LIVRE III
Nous avons^ successivement^ au cours de cette étude^ passé en revue toutes les œuvres exotiques que les pays lointains^ d'abord^ cause générale, puis, plus tard, nos colonies, cause particulière, ont engendrées. Un fait considérable, sur lequel il serait oiseux d'épiloguer davantage, se dégage de cet examen, c'est l'apport certain dont la littérature de notre pays est redevable à l'exotisme sous toutes ses formes. Mais cet apport, indiscutable comme phénomène d'ensemble, est-il assez caractérisé pour qu'on soit autorisé à conclure à l'existence, en France, d'une littérature coloniale? Telle est la question qui, maintenant, se pose.
M. Pierre Mille (1) s'est posé cette question et l'a résolue négativement, ou plutôt dubitativement. « Et, tout d'abord, a pu constater M. Remy de Gourmont (2), ce doute paraît singulier. Pourtant,
(1) Journal Le Temps, 19 août 1909.
(2) Mercure de France, l^r octobre 1909.
si ron prend soin de ne pas confondre colonial avec exotique, on se rangera volontiers à l'opinion de M. Pierre Mille^ laquelle est qu'en vérité, et malgré les apparences^ nous n'avons pas de littérature coloniale.
« Nous avons^ sans doute, une littérature qui concerne les colonies, mais nous n'en avons pas qui soit sortie des colonies mêmes, rédigée par des gens qui y soient nés, qui en aient sucé le lait^ qui y aient grandi, aimé, joué. Et, M. Pierre Mille pense à un Rudyard Kipling.
'( Quant à la littérature qui concerne les colonies, nous y apparaissons avec abondance, éclat et originalité, depuis le dix-septième siècle, jusqu'à ces derniers jours, depuis les anciennes relations du Canada, jusqu'aux esquisses coloniales ^de M. Pierre Mille lui-même. C'est ce qu'il appelle une littérature de Tourisme colonial. Elle contient- Chateaubriand : cela ne lui donne pas une médiocre valeur, »
« Une œuvre de littérature coloniale, selon moi, dit M. Pierre Mille, serait celle qui eût été produite dans un pays où les Européens sont transplantés depuis un certain temps, par un de ces Européens qui y serait né, ou tout au moins y aurait vécu les seules années où l'on possède une sensibilité, où on pénètre dans leur essence la nature et les hommes : je veux dire celles de l'adolescence et
LITTÉRATURE COLOMALE. CONCLUSIONS 2&3
de la première jeunesse. Plus tard on se contente du pittoresque et de Tutilité.
« Et voilà pourquoi il y a vraiment une littérature coloniale de langue anglaise : Kipling était un Angle- Indien. Son père était professeur de dessin dans je ne sais plus quelle ville de Tlnde. Lui-même a vécu tout enfant avec des ayahs hindoues^ des chaprassis du Bengale : il savait bien que ce n'étaient que des domestiques et des hommes ou des femmes qui n'étaient pas de sa race^ des sujets^ des inférieurs ; mais, ils lui faisaient toucher le sens réel des choses tel qu'ils l'apercevaient, et les Européens, les maîtres du pays, ne parlaient point devant lui comme des Anglais, avec la mentalité, la moralité, les qualités les défauts, les vices, les vertus de leurs compatriotes d'Angleterre, mais avec la mentalité, la moralité, les qualités, les défauts, les vices et les vertus de chefs qui ne se sentent plus surveillés par une démocratie religieuse et jalouse, et qui ont, avec d'autres devoirs, des principes à la fois plus généreux et plus relâchés. Ainsi vint à Kipling plus que l'intelligence, la sensation profonde, interne, pour ainsi dire, du milieu dont il a parlé, si différent du milieu anglais, — à tel point que beaucoup de ses premières œuvres, YHisioire des Gadshy, par exemple, où une jeune fille prend un amant à sa mère pour s'en faire un mari, pa-
raissent effroyablement choquantes aux lecteursde la métropole I »
Et après avoir cité les principaux livres de tourisme colonial depuis le dix-huitième siècle^ œuvres peut-être encore plus romantiques que coloniales, M. Pierre Mille continue :
