RÉPUTATIONS
A côté de la réputation professionnelle d'un individu, qu'il soit peintre ou député, hommei de lettres ou de sport, on admet ordinairement qu'une réputation mondaine peut s'installer. Chacun, aussi bien que moi, a présents à la
mémoire des noms qui sont synonymes d'esprir, d'irrésistible amabilité, de beauté supérieure. On a, dans le cerveau, l'idée de ces réputations; et, dans Toreillc encore, le vague son qui les propage.
Leur existence paraît donc indéniable. Mais qui saurait préciser oii et comment elles prennent naissance? Qui se rappelle le témoignage, pourtant nécessaire, d'un consentement général?
Tout le monde a bien la sensation de s'être trouvé en rapport avec des êtres beaux ou spirituels, réciproquement présentés par l'un et l'autre sexe. Mais, pour que cette sensation intérieure se transforme en une réputation extérieure, il faut un échange de paroles avec des tiers, qui constate la communauté des vues.
Or, pour quiconque voudra bien se rappeler la dernière conversation esthétique à laquelle il
aura assisté sur ce sujet. Torigine des réputations favorables restera un mystère.
C'est surtout à la fin des soirées, quand l'affluence des premières heures s'est dispersée, que l'opinion du monde se fixe avec des nettetés de fiDrmule. Peu à peu, les uns sont partis pour le bal, les autres s'en sont allés coucher. Il n'y a plus, dans le salon, qu'une assistance restreinte et fournie d'impressions fi-aîches sur le compte des personnes qui viennent de passer.
Je vais essayer, simplement, sans aucune prétencion à être ingénieux ni piquant, de reconstituer, en dehors de tout cas spécial, le dialogue qui s'établit alors. Ce ne sera pas de la composition littéraire, mais delà pure sténographie.
— M^*^ X... était bien en beauté, ce soir, observe la mai tresse de la maison.
Aussitôt, quelqu'un proteste :
NOTES SUR LA SOCIÉTÉ ly^
— Par exemple, je ne trouve pas !...
La maîtresse de la maison se tourne d'un autre coté :
— Voyons, vous, monsieur Untel, qui êtes ju-re?
— Oh ! moi, madame, je ne l'ai jamais trouvée bien...
l'nc voix de femme ajoute :
— Si j'étais homme, je sais que, pour ma part, elle ne me plairait pas...
Elle sait??... si elle était homme ! !... Mais passons.
Les interlocuteurs réservés dérobent leur irrésolution en disant :
— Il faudrait voir ça déshabillé.
Puis l'analyse s'attaque à tous les détails physiques de la prot't'ssionnal hi'aury. Il y a ceux qui consentent à admirer de là à là, mais pas de là à là; et ceux qui proposent de mettre le visage de M""-' X... sur le corps de M"'" Z... Les lippes de
la plupart dos auditeurs expriment que cette combinaison ne les rendrait pas encore contents.
Lorsque une dizaine de personnes ont achevé de démonter cette tête, de la diviser par morceaux comme si c'était un plâtre d'atelier, on tombe d'accord en ces termes :
— Vraiment, nous ne comprenons pas I'fn- GOUEMENT qu'on a pour elle...
Mais cet engouement se traduit partout dans un langage identique! Dans quelques instants, l'autre salon, où -M""-' X... est allée recueillir de nouveaux hommages, la jugera de même.
Où diable se font les réputations de beauté?
Et pour reconnaître les qualités d'esprit, l'opinion ne se montre pas plus clémente.
On n'a pas encore fini de s'extasier sur les mots d'un absent que, déjà, un causeur autorisé demande avec une bonhomie consciencieuse :
NOTES SUR LA SOCIÉTÉ 1 yf
— Sculcmcnr. peut-on dire que cela soit du véritable esprit?
Ht chacun aussitôt de chercher ce que cela peut être plus véritablement. On opine pour de l'érudition, du hagoiir, de la méchanceté, de la mémoire, du cynisme, de la bonne santé, de la bile.
Enfin, un critique rallie les suffrages, en objectant :
— Je crois qu'il ne sent pas exactement la portée de ses phrases, et que son cas est flùt de beaucoup de naïveté.
Bref, je ne m'imagine pas comment une seule de ces réputations idéales, dont nous avons l'intuition, peut résister à la réputation pratique.
Aussi quelle inconscience ou quelle indifférence ne faut-il pas pour quitter le foyer de ces causeries avant que le dernier tison en soit éteint!
