SONT NÉS EN ALLEMAGNE
Nombre absolu.
P. 100 de la population blanche d'origine étrangère.
de la population totale.
Amerikaner y atteint le chiffre énorme de 45 p. 100. Les trois quarts des fermes de la province sont entre leurs mains. On y comptait en 1900 64044 familles de fermiers allemands.
•TPi-»-»
Un tiers environ de ces Deutsch-Amerikaner habitent aujourd'hui dans les villes : Cincinnati a 66 p. 100 d'Allemands, Milwaukee, 62p. 100, Louisville, 58p. 100, Saint-Louis, 52 p. 100, Indianapolis, 50 p. 100, Baltimore, 48 p. 100, Buffalo, 35 p. 100, Détroit, 33 p. 100, Chicago, 29 p. 100, Saint-Paul, 28 p. 100, Philadelphie, 24 p. 100, New York, 21 p. 100, etc. Le développement de rindustrie a attiré les ouvriers vers les villes. Treize villes avaient en 1900 une population de plus de 20 000 émigrants nés en Allemagne. New York et Chicago en particulier pourraient prendre rang parmi les grandes villes allemandes du monde, s'il était possible d'y faire abstraction des éléments angloceltes, romans, slaves, etc.
ViUes oomptcuit plus de 20 000 habitants n68 en Allemagne.
New York . .
Buffalo. . . .
Chicago . . .
San Francisco
Philadelphie .
Baltimore . .
St-Louis . . .
Détroit. . . .
Milwaukee. . ,
Newark . . . ,
Cleveland . . .
Pittsburgh . .
Cincinnati. . .
Pourtant, aujourd'hui encore, le nombre des colons ou ouvriers agricoles allemands dépasse de beaucoup celui des ouvriers allemands employés dans Tindustrie. La proportion était en 1900 la suivante :
Fermiers, planteurs, surveillants d'exploitations agricoles 16 p. 100.
Cultivateurs, ouvriers agricoles 8 —
Ouvriers (sans désignation spéciale) .... 7 —
Les invasions germaniques des premiers siècles de Tère chrétienne n'avaient pas mis en mouvement une masse humaine comparable à celle de Témigration allemande du xix® siècle. Mais Témigration moderne n'aura pas eu le retentissement historique des invasions anciennes. Elle n'a jamais eu ni coordination ni direction. Cet immense déplacement d'un peuple s'est accompli sans méthode, sans chefs, au gré des volontés isolées ; c'est pourquoi il n'a jamais marqué un accroissement de l'influence ou de la puissance allemande. Les gouvernements allemands se désintéressaient de l'émigration lorsqu'ils ne la combattaient pas. Leurs sujets devaient en quelque sorte s'évader de la misère et de la servitude, comme aujourd'hui les juifs russes. Cette indifférence ou cette hostilité expliquent dans une certaine mesure le défaut de cohésion et l'effacement politique des Deutsch-Amerikaner au xvni*^, et même au xix« siècle. Lorsque TAllemagne, enfin unifiée, a commencé à penser que l'intérêt national exigeait un contrôle actif de l'émigration, il était trop tard ; les Deutsch-Amerikaner, incorporés à la masse américaine, étaient définitivement soustraits à son autorité.
Pourtant les premières années de séjour en Amérique ressemblèrent pour beaucoup d'entre eux à un véritable esclavage. La fièvre d'émigration soulevée
en Allemagne par la littérature de voyages ou simplement par les on-dit et les rumeurs amplifiées qui circulaient dans le peuple, avait été exploitée de bonne heure par des trafiquants de chair humaine. Des armateurs hollandais faisaient le commerce des émigrants. Ils avaient en Allemagne des agents recruteurs, bien entretenus et bien vêtus, bavards et dénués de scrupules, les Neulànder, qui dépeignaient à qui voulait les entendre l'Amérique comme un paradis terrestre, où florissait la plus juste des sociétés humaines ; on n'y connaissait ni maîtres ni valets, ni impôts ni corvées. De belles promesses décidaient les hésitants ; on leur faisait vendre leur maigre avoir, puis on les emmenait en Hollande, où ils devaient signer, avant de s'embarquer, un contrat rédigé en langue anglaise. Tous les frais du transport étaient à la charge des émigrants ; presque toujours il fallait leur avancer cet argent; ils devenaient alors les prisonniers, les serfs de leurs créanciers. A l'arrivée on les vendait au plus offrant. Un témoin contemporain, le pasteur Muhlenberg S rapporte les faits suivants :
On annonce dans les journaux (après l'arrivée des bateaux d'éraigrants) que tant d'Allemands sont à vendre pour le prix de leur passage. Celui qui a assez d'argent pour payer lui-même son passage est mis en liberté. Ceux qui ont des amis dans l'aisance leur demandent une avance pour payer leur passage ; mais ceux-là sont rares. Les