« C'est d'ailleurs, on peut le croire, parce que nos études de mœurs coloniales ont toujours été l'œuvre de touristes coloniaux que nos coloniaux ne veulent pas en général s'y reconnaître. Et ils ont très souvent raison ; ils ne partagent peut-être pas une seule de nos préoccupations esthétiques,, morales ou politiques. Les indigènes nous semblent intéressants, touchants, pittoresques : ils leur paraissent dangereux. Nous pouvons consacrer des heures de notre vie à des complicationssentimentales ; eux, il faut qu'ils vivent ou seulement qu'ils ne meurent pas. Ils n'y arrivent pastoujours. Nous sommes dans une société à la fois très fortement hiérarchisée et démocratique ; ils se considèrent comme tous égaux et tous aristocrates, la couleur de leur peau étant ici le plua sûr, le moins contestable des titres de noblesse : la vraie noblesse, celle qui donne droit à des privilèges 1 Et, pour le moment, ils ont en général autre chose à faire que d'écrire. C'est cependant pour moi un mystère que l'Algérie, où la population est déjà si dense, et où s'élaborent une éthique
et une société si originales^ ne nous ait pas encore donné, sauf Cayagous, dont le sujet et l'intérêt sont après tout restreints, un livre d'une saveur directe, personnelle — je dirais volontiers nationale. Cela eût pu se faire. »
M. Pierre Mille précisa encore sa pensée, déjà très nette, en déclarant ailleurs (1) :
« J'estime que la France n'a pas et n'a jamais eu de littérature coloniale. Ceci est ce que les Anglais appellent A sweeping assertion et j'avoue que les ouvrages de MM. Marins et Ary Leblond y infligent, dans une certaine mesure, un démenti. Nés de parents créoles à la Réunion, ils y ont longtemps vécu et même le critique, d'ailleurs injuste, qui leur voudrait refuser le talent serait bien obligé, je pense, d'accorder à leurs livres, une valeur documentaire. Mais voyez, par exexemple, leur illustre compatriote Leconte de Lisle. Quelques rares pièces, comme Le Manchy, n'auraient pu être écrites par un autre que par un créole. Tout le reste de son œuvre eût pu être l'œuvre de n'importe quel Français, à condition, du reste, qu'il eût du génie. Il est vrai qu'on y rencontre des condors et des jaguars ! Mais il n'a pu les fréquenter qu'au Jardin des Plantes (2).
(1) Enquête de la Dépêche coloniale, octobre 1909.
(2) Passant au Cap, Leconte de Lisle visita la propriété
Les mornes de la vieille île Bourbon, n'abritèrent jamais ces bêtes-là.
« Je supplie qu'on me cite un seul ouvrage écrit par un Français, né dans une colonie française ou y ayant si longtemps vécu qu'il se soit identifié avec elle, qu'il en reflète la mentalité originale, les conceptions morales particulières,, la façon spéciale de juger les rapports entre les sexes, ou entre la race conquise et la race conquérante. Hawthorne, il y a bien longtemps déjà, et, plus près de nous,Bret Harte, Hamlin Garland, Jack London, nous ont donné cela pour l'Amérique anglo-saxonne (1). Kipling, né dans l'Inde, est un anglo-indien qui écrivit pour les Anglo- Indiens. Mais, qu'est-ce que notre littérature dite « coloniale » nous offre? Des livres dont quelques-uns, comme ceux de Loti, ou les Fumeurs d'opium de Boissière, sont des chefs-d'œuvre.
de M. Cloots, riche Hollandais, il entra dans la maison du riche Hollandais, et voici une apparition terrifiante : « Une « panthère énorme, dit le poète, accroupie au fond de l'ap- « partement, fixait sur nous des yeux brillants et féroces, « sa queue se redressait à l'entour de ses flancs tachetés et « sa mâchoire entr'ouverte laissait voir de blanches et « longues dents qui ne nous rassuraient pas. Cet animal était « empaillé... »
(1) M. Pierre Mille eût pu ajouter à ces noms celui de Conrad qui a écrit sur les îles malaises d'émouvants récits.
mais écrits par des métropolitains de passage^ ou presque de passage^ marins ou administrateurs- Ce n'est pas une littérature coloniale, c'est une littérature de tQmisrûe^cjglpnigle^ Et la même observation porte tout aussi exactement sur les modestes petites choses que j'ai composées.
