L ACTIVITE COLONIALE
Derennes se comporte de même dans l'Amour fessé. Arthur Rimbaud, l'auteur du Bateau ivre, voyage en Europe, en Egypte, à Chypre, aux îles de la Sonde et en Ethiopie, où il fabrique des cartouches pour le Négous et d'où il écrit d'admirables lettres que recueillit pieusement M. Paterne Berrichon.
A Maurice Barrés, M. Melchior de Vogiié, dans son discours de réception à l'Académie française, put déclarer :
« Venise vous a toujours attiré : l'Espagne vous appela, et enfin la Grèce. Vous aviez déjà goûté le miel de l'Hymette sur les lèvres d'un hellénisant révolutionnaire, Louis Ménard. Ce dévot de la beauté grecque rêvait d'une démagogie régentée par Périclès et où le jeune Alcibiade serait adulé. Athènes ne vous séduit qu'à demi. Vous y regrettez la tour des Francs. Que diriez-vous si vous l'eussiez connue, vénérable et dorée sous
Il but les tafias et les rhums en barrique Sous la véranda fraîche où grimpe la liane.
Sa silhouette exacte, arrogante et correcte, Sur le papier de riz où le temps la respecte, Se découpe comme son ombre contre un mur,
Et, sans doute, il voulut, cambrant ses mollets maigres, Que ce profil à l'encre et ce portrait obscur Attestassent un jour qu'il vécut chez les nègres.
les caresses de tant de soleils qui l'avaient apparentée à ses voisines, les filles légitimes d'Athênê? Je sais de vieux voyageurs qui ne voudraient pas revoir l'Acropole, mutilée par cet inepte retranchement d'un morceau d'histoire. Sparte a la place d'honneur dans votre itinéraire. Vous avez aimé la Morée où tout nous parle des exploits de notre race ; et cet éblouissant Taygète qui fit tant de fois battre mon cœur, lorsqu'au matin, dans le ciel clair de l'Adriatique, son front neigeux venait s'inscrire dans le hublot du navire et m'annonçait l'approche des terres divines ! Comme l'Espagne, l'Italie, ces terres vous ont dicté des symphonies originales. Chaque pays vous livre le plus secret de sa physionomie ; votre fantaisie imprévue y promène les compagnies qui embrassent votre rêve. »
A propos d'Octave Uzanne, Remy de Goûrmont a pu écrire (1) : « Est-ce au romantisme qu'il faut attribuer encore son goût de l'exotisme, sa curiosité des nations étrangères? Il n'est pas besoin d'être romantique pour aimer à voyager ; la passion des romantiques pour l'orientalisme, pour le pittoresque et l'étrange fut d'ailleurs assez casanière. Victor Hugo se garda bien d'aller voir l'Orient, même après l'avoir chanté. Lamartine
(1) La Dépêche de Toulouse, 21 octobre 1910.
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n'y fit qu'une apparition ; seuls^ Théophile Gautier et surtout Gérard de Nerval^ voulurent connaître vraiment ces terres de soleil dont leur jeunesse avait rêvé. Ce n'est pas à la manière de <jrérard de Nerval non plus qu'à celle de Flaubert^ qu'Uzanne aime l'Orient. Ils y cherchaient des paysages inconnus^ de vieilles traditions sacrées ; •Octave Uzanne y est surtout attiré par l'observation du conflit de la civilisation musulmane et de la civilisation européenne... Sa curiosité des mœurs étudiées sur place, des mœurs auxquelles on participe, qu'elles soient bonnes ou mauvaises, agréables ou fâcheuses, l'a poussé jusqu'en Amérique, jusqu'au Japon, et il s'apprête, paraîtil, à aller revoir Ceylan dont il a la nostalgie depuis un premier voyage... »
Octave Uzanne est un voyageur actif, si actif même qu'il ne semble pas trouver, entre deux randonnées lointaines, le temps de transcrire ses impressions. Peut-être réserve-t-il cette tâche pour ses vieux jours. Voici, par contre, des voyageurs en chambre dont la production littéraire «st considérable. Ainsi tout se compense : Paul Adam, qui, jadis, donna Les lettres de Malaisie, qui eussent pu s'intituler Lettres en Utopie, vient de se révéler comme l'extraordinaire animateur de La Ville inconnue, épopée de nos troupes coloniales dans le centre de l'Afrique. On retrouve
dans cet ouvrage, ensemble massif et lyrique, les immenses qualités de Paul Adam, — Paul Adam qui, avec plus de méthode, un souci moins grand de la production à tout prix, eût pu être le grand génie littéraire de ce début de siècle, — et ses défauts : imagination déréglée, naïveté de la documentation, fantaisie outrancière. C'est l'œuvre de Randau qui nous est restituée brusquement, revue et corrigée du boulevard !