1. Cité par J. Goebel. Dos Deiitschtum in den Vereinigten Staaten von Nordamerika, p. 19 et suiv.
acheteurs arrôtenl leur choix, font leur accord avec les r migrants pour une durée ûxée^ les conduisent au marchand, paient le passage et les autres dettes, puis les font reconnaître devant l'autorité, et par un document écrit, 1 omme leur propriété pour un temps déterminé. Les jeunes célibataires de l'un et l'autre sexe sont les premiers ttnlevés... Quant aux vieilles personnes mariées, aux veufs otaux infirmes, personne ne veut les acheter, parce qu'il y a déjà excès de pauvres et de gens inutilisables qui sont à la charge de la communauté. Mais s'ils ont des enfants Ivien portants, on ajoute le prix du passage des vieux à t elui des enfants : les enfants doivent par suite servir plus longtemps, sont vendus d'autant plus cher, et se voient dis- [>ersés à travers toutes sortes de nations de langues diverses, (!e telle sorte qu'il revoient rarement leurs parents, que les Irères et sœurs môme se revoient rarement dans leur vie, 13 L oublient même leur langue maternelle.
Ces entreprises de servage et de rapine ont duré oncore pendant une partie du xix® siècle. Elles ne sont devenues impossibles que depuis une loi de 1885, qui interdit Faccès du sol américain à tout étranger ayant signé dans son pays même un contrat de travail avec un employeur américain. Les engagements signés à l'étranger par des individus ignorants des conditions d'existence aux États-Unis avaient le double désavantage de leurrer les ouvriers étrangers et de faire Laisser les salaires des ouvriers indigènes. La loi américaine actuelle défend même la publication d'offres de travail dans les journaux étrangers. Elle n'autorise le contrat qu'exceptionnellement, lorsqu'il b'agit de créer des industries nouvelles, qui nécessilent l'appel d'ouvriers étrangers spécialisés.
Abandonnés de leurs princes au xviii* siècle, les Allemands s*abandonnaient eux-mêmes. Ou plutôt ils n'avaient pas Tidée de s'unir pour le relèvement de leur sort commun. Ils étaient divisés à la fois par des inimitiés particularistes et par des questions de religion. Palatins, Wurtembergeois, Bavarois, Suisses, Hanovriens, recherchaient en Amérique les citoyens de leur petite patrie, et formaient des groupes fermés. Les communautés religieuses n'avaient pas de rapports entre elles. Aussi les Allemands n'avaientils conscience ni de leur nombre ni de leur force. Leurs efforts tendaient à s'adapter au pays nouveau plus qu'à le façonner. Dès ce moment la population d'origine anglaise s'habitua à les considérer comme des citoyens de second ordre, et cette opinion ne s'est guère modifiée depuis.
En Pennsylvanie, pourtant, leur sort s'améliora vite. Ils étaient de bons cultivateurs, et travaillaient un sol fertile. Ils se montraient consciencieux et tenaces dans Taccomplissement de leur tâche. Ils forcèrent peu à peu l'estime de leurs concitoyens anglo-saxons, en .même temps qu'ils excitèrent leurs craintes. Ils eurent d'heureuses initiatives : c'est eux qui introduisirent en Pennsylvanie Tindustrie du verre, du papier, des tissus. Ils créèrent de nombreuses imprimeries ; la première Bible imprimée en Amérique sortait d'une presse allemande de Germantown. D'assez bonne heure la richesse leur vint, et leur situation sociale se releva, sans que pourtant les Anglo-Saxons consentissent jamais à les traiter tout
à fait comme des égaux. Franklin, en 1751, eut des paroles assez dures pour ces paysans, dont Tafflux menaçait d'enlever à la province son caractère anglais. En fait, ils faillirent lui imposer leur langue ; on alla jusqu'à agiter la question de savoir si, dans les assemblées provinciales, l'anglais demeurerait la langue officielle ou céderait le pas à l'allemand.
Ils conquirent vraiment leur droit de cité pendant la guerre d'Indépendance. Ils s'engagèrent nombreux dans les troupes révolutionnaires. Plusieurs bataillons de Pennsylvanie et de Maryland étaient composés exclusivement d'Allemands; les chefs étaient Allemands; l'allemand était la langue de commandement. Deux hommes surtout se distinguèrent parmi les colons : l'un d'eux, Nicolas Herckheimer, à la tête des paysans allemands de la vallée du Mohawk, infligea aux Anglais et aux Indiens la défaite d'Oriskany (1777) ; l'autre, Pierre Muhlenberg, fils de ce pasteur luthérien qui avait dénoncé les pratiques des Neulânder^ pasteur lui-même, prit les armes en entraînant avec lui, à la suite d'un sermon enflammé, plus de trois cents de ses fidèles ; le Congrès en fit un général de brigade ; il devint, après la guerre, gouverneur de Pennsylvanie.