« Je voudrais aussi exprimer mon opinion, hérétique et révoltante, sur les romans où il est traité de l'âme indigène «. Voici la recette : on commence par établir que « l'âme indigène est impénétrable ». Après quoi, on écrit trois cents pages sur cette âme impénétrable. C'est comme si un disciple d'Herbert Spencer, après avoir déclaré que Dieu est inconnaissable, écrivait un traité de théologie,
Il n'y a pas grand'chose à ajouter à ce jugement de Pierre Mille qui est à peu près définitif et dont les considérants sont admirablement fondés. Tout au plus, pourrait-on le taxer d'excessive sévérité en raison même de sa généralité. Il est certain que des œuvres comme celles des Leblond sont « coloniales » au sens profond et original de l'épithète. De même, Boissière a exprimé avec une compréhension très juste l'âme annamite et ce sont des synthèses parfaites, 1 une en ce qui concerne l'àme arabe, l'autre en ce qui concerne l'âme maorie que les grandes œuvres d'un Max Anély ou d'un Robert Randau.
Au reste, une constatation expérimentale vient confirmer le point de vue de Pierre Mille, constatation qui nous est fournie par la littérature de ces pays que M. Victor Tantet, dans un ouvrage excellent (1), a qualifiés du nom de « colonies perdues ». Il semble que si, quelque part, une littérature vraiment « coloniale, » une littérature originale eût dû naître, c'est bien dans ces pays de la Louisiane, de l'Ile de France, de Saint-Domingue et du Canada où la France s'était si profondément ancrée et où l'esprit français s'était si merveilleusement adapté.
Or, les littérateurs nombreux nés dans ces pays de Français, y ayant fait souche, n'ont produit rien qui vaille... Et, pourtant, ils sont nombreux comme les sables de la mer I
Pour Haïti seule, on peut citer les noms de Jules Solime Milscent, d'Isaac Louverture (1782- 1854), auteur présumé de YHaïtiade, de Pierre Faubert (1806-1868), de Deslainville-Martineau (1808-1890), de Coriolan-Ardouin (1812-1835), d'Ignace Nau (1813-1845), d'Alcius Ponthieux (1818-1858), le Raoul Ponchon des lettres haïtiennes, d'Aiibée Féry (1819-1896), de Villevaleix, auteur des Primevères, louées par PhilarèteChasles
(1) Victor Tantet, Survivance de l'esprit français aux colonies perdues, Paris, 1900.
dans son cours du Collège de France, d'O. Durand^, auteur de Rires et fleurs, de A. Elie (1841-1876), auteur de Premiers accords, de Battier (1841-1882), auteur de Sous les bambous, de Pommayrac, de P. Lespès, d'A. Chevry (1851-1876), de Tertullien Guilbaud qui écrivit Patrie et Feuilles au cent, de Maingat (1864), auteur des Antiléennes, de Mac Donald Alexandre (1862), poète des Chantsintimes, d'Isnardin vieux (1865), qui écrivit Les Vibrations et Chants et rêi'es, de Massillon Coicou (1867-1908), auteur des Années tendres et des Poèmes de la mort, fusillé lors de la dernière révolution d'Haïti, d'Amédée Brun (1868-1896), auteur de Pages retroussées, nouvelles, et de Deux amours^ roman, d'Edmond Laforest et d'Etzer Vilaire, qui a écrit Page d'amour, les Dix hommes noirs^ le Flibustier, Homo, de Lhérissan, de Lataillade, de Damoclès vieux, de Jacques Breffort, et de maint autre...
Moreau de Saint-Méry (1), parlant du patois créole avec une sympathie non dissimulée, trouvait à cette altération enfantine du langage correct un charme tout particulier. Mais, que ces auteurs écrivent en patois créole ou en bon français, leurs œuvres vraiment ne constituent pas une littérature originale et caractérisque.
(1) MoREAu, Saint-Méry, manuscrit, Archives coloniales.
Nous devons faire la même constatation pour les œuvres françaises nées en Louisiane ; le Pacha Koruma de Leblanc de Villeneufve (1814)^ les œuvres dramatiques de Placide Canonge^ Nita ou La mort de la Salle (1852) de CO.Duguéj L'Ermite du Niagara (1842) et Fortunia (1888) d'Alfred Mercier, Rien ou moi (1837), Mil huit cent quatorze et Mil huit cent quinze (1838) de Tullius Saint-Céran, les Anglais à la Louisiane (1845), poème épique en dix chants d'Urbain David, les traductions en vers de Constant Lepouzé, les Lazaréennes de Joseph Dejacque, les Némésiennes confédérées du D^ Charles Delery, les vers d'Alexandre Latil, les Echos de Charles Testut, les romans de Mme de la Houssaye, de Georges Dessonnes, etc. A toutes ces œuvres purement littéraires nous préférons de beaucoup le bel ouvrage de Barbé Marbois consacré à L'histoire de la Louisiane (1829).