Dire que personne, en mettant son manteau dans l'antichambre où les derniers éclats de rire du salon voisin parviennent encore, ne s'avisera jamais de ce que Ton commence de parler à son égard comme on vient de le faire pour tous et toutes, sans exception.
Et non seulement personne ne s'en tient à l'espoir que, les choses se passant au mieux, on va se taire sur son sujet; mais encore chacun se persuade qu'il a suggéré l'idée qu'on l'appréciât bien.
Avec un demi-sourire qui intrigue les cochers empressés à la porte pour demander s'il y a encore « du monde, » les plus modestes s'en vont contents de ce qu'ils ont dit en dernier lieu, se remémorant les discours qu'ils ont développés et dont on reparle sans doute, dans une admiration jusque-là contenue pour n'être point gênante.
Et même ceux qui se sentent soudainement influencés par la méfiance des réflexions, sont
incapables de concevoir le mal qu'il serait possible d'exprimer à leurs dépens. Ils ont beau chercher, ils ne découvrent rien.
Quand vous reverrez quelqu'un que vous aurez, par votre départ, laissé précédemment maitre de la place en ce qui vous concernait, abordez-le ainsi, en pleine assurance, avec un regard fixe, persécuteur :
— Dites donc! j'en ai appris de belles. Vous avez été gentil... Vous savez bien, l'autre soir, chez les Chose, quand je n'ai plus été là...
— Ah! mon cher, t'era-t-il en se troublant un peu.... ce n'est pas moi...
Ou bien :
— Tenez, on vous aura mal rapporté... J'ai simplement...
\'otre usage des relations sociales, votre politesse, votre mondanité vous retiendront. Vous
ne voudrez pas prolonger un débat gênant. Vous écouterez une explication plausible et suffisante de ce dont vous n'aviez d'ailleurs pas la moindre idée préalable, en murmurant:
— Mais, mon cher, ne vous défendez pas... Je vous connais assez pour..., je sais bien trop combien vous...
Et, au surplus, malgré l'évidence contraire, vous ne tarderez pas à croire bien fondée l'urbanité de vos protestations.
Si l'on était logique, on devrait haïr ces adversaires dont la bavarde ténacité vous empêche toujours de demeurer le dernier sur le terrain de la conversation.
Mais tout bien considéré et pesé, on se convainc que, existantes ou non, les réputations mondaines ne sauraient entraîner que des conséquences théoriques.
Les gens de ses relations que — en prenant un second tour de tasses de thé — on a le mieux démontré être des pique-assiettes, des imbéciles, des coureurs de dot. des filous, etc., continueront à recevoir de tous et de vous-même l'accueil exquis auquel on reconnaît leur droit, s'ils sont artable?, « du monde. » et reçus dan? la maison d'en face.
Ceux à qui les turpitudes de ce genre se trouvent ainsi pour la première fois révélées, loin de se révolter contre leurs auteurs, en prendront note avec bienveillance.
Et c'est grâce aux petits débats de minuit dans les salons où l'on cause intimement, que les messieurs et les dames désormais avertis se garderont de prononcer le nom de M. Marneffe devant le mari d'une femme notoirement entretenue, plutôt que de s'exposer à balbutier et à rougir, comme si la fluite de la situation était au tond la leur.
CARACTI-RES
Agénor C5t Ihomme qui, par-dessus tout, est heureux d'être au monde. Le plus souvent, il est célibataire et de fortune modeste. Parfois le type dans lequel il s'incarne est celui d'un monsieur svelte et âgé, au corps alerte sous les plis d'un habit fatigué. Parfois aussi c'est un tout jeune cavalier, mis à la suprême mode, fondant son originalité sur la façon dont il copie certaines manières de saluer, et qui, par son front bas, semble avoir passé ses mois de nourrice parmi la tribu des Têtes-Plates dont on sait les habitudes pour l'hygiène de la première enfance.
S'il est seul ou pour un instant réduit à quelque silence, Agénor a les lèvres tourmentées par le
besoin de dire des affabilités; ses yeux brillenr, excités par sa passion d'être amène.
A proprement parler, ce n'est pas un piqueassiette; car, de toutes parts, on marque une préférence pour l'inviter à a venir le soir. » Ce serait plutôt, à Fopposé, un pique-fauteuil ou un piquechambranle des cheminées devant lesquelles on peut pérorer et se mettre en valeur.