Chez J.-H. Rosny qui, jadis, nous avait donné Les XipéhuZj V amireh' , et Des profondeurs de Kyamo, nouvelles africaines, et qui vient de publier La guerre du Feu, épopée préhistorique, un admirable chef-d'œuvre, la préoccupation exotique joue un grand rôle. Elle imprègne toute son œuvre. Il y a chez J.-H. Rosny un amour profond de la santé, de la force physique et de la beauté animale, et, cette conception subjective, il l'a heureusement objectivée dans mainte de ses nouvelles où ces vertus primordiales s'incarnent en d'impétueux coureurs de savanes et cavaliers des pampas américaines et en d'héroïques femmes dans le cimier roux desquelles le soleil des tropiques allume un incendie d'ardeurs violentes et de sauvage volupté.
Léon Hennique a écrit Pœuf et les Goncourt, dans leur Journal, racontent comment, les soirs d'intimité, « il se remémore quelques impressions
d'enfance coloniale^ entre autres, l'écoute, à l'orée d'une grande forêt, vers la tombée de la nuit, l'écoute de l'éveil de la forêt, où, de temps en temps, au-dessus de tous les bruits, s'élevait une grande lamentation d'animal que toute la ville allait entendre : lamentation mystérieuse et qu'on ne savait à quelle bête attribuer . »
Jean Lahor, dans la Gloire du néant, fait sa place à la pensée exotique et la partie de cette œuvre intitulée En Orient comprend l'ivresse de Djélad ed Din, la sagesse d'Al-Ghagali et la Forêt brahmanique, poésie et pensées d'origine boudhique.
Enfin, Francis Jammes, le poète de Jean de Noarrieu, d'Almaïde d'Etremont, évoque parfois le père de son père, Jean-Baptiste Jammes qui fut docteur à la Guadeloupe. M. Edmond Pilon, essaiïste distingué et que les sujets coloniaux tentèrent aussi au point de lui faire conter les amusantes Ai^'entures de M. Poivre, M. Edmond Pilon peint cette évocation (1) : Francis Jammes voit son grand-père colonial : « Il a le chapeau de planteur, l'habit bleu barbeau ; il a le teint basané et la voix musicale : il est dans les bambous et sous les cocotiers :
(1) Edmond Pilon, Francis Jammes, Mercure de France, l, VII, 1907.
O père de mon père, tu étais là devant
mon âme qui n'était pas née et, sous le vent,
les avisos glissaient dans la nuit coloniale...
« Cher aïeul ! Depuis, Jammes le voit toujours. Ah ' s'il était là : « d'une voix grave et chantante, il parlerait de la Grande Trai^ersée, du vent de l'Océan éternel, des tremblements de terres inexplorées, des naufragés sauvés par lui. » Il dirait ses chasses au ramier dans les bois, sous les filaos,. les parfums du sucre, du poivre et des rhumeries ; il redirait les noms odorants des îles : la Martinique et la Dominique, Désirade et Marie-Galante, la Barbade, la Grenade et Tabago, dont le nom est tremblant comme un tabac rose. Mais, tout cela n'est plus qu'un souvenir de douces feuilles froissées, échappées d'un coffret, et, désormais,, l'aïeul
dort au pied de la goyave bleue, parmi
les cris de l'océan et les oiseaux des grèves...
« Et l'oncle aussi sommeille qui revint des Indes :
N'ayant qu'un souvenir de femme dans le cœur...
et aussi la grand'mère et aussi les quatre cousines de Saint-Pierre vêtues de flottantes robes blanches, et « riant de quelque gâteau mal réussi )\
Ma race a habité parmi ces jeunes filles...
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"dit le poète hanté par les douces ombres du jardin «réole. Et toutes les reliques de ses morts passés^ Jammes les considère avec attendrissement : vieilles lettres du grand-père qu'il a dans son tiroir, le châle brodé de fleurs et d'oiseaux de sa grand'mère paternelle qu'il n'a point connue, la malle en bois de camphre qu'a rapportée l'oncle et qui est toute sonore du bruit des mers et des forêts...
« ... Francis Jammes n'est jamais allé plus loin que Touggourt, vers le sud, ni qu'Amsterdam au nord. Il a vu Chetma, sous les figuiers roses, Biskra et Mogard bruissant dans les sables, et, par la porte d'or, à Elkantara, le désert s'ouvrir (i). Amsterdam où s'assemblent, chargés des epices, les navires des îles, où les riches planteurs néerlandais se rappellent parmi l'éclat des tulipes les jardins de Java, ce fut bien plus, pour lui, une vision de l'Inde que de la Hollande ! Il songe en se promenant sur les bords de l'Amstel, qu'en revenant de son île ombreuse et verte :
Robinson Crusoé passa par Amsterdam.
(1) Francis Jammes a conté, dans ses Notes sur des oasis et sur Alger, les étapes de ce voyage africain. M. André Gide, qui fut le compagnon de Jammes, a relaté, à la suite d'Amynias, dans ses Feuilles de rouie de Biskra à Touggourt, des impressions charmantes sur la même contrée et sur le même voyage..