Même constatation encore pour les produits de la littérature canadienne. « Le pays de Jacques Cartier, dit M. de Marmande (1), a vu éclore de nombreux volumes depuis que Garneau et Crémazie créaient la prose et la poésie canadiennes. Romans, mémoires, drame, comédie, satire, ode et ballade, les Canadiens se sont essayés dans
(1) Mercure de France, 1" novembre 1906.
tous les genres. Ils continuent de nos jours. Ils poursuivront demain une tâche dont ils montrent avec fierté les premiers résultats. Respect idolâtre du passé, résolution tenace de le reproduire jusque dans le présent^ telle semble être la marque de fabrique des produits littéraires du Canada.
« Un des traits qui^ d'après Gagnon (1)^ caractérisent la langue française au Dominion c'est « l'archaïsme que nous devons conserver comme de vieux joyaux de famille ». Certes^ il est des archaïsmes charmants. Mais^ l'ambition, la prétention canadienne est d'écrire dans un style tout entier archaïque^ — le style du grand siècle. — Bossuet, Boileau, et, par condescendance pour le xviii^ siècle^ Delille sont les grands maîtres et la littérature canadienne leur prophète. Est-il besoin d'ajouter que les pastiches sont lamentables? A ce point de vue, la plupart des Français se disant les amis du Canada ont rendu à celui-ci de bien piètres services en outrant grossièrement l'hyperbole.
<f C'est M. Herbette, par exemple, qui s'écrie : « Le droit des vieux parents d'Europe est de les admirer (les écrivains Canadiens) en songeant : ils font aussi bien déjà et feront peut-être mieux que nous. »
(1) Gagnon, Choses d'autrefois.
« C'est Xavier Marmier : « Ici^ l'on a gardé dans l'usage de notre langue, cette élégance^ cette sorte d'atticisme du grand siècle. »
« C'est M. de Vogûé^ s'adressant à M. Honoré Mercier, alors premier ministre de la province de Québec : « Que de choses vous pourriez nous enseigner ! Notre langue d'abord. Vous l'avez conservée intacte et pure. »
« A ces flatteries énormes, nous préférons le rude langage de M. Remy de Gourmont : « Faire croire aux Canadiens qu'ils parlent la langue de Racine, ce serait leur jouer un mauvais tour, tellement une pareille illusion doit sembler puérile à celui qui réfléchit. »
Un critique français, M. Ab. Oer Halden, qui a écrit des Etudes de littérature canadienne française, cite comme des chefs-d'œuvre L'histoire du Canada (1840-1850) de Gerin Lajoie, les romans du D^ Choquette, les Mélanges de M. Marchand. Il exagère. Au reste les quelques œuvres de valeur publiées au Canada, L'histoire du Canada de Garneau (1845), les romans de M, Rodolphe Girard, Florence et Marie Calumet, eurent à lutter contre les dénonciations hypocrites de l'Episcopat. Les vers agréables de MM. Nelligan, Gonsalves Desaulniers, Nérée Beauchemin, Henri Desjardins, A. Lizeau, ne font pas oublier les poèmes lamentables de Louis Fréchette, ou de
W. Chapmann, de Fréchette surtout^ « élève d'Hugo^ lauréat de l'Académie française pour ses Boréales », déclare sans sourire M. Victor Tantet (1).
L'île Maurice vit naître également quelques littérateurs de langue française : le poète Léon Drouin, Volsy Delafaye, auteur des Feuilles jaunies (1858), Eug. Bernard, Magon de Saint-Hélier, qui écrivit : Tableaux historiques politiques et pittoresques de V Ile de France (1839), Berger Dujouet, auteur des Soui^enirs d'un vieux Mauricien (1849), Mallefille, né en 1813 aux Pamplemousses, qui écrivit de nombreux romans et des drames. Les sept infants de Lara, Les Mères repenties, et collabora, dit-on, avec Alexandre Dumas dans le roman de Georges, lequel comporte des descriptions de sites mauriciens, très exactes. Thommy Pittot, Albert Mallac, E. de Froberville qui a donné Les Souvenirs d'Ile de France (1874), Ad. ]\Iaquet père, Manigard, poète de Sous les Jamroses (1900), Edouard Vigoureux, auteur de Pleurs et Sourires (1848), P. Lolliot qui écrivit des Poésies créoles, Emile Bouchaud, Ch. Guérin, auteur de Savannaises (1884), enfin, Léoville l'Homme, auteur des Poèmes païens et bibliques qui rappellent tels vers de Leconte de Lisle :
Qu'on lise, par exemple, son Coucher de soleil :
(1) Victor TanteTj op. citât.
