German American Annalst
berg. Rien ne montre mieux combien peu à peu les préventions, les inimitiés nationales s'évanouissaient entre les divers éléments ethniques de la jeune Union. Au moment où il s'agissait de fonder et d'organiser la République américaine, tous les émigrants, sans distinction d'origine, faisaient bloc contre la tyrannie extérieure. Si l'immigration européenne avait cessé à ce moment, les habitants des États-Unis n'auraient pas tardé à oublier leurs différences d'extraction. Mais la puissante émigration du xix® siècle vint contrarier et reculer l'entente qui déjà s'établissait entre les éléments hétérogènes de la population américaine.
Les immigrants allemands qui, après les guerres de l'Empire, recommencèrent à affluer aux États-Unis apportaient une idée nouvelle : celle de la nationalité allemande. L'abaissement de l'Allemagne sous la domination napoléonienne, puis la revanche éclatante des Befreiungskriege avaient fait taire les haines particularistes. Les professeurs, les écrivains, les étudiants de la Burschenschaft s'agitaient en faveur de l'unité : il fallait supprimer les barrières politiques entre les petits États: il n'y avait plus désormais qu'une grande patrie allemande, commune à tous les hommes de race allemande, de langue allemande. La conscience de la solidarité de la race passa l'Océan
avec les émigrants. Les Deutsch-Amerikaner cherchèrent à leur façon à réaliser Tunité vers laquelle on s'efforçait en Europe.
A vrai dire, la question ne se posait pas comme en Europe. En Allemagne, il s'agissait de détruire l'organisation politique de royaumes ou de principautés encore soumises au régime absolutiste. En Amérique, aucune puissance d'État n'opprimait les particuliers, aucune loi ne contrariait leur union. Il fallait seulement lutter contre l'opinion politique américaine défavorable alors, comme elle l'est encore aujourd'hui, aux émigrants dont la langue, l'éducation, les coutumes lui semblaient en désaccord avec l'idéal, déjà très arrêté, de la vie américaine.
A partir d'une époque, qu'il serait malaisé de déterminer exactement, mais que l'on peut dater grossièrement de l'année 1830, un mot d'ordre circula parmi les Allemands de l'Union. C'était : Erhaltung des Deuischtums, conservation des traditions allemandes ; formule vague, que Ton pouvait interpréter selon les moments et les circonstances avec plus ou moins de rigueur. On en peut chercher l'éclaircissement dans le programme du premier congrès allemand, qui se tint, en 1837, à Pittsburgh, et auquel assistèrent environ soixante' représentants de différents États de l'Union. Les questions proposées à la discussion étaient les suivantes :
i*' Développement de l'instruction, fondation de nouvelles écoles et amélioration des écoles existantes, création d'une ou de plusieurs écoles nor-
maies d'instituteurs, rédaction, impression et diffusion de bons livres scolaires, création de sociétés d'éducation et d'art dans tous les Counties et toutes les villes, propagande en faveur de la littérature allemande, nécessité de renseigner les Allemands sur les coutumes du pays au moyen de revues, de brochures et d'almanachs.
2° Amélioration du bien-être matériel par la fondation d'hospices pour les veuves et les orphelins, par la création de bureaux qui fourniraient aux immigrants les renseignements et indications nécessaires et procureraient à ceux qui cherchent du travail des places convenables.
'S° Amélioration de la situation juridique et sociale des Allemands aux États-Unis.
Les discussions d'alors n'aboutirent presque à aucun résultat pratique. Après plusieurs assemblées annuelles, on fonda une école normale (Lehrerseminar) à Phillipsburg. Au bout de deux ans, il fallut mettre en vente les bâtiments ; les acheteurs en tirent une brasserie. On avait aussi discuté à Pittsburgh une question plus grave : celle de la création d'un État purement allemand dans les territoires encore inoccupés de l'ouest. Des propositions en ce sens furent môme faites au Congrès, mais il ne voulut pas les prendre en considération.
