la vie, il dispose, pour l'entretien commun, de tous les propos qui sont dans le domaine public, de tous les mots qu'on a lus, de toutes les anecdotes qu'il a déjà contées. Quand s'ouvre le feu de la conversation, le raseur est installé comme dans une batterie de cent pièces de siège contre laquelle tirent en vain, et se taisent bientôt, quelques fins canons d'une artillerie volante.
Comment le principe de la solidarité ne conduit-il pas les rasés à se syndiquer, dans un sentiment de lutte à outrance? Ils semblent avoir pour eux le nombre; car on concédera bien qu'un raseur normal produit, par jour, une moyenne de quinze ou vingt rasés. Mais on objectera probablement que le rasé de quelqu'un est souvent le raseur d'un autre, et qu'ainsi les orces s'équilibrent. C'est possible.
En tout cas. pourquoi ne formeraic-on pas une Société générale pour empêcher le développement et le commerce des raseurs en France ?
Du moment que l'impossibilité paraît démontrée de vaincre ceux-ci en leur opposant des gens valant mieux qu'eux et en recourant aux procédés de la pure intelligence, il serait temps de modifier la tactique.
J'incline à recommander une méthode qui serait inspirée des doctrines homéopathiques ou du système des vaccines.
En d'autres termes, on s'appliquerait à remplacer la plaie des raseurs par une plaie artificielle de faux raseurs, qui se guérirait d'ellemême. Une invention analogue consiste, dans les savanes, à combattre l'incendie accourant du large par des incendies locaux et factices.
Peut-être suffirait-il, afin de triompher des raseurs de naissance et de les cliasser de partout, qu'un groupe d'hommes résolus et de femmes
actives se résignassent à passer, durant quelque temps, pour les raseurs accidentels qu'ils ne seraient pas.
Les sociétaires s'attacheraient, tour à tour, à la personne d'un raseur avéré, et lui feraient exactement ce qu'ils voudraient qu'il ne leur fît pas. Ils lui couperaient la parole, et lui joueraient le rôle du raseur qui ne vous écoute pas, le plus exaspérant de tous. Ils le tiendraient debout lorsqu'il aurait envie de s'asseoir; ils l'obligeraient à se prononcer sur tout ce qui pourrait lui être le plus indifférent, par des : a Hein? Quoi? Dites? Vous ne trouvez pas?»
Ces gens courageux et dévoués poufferaient de rire à la suite de toutes leurs paroles; ils n'entretiendraient l'ennemi jusqu'à sa fuite que de leurs intérêts particuliers, de leur mérite, de leur fortune, de leurs équipages, de leurs belles relations, des compliments qu'on leur aurait adressés...
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Le seul inconvénient serait que, après avoir goûté cette âpre joie qu'il y a sans doute à raser, personne ne voudrait plus mettre le rasoir bas.
Au surplus, si l'association n'existe pas, son idée doit avoir été déjà introduite dans la pratique par des individualités sans mandat. En etfet, le monde est plein de raseurs, plus raseurs que nature.
La charité parisienne, telle qu'elle a été comprise, apparaît comme une merveille d'organisation et de bon fonctionnement. On a peine à concevoir qu'elle ait encore des progrès à réaliser,
et que la misère ne soit pas absolument dans son tort en persistant à exister.
Cette charité se pratique suivant un système tout moderne. Elle est divisée en départements qui possèdent leurs attributions particulières et se subdivisent en directions et sous-directions ayant, chacune, ses compétences et ses incompétences pour l'exercice du bien. A l'image d'une main tendue qui représenterait l'expression des détresses matérielles, la charité parisienne oppose l'effigie permanente de l'index symbolique et impassible qui montre où il faut s'adresser, en suivant les dédales comphqués, les couloirs multiples de la bienfaisance contemporaine.