Comme le flot de sang figé sur la blessure,
La pourpre du soleil brunit à l'occident
Je marcbe solitaire et ma route est plus sûre,
L'amour ayant pour moi fermé son œil ardent...
OU bien tels poèmes des Pages en vers :
La forêt, tout le jour, fait entendre sa plainte
Où l'on croît deviner l'appel d'un long désir.
Mais, lorsque vient la nuit, elle semble gémir
d'être en proie aux ardeurs d'une trop rude étreinte.
C'est là d'honnête poésie parnassienne^ mais aussi peu coloniale^ aussi peu originale que possible.
Le meilleur poète mauricien tend à imiter Leconte de Lisle, et les écrivains canadiens s'essaient au style du grand siècle. Nous voici loin de la littérature de terroir à la Kipling I
Mme Myriam Harry (1) tente une explication : « Le Français^ dit-elle^ part (aux colonies) en exilé, en expatrié et son influence éphémère restera^ pour ainsi dire, une influence d'exportation. Il est, selon une définition britannique, « un monsieur qui demande du pain blanc sous toutes les latitudes et qui ignore le premier mot de la
(1) Enquête de la Dépêche Coloniale^ septembre 1909.
géographie coloniale. ); Il ne s'acclimate pas^ il vit avec un torticolis vers le passé et le cœur malade de la nostalgie du sol natal. Il ne respire que les jours de courrier et, à chaque instant, parle de « partir pour France » (il omet intentionnellement l'article), comme un enfant dirait « aller chez maman ». Systématiquement réfractaire au pays qu'il colonise, volontairement ignorant de sa langue, de ses mœurs, de sa religion et de son code, ostensiblement dédaigneux de tout ce qu'il ne connaît pas, ce n'est pas lui qui peut écrire le roman colonial, r-
Ceci est malheureusement exact et cette psychologie du Français à l'étranger fait comprendre pourquoi les oeuvres exotiques demeurent souvent si parallèles au cadre où elles sont arbitrairement situées et à l'âme des indigènes, elle explique tout Chateaubriand et ses nombreux imitateurs, elle montre comment et pour quelle cause l'exotisme en France s'est le plus souvent borné à la description, c'est-à-dire, à l'expression superficielle et extérieure.
Puis, le Français qui écrit tient toujours ses yeux et son cerveau tournés vers la métropole. « S'il existe, en ce moment, dit M, Louis Bertrand, un romancier à Nouméa, il est trop évident que ce n'est pas à ses co-insulaires qu'il se préoccupe de plaire, mais aux Français de France. C'est une
revue parisienne qui publiera son roman et c'est un éditeur parisien qui Timprimera. Admettons qu'il ait la ressource des revues et des imprimeries locales (comme en Algérie)^ il écrira toujours suivant la formule française actuelle. Cela dérive sans doute des nécessités internes de notre langue et aussi de l'extrême rigueur de notre pédagogie qui impose le même moule à tous les cerveaux. Il en fut ainsi autrefois pour le Latin et probablement pour les mêmes raisons. En quoi un Ausone se trahit-il Gaulois, un Sénèque, Espagnol, un Apulée, Africain? Les critiques cherchent et ne trouvent pas. Apulée est pourtant un authentique Africain. Nous croyons le deviner à un certain bariolage de la couleur. Mais;, est-il plus voyant, plus criard, plus déclamatoire que Claudien qui était un Grec d'Alexandrie? Leurs deux manières se ressemblent parce que c'étaient les mêmes rhéteurs qui leur avaient appris à écrire. Pour manier une langue aussi délicate et aussi savante que le latin, il fallait dépouiller le barbare. »
Assez justement encore, M. Louis Bertrand déclare :
« Le vocable de coloniale accolé à celui de littérature ne m'a jamais agréé. Il exhale je ne sais quel vague parfum d'épicerie, de denrée alimentaire. Je ne l'aime pas et je crains bien que la chose ne vaille pas mieux que le nom. J'ai em-
LITTÉRATURE COLOMIALE. CONCLUSIONS 277
