‹ L'expansion allemande hors d'Europe:Chapitre 14 sur 48 · H. Mûnsterberg, Die Amerikaner, p · texte numérisé non relu

H. Mûnsterberg, Die Amerikaner, p

peuple. Les grands chefs d'orchestre, aux États-Unis, lorsqu'ils ne viennent pas d'Europe, sont des Deutsch- Amerikaner.

J'ai entendu à plusieurs reprises Cari Schurz parler de la question allemande aux États-Unis. Malgré l'importance de son action passée, il se défendait de vouloir exagérer le rôle de ses compatriotres et le sien propre. « En somme, disait-il, tout se ramène à ceci : nous avons fourni à l'Union un excellent élément de population, ein sehr brauchbarea BùrgermateriaL » Les Allemands ont fait nombre. Mais ce n'est pas à eux que les États-Unis doivent l'essentiel de leur civilisation. Ils n'ont été que d'utiles collaborateurs ; ils n'ont jamais été des chefs. Ils se sont laissé imposer l'empreinte anglo-saxonne. On les voit, dès la seconde ou la troisième génération, adopter les allures, les coutumes, les préjugés, les façons de sentir du milieu environnant à tel point qu'eux-mêmes perdent conscience des diflférences ethniques originelles. L'éducation commune unifie les cœurs et les cerveaux. Les efiforts du Deutschtum organisé tendent aujourd'hui presque uniquement à reculer le terme de cette évolution, à retarder la complète américanisation.

Cette transformation s'accomplit plus lentement à la campagne qu'à la ville. Beaucoup de paysans sont demeurés pieux et l'Église sert de lien entre eux et

la mère-patrie. Cela n*est pas vrai toutefois, ou ne Test plus guère, de Téglise catholique. Il n'y a pas d'organisation catholique proprement allemande : Allemands, Irlandais, Polonais, Italiens sont groupés en une église unique, où les Irlandais ont la haute main. Cette église fait célébrer le culte en allemand dans toutes les localités où il lui paraît nécessaire de le faire ; mais on ne peut pas dire qu'elle s'inquiète de sauvegarder chez les fidèles le sentiment de leur nationalité; ce serait favoriser des divisions intestines et travailler contre elle-même; en Amérique plus qu'ailleurs le catholicisme est international. Je visitai un jour, aux environs de Milwaukee, dans le Wisconsin, un grand séminaire catholique, que l'on m'avait dit tout allemand. Je trouvai, à ma grande surprise, que tout l'enseignement s'y donnait en anglais. A la vérité, la plupart des élèves étaient de souche allemande. Mais, seuls, les séminaristes destinés à exercer leur métier de prêtre dans des communautés allemandes recevaient un enseignement régulier de langue allemande. Le Père même qui me conduisait n'avait appris que dans cette section spéciale du séminaire la langue maternelle de ses ancêtres.

A Milwaukee même , dans une école primaire annexée à une église catholique allemande, l'anglais était de règle. « Il y a quelques années encore, me dit le directeur, nous parlions allemand toute la matinée, même pendant les récréations, et anglais l'après-midi. Aujourd'hui nous nous contentons de donner en allemand l'enseignement même de l'allemand et l'ins-

truction religieuse. Presque tous les enfants, en dehors de Técole, parlent anglais. Pourquoi résister au mouvement? » En 1897, le pape Léon XIII a déclaré que tous les catholiques d'Amérique devaient considérer l'anglais comme leur langue commune. C'est pour Tallcmand une condamnation sans appel.

Beaucoup de protestants ont au contraire une raison forte, et en quelque sorte confessionnelle, de tenir à Tallemand : c'est qu'il a été la langue de Luther. Les églises protestantes d'Amérique sont d'ailleurs restées en relation avec celles d'Allemagne. Il y a aux États-Unis des luthériens, des réformés et des adeptes de l'Union évangélique {preussische Landeskirche). Cette dernière église (deutsch-evangelische Synode von Nordamerika) a reçu d'Allemagne des encouragements officiels : on m'a assuré que sous le court règne de Frédéric III, une collecte fut faite pour elle en Allemagne et qu'elle touche régulièrement les intérêts du capital ainsi recueilli. Elle est la seule qui soit demeurée vraiment allemande. Ses douze cents communautés (Gemeinden) sont réparties surtout dans les États de Pennsylvanie, Ohio, Indiana, Michigan, Illinois, Missouri, Iowa,Wisconsin, Minnesota et Kansas.