Les innombrables variétés de l'indigence humaine savent aujourd'hui l'itinéraire qui les mène au but d'un soulagement certain, suivant la nationahté ou la religion du solliciteur. Qiic l'on soit phtisique ou bulgare infortuné, pauvre incendié, veuf ou réclusionnairc libéré, la charité
qui correspond à chacun de ces sorts est quelque part, là-bas, attendant que l'on monte à son bord, calme et puissante, avec ses machines de secours toujours sous pression. Ici le magasin gratuit des lunettes, plus loin celui des jambes de bois, d'où le myope déshérité, l'amputé sans ressources reviendront allègres et réparés autant que possible.
La charité parisienne s'est, pour ainsi dire, constituée en sociétés par actions, ayant leurs souscripteurs et leurs conseils d'administration, leurs représentants délégués. La presse en lance les émissions, charitablement aussi. Et des historiens spéciaux tirent gloire, titres académiques et bons revenus, rien qu'à narrer cette charité.
Cela est très beau, cela est très louable, et je révère la haute initiative qui a inspiré les fondateurs de tout cet ordre de choses. On doit
admirer ces caractères chez lesquels le désintéressement semble surexciter le zèle, un zèle actif et généreux. Et loin de vouloir qu'on puisse m'attribuer sur ce point une humeur de critique, mon premier soin va être d'avouer, en humiUté profonde, que tant de résultats magnifiques ne seraient point issus du néant s'il n'existait pas, pour le triomphe de l'humanité, tout un peuple de gens bien meilleurs que moi.
Au surplus, nous devons être, dans mon cas, un certain nombre de futurs damnés, ou pour le moins de futures âmes du purgatoire en faveur desquelles intercédera la petite fortune d'un tronc qui, pourtant, nous aura peu dû. Pour l'instant, nous nous bornons à satisfaire modestement et poliment aux diverses quêtes que, d'après les usages, ceux de nos relations sont autorisés à nous faire. En outre, quelque menue monnaie est toujours prête à sortir de nos poches si, par les rues, une mendiante nous aborde chargée d'un
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enfant qu'elle allaite, ou si nous sommes sollicités par un longévitant d'apparence sobre et distinguée. Dans le gobelet de l'aveugle, nos dons jettent un son cuivreux qu'accompagne aussitôt cette douceur pour nous de croiser notre regard avec celui d'un chien qu'on vient d'obliger. Enfin, la plupart de nous ont dix sous pour quiconque tombe du haut mal sous leurs pas, et même vingt sous pour les chutes par inanition.
En dehors de ces circonstances, mes pareils et moi, nous avons souvent le cœur de répondre : « Allez travailler, » à l'homme jeune et valide qui nous implore en un lieu écarté, avec une allure prudente, avec une obséquiosité résolue. Et, là-dessus, nous suivons tranquillement notre vie, si nous avons su la faire tranquille.
Aussi, n'est-ce à aucun de nous autres, de nous indignes, qu'il appartient de donner à cjui que ce soit une leçon de charité. Et ce ne peut être
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qu'une aberration jalouse qui me pousse, ce ne peut être qu'un sentiment de contradiction, une envie de dire noir quand chacun dit blanc; mais, malgré moi, je ne puis contenir une révolte de ma logique ni m'empêcher de trouver un abus de langage dans la façon dont on délivre aujourd'hui dans le monde la qualité de charitable.
Partout où la recette sera pour les pauvres, on ne peut inviter les gens à rire avec soi, à vous applaudir, sans se manifester du même coup comme une personne très charitable. Des professions entières, quoique profanes, sont réputées charitables. La charité des comédiens est un dogme laïc; les journalistes sont charitables aussi. En province, tous les orphéons sont charitables. Et aux défunts qui n'auraient pas préalablement découvert un moyen pour emporter leurs capitaux dans l'éternité, il suffira de mesures ficiles à prendre pour parer d'une emblématique couronne de charité leur belle tête de vieillard
que la reconnaissance publique reverra bien souvent en ses rêves.