prunté deux ou trois sujets à l'Algérie parce que ces sujets me plaisaient, mais sans me préoccuper de ce qu'ils pouvaient avoir de particulièrement colonial. Comme dit Victor Hugo, dans sa préface des Orientales ^VsiTÙste moderne prend son butin où il le trouve. Qu'importe que ce soit à Constantinople ou à Paris, pourvu qu'il y pressente de la beauté et de la vie ! D'ailleurs, à mesure que nous avancerons, je suis persuadé que les générations nouvelles comprendront de moins en moins ce que l'on entendait autrefois par exotisme ou couleur locale. Il n'y a plus d'exotisme depuis que le premier venu peut parcourir la planète en paquebots et en chemins de fer et que les mœurs et les usages tendent à se rapprocher partout. D'un bout du monde à l'autre, il n'y a plus que des hommes qui sont aux prises avec les mêmes difficultés intérieures ou extérieures que nous. Les mêmes problèmes économiques, nationaux^ sociaux, se posent au Japon, en France, en Angleterre. Le temps est passé de décrire les grands sabres des samouraïs et les vestiaires des mousmés... »
Ce point de vue est intéressant encore que légèrement paradoxal. Ce qui demeure évident, c'est que le Français possède une personnalité telle qu'il ne saurait à aucun moment s'en débarrasser. Il répugne à l'effort de « sortir de soi » pour
comprendre les âmes étrangères. Il les peint à sa guise^ comme il les voit, en esquisse rapide et spirituelle. Ceci explique tout l'exotisme du dixhuitième siècle. C'est dans cet esprit que Boucher utilisera tel dessin chinois pour composer un panneau de tapisserie, où il représentera un fils du Céleste Empire errant, parasol en main, dans un jardin à la française, avec jets d'eau et petits amours sculptés. C'est la même âme ennuyée et personnelle que Loti promènera de Tahiti en" Afrique, du Maroc à Jérusalem, de Jérusalem au Japon. Ceci, pour la littérature, et il en sera de même en sculpture, en peinture.
Pour un artiste exceptionnel comme le sculpteur Théodore Rivière qui s'efforcera de comprendre les âmes exotiques et d'en exprimer le mystère attachant et décevant à la fois, cent autres se borneront à l'expression facile d'un aperçu rapide et purement formel. Tous nos peintres orientalistes, de Fromentin à Dinet, ont appliqué aux sites lointains les mêmes procédés d'évocation qu'à des sites occidentaux. Seul, Gauguin s'est évadé de la norme et a peint avec une âme faite tahitienne. Mais combien comprirent et apprécièrent? Et quel succès, par contre, rencontra la peinture romantique, violente et d'un exotisme artificiel, de Géricault composant Le radeau de la Méduse (1819) à l'heure
même où Hugo allait publier ses Orientales d'Espagne? De Delacroix^ de Devaria à Rochegrosse, c'est toujours le côté purement extérieur de l'exotisme qui s'exprime : Ingres dessine son Bain Turc, Benjamin Constant son Harem, selon de classiques formules : évocations d'un Orient conventionnel. Le xix® siècle passe à côté de l'exotisme après s'en être amusé comme d'un jouet de clinquant, et au début du xx^ siècle l'art exotique se réfugie au bazar où la « japonerie » et la « chinoiserie » occupent un rayon spécial entre l'article de Paris et le jouet de Nuremberg. Il y a bien l'essai de compréhension des Concourt, et tout le grand mouvement de curiosité littéraire et philosophique qui entoura la création du musée Guimet : mais, combien savent séparer cela de la sensationnelle rue du Caire de quelque Exposition Universelle? .
En somme, l'exotisme, dans notre pays, ne fut \ jamais qu'un jeu, amusement d'un instant pour Is rompre avec la monotonie des choses trop vues | ou trop sues. Ceci ne serait pas trop regrettable et la fantaisie d'un d'Ennery collectionnant des satsumas est méritoire, autant que celle de M. Clemenceau écrivant Le voile du bonheur, avec, dans la mémoire, l'exquise vision de Sada Yacco, l'actrice japonaise.