Quand Agénor arrive tard, c'est toujours d'un endroit où l'on vient de faire de la charmante, de la délicieuse musique. Quand il arrive tôt, il fait remarquer que c'est pour ne rien perdre de la comédie annoncée, qui va être si exquise, si ravissante. Pour Agénor, les divertissements de salon auxquels il a été convié ou dont il a ouï dire, ont toujours marché admirablement, merveilleusement. Avec une série de ses adjectifs et de ses adverbes, les anges pourraient commencer à dresser le vocabulaire usuel du paradis.
C'est toujours Agénor qui donne le signal des
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applaudissements; il est rannonciateur du bienêtre mondain. Qii'un violoniste amateur ou qu'une cantatrice bien née s'évertue un peu longuement à répandre le plaisir dans l'assistance, soudain Agénor laisse échapper deux ou trois petits cris inarticulés, faits d'ivresse et de pâmoison. Les artistes savent ainsi que l'effet est produit, et qu'ils peuvent s'arrêter.
Durant les intermèdes, Agénor cause avec volubilité :
— Etiez-vous hier chez les X...? Moi, j'ai été retenu chez les Y... Irez-vous demain chez les Z...?Oh! venez-y donc, il y a un programme adorable!...
Pour lui, la seule question est « avoir été chez... » ou devoir « aller chez... » Il ne se doute pas de l'importance que peuvent avoir, là où l'on va, le rôle qu'on y tient, la sympathie qui vous y accueille, la distinction ou l'indifférence dont on y est l'objet. La foi avec laquelle Agé-
nor vous presse, donne l'illusion qu'on fait avec lui partie d'un régiment où l'on ne doit pas manquer les appels. On est gêné de lui avouer qu'on n'était pas chez les X..., puisqu'on n'a pas la dispense d'avoir été chez les Y... ; on est presque tenté de lui faire croire qu'on ira chez les Z..., alors même qu'on n'y est pas convié.
Avec Agénor, tous les maîtres de maison sont bons, toutes les maîtresses de maison sont bonnes. La bonté sur terre, c'est l'inviter. A ce prix, chacun « sait si bien recevoir, est gracieux au possible. »
.... — Ah!M'"^ Unetelle!... M. Untel!... Et leur fille donc, combien aimable, tellement gentile!... — Et il continue Ténumération de la fiimille, dans la crainte d'oublier un cousin ou une arrière-cousine.
Agénor, étant bavard et dépourvu d'idées générales, veut qu'on soit muni des renseignements particuliers auxquels il attachera son en-
tretien. Voilà pourquoi le personnage professe qu'il est des choses qu' a il faut avoir vues, » pays, pièces de théâtre, expositions. Au cas d'ignorance, on est inqualifiable, injustifiable, impardonnable. Les démons de l'enfer pourraient cueillir sur la bouche de l'Agénor d'alors un choix d'expressions.
Car lui, il a toujours vu presque tout, et il s'ingénie à vous communiquer ses connaissances. Toutefois son langage n'est pas complètement outillé pour entrer dans l'analyse des sujets ni pour montrer ce que ceux-ci lui ont fiit ressentir. La comédie qu'il vous recommande est « inénarrable, » le voyage dont il débarque est a indescriptible, » les pastels ou les aquarelles qu'il vient de visiter sont... Comment dira-t-il?... Ils sont « inouïs. »
D'Agénor, on déclare dans la société que c'est une personne de goût, un véritable homme du monde, agréable à posséder chez soi. On est
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content lorsqu'il survient, on est content lorsqu'il part. Son passage facile n'entraîne jamais de tristesse ni de joie. L'amitié qu'il inspire est réelle, mais d'une nature spéciale : cela réside dans les phalanges et non dans le cœur. On l'aime, de la main à la main.