L'église réformée n'est représentée que par cinq cents communautés environ.

Beaucoup plus puissante et beaucoup plus riche, l'église luthérienne compte aux États-Unis jusqu'à soixante-cinq organisations ou synodes différents. Mais il s'en faut de beaucoup que toutes soient alle-

mandes. Comme Téglise catholique, elles réunissent volontiers des adeptes de nations diverses : Anglais, Allemands, Danois, Norvégiens, Suédois, Finlandais s'y groupent pour une commune action religieuse. Pourtant le plus important de ces synodes garde encore un caractère exclusivement allemand ; il porte le nom de Deutsche evangelische-luiherische Synode von Missouri, Ohio und anderen Staaien, Il a 2 000 pasteurs, 2500 communautés et reçoit les cotisations de près de 450 000 fidèles; il entretient 2000 écoles dont la moitié sont confiées à des instituteurs de carrière, l'autre moitié aux pasteurs eux-mêmes et que fréquentent plus ou moins régulièrement près de 100 000 enfants ; il a 9 séminaires et établissements d'enseignement secondaire, 19 hospices ou orphelinats; il envoie des missionnaires parmi les nègres, les indiens, les Juifs, à Londres même et jusque dans les colonies allemandes du Brésil ; il possède à Saint Louis une vaste maison d'édition, où il imprime, outre d'innombrables brochures de propagande, douze revues hebdomadaires ou mensuelles (dont deux en anglais); treize journaux quotidiens ou hebdomadaires sont ses organes avoués ; quant à ceux qui sont soumis à son contrôle occulte, il n'est pas facile de les compter.

Il est certain que tous les émigrants encadrés dans ce fort régiment luthérien conservent plus longtemps que les autres l'usage de la langue allemande. Les fermiers se retrouvent chaque dimanche dans leurs petites églises de bois pour entendre le prêche qui se

fait dans leur langue et parfois même dans leur dialecte; leurs enfants vont assister aux écoles du dimanche ; les traditions de la mère-patrie se perpétuent parmi eux lentement, obstinément, à la paysanne. Je n'ai guère eu qu'une fois, aux États-Unis, rillusion vive de me retrouver en un coin de FAUemagne lointaine, et ce fut chez un instituteur luthérien du Wisconsin, dont j'avais été visiter Técole ; il me retint à dîner, et quand je me trouvai dans son intérieur simple, sur le sofa de peluche, au milieu d'une bande d'enfants, dont les joues rougeaudes semblaient à l'étroit dans la peau trop tendue, et qui croquaient les dernières noix de l'arbre de Noël, encore dressé dans un coin, couvert de paillettes et de fausse neige, je crus vraiment que je n'avais pas quitté l'Europe, et qu'en sortant de cette maison je me retrouverais dans les rues calmes et familières d'une petite ville d'Université allemande, où j'avais jadis vécu, étudiant. Pourtant, de tous ces Allemands qui m'entouraient, pas un ne connaissait l'Allemagne autrement que par ouï-dire; tous étaient nés dans le Wisconsin, où vers 1830 étaient venus se fixer leurs grands-parents.

Et malgré tout, dans cette église luthérienne, les cœurs se détachent de la mère-patrie. Je rencontrai un jour, sur un paquebot, un pasteur de Saint-Louis, membre du Synode du Missouri, avec qui j'eus tout le loisir de causer. Il était né en Allemagne, mais il n'avait guère que quatre ou cinq ans quand ses parents avaient émigré, et ses premiers souvenirs ne

commençaient qu'avec le pénible voyage d'exil; le voilier qui transportait sa famille en même temps que des centaines d'autres émigrants avait mis deux mois à gagner, à travers les tempêtes, la Nouvelle-Orléans. La vallée du Mississipi s'associait dans sa mémoire aux temps heureux de sa jeunesse. Ses parents travaillaient la terre, et lui s'était mis à aimer en paysan cette terre américaine. On l'avait fait étudier; il était devenu pasteur et habitant des villes; mais cela même ne l'avait pas détaché de la terre; un de ses iSls était fermier dans le Missouri. Tout son cœur et toute sa vie étaient liés à cette contrée, pour lui vraiment maternelle. A soixantequinze ans, lo désir l'avait pris d'aller revoir le lieu de sa naissance. Mais il se raillait lui-même de sa sentimentalité : que faire par là? il n'y connaissait personne. Et l'on sentait vraiment, aux opinions superficielles et toutes de convention qu'il exprimait sur l'Allemagne, que ce pays lui était aussi étranger que la France ou l'Angleterre. Toute l'Europe lui apparaissait en bloc comme un pays vénérable, mais déjà bien arriéré, décadent et vieillot; il avait quelque ironie pour les Allemands qui se prétendent aussi up io date que les Américains : « Est-ce vrai, me demandait-il, que Berlin ressemble à une ville américaine? Pour moi je suis sûr que Saint-Louis est incomparablement plus moderne et plus beau que Berlin. Est-ce que Berlin a un Mississipi? »