La charité chrétienne, telle que les saints l'ont formulée après de longues études sur les essences divines dont leur conscience se sentait dépositaire, ne compte peut-être pas autant de vrais représentants que Ton aurait prétexte à le croire d'après les propos courants des salons et des gazettes.
Combien sont-ils, combien sont-elles, les charitables qui visitent les malades et les prisonniers ; instruisent les ignorants; consolent les affligés; pardonnent à leurs ennemis; supportent les défauts du prochain; prient pour les vivants, pour les morts et pour ceux qui les persécutent?
Grâce au ciel, il en est un petit nombre, qui forment une armée active, et dont on devrait avoir honte de rendre commun le glorieux titre
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avec toutes les gardes nationales de la chanté mondaine.
Chaque jour, vous les voyez passer auprès de vous, les soldats de cette patrie idéale. Vous voyez, vivandières des esprits et des corps, les religieuses se rendre vers les grabats ou les chevets de souffrance, et n'en repartir que lorsque la grâce d'un salutaire miracle a paru descendre de leur cornette blanche; ou que, dans un linceul, elles ont enveloppé une froide chair de leurs mains pieuses, vaillantes et qui ne connaissent point d'attouchements plus doux. Plus d'une fois aussi, vous avez dû apercevoir, dans l'un de ces ports où ils vont s'embarquer pour le martyre de leur choix, ces jeunes prêtres à la barbe naissante, aux lèvres timides, au Iront hardi, qui vont au loin porter, sous des cieux farouches, les rayons de la vertu surnaturelle dont ils espèrent éclairer des âmes ténébreuses, inconnues et fra^ ternelicment quéries.
Mais CCS œuvres de miséricorde réclament une consécration de tous les instants, un sacrifice de toute la vie. Par quel terme définira-t-on l'honneur de s'y vouer, si Ton répand maintenant, à profusion, celui que les auteurs sacrés avaient puisé et choisi, tout pur, aux sources de l'antiquité ?
Assurément, je ne doute pas que, par le monde, plus d'un grand cœur n'ait fait sa règle des préceptes qui inspirent les serviteurs particuliers de la religion. Je suis même sûr que j'en connais et que vous en connaissez; nous n'aurions qu'à prendre le temps de chercher un peu.
Mais, d'autre part, une grande quantité de personnes très férues de bienfaisance et très sin* cèrement attachées aux pratiques des patronages et des aumenies, renommées à cet égard et flat=
cécs par tous les examens de conscience, ces personnes, en vérité, me semblent ne point discerner le fond de la question et piétiner sur ce dangereux pavé qui n'est fait que de bonnes intentions.
Ainsi, j'eus récemment, au cours d'une visite, l'instructive occasion d'écouter deux excellentes dames, tandis qu'elles dialoguaient sur l'état actuel de l'indigence. Leur visage respirait le bien-être acquis dans la bonté convenue; et j'entendis énoncer, après leur départ, qu'elles étaient en effet des personnes bien, bien, bien charitables.
— ... Mais, madame, opinait l'une, vous ne vous imaginez pas quelle misère il y a partout en ce moment...
— Oh! mais, à qui le dites-vous!... ainsi, moi, madame, il ne se passe pas de jours que l'on ne s'adresse à moi... Par exemple, si je vous disais que dans nos pays...
Oui, mais la première interlocutrice possédait aussi .st'.s- pays; et, de là, Dieu merci, on lui avait également signalé des misères qui ne craignaient aucune comparaison, des misères peut-être même meilleures que celles par quoi on prétendait les surpasser.
Leurs pays, c'étaient les belles terres sur lesquelles l'une et l'autre étaient châtelaines, dans une de ces propriétés confortables, entourées de murs, avec pièces d'eau, maison de garde, où l'on va chaque année s'installer depuis l'heure qui fait fleurir les roses jusqu'à celle qui laisse éteindre les rougeurs des vignes vierges et des soleils d'automne.
Et, pour l'hiver, leurs pays respectifs envoyaient, à ces dames, des fruits, des volailles et des misères à soulager.