On discute si Léonic, mariée depuis une dizaine d'années, est une épouse fidèle ou non. Dans le monde, elle évite le voisinage des femmes et affectionne les petits coins, ce qui peut s'expliquer par de la modestie. Le tête-àtête avec elle est recherché par une suite de courtisans. On la voit, il est vrai, souvent causer avec le riche Isidore, qui fait un usage adroit de sa fortune; mais non moins souvent avec le mélancolique Tiburce, duquel la pauvreté paralyse les moyens et qui, dans son trop large habit, semble toujours en redingote. On observe sou-
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vent qu'elle converse à voix basse, et d'une mine enchantée, avec l'élégant et beau Contran, qui a la réputation de proposer tout de suite des rendez-vous; mais sa figure n'est pas moins expressive ni provocante lorsqu'elle écoute Agénor, et tout le monde jurerait, en en mettant le poing au feu, que ce dernier est pour lors à lui demander : « Etiez-vous hier chez les X...? Irezvous demain chez les Z...? »
Du moins, ce que Léonie soit ostensiblement, est d'une femme coquette. Elle ne peut prononcer une syllabe sans faire affecter à ses lèvres une forme de baiser. Si elle murmure seulement : — « Ne trouvez-vous pas qu'il fait bien chaud? » ses prunelles, pour regarder l'interlocuteur, s'cmphssent de la douce mort des voluptés et semblent ajouter : — « Avouez qu'il fait bien chaud, et je vous appartiens. »
L'interlocuteur avoue aussitôt, et les voilà tous deux ravis pendant une seconde, l'un comme
d'une promesse, et l'autre comme d'une déclaration.
Toutefois, ce serait inutile de se précipiter en bon limier sur la piste d'amour que vient d'mdiquer Léonie, car elle s'en est déjà dérobée. La langueur dans ses yeux est maintenant dissipée; un étonnement commence à y poindre pour exprimer qu'elle ignore absolument ce qui paraissait convenu.
Mais quelque banaux que soient les termes du dialogue avec Léonie, elle en change le tour dès que son mari se rapproche d'elle, comme si tout ce qu'elle dit en tête-à-tête constituait un domaine de ses secrets. Et devant quelque mise en demeure de révéler le sujet de ses propos, elle le dénaturera toujours dans ses résumés, peut-être inconsciemment, parce qu'elle le suivait mal ou que sa pensée était au delà.
Ce n'est pas non plus le coup d'œil du mari de Léonie qui aidera à deviner ce qu'elle est,
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lorsque ce coup d'œil porte sur elle, de l'autre bout de la pièce où ce mari est à discuter calmement. C'est aussi bien le regard d'un homme qui sait tout, que celui d'un homme qui ne sait rien, ou encore d'un homme qui sait n'avoir rien à savoir. C'est un regard droit, familier et qu'il n'a qu'envers elle, le regard ferme, conciliant et anxieux du vieux complice avec qui on a fait un coup : le coup de vivre ensemble. Le mari de Lconie éprouve-t-il un sentiment à l'égard de celui à qui sa femme est pour l'instant en train de sourire? Le déteste-t-il d'avoir peut-être convoité son bien et même d'en avoir volé quelques parcelles dans l'air des paroles ou le parfum des épaules? L'aime-t-il au contraire d'amuser l'esprit de Léonie, de la maintenir gaie, belle de plaisir, Hatteuse ainsi pour son amour-propre d'époux? Est-il philosophe, dupe ou pervers?...
Si, rebuté par le premier essai de jouer au plus fin dans le jeu favori de Léonie, vous diri-
gcA la conversation par la grande voie des lieux communs, celle-ci ne tardera pas à vous reconduire vers la préoccupation de sa personne, par ses petits chemins prives.
Par exemple, instruisez-la de chasses royales dont vous venez de lire un compte rendu, Léonie vous décrira aussitôt le costume qu'elle porte pour tirer la perdrix, avec un luxe de détails qui vous inspirera un désir de la considérer en cet accoutrement.
Vantez-lui les charmes d'une plage sur l'Océan, elle songera subitement à vous apprendre qu'étant jeune fille elle a failli se noyer au bain dans un étang; et ses prunelles, redevenues langoureuses, vous rappelleront qu'ainsi vous n'auriez plus aucune chance, vous savez bien, cette chance que vous avez..., de l'avoir?
Léonie veut qu'en cinq minutes son image dans la vie et dans la mort s'imprime sur votre cerveau. Elle souhaite que vous demeuriez à rêver
de ce qu'elle était déjà quand vous ne la connaissiez pas encore, tandis qu'elle se tourne vers un survenant avec ces mots : — « Venez donc vous asseoir ici... » Et ses yeux terminent silencieusement la phrase en disant : — « Si vous vous asseyez ici, je vous appartiens. »
Ce que les apparences mènent à présumer, en toute équité, de Léonie, c'est qu'elle n'est ni moralement fidèle ni matériellement infidèle à son mari. Celui-ci ne la satisfait sans doute pas en réalité; mais Vaurre après lequel elle aspire, c'est toute l'immensité idéale. Léonie ne saurait prendre un autre, sans que ce dernier cessât ainsi d'être l'autre.