La conservation du Deuischium pour les différentes églises n'est qu'un moyen et non pas un but. Leur objet est avant tout de grouper et de retenir des fidèles. Leur action est d'ailleurs limitée. Les ouvriers et les petits bourgeois des villes leur échappent le plus souvent, ou leur sont même hostiles. C'est dans les villes que la langue allemande disparaît le plus vite. Elle a, dans la concurrence avec l'anglais, une infériorité évidente. Ce qui fait l'avantage de l'anglais, ce n'est pas seulement sa priorité, son privilège de premier occupant, son emploi universel comme langue d'affaires, c'est encore et surtout la simplicité de ses formes grammaticales, la brièveté et la clarté de ses constructions syntaxiques. Entre les deux langues maternelles qui s'offrent à eux, les fils des émigrants vont d'instinct à celle qui se présente comme la plus facile, la plus concise, la plus nerveuse, et vraiment la plus sociable. En outre, le discrédit vague qui pèse sur l'ensemble de la population allemande frappe du même coup la langue; et les fils d'émigrants élevés en Amérique subissant inconsciemment le préjugé partout répandu, éprouvent comme un sentiment de malaise et de fausse honte à parler allemand; ils préfèrent dissimuler cette tare.

Cette question de la langue est pourtant décisive pour l'existence d'un Deutschtum américain. Elle

est à vrai dire la seule qui motive un mouvement allemand aux États-Unis, puisque les Deutsch- Amerikaner se défendent de vouloir formuler aucune revendication d'ordre politique. Mais il est certain que Ton ne peut guère compter, au moins dans les villes, sur Téducation donnée à l'enfant par la famille. « On fait un grief aux émigrants, me disait Cari Schurz; d'abandonner peu à peu leur langue. Mais ceux qui en Europe énoncent cette critique ne savent pas par expérience et ne peuvent pas soupçonner combien il est difficile de maintenir Tusage de Tallemand au delà de la première génération. Les émigrants ne sont pas assez riches de loisirs pour veiller personnellement sur l'éducation allemande de leurs enfants; avant tout, il faut vivre et les réalités sociales exigent que Ton commence par parler anglais; Tallemand ne peut être qu'une langue de luxe. Même dans les conditions les plus favorables et dans les familles les plus cultivées, ce n'est qu'au prix de soins persévérants et énergiques qu'on peut le maintenir. » Dans la famille même de Cari Schurz, qui pourtant tenait jalousement à sa langue maternelle, l'anglais était d'un usage courant.

Un effort organisé et systématique est donc nécessaire; c'est sur l'école que comptent surtout les Deutsch-Amerikaner. De nombreux établissements, privés ou subventionnés officiellement par les Vereine, étaient nés partout après 1870. En cette même année s'était formée une association générale des instituteurs allemands, le Lehrerbiind. Elle décida, pour

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assurer le recruiement des écoles primaires, la fondation d'une école normale, que Ton établit à Milwaukee, comme dans la plus allemande des villes américaines. On alla jusqu'à projeter une université germano-américaine. Mais les vastes espoirs aboutirent à de nombreuses déceptions. Les écoles privées végétèrent, faute d'argent et aussi faute d'élèves. Les riches Deutsch-Âmerikaner, qui eussent pu fournir les fonds, n'étaient guère disposés à subventionner des écoles primaires pour le peuple. Et les ouvriers sentaient bien que leurs fils, destinés à vivre en Amérique, avaient tout intérêt à passer par la/>u6/ic school américaine. Au surplus, les divers services de l'enseignement ont été presque partout organisés avec tant de soin par les États américains que la concurrence des écoles privées est devenue à peu près impossible. Nombreuses autrefois, les écoles allemandes se sont peu à peu confondues avec les écoles publiques ; les instituteurs et professeurs allemands sont devenus des fonctionnaires américains; quelquefois, dans certaines villes très allemandes, à Cincinnati, par exemple, ils ont fourni la majeure partie du personnel enseignant.