Beaucoup d'officiers allemands vinrent d'Europe proposer leurs services aux troupes des rebelles; parmi eux, de Kalb et Steuben se sont fait un nom glorieux. Les Deutsch-Amerikaner les citent avec raison parmi les grands ouvriers de l'indépendance américaine. Certains historiens allemands aiment à
les opposer a la bande turbulente et vaniteuse des officiers français : Goebel se fait un point d'honneur de rabaisser La Fayette à leur profit. Il faut cependant rappeler que ni de Kalb ni Steuben ne se fussent embarqués pour TAmérique, si des Français ne les y avaient poussés. De Kalb était au service <ie la France; il avait été officier d'ordonnance du maréchal de Broglie ; en 1768, Choiseul Favait envoyé en Amérique avec une mission de confiance, celle d'étudier les causes et les conséquences possibles de la tension qui déjà se manifestait entre la Grande Bretagne et ses colonies. Il repartit pour l'Amérique avec La Fayette en 1777. On lui donna à son arrivée le commandement d'une division. Il devait être tué en 1780 à Camden (Caroline du sud). Les Américains lui ont élevé une statue à Annapolis.
Vott Steuben, ancien aide de camp de Frédéric II, vieux combattant de la guerre de Sept Ans, avait déjà pris sa retraite, lorsque le comte de Saint Germain, ministre de la guerre français, le pressa de partir pour l'Amérique. Il rendit aux troupes révolutionnaires le plus grand des services en leur enseignant la discipline et la manœuvre prussiennes. Il transforma en une armée de soldats ces troupes de partisans. Ses « Régulations » sont demeurées longtemps en vigueur dans la milice américaine. Il prit part à un grand nombre de combats. C'est lui qui, avec l'aide de Mûhlenberg, força le général anglais lord Comwallis à capituler avec 7000 hommes à Yorktown.
Mais contre ces volontaires, qui avaient pris le
parti des révolutionnaires, combattirent des mercenaires, levés par l'Angleterre dans différents États de l'Allemagne. Pour beaucoup de petits princes endettés ou prodigues, ce commerce des hommes fut une fructueuse entreprise. L'odieux de ce trafic a fourni à Schiller une scène fameuse de Kabale und Liebe. Frédéric II non seulement défendit le recrutement de ces mercenaires en Prusse, mais se refusa même à laisser passer sur ses territoires les régiments que Ton dirigeait vers les ports d'embarquement. En revanche, les princes de Hesse-Cassel, de Brunswick, de Hesse-Nassau, de Waldeck, d'Anspach-Baireuth, d'Anhalt-Zerbst conclurent en 1775 un traité par lequel ils s'engageaient à fournir à l'Angleterre des soldats au taux moyen de 30 thalers par tête.
La Hesse fournit le plus grand nombre de ces mercenaires : 12 500 en 1775. Les Américains par la suite désignèrent uniformément ces troupes auxiliaires sous le nom de Hessians. Le nombre total des Hessians se serait élevé, selon Friedrich Kapp, à près de 40000. Les rebelles les considéraient comme de redoutables adversaires. Le Congrès chercha à provoquer parmi eux des défections en masse. De partipris, on traita toujours les Allemands prisonniers avec plus d'égards que les Anglais. Pour les Hessians l'Amérique était un sujet d'étonnements sans fin; ils avaient cru rencontrer un peuple arriéré, encore à demi sauvage; et maintenant, « ils ne se lassaient point d'exprimer leur surprise en voyant le confort et le luxe des fermiers américains; qu'un peuple
aussi riche se révoltât contre le pays à qui il devait ces ressources inouïes était à leurs yeux un inexplicable mystère*. » On suppose que plus de 10000 d'entre eux se fixèrent en Amérique après la guerre. Des 40000 mercenaires, 17000 seulement retournèrent dans leur pays natal.
On a longtemps attribué à des Allemands la rédaction primitive de la fameuse déclaration d'indépendance des États-Unis. Les colons allemands d'une petite localité située dans la Caroline du nord, Mecklemburg, se seraient réunis, le 19 mai 1775, et auraient signé d'un commun accord une éloquente déclaration rédigée par un comité nommé à cet effet. Ce document aurait été aussitôt envoyé au Congrès, à Philadelphie, et Jefferson en aurait emprunté textuellement le commencement et la fin pour la proclamation définitive qu'il écrivit de sa main. La Caroline du nord tout entière à fêté le centenaire de cette date mémorable. Mais un historien germano-américain, H. A. Rattermann^, a montré depuis que ce document fameux n'était qu'un faux; loin d'être le modèle de la déclaration jeffersonnienne, il n'en est qu'une copie; et il faut sans doute attribuer à des ennemis ou à des envieux de Jefferson la fabrication de cette pièce apocryphe.
Le premier président du Congrès fut un Allemand, Auguste Mûhlenberg, frère du général Pierre Mûhlen-
i. J. G. Rosengarten, The german soldier inthewars ofthe United States, p. 65.