Ces premières tentatives de rapprochement des Allemands eurent sur l'opinion publique un effet que l'on pouvait prévoir. Elles irritèrent la population de langue anglaise. L'attachement des AUe-
mands à leur langue et à leurs coutumes, hautement proclamé, sembla de l'hostilité à Pégard de la langue et des coutumes nationales. Ils avaient beau protester de leur respect pour les institutions américaines, et faire observer qu'ils ne projetaient en somme qu'une sorte d'assistance sociale et morale entre émigrants. Cela même était trop. C'était déclarer qu'ils avaient d'autres intérêts que la masse américaine. Si les États-Unis leur offraient à leur gré trop peu de justice sociale, ils n'avaient qu'à rester chez eux. Il se forma un parti nationaliste [nativist) qui réclama, dès la première moitié du xix* siècle, la limitation de l'émigration.
Parmi les Deutsch-Amerikaner eux-mêmes une dissension se produisit. La « Pittsburger Konvention » de 1837 parut, à tort ou à raison, suspecte aux diverses Églises allemandes des États-Unis. Elles la jugèrent infectée de libre-pensée. Lors de la création de l'école normale, les questions religieuses furent en principe écartées du programme. Cela suffit pour déchaîner l'hostilité violente de toutes les organisations confessionnelles. La population allemande apparut dès lors profondément divisée en deux camps ennemis, croyants et libres-penseurs. Aux Églises s'opposèrent les Turnuereine, Le premier d'entre eux avait été fondé par Karl Follen, l'ancien Dozent de Giessen, qui, compromis dans le procès du meurtrier de Kotzebue, s'était exilé volontairement. Cet élève du vieux Jahn trouva de nombreux imitateurs en Amérique. Les Turnuereine pullulèrent,
L^EXPAMSION ALLEM. HORS d'eUROPE. 3
surtout après Tarrivée des révolutionnaires de 1848 ♦ ceux-ci, disciples de la « jeune Allemagne », portaient une véritable haine, non peut-être à Tesprit religieux, mais aux Églises. La division parmi les Deutsch-Amerikaner devint irrémédiable; elle dure encore.
Ces querelles intérieures empêchèrent Tunion souhaitée par les Deutsch-Amerikaner. Leur assimilation par la masse américaine s'en trouva facilitée et hâtée. Bientôt d'ailleurs, les questions de la politique intérieure de TUnion s'imposèrent de telle sorte à leur attention que leurs dissentiments particuliers perdirent de leur acuité. La guerre civile devait être, comme autrefois la guerre d'Indépendance, l'occasion d'un rapprochement entre les éléments anglo-saxons et allemands. Les Allemands prouvèrent aux Américains qu'il ne sentaient point et n'agissaient point en étrangers; ils se prouvèrent à eux-mêmes que la défense des intérêts immédiats de leur nouvelle patrie devait primer la défense de traditions toutes sentimentales.
Parmi les Allemands qui prirent part à la guerre de Sécession, il y eut, comme il arrive toujours, des aventuriers, attirés d'Europe par la haute paie et l'espoir d'un avancement facile. Mais il y eut surtout des colons anciens qu'un patriotisme américain très conscient poussa à prendre les armes. Il s'en trouva dans les deux camps. Ceux des États du Sud joignirent l'armée confédérée, et leur adhésion spontanée fut une surprise pour les planteurs, méprisants jusque-là et hostiles à ces travailleurs d'habitudes
trop frugales et de goûts trop simples. Un monument, élevé en 1889, à Charleston, commémore « the German's dévotion to duty ».
Mais c'est surtout dans Tarmée du Nord qu'ils furent nombreux. Une statistique \ établie en 1869, par un membre de la « United States Sanitary Commission », fournit les chiffres suivants :
Nombre de combattants nés en Allemagne.
New York 36 680
New Jersey 7 387
Pennsylvanie 17 208
Maryland 3 107
Ohio 20102
Indiana 7 190
Illinois 18140
Michigan 3 534
Wisconsin 15 709
Missouri 30 899
Le total pour tous les États qui défendaient alors la cause de Tunion est de 187 858. Dans ce chiffre sont compris un certain nombre de rengagements. La statistique reste toutefois incomplète, parce qu'il a été impossible d'établir la nationalité d'environ 500000 combattants, soit 1/5 de l'armée du Nord. On peut admettre comme un fait assuré que cette armée contenait 200 000 Allemands au bas mot.
Cette affluence des Allemands dans l'armée du Nord s'explique d'abord par leur répartition géographique aux États-Unis. Mais elle eut aussi des causes morales. Tout ce qu'il y avait parmi eux d'hommes