C'est pourquoi Léonie (son nom exact est Légion) se donne visiblement à tous et vraisemblablement à personne, de la manière expéditive qui convient, par des mots qui volent et des œillades qui ne restent pas.
Le monsieur qui a brusquement cesse d'être ce qu'il était, c'est Norbert. Par exemple, il avait une très belle santé, ou une grande passion qu'on savait être partagée; ou supposons qu'il remplît quelque haute fonction, ou bien encore que — à un jour donné — les circonstances lui aient fait jouer, dans une cause célèbre, dans un cotillon, dans une épidémie, dans une inondation, un rôle accidentel et remarqué.
Graduellement ou tout d'un coup Norbert était ainsi monté à l'apogée de son sort. Puis, il aura fait une grave maladie ou sa liaison aura été rompue; il aura perdu sa place, ou bien Fattention publique aura passé sur de nouveaux acteurs d'autres comédies humaines. Et le pendule qui réglait la vie morale de Norbert aura aussite)t cessé de marcher.
Dans un salon, sa figure marque une heure
immobile et différente de celles qu'on lit sur le cadran des visages environnants. Le phénomène attire les yeux comme, dans une boutique d'horloger où toutes les paires d'aiguilles tourneraient en harmonie, une seule paire qui resterait à contredire fixement le soleil. Norbert se tient silencieux et solitaire. Le tic-tac de l'existence continue de retentir autour de lui sans qu'il y contribue jamais. Les ans passent sans que lui s'use ou change.
Si, parfois, quelqu'un s'avise de le remonter, ce ne peut être que par des paroles évocatoires qui rétablissent momentanément dans les mémoires le temps où Norbert était valide ou aimé, ministre ou ambassadeur, actualité de la presse ou des conversations.
Soudain la physionomie du personnage s'anime, comme un de ces tableaux mécaniques au centre desquels une petite montre vient à sonner. En s'approchant tout près de Norbert, tout près.
tout près, pour sûr on entendrait un bruit divers remuer en sa tête : ce sont des trains qui passent, un ballon qui s'envole, le coq qui chante, l'âne qui secoue ses grelots, une fontaine tarie dont le filet de cristal se remet à sourdre.
Bientôt la minute est écoulée; la curiosité des interlocuteurs est retournée vers les préoccupations présentes. Tout s'est tu sous le crâne de Norbert : le mouvement des voyages rappelés, la réminiscence des illusions envolées ou des triomphes de la gloire et de l'amour abolis, le souvenir des bonnes et mauvaises larmes.
L'âme de Norbert est de nouveau arrêtée.
Chaque année Ahne a un bébé; et ses amies sont unanimes à déclarer que cela n'est pas raisonnable.
Tous les hivers, dans le Monde, dans l'intimité par elle recherchée des réunions, on la voit pré-
senter sa position intéressante, en une mise discrète et appropriée. Sa démarche est modeste et presque gênée; un peu de rougeur et de gentillesse confuse enveloppe son front.
Autour de la place où Aline va s'asseoir, s'élève une légère brume de mélancolie. D'ailleurs, c'est ordinairement loin des fleurs et des vives lumières, et à une certaine distance du feu.
Les hommes respectent de loin l'air sacré de retraite dans lequel AUne enferme son état immanent, quoique nul ne soit guère certain si cet état, toujours futur, est pour lors passé ou présent. Les jeunes femmes s'écartent avec soin de celle sur qui semble planer une fatalité dont il ne faut pas s'attirer un regard. Seules, les dames âgées font à Aline un entourage affectueux qui, sans oser une réprimande, a pourtant sur les lèvres une réserve de chaste désapprobation.
Aline a des mines calmes qui n'expriment rien de triste ni d'heureux. Ses yeux sont doux, avec
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cette clarté particulière chez les êtres qui n'ont qu'une pensée à la fois. Elle a, pour écouter des récits de hais et de fêtes, un pâle et séraphique sourire, comme si ces joies s'accomplissaient dans des étoiles. Si on la conduit à formuler des projets d'avenir, elle les expose avec de prudentes réserves, de lointaines perspectives, de nostalgiques langueurs, ainsi qu'un expatrié rêve aux choses du retour.
Après le départ d'AUne, il se trouve toujours un assistant pour ne point en avoir aperçu la situation, et qui, honteux d'avoir ainsi manqué de clairvoyance, se récrie et se venge dans des « Comment, encore!... » où il met la révolte de son bon sens et un blâme résolu.