L'école normale {Lehrerseminar) de Milwaukee, à laquelle est annexée une importante école primaire (german-english academy), continue de fonctionner, grâce à des donateurs généreux. Jamais peut-être les Deutsch-Amerikaner n'ont tenté un effort plus conscient et plus systématique pour perpétuer dans sa pureté la tradition allemande. Indifférents aux ques-

lions politiques et confessionnelles, les professeurs de cette institution se proposent uniquement la défense, l'étude, la diffusion de la langue allemande, véhicule de la civilisation allemande. Tout Américain cultivé devrait être en état de parler l'allemand aussi bien que l'anglais. « Que renseignement de Tallemand ne doive être qu'une concession faite à la population allemande, cette idée, nous Tespérons, est définitivement sortie de Tesprit des Américains perspicaces, écrit dans un article récent le directeur actuel du Lehrerseminar, M. Max Griebsch. Cette branche de renseignement a exactement le môme intérêt pour TAméricain de souche anglaise que pour celui de souche allemande : car ce sont des motifs généraux d'éducation et de civilisation qui la maintiennent là où elle existe déjà, et qui exige d'une façon catégorique son introduction là où elle n'existe pas encore. L'Américain cultivé d'aujourd'hui, quelle que soit son origine, sait que la connaissance de l'allemand lui livre la clef des diverses branches de l'art allemand et de la science allemande, dont il connaît et dont il apprécie la valeur. Mais le véritable instituteur sait aussi que les High Schools, les Collèges et les Universités, même avec les meilleures intentions du monde, ne sont pas en état de donner cette connaissance. C'est à l'école primaire qu'il en faut poser le fondement. Les organes vocaux de l'enfant sont flexibles et dociles, l'oreille est plus sensible, la mémoire n'est pas encore surchargée, l'esprit assimile mieux, et ce sont là des facteurs qui facilitent puissamment l'acqui-

sition d'une seconde langue, mais qui s'affaiblissent à mesure que Vélève vieillit, si bien que ce qui n'est qu'un jeu à l'école primaire devient par la suite impossible. Lorsque les Deutsch-Amerikaner veillent sur l'enseignement de la langue allemande à l'école primaire, ils ne revendiquent pas par gloriole un privilège spécial pour eux, mais ils favorisent le développement intellectuel de la nation tout entière ; ils se rendraient coupables vis-à-vis de leur concitoyens, s'ils agissaient autrement *. »

- Il s'agit donc d'obtenir partout l'enseignement de l'allemand dans les grammar schools, ou écoles primaires. Les Américains, en général, voudraient qu'il ne fût donné que dans les high schools^ ou établissements secondaires. Ce serait le mettre au rang du français et de l'espagnol; il serait alors enseigné exactement comme il l'est dans nos lycées. Dans nombre de villes les Deutsch-Amerikaner ont pu faire prévaloir leur volonté. Mais cela est une occasion perpétuelle de conflits entre les autorités municipales et la population allemande. On peut afflrmer que là où cet enseignement subsiste dans les grammar schools^ par exemple à Milwaukee et à Cincinnati, les municipalités ne l'y maintiennent que par crainte de perdre le vote allemand. Mais tôt ou tard il arrive — cela a déjà été le cas à New York et à Chicago — que l'allemand est rayé des programmes, et toutes les protestations demeurent alors vaines. Le Lehrerse-

1. Max Griebsch, Dos deutschamerikanische Lehrerseminar zu Milwaukee (dans die GlockCf avril 1907).

minar se ressent fatalement de cet état de choses. Les élèves sont trop peu nombreux : ils n'étaient que 35 en 1904. Les jeunes Deutsch-Amerikaner qui se destinent à Tinstruction préfèrent pour la plupart aller directement à la normal school américaine, dans la crainte obscure qu'on ne supprime un jour l'enseignement de Tallemand dans les écoles primaires et que leur gagne-pain ne leur soit enlevé du même coup.