Mais, en matière littéraire, le procédé est par
trop grossier qui consiste, de nos jours, à chercher dans Texotisme un prétexte de renouvellement, un motif de création ; le littérateur aujourd'hui, « fait » du roman exotique, comme d'autres « font » du roman historique. C'est ainsi qu'on vit un Jules Bois, une Jane de la Vaudère, un Champsaur, s'attaquer à l'Inde ou au Japon, quand leur verve occidentale fut à court. Pitoyable et lamentable subterfuge qui s'explique, sans que l'on le puisse excuser, à considérer l'épuisement irrémédiable du genre « roman )'.
Encore qu'il demeure permis à un écrivain de génie d'écrire un mille et unième roman intéressant dont un adultère constitue le principal ressort, il faut bien reconnaître que toutes les '< ficelles )' sont usées et tous les sujets ressassés. Aussi bien, comprend-on qu'il soit difficile pour un romancier à succès d'écrire chaque année deux ou trois romans de valeur. Les meilleurs génies, un Balzac, un Zola, se sont usés à cette tâche de galériens. Un écrivain, selon qu'il a peu ou beaucoup vécu, peut écrire un, deux ou trois bons livres, en un mot, une autobiographie en une, deux ou trois parties. Tout le reste de sa production littéraire n'est que du « métier ». L'auteur mondain qui produit livre sur livre, les produit à la façon des petits sculpteurs italiens qui fabriquent des Tanagras à la grosse. Cela n'est plus
de la littérature^, mais peut constituer une entreprise lucrative, voire même honorifique et qui conduise son auteur à l'Académie. Il était fatal que^ préoccupés de réaliser des œuvres nouvelles et originales, certains écrivains fussent amenés, au hasard d'une promenade en pays oriental, à s'inspirer des sites rapidement entrevus, des mœurs de loin devinées ou supposées, pour composer des romans exotiques.
La tentation était forte et le contrôle de l'opinion publique si peu sévère ! C'est pourquoi, aujourd'hui, nous possédons tant d'auteurs (f coloniaux » qui n'ont vu dans l'exotisme qu'un prétexte à littérature, une spécialité, comme on dit dans le commerce, « qui trouve preneur », une « firme » nouvelle et commode à exploiter. Ces gens-là sont blâmables assurément.
Et, pourtant, écoutez leur justification ; ils confessent : « Nous sommes des romanciers ou des nouvellistes. Pour vivre ou maintenir notre réputation, il nous faut, deux ou trois fois par année, écrire un roman. Ecrire un roman, quelle effroyable tâche ! Tout a été dit, tout a été analysé. Pas une intrigue qui n'ait servi, pas un cas de conscience qui n'ait été cent fois étudié et élucidé. Ecrire un roman, savez-vous, au vrai, en quoi cela consiste? Voici, dans une ou deux œuvres
antérieures, nous avons utilisé notre expérience, notre vie, toute notre connaissance du monde. Tout ce que nous avions à dire, nous l'avons dit avec les développements d'usage. Notre enfance^j notre amour, toutes nos passions, le moindre de nos rêves, tout cela nous l'avons exposé, dit et quelquefois redit. Vous le savez, on n'écrit qu'un bon livre. Léon Cladel l'affirmait, on écrit le livre de sa vie. Or, c'est fait et le bœuf n'est pas au bout de son sillon : il faut qu'il continue. Des sujets de i omans, nous en possédons en tiroir dix, vingt, cent. Mais, un sujet de roman, qu'est-ce? Cela tient en deux lignes, pas même une maxime, un aphorisme. Et il nous faut dix mille lignes de vie intense et palpitante, dix mille lignes de descriptions, de situations attachantes et émouvantes, d'intrigues à nouer et à dénouer pour que le marchand de papier nous adresse le compliment nécessaire : voilà un livre de « bonne vente ». Dix mille lignes, y songez- vous? Heureusement, les pays lointains, les décors exotiques, les Musulmanes voilées, les petites mousmés engrillagées, les congayes mystérieuses nous offrent la ressource de psychologies nouvelles, compliquées, « impénétrables », ainsi que le déclare spirituellement Pierre Mille... »
Et voilà comment ils se justifient — justification misérable ! — et voilà « comment ils
font de l'exotisme '). De Texotisme commercial qui vaut celui des bazars !