Pendant longtemps, j'assistai à la bataille que leurs amours-propres rivau.K se livraient à coups de misères locales. C'était à qui serait la mieux
NOTES SUR LA SOCltTÉ
pourvue en anecdotes désolées, la plus opulente en misères. Un air de béatitude singulière anoblissait la mine de celle qui, soudain, se remémorait une misère dépassant toute prévision, une misère prenant la tête devant les misères alignées dans la conversation, une misère maigre et galopante comme un crack de Derby. Et il était évident que si la misère venait à manquer ici-bas, quelque chose manquerait aussitôt à ces charitables dames dans ce que la vie leur a donné de meilleur à faire.
Peut-être ces spécimens sont-ils exceptionnels dans la grande et superbe race des dames patronnesses. En tout cas, on ne pourrait guère contester que, à Paris, la charité bien ordonnée commence par autrui.
Effectivement peu de personnes se détermineraient à verser personnellement dans la caisse de bienfaisance à laquelle elles ont accepté de pourvoir, la somme qu'elles tireront des autres, par
les lettres de quête, les billets de loterie, ou les convocations à visiter leurs comptoirs.
Je suis, certes, bien convaincu que nulle d'entre elles ne peut remplir gratuitement sa mission; et j'ai constaté, en outre, que la plupart du temps elles ont eu le soin d'en préparer le succès par des habitudes d'hospitalité, par des réceptions dispendieuses.
Mais de si près qu'on flaire ces mœurs régnantes, comment y découvrir un parfum de charité? Il me semble ne s'en dégager qu'un fumet de table, un arôme de corsages épanouis, une brave odeur de cigares. Je vois, d'une part, des maîtres de maison qui ont goûté le naturel plaisir qu'on trouve à s'entourer d'amis; et, de l'autre part, des gens à qui l'éducation a enseigné que sur terre on ne saurait diner pour rien, et qui s'acquittent au premier avis.
On objectera, sans doute, que les demandes appellent les demandes, et que celui qui sème la
vente récoltera la qucte. Cela est vrai, dans une certaine mesure. Et même bien des esprits vindicatifs n'ont apporté leur concours à des lignes charitables que par envie d'exercer des représailles.
Toutefois, il est fréquent de voir les dames patronnesses traiter de puissance à puissance, se ménager sur la frontière des comités où elles sont face à face retranchées, signer une sorte de convention pour la paix. — « Ce n'est pas la peine, entend-on dire, que je vous envoie, puisque vous alliez me renvoyer. » On sera censé économiser ainsi les timbres, projectiles de ces bombardements réciproques. Mais gare à quiconque est désarmé, à quiconque n'occupe pas une position charitable, d'où il puisse faire craindre les coups de sa charité.
Celui qui pénètre pour la première fois dans
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une de ces salles vastes ec parées, au sein desquelles la charité parisienne se livre à ses exercices ordinaires, celui-là court le risque de ne point conserver, pendant tout le séjour qu'il y tera, les dispositions bienveillantes qui l'ont amené ni son empressement naïf.
Tandis que l'on s'oriente aux abords du seuil, les tctcs des dames vendeuses, qui sont exhaussées sur des estrades, apparaissent, au-dessus de la foule houleuse, pleines de rire, d'élégance, de vanité charmante, de coquetterie et d'importance heureuse. Auprès d'elles, des commissaires, ayant à la boutonnière un ordre de la Charité et recevant une irradiation des toilettes qui les entourent, multiplient leurs soins complaisants. Cà et là encore, utiUsant leur droit privilégié de passage parmi la haie des chalands, de beaux garçons, momentanément décorés aussi, promènent à leur bras de belles femmes qu'ils viennent de s'associer pour un commerce ambulant de cha-
rite. Souvent, au spectacle de certaines de ces intimités bienfaisantes, l'observateur est transporté à un point de vue spécial d'où l'on aperçoit ce qu'elles pourraient bien concevoir par aimer son prochain comme soi-même pour l'amour de Dieu.