D'ailleurs l'enseignement même de l'allemand ne sert qu'à former de jeunes patriotes américains. Un jour, dans une école de Cincinnati, j'entendis des enfants d'une douzaine d'années réciter des vers allemands, composés par un poète local, à l'imitation du chant fameux de Arndt, Des Deulschen Vaterland, Les écoliers déclamaient : « Quelle est la patrie américaine? Est-ce l'Ohio? est-ce le Missouri? — Non, notre patrie est cette belle contrée qui s'étend de l'Atlantique au Pacifique et du Rio Grande aux Grands Lacs. » Les vers étaient médiocres. Mais il s'agissait bien de poésie! Il fallait que de bonne heure des fils de citoyens allemands eussent au cœur l'orgueil d'être « american citizens ».

Parviendra-t-on jamais à répandre la connaissance de l'allemand dans la masse américaine? Cela est douteux. En fait, loin de gagner du terrain, l'allemand en perd. Beaucoup de raisons contribuent à hâter sa disparition parmi les émigrants eux-mêmes. Et d'abord, ce n'est pas une langue d'un type uniforme; les paysans de l'Allemagne du sud et ceux du

nord, qui ne parlent les uns et les autres qu'un dialecte, sont incapables de se comprendre entre eux; il faut donc qu'ils adoptent, lorsque le hasard les fait vivre côte à côte, un langage commun. Pourquoi préféreraient-ils le haut-allemand (allemand littéraire) à l'anglais que tout le monde parle autour d'eux? Ceux d*entre eux dont le bas-allemand était la langue maternelle apprennent l'anglais rapidement et sans peine. Le haut-allemand ne peut d'ailleurs pas leur fournir tout le vocabulaire de leur vie nouvelle. Termes de métier ou de politique sont spécifiquement anglais et presque toujours intraduisibles. Les émigrants les plus attachés à leur langue maternelle sont forcés d'y introduire une foule de mots anglais; ils se mettent alors à parler une sorte d'idiome nouveau, et c'est ainsi que s'est formé le patois connu sous le nom de Pennsylvania-Dutch. Pour traiter de questions techniques ou spéciales à l'Amérique, les Allemands sont presque forcés de s'entretenir en anglais entre eux. Mais il y a plus : Mtinsterberg a très justement remarqué que les Deutsch-Amerikaner peuvent se résoudre à parler anglais, sans éprouver le sentie ment d'une déchéance ou d'une infériorité, car c'est la langue nationale de la patrie qu'ils se sont librement choisie. On peut, si l'on veut, déplorer que l'anglais ait pris autrefois le pas sur l'allemand. Mais récriminer aujourd'hui serait superflu; il ne peut plus être question de luttes pour la prééminence. II n'est souhaitable pour aucun pays d'être divisé sur la question des langues. C'est une disgrâce à laquelle

les Étals-Unis ont échappé. Il est patriotiquement sage de s'accommoder du fait acquis. Les Américains, en employant l'anglais, ne songent pas plus à rendre un hommage à l'Angleterre qu'à humilier les autres nations; ils parlent tout simplement américain.

Pour agir sur le peuple, l'école n'a guère qu'un auxiliaire, la presse. Les journaux ou périodiques de langue allemande sont extrêmement nombreux. En 1900, il y en avait, d'après le Census^ 613, qui se répartissaient ainsi :

Ohio 81

Wisconsin 79

Illinois 68

Pennsylvanie. ... 51

New York 48

lowa 46

Missouri 31

Indiana 24

Minnesota 20

New Jersey 19

Texas 19

Nebraska 18

Michigan 18

Californie 18

Kansas 12

Maryland 8

Kentucky 6

Connecticut 5

Dakota du sud ... 5

Virginie occidentale. 5

Massachusetts ... 4

Colorado 3

Louisiane 3

Montana 3

Dakota du nord. . . 3

Virginie '. 3

District Coluinbia.

Tennessee . . .

Washington . .

Alabama ....

Delaware. . , .

Géorgie ....

Oklahoma . . .

Oregon

Caroline du sud.

Utah. .....