Mais^ vraiment^ demande M. Prudhomme^ l'art exige-t-il tant de scrupules et d'idéal ? Non, n'est-ce pas? Sans quoi, il y aurait bien peu d'artistes et l'art y perdrait.
En somme, et pour conclure^ à vouloir être justes, ne condamnons point sans rémission le prétexte « Exotisme ».
« Passé certaines latitudes, constate M.Babut (1), le vieux romantisme reconquiert sur nous tout son prestige déchu. Il revit magnifiquement dans les livres de Mme Judith Gautier où les Roméos portent tantôt les deux sabres du samouraï, tantôt le bouton de cristal du mandarin, et où les Juliettes ont des pieds minuscules de poupées et gardent leurs ongles longs comme des glaives dans des étuis d'or. Puis, c'est Fatou-gaye, noire amoureuse de la lignée sentimentale des Coras et des Atalas. Enfin, ce n'est qu'hier que les boulets de Port- Arthur ont crevé le fragile paravent de papier de soie où M. Loti nous avait peint en couleurs d'aquarelles des exquises et mièvres mais artificielles japoneries.
<■<■ En vérité, la littérature exotique n'a encore été jusqu'à présent qu'une foire aux mirages. Les
(1) Ernest Babut, op. citai.
auteurs y sont une sorte de montreurs de lanterne magique et qui auraient hérité de la verve lyrique des anciens troubadours. La foule, qui conserve toujours un fond de puérilité, achalandé, de préférence, les tréteaux de ceux dont les tableaux lui rappellent le plus cet exotisme pailleté d'or et empourpré de sang qui émerveilla sa jeunesse dans les récits fabuleux des Ai>entures extraordinaires du capitaine Corcoran (1).
« Sans doute, l'art n'est pas absent de ces exhibitions, mais la vérité ne s'y impose pas davantage pour cela et à peine y est-elle accessoire. Aussi, arrive-t-il que le peintre le plus véridique n'est pas toujours celui qui a vu les pays qu'il décrit. Les spectateurs n'en éprouvent d'ailleurs aucune gêne, alors qu'au contraire, beaucoup d'entre eux soupireraient peut-être s'il leur fallait renoncer brusquement à ces visions de contes bleus... ))
Oui, jusqu'à cette heure, l'exotisme s'offre dans notre littérature comme une manifestation attardée de ce romantisme dont M. Pierre Lasserre fit naguère si véhémentement le procès. Du romantisme, il a gardé le caractère superficiel,
(1) Ouvrage exquis d'Alfred Assolant, près duquel il conviendrait de placer l'amusante fantaisie de Léon Gozlan intitulée Les aventures de Polydore Marasquin.
le goût du clinquant^ et surtout le pitoyable amour de la description hérité en droite ligne de Bernardin de Saint-Pierre avec la sensibilité morbide, « l'humanitairerie » des hommes de 1789. C'est un exotisme purement conventionnel et qui a plu, tel, aux Français du xix® siècle que satisfaisaient pleinement les développements lyriques d'un Chateaubriand.
Cependant, une réaction commence de se dessiner. Un chef-d'œuvre comme les Imînémoriaux, de Max Anély, indique qu'un exotisme nouveau est prêt à naître, moins artificiel, plus vigoureux, plus près de la vie. Mais cet exostime irai ne pourra pas être réalisé à son gré et facilement par quiconque tient une plume et veut écrire beaucoup en observant peu. Ce sera l'apanage exclusif de quelques âmes rares et fortement trempées, qui, oubliant le manteau désuet des civilisations occidentales, sachant avec courage faire abstraction dvi point de vue métropolitain, se plongeront résolument dans les flots des âmes lointaines. Ceux-là devront se faire « enfants » pour mieux comprendre le balbutiement des races ignorées et jusqu'à présent incomprises, ceux-là devront attendre plus de l'intuition géniale et de « l'esprit de finesse » que de l'intelligence excessive, qui est le fait des hautes cultures. Ceux-là devront s'abandonner tout entiers à l'onde nouvelle etj
suivant Tadmirable expression du Brahmane Chatterji, « verser leur âme dans leur oreille et dans leurs yeux émus ». Ceux-là auront alors la révélation des « nouveaux mondes » et leur œuvre sera féconde et belle, puisque plus large sera la part faite à la réalité et que sera agrandi, au détriment des rêves fastueux mais puérils d'autrefois, le domaine de la connaissance.