Et devant tout ce luxe joyeux, devant le plaisir évident que prennent ces couples de dignitaires en la hiérarchie du Bien, un sentiment confus d'être dupe dans une mesure indéfinie, d'être exploité par quelque chose de vague, entre parfois à l'imagination du prolétaire de la charité. Ce dernier gagne alors le comptoir où il a été invité à passer, avec la subite rancœur d'un Jacques Bonhomme se rendant au bureau des impositions.
Bien entendu, personne n'a jamais eu, personne n'aura jamais la méprisable folie de supposer qu'aucune des compagnies d'élite, auxquelles appartiennent les présidence? des bonnes
œuvres, se goberge avec le trésor des pauvres. Mais plus d'un a l'inspiration fugitive qu'il vient de fournir sa corvée, de payer sa redevance, pour fiire cordiaux entre eux, et contents, des seigneurs passagers, ses maîtres relatifs pour un jour. Et celui-là ne se retire pas sans jeter un regard malveillant vers des fonds tendus d'étoffes, vers des portières derrière lesquelles il devine un salon réservé, les assises d'une petite cour, et tout ce qui concerne le five o'clock tea.
En définitive, n'est-ce pas un accouplement de mots monstrueux, une stupéfiante union d'idées que l'usage a bénis, puisque c'est régulier de dire: Bal pour les blessés; kermesse des inondés, fête des victimes en tous genres; concert, carrousel et gala, correspondant à tout ce qui geint, défaille, hurle et désespère!
Ainsi pour fùre régner la pitié dans les cœurs, pour aviver nos sensibilités, pour ramener sur le deuil d'autrui nos yeux distraits et les attendrir.
on n'ose employer que les réjouissances, les manœuvres plaisantes qui, devant les assistants, convainquent la vie de charmes nouveaux, de mérites imprévus.
Qu'il s'agisse d'orphelinats ou d'hôpitaux, de disettes ou de sinistres, la façon d'y intéresser le public sera la même. En avant, les drapeaux qui pavoisent, la danse des fleurs, le chant des ariettes, l'apothéose des robes; en avant tout ce qui est frais, embaumé, riant et rose...
Hélas! si moi chétif, égoïste confessé et pécheur sans rémission, je tenais une seconde en main la clef qui fait tourner les cervelles, alors l'esprit de charité, qui les anime incontestablement, changerait aussitôt de direction.
Ce ne serait plus par des festivals ni des boléros que l'on s'évertuerait à nous rendre meilleurs et plus humains, à toucher la fibre de nos sohdarités, à nous les faire comprendre; mais par de sombres miserere grondés sous des voûtes
profondes, avec des orgues donc la musique souHierair, en un seul gémissement, les gémissements de toutes les angoisses. Car la vraie plante de charité doit être un mélancolique cryptogame, qui germe dans la nuit des cœurs, loin des soleils de la réclame, loin des tonnerres de bravos, loin de la grêle périodique des lettres de bienfaisance.
Si c'était nécessaire de démontrer que le monde est une création purement artificielle, une organisation de caprice, et qu'il n'a aucun rang à tenir parmi les groupements naturels dont la société a fait ses bases, une des meilleures preuves
à fournir serait sans doute la façon avec laquelle ce monde se désagrège tout d'un coup, sous prétexte de villégiature.
L'événement se produit, chaque année, sans douleur, avec la même facilité périodique, la même soudaineté prévue. Les membres de la corporation, avant de se disperser, ne se dissimulent point, les uns aux autres, le désir qui les anime de gagner au plus tôt le val bien tranquille, la rive solitaire où l'on aura la chance réciproque de ne pas se rencontrer, où l'on se remettra de l'hiver, c'est-à-dire de s'être mutuellement fréquenté.