Quelques-uns de ces journaux sont excellents : la New-York Staatszeitung , V Illinois Staaiszeitung (Chicago), la Wesiliche Posi (Saint-Louis) peuvent compter parmi les grandes feuilles américaines. Ils ont la même apparence, le même volume, la même mise en page et le même contenu que les journaux

de langue anglaise. Le rédacteur en chef de la Westliche Post se vantait un jour devant moi de diriger le meilleur et le plus grand journal allemand du monde entier, et de tirera plus d'exemplaires que n'importe quel journal du continent. « Le lendemain même de la mort de Bismarck, qui eut lieu un samedi, me dit-il, nous lui consacrions 40 pages de notre numéro spécial du dimanche. Notre Bismarck- Nummer parut à Saint-Louis douze heures au moins avant que les journaux d'Allemagne, qui s'étaient laissé surprendre par l'événement, eussent trouvé le temps de composer des numéros d'une importance beaucoup moindre. »

Mais le sort de la presse allemande est étroitement lié à celui de l'immigration ; celle-ci venant à cesser, l'autre doit mourir. Son public, incessamment renouvelé, se compose surtout des arrivants, dont elle se fait l'éducatrice, à qui elle enseigne un monde, des droits et des devoirs nouveaux. Elle ne combat pas l'américanisation des émigrants, elle la faciUte plutôt. La plupart de ses rédacteurs n'ont qu'une confiance médiocre en son avenir. Elle ne peut pas soutenir la concurrence des journaux de langue anglaise; la nécessité de traduire toutes les nouvelles transmises par les agences l'oblige à entretenir un nombre de rédacteurs proportionnellement plus grand; moins riche d'ailleurs, elle est moins bien renseignée; moins communément accessible et moins lue, elle a moins d'annonces; et l'on sait le rôle et l'importance des annonces dans un journal anglo-saxon. Aussi le nom-

bre des journaux allemands dirainue-t-il d'année en année. 11 était en 1890 de 727 ; il était tombé à 613 en 1900. Quelques-uns, les plus importants, profitent naomentanément de la disparition de leurs con-' currents plus faibles. Ce fut en ces dernières années le cas de la WestUche Post; plusieurs feuilles allemandes de la région, qui périclitaient, fusionnèrent avec elle et le nombre de ses abonnés augmenta. Mais il ne faut pas se laisser tromper par cette proi^périté passagère; la croissance même est un symptôme de la ruine tôt ou tard fatale.

On a tenté récemment de créer un théâtre allemand aux États-Unis. L'essai a été assez heureux. Il y avait en 1905 des scènes allemandes à New York, à Philadelphie et à Milwaukee ; la troupe de Milwaukee jouait en outre régulièrement chaque semaine à Chicago. D'autres théâtres se sont ouverts depuis à Détroit, à Saint-Louis, à Belleville (Illinois). Plusieurs théâtres d'opéra, en particulier le Metropolitan Theater de New York, ont un personnel presque exclusivement allemand. En matière d'art théâtral, comme en musique, les Allemands peuvent prétendre à être les éducateurs du public américain. Ils ont apporté d'Europe un goût de la mise en scène exacte, de l'interprétation mesurée, nuancée, homogène, qui ne se rencontre pas souvent dans les théâtres de langue anglaise. Ceux-ci groupent des acteurs de rencontre autour d'une « étoile » ; les Allemands veulent une troupe bien disciplinée et bien entraînée. C'est à cette supériorité qu'il faut attribuer leur succès, La dimi-

nution de rimmigration a une influence moins immédiate sur le théâtre que sur la presse; les scènes sont situées dans des centres allemands importants et reçoivent des subventions de sociétés ou de riches particuliers. Mais leur action demeure assez limitée. En définitive, il s'est produit depuis 1870 un grand mouvement de propagande en faveur de la langue allemande et des traditions « culturelles » de TAllemagne, mais la grosse masse des émigrants n'en a été, dans son ensemble, que médiocrement touchée. Il n'en a pas été de même dans les cercles lettrés. En dehors des Universités, où l'autorité de la science allemande a été, jusqu'à ces dernières années, prépondérante et où les départements d'études germaniques ont crû constamment en importance, de nombreuses fondations privées ont eu pour objet le développement de l'influence intellectuelle et morale de l'Allemagne. Des groupements pour l'étude de l'histoire germano-américaine ont été créés depuis vingt ans; ils se sont fondus depuis 1901 en une vaste association, la German American Historical Society ^ dont le siège est à Philadelphie, et qui édite une revue, Americana Germanica, consacrée à toutes les manifestations de la pensée allemande en Amérique. Un « Germanie Muséum », dont l'empereur Guillaume II a été le plus empressé donateur, a été inauguré à Harvard Collège le 10 novembre 1905; il contient des reproductions en plâtre et des photographies des plus importants monuments de l'art allemand, du XI* au xvra* siècles. L'Université de Chicago a

montré récemment de quelle valeur lui paraît la question du Deuischtum aux États-Unis, en mettant au concours Tétude de la participation des Allemands à la vie et à Thistoire des États-Unis. Mais toutes ces manifestations de sympathie à Tégard des choses allemandes ne peuvent ni combattre ni retarder Taméricanisation des émigrants, tant que cette propagande reste circonscrite dans les milieux universitaires et cultivés. Elles n'ont point de retentissement dans le peuple.