« Il passa aussi par Hambourg et par Londres, chargé de son bonnet de chèvre et de son parasol. Ainsi l'évoque Francis Jammes. Se promenant, un jour, par les sombres ruelles de Rayonne, le poète évoquera également Pinçon, le compagnon de Christophe Colomb, ramenant en Europe sur sa vieille Pinta « des oiseaux et des herbes du bout du monde k.
Une pipe en bois, noire et tonde comme le sein d'une petite négresse...
Une noix d'Amérique tombée sur l'allée... L'Océan qui bruit comme une harmonica...
« Voilà de vains prétextes ; mais il n'en faut pas plus. La vision du poète est née et les terres ardentes surgissent à sa vue ; sa rustique maison est une nef sur l'eau :
Les pieds au coin du feu, je pense à ces oiseaux
qui disaient à Colomb que la terre était là.
C'était toujours les eaux, et les eaux et les eaux,
toujours les eaux. Enfin, Rodrigue Triana
cria : « Terre ! Et le vent chanta dans les cordages.
L'équipage tomba à genoux. Les forêts
du Nouveau-Monde, avec leurs singes bleus, s'ouvraient,
et les lourdes tortues pondaient sur le rivage.
« Une autre fois, le 8 juillet, « c'est la fête de Virginie );. Et, dans ce mot banal du calendrier.
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le poète ému revoit tout le drame de l'île d'Ambre, le Saint- Géran, la Passe de l'agonie et aussi Bernardin « ce vieux sculpteur de cannes » qui aimait les îles et les fleurs comme lui-même.
« Mais^ d'autres fois^ son cœur ne va pas si loin. Il s'arrête à l'homme mélancolique et tendre « au doux génie ami »^ au « triste passionné » qui porta comme lui, dans un cœur malheureux, le goût de la nature et l'amour des espèces les plus diverses des plantes... Désormais « son livre ami », ce seront les Rêveries de Jean Jacques... »
A lire ces lignes, dirait-on qu'un siècle s'est écoulé, que tout le xix^ siècle a vécu, depuis le jour où Bernardin de Saint-Pierre élabora sa formule coloniale? Cette formule s'est prolongée : la sensiblerie humanitaire de Rousseau demeure un motif toujours admis. Bernardin, Chateaubriand, Leconte de Lisle, Francis Jammes, pratiquent la même conception de l'exotisme, prétexte à attendrissements faciles — Leconte de Lisle, hautain et concentré y apporta cependant plus de retenue, — occasion perpétuellement offerte de broder sur ce thème : la bonté originelle de l'homme sauvage qui se promène parmi des fruits et des fleurs inconnues, aux noms chatoyants et bizarres.
Mais, constatons-le, cette conception légèrement puérile de l'exotisme^ devra bientôt s'atté-
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nuer et disparaître. Les poètes et les prosateurs d'aujourd'hui, les artistes qui entrent en contact avec les pays lointains commencent de se libérer de l'empreinte de Bernardin. J.-H. Rosny, dans ses nouvelles américaines, ne trouve déjà dans les folles chevauchées par la brousse et les pampas qu'une cause d'exaltation pour la puissance de l'homme, bon ou cruel, peu importe^ le hasard, I seul, détermine ses qualités. Loti a su s'abstraire de tout moralisme, et un Max Anély a pu s'effacer suffisamment devant l'objet étudié, pour nous restituer, vivante et profonde, l'âme d'une race étrangère, ce que J. Boissière, par une intuition géniale, réalisait déjà avec ses Fumeurs d'opium. Mais cette libération n'est pas encore nettement acquise. La mauvaise herbe semée dans le champ littéraire par le père de Paul et Virginie n'est pas morte et elle y a poussé de multiples et tenaces racines. Le roman, la poésie coloniale se traînent encore dans un subjectivisme morbide et les admirables décors lointains ne servent trop souvent qu'au développement de thèmes moraux qui sentent « la manie confessionnelle » et à la broderie de fantaisies littéraires, d'arabesques futiles, à un débordement fade de descriptions toujours mêmes, indéfini- S ment ressassées. Vraiment, nous connaissons trop les nuits du nouveau-monde, les soirées d'Asie,
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les matinées d'Afrique, peintes et repeintes avec le même pinceau qui fignolait telle fête dans le parc de Chantilly ou aux bosquets des Trianons. Aussi bien^ des critiques avisés se sont-ils demandé si, vraiment, toute cette littérature éperdûment descriptive et trop pittoresque, constituait une littérature coloniale, et si, à l'heure actuelle, la France possédait des auteurs qu'elle pût opposer au grand Kipling. Le fait seul que la question a été posée, en démontre l'intérêt. L'examen des réponses qui y ont été faites dans une enquête récente (1) nous permettra, sinon de résoudre définitivement le problème, du moins, de rassembler quelques points de vue qui valent, quelques suggestions efficaces...
(1) Enquête de M. Frappier dans la Dépêche coloniale, 1909.