Pendant une longue suite de mois, ils ont vécu dans une étroite intimité, pour ainsi dire les uns sur les autres, harengs superfins d'un même baril doré et parfumé : nul d'entre eux n'a pu perdre au jeu, modifier une manie ni prendre un rhume sans que l'on s'en émût aussitôt, sans que l'on en parlât le lendemain; aucune d'elles n'a pu
ctrenncr une coitTurc, déplacer ses affections, ébaucher une grossesse ou y renoncer, sans que l'incident fût aussitôt connu et commenté.
Puis, voilà que c'est l'été! Vite on se sépare, s'envoyant à peine un « adieu, adieu, adieu, » du bout de la main, remettant au prochain automne la suite des amitiés naissantes, des mariages ou des flirts engagés trop tard dans la saison. C'est i"été ! De part et d'autre, on accepte indifféremment, on souhaite même de vivre sans échange de nouvelles. Désormais, M'"^ X... peut s'éteindre à Spa, M. Z... peut claquer à Aix : la plupart de leurs collègues en mondanité, espacés par les monts et les grèves, ne le sauront qu'en rentrant à Paris, avec une sorte de deuil mort-né, avec le calme que permet une perte sur laquelle du temps a passé. Beaucoup même ne l'apprendront peutêtre jamais, ou seulement que par hasard, un soir où ils s'étonneront de ne plus voir M. Z... ou M'""-' X... C'était Tété! .Au temps des villégia-
turcs, les morts sont clandestines, médiocres, et ne devraient pas compter.
La raison plausible qui, jusqu'à ces dernières années, était reçue pour justifier la coutume suivant laquelle la race indo-européenne déplace ses foyers, au moins de juillet à octobre, c'était un prétendu besoin de fuir les rigueurs calorifiques d'une température passagère.
Mais depuis que cette saison paraît devenir une des plus fraîches et une des plus pluvieuses du calendrier, le prétexte n'est plus acceptable.
Néanmoins, il faut bien admettre l'existence ignorée d'un mobile supérieur lorsque l'on constate, dans une telle quantité de cas, que les gens se résolvent à quitter tout le luxe, tout le confort de leurs installations domiciliaires peur aller s'infliger la promiscuité des tables d'hôtes
OU l'atmosphère de détresse qui séjourne sous le toit des villas meublées.
Peut-être devrait-on supposer un phénomène d'atavisme dans cette force impulsive qui détermine la société française à effectuer ses pérégrinations annuelles d'une manière si régulière et à se transporter sous des cieux nouveaux qui ne commencent pas toujours par la clémence.
Serait-il insensé de reconnaître là un simple et atténué retour de ce sang nomade qui nous a été transmis par tant de générations, et que plusieurs siècles de mœurs relativement sédentaires auraient corrigé sans le dompter tout à lait?
Certes, ce serait hasardeux de prétendre que le Parisien, qui, à cette époque, emmène ses divers ménages à Trouville ou à Lucerne, ne fait qu'obéir à une loi des croisements dont sa race est issue. Et, pour être démonstratif, il faudrait
connaître à fond l'ethnographie des Kymris, des Ostrogoths, des Suèves, des Burgondes, des Francs, des Huns, et finalement des Rastaquouères, dont nos veines charrient un reste d'instincts.
Toutefois, ce système, dont j'expose modestement l'idée, emprunte encore un semblant de vérité à cette tendance manifeste qui dirige les touristes contemporains vers les régions d'eaux et de pâturages. On pourrait y voir les vestiges d'un usage fatal chez des peuples pasteurs, dont les descendants mâles auraient remplacé la conduite des troupeaux par celle des colis de leurs épouses.
L'n naturaliste a jadis noté qu'un oiseau de passage, gardé en cage et place dans une température constante, éprouve cependant, à l'époque de la migration, une agitation qui souvent se
termine par la mort, si on ne lui rend .pas sa liberté.