Et le dialogue alors se déroule longuement autour du cas si scabreux de l'absente.
Quelque personne bien renseignée déclare, avec autorité, que les parents d'Aline sont très mécontents, que la santé de la jeune épouse et
la fortune du jeune couple ne leur paraissent pas suffisantes pour se permettre ainsi...
L'auditoire hoche la tête devant la chute décente de cette phrase qui ne finit point, ayant apprécié le rapport de ces doléances familiales avec la bienveillante sympathie qu'inspire toujours la sagesse des gens pour autrui.
Dans une familiarité audacieuse et croissante, les interlocuteurs et les interlocutrices arrivent à discuter s'il faut donc qu'Aline soit bête ou qu'elle n'ait point de caractère. Le sexe fort, s'égarant en des réflexions solennelles ou facétieuses, évite généralement de se prononcer. Mais la plupart des femmes n'hésitent pas à juger sévèrement la conduite de leur pareille. Toutefois, nulle d'elles ne songe à mettre en cause le mari d'Aline (quoique sa part d'auteur soit incontestable et incontestée), comme si, dans l'esprit unanime, les paternités étaient subordonnées aux maternités.
De cette sorte que, peu à peu, les considérations critiques, les objections pratiques, les professions de foi, s'unissant en faisceau, finissent par projeter une vive lueur sur des côtés de la volonté humaine qu'on supposerait voués au mystère d'une ombre éternelle...
Subitement, chacun s'arrête, ébloui. Et le plus vénérable de l'assistance doit alors se charger de remettre les propos au point convenable en concluant qu'au surplus, c'est la Providence qui sème ces choux où les papas et les mamans récoltent des enfants petits, frais et roses.
Casimir ne peut se trouver en présence d'un écrivain sans lui fournir aussitôt un sujet d'article ou de livre.
Sa vocation eût été de fonder un cabinet pour la gérance des intellects.
On le reconnaîtra, de première vue, par la
complaisance avec laquelle son regard persistera à s'attacher à celui du premier causeur qui s'embrouillera et dont tous les autres regards se détourneront lâchement. Casimir excelle aussi à terminer obligeamment les phrases d'autrui et à lui retirer le mot de la bouche.
Lorsqu'il rencontre un dramaturge ou un romancier, un poète ou un journaliste, c'est précisément le jour même où il vient de penser à eux. Les aptitudes spéciales de ces derniers vont pouvoir tirer un parti merveilleux d'un mot, d'un lait que Casimir a noté, la veille ou le matin.
— Ah! si j'avais le temps d'écrire! soupire Casimir,
Il ne s'explique pas où diable les auteurs vont chercher le fond de leurs œuvres, tandis qu'il n'y a qu'à regarder autour de soi, ou plutôt autour de lui, Casimir.
Il expose le procès qu'il achève de perdre, la façon dont son beau-frère se comporte envers
sa sœur, l'aventure de son valet de chambre au bureau de recrutement; et il oblige à ce qu'on lui avoue qu'on n'imaginerait jamais rien d'équivalent à ces réalitcs-là.
Sans que vous l'en priiez, Casimir prendra 1 engagement de vous communiquer une lettre de femme qu'il a reçue : mais, par exemple, il vous demandera la permission de vous en cacher la signature. Là-dedans, vous pourrez enfin vous rendre compte de ce qu'est un cœur vraiment féminin et qui aime.
Tout ce qui survient en la vie de Casimir, tout ce qui se passe sur son palier ou même dans la loge de son concierge, lui paraît un sujet de grande ou de petite nouvelle. Ses plaisirs ou ses déboires constituent, à son gré, une matière de prodigieux intérêt pour le public.
— Vous n'avez, aHirme-t-il, qu'à raconter les détails tout simplement, sans rien ajouter ni retrancher.
Vous constatez bien, n'est-ce pas, comme luimême est ému de son récit? Il en rit aux éclats, et des larmes lui montent simultanément aux yeux. Vous auriez dià sténographier.
Jamais Casimir ne comprendra que la cervelle de l'artiste soit une terre spéciale que stériliseront toujours les cultivateurs de passage, sous le foulage de leurs sabots et sous l'éventrement de leur charrue. Qui saurait lui faire entendre que pour ensemencer ce sol, comme celui des îlots espacés parmi les mers, il n'y a que les rares graines tombées du bec des oiseaux ou de l'aile des brises qui volent dans le ciel!