Là même où les Allemands sont le plus étroitement groupés, ils ne peuvent défendre entièrement ni leurs mœurs ni leur langue. On s'imagine volontiers qu'il y a dans l'Ouest américain des coins d'Allemagne. Sans doute cela n'a jamais été vrai. Cela, en tous cas, est faux aujourd'hui. L'exemple de Milwaukee le prouve abondamment.

Ni New York, ni Philadelphie, ni Chicago, ni Saint-Louis, ni même Cincinnati ne dénient à Milwaukee le privilège, ou, si l'on veut, la gloire d'être la plus allemande de toutes les villes américaines. Une dame, récemment arrivée d'Allemagne, se trouvait un jour à Chicago, dans une réunion de fils

I d'émigrants. « Comme vous parlez bien l'allemand! s'écria l'une des personnes présentes. Ne seriez vous

j pas originaire de Milwaukee? » C'est assez dire quelle est parmi les Deutsch-Amerikaner la réputa-

tien de Milwaukee. En fait, beaucoup d'entre eux ne considèrent point que son importance réside en son commerce, dans le trafic toujours grandissant de son port, où s'embarquent les blés du Wisconsin. Milwaukee ne leur semble avoir de raison d'être que comme le reliquaire de l'idée allemande, le sanctuaire où se conserve, intacte et pure, la langue, partout ailleurs si contaminée par l'anglais. Elle garde un vieux renom de cité lettrée et toute pénétrée de culture germanique, depuis que la révolution allemande de 1848 y a envoyé toute une génération de jeunes gens instruits, chassés de leur pays par la peur des forteresses prussiennes. Milwaukee, depuis lors, est devenue une grosse cité industrielle et commerciale, si semblable à tant d'autres villes américaines, si anonyme entre tant de villes anonymes, qu'on croirait en vérité, par instants, à passer entre ses hautes bâtisses rectangulaires et ses constructions de bois, parcourir encore un faubourg de Chicago. Pourtant, dans la pieuse et irréfléchie tradition des Allemands américanisés, elle est restée la ville d'élection, et puisqu'il faut partout une Athènes allemande, la Deuisch-Athen des États-Unis.

Elle peut invoquer, pour justifier sa réputation, ses brasseries, son théâtre, ses écoles. C'est elle qui envoie à travers toute l'Amérique, et jusqu'en Extrême-Orient, ces innombrables bouteilles de bière claire et légère, qui, s'il en faut croire des réclames monstres, affichées dans tous les États-Unis, ont rendu le nom de Milwaukee célèbre dans le monde.

Elle a un théâtre allemand qui remporte de bien loin, et par la valeur des acteurs et par la qualité du répertoire, sur toutes les autres scènes de la ville et sur celles de Chicago. La colonie entretient de ses deniers une excellente école allemande et une École normale, dont nous avons déjà parlé. La fédération nationale des sociétés de gymnastique (Turngemeinden) y a établi son institut modèle et son école de moniteurs. C'est en même temps Tun des principaux centres de la propagande luthérienne; le grand journal quotidien, la Germania^ publie chaque dimanche un numéro spécial, que Ton tire à plus de cent mille exemplaires, et qui pénètre jusque dans les Étals les plus reculés de TUnion. Enfin Ton retrouve à Milwaukee la simple vie cordiale de mainte petite ville d'Allemagne, réunions nombreuses d'une gaîté ample et familière, concerts où se manifeste un goût de la bonne musique qui n'est point commun en Amérique, cafés de dames l'après-midi, visites fréquentes au Conditoreien^ où reparaissent les crémeux cafés viennois et les innombrables pâtisseries de l'Allemagne cuisinière.

Pourtant cette ville n'est pas vraiment réfractaire à l'américanisation. Elle oppose seulement à l'assimilation une plus longue résistance que d'autres villes, grâce à une proportion considérable d'Allemands parmi ses habitants (62 p. 100 nés en Allemagne ou fils de parents nés en Allemagne). En fait, son germanisme n'est plus qu'une sorte de luxe, une tradition que maintient la seule bourgeoisie. Le peuple ne

s'en soucie guère ; et la bourgeoisie ne se soucie pas de Fy intéresser. Tels propriétaires d'une grande brasserie, fondateurs et commanditaires d'un théâtre allemand, interdisent dans leurs ateliers l'emploi de la langue allemande.