On pourrait aussi rapproclier utilement, des circonstances de cette crise, l'air, en été, d'un certain nombre d'individus que la pénurie d'argent ou le lien d'occupations quotidiennes retiennent dans la grande cage parisienne. Eux aussi sentent une puissance instinctive les pousser vers la migration; ils entendent des voix secrètes les solliciter au loin. Et à leurs bureaux, ou au club, ou à l'entrée du Bois, prostrés dans des fauteuils, ils haussent leurs épaules, s'engoncent et baissent le bec, comme le héron malade et captif que trouble un chant muet d'appel, à travers le vent libre qui s'en va.
Quoi qu'il en soit, si ce n'est point la conséquence héréditaire d'un antique principe de vie, c'est du moins un sentiment bien impérieux que les partants ont au cœur, lorsqu'ils se mettent en route. Pour leur imposer un retard d'un jour, il
huidmit des catastrophes. On jurerait qu'ils ont pris rendez-vous avec le soleil, avec la brise, avec la flore des prés; et hommes et femmes emportent des vêtements neufs et clairs, qui ont été spécialement commandés pour cette entrevue.
Dans l'ardeur que tous ont à voyager, sacrifiant souvent des intérêts, rompant parfois des chaînes, une sorte de transfiguration s'opère en eux. Leurs mines se métamorphosent en même temps que leurs mises. Et chacun a pu faire cette observation que la villégiature avait ses visages, amsi que les moments d'émeute ont traditionnellement leurs têtes particulières.
Ce monde s'en va radieux, ayant répudié le lit normal qu'il occupe dans l'existence, sentant en soi de vagues espoirs et une soif de petit inconnu, nourrissant des rêves d'aventure heureuse ou une foi robuste en la découverte de repos indéfinissables et surhumains.
Les gens de pays sont bien avisés de ces aspi-
rations confuses, de ces désirs inexprimés qui invitent leurs hôtes transitoires à s'évader hors des lois de la sphère. Et, très habilement, ils ont donné aux sites qu'ils exploitent des noms qui, au premier abord, sembleraient choisis pour inspirer l'effroi, la répulsion ou le rire. C'est le Trou du Diable, le Désert, le Chaos, la Rue dTnter, la Goule aux Fées, le Bout du iMonde, etc. ; tout ce qui peut éveiller des idées divines ou diaboliques, aider aux attractions extra-terrestres.
Car l'heure de la villégiature est surtout celle oii le carillon de l'idéal se met à tinter dans les cervelles.
A ce signal, les êtres qu'une lente série de semaines vient de tenir enfermés entre les murs du travail ou de l'élégance professionnelle s'élancent vers les aspects fallacieux et divers que nous possédons de l'infini, vers les plaines colorées
qui se perdent dans l'horizon, vers les vertes forêts, les océans en azur et les montagnes en neige, partout où se fait le silence des hommes, partout où l'expérience humaine n'a pu sonder, mesurer ni approfondir le néant universel.
J'en appelle à tous ceux qui ont escaladé des cimes sous la gloire d'un soleil levant, à tous ceux qui ont chevauché parmi les interminables colonnades des hêtres et des chênes, pour répondre s'ils n'ont point eu l'impression subite et prolongée d'aller autre part qu'au but matériel de leur course, d'aller ils ne savaient oii, d'aller ailleurs que partout, par une assomption de leur âme, par un apogée de leur santé devenue sensible et délicieuse.
Aussi, je crois bien avoir deviné ce qu'ils attendent, mes frères et sœurs en illusions de villégiature, lorsque je les contemple sur le bord des plages : enfants assis sur le haut de leur pelle et faisant gravement f.ice aux flots qui
déferlent, jeunes femmes laissant tomber sur leurs genoux le livre d'une lecture interrompue et fixant vers la mer des yeux doucement pensifs, hommes même d'apparences positives qui inspectent le large à travers la fumée très chic et très anglaise de leurs pipes bull-dog. Tous, petits et grands, conscients ou non, ils regardent (sinon, que regarderaient-ils?) s'ils ne vont pas voir venir, vers le port, le bateau mystérieux, le bateau qui n'arrive jamais, le bateau du bonheur.