On y rencontre un cercle actif, mais restreint, de gens instruits que passionne la défense de la langue allemande. Le reste de la population allemande ne les suit que mollement. Le Lehrerseminar n'arrive pas à trouver parmi les colons allemands la totalité des fonds nécessaires à sa subsistance. La plupart d'entre eux gardent pour la vieille patrie un sentiment indécis d'affection et de compassion mélangées. Il m'a été donné de pénétrer souvent dans des intérieurs de bourgeoisie américaine. On y parlait de l'Allemagne avec une grande sympathie sans doute, mais comme d'une nation déjà distancée, déjà devenue étrangère; ce n'était presque plus qu'un instructif et agréable lieu de séjour pour globe-trotters. On n'avait guère que pitié pour ses institutions politiques, encore si surannées; et à ce trait l'Américain, fier de sa constitution, se reconnaissait. Comme les Canadiens de langue française, les Deutsch-Amerikaner vivent souvent dans une équivoque. Ils pensent, sans y bien réfléchir, que la parité des langues crée la parité des cœurs, et se rendent mal compte que des conditions de vie et une éducation différentes les ont, en un temps très court, rendus profondément dissemblables des peuples d'outremer, dont ils se disent les frères. Us croient à l'unité

fondamentale et indestructible des races et ne s'aperçoivent pas que leur propre exemple fournit un excellent argument contre ce vieux préjugé.

Car ils sont, à de très rares exceptions près, véritablement et profondément Américains. Ils ne renient pas leur origine allemande. Bien au contraire. Ils sont fiers de descendre d'un des peuples les plus civilisés du vieux continent. Mais ils ont comme l'obscur sentiment que leur titre nouveau d'Américains ajoute quelque chose à leur qualité ancienne d'Allemands. Ils sont, ou du moins ils s'apparaissent comme des exemplaires^ d'humanité un peu plus achevés, un peu plus riches d'expérience et de développement possible que leurs frères d'outre-mer. Un journaliste germano-américain me déclara un jour : « J'estime qu'à situation égale un citoyen allemand d'Amérique a plus de connaissances pratiques et plus d'idées générales, par conséquent plus d'intelligence, qu'un citoyen prussien. Un Reichsdeutscher ne connaît que son pays; nous connaissons le sien et le nôtre. Nous sommes donc mieux fondés que lui à instituer des comparaisons; et si nous préférons les États-Unis, c'est en connaissance de cause. »

On s'est souvent demandé quelle serait l'attitude des Deutsch-Amerikaner dans un conflit entre l'Allemagne et les États-Unis. La question a paru assez

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grave et assez pressante aux fondateurs du Nationalbund pour qu'ils crussent devoir lui consacrer un des articles les plus importants de leur programnae : ils veulent rendre impossible une lutte à leurs yeux fratricide. Le danger n'en paraît point proche. Pourtant c'est une opinion couramment exprimée aux États-Unis que les menées de l'Allemagne dans l'Amérique du Sud rendent une guerre avec elle tôt ou tard inévitable. Sans rechercher si les faits autorisent et justifient cette prédiction, il faut bien constater que la majorité des Américains ont, à l'égard de l'Allemagne de Guillaume II, une méfiance qui va souvent jusqu'à l'hostilité. Les Deutsch-Amerikaner ne partagent point cette hostilité; mais ils éprouvent cette méfiance. Leurs intérêts directs, égoïstes, matériels, les attachent à la politique impérialiste américaine. Et avant de convertir à l'amitié allemande la population anglo-saxonne ou celte, le Naiionalbund est obligé de catéchiser ses propres membres. Tous ceux de ces Allemands d'Amérique, qui, par tempérament, eussent été en Europe pangermanistes, deviennent là-bas de passionnés jingoes. Un écrivain allemand, impartial et probe, écrivait récemment : « Depuis le conflit des Samoa, nous savons de quel côté combattraient les Deutsch-Amerikaner : ils prendraient les armes pour le pays à qui ils ont juré fidélité en devenant ses citoyens; nous pouvons supposer, à leur honneur, que leur cœur leur en saignerait * ».

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