‹ L'expansion allemande hors d'Europe:Chapitre 13 sur 48 · Citée par J.-G. Rosengarten, Op. cit., p · texte numérisé non relu

Citée par J.-G. Rosengarten, Op. cit., p

instruits et lettrés s'était passionné pour Tanti-esclavagisme. Les proclamations de Lincoln* eurent un grand retentissement dans les Turnvereine ; dans quelques uns d'entre eux plus de la moitié des membres se firent enrôler immédiatement. A New York ils constituèrent un régiment en quelques jours. Dans le Missouri, la population parut d'abord incertaine ; mais le soulèvement en masse des Allemands sous la conduite de Franz Sigel entraîna l'adhésion de tout l'État au parti anti-esclavagiste. Franz Sigel, Badois de naissance, officier de profession, compromis en Allemagne dans les événements de 1848 et forcé de s'enfuir, devint l'un des généraux les plus illustres de cette guerre. On vient de lui élever une statue à New York. Une trentaine d'autres Allemands atteignirent comme lui au grade de général. Parmi eux on ne peut pas se dispenser de citer Cari Schurz, qui est demeuré jusqu'en 1906, date de sa mort, le représentant éminent du Deuischium aux États-Unis.

La vie d'un homme tel que Cari Schurz est vraiment typique. Étudiant en 1849, il prit les armes en même temps que le poète Gottfried Kinkel, dont il partageait les idées républicaines, et tous deux participèrent au mouvement révolutionnaire connu sous le nom de soulèvement badois (mai-juin 1849). Schurz parvint à s'évader de la forteresse de Rastatt, cernée par l'armée prussienne ^ Kinkel fut fait pri*

1. Les Deutsch-Amerikaner revendiquent Lincoln pour un des leurs. Le nom authentique de la famille serait Linkhorn {DeuUche Erde, I, 180).

sonnier et enfermé à Spandau; en 1850, Schurz rentra en Allemagne sous un faux nom, et parvint à faire évader son ami. Tous deux se réfugièrent alors en Amérique. Là, Cari Schurz se fit promptement un grand renom d'orateur politique; il fut, à partir de 1855, le chef du parti républicain dans le Wisconsin; il soutint Lincoln, combattit éloquemment les théories esclavagistes. Au début de la guerre de Sécession, il leva un régiment de cavalerie, formé de volontaires ; mais nommé à ce moment ministre des États-Unis en Espagne, il dut d'abord en laisser le commandement à un autre colonel. En 1861, il revint d'Espagne pour prendre sa place parmi les combattants. On lui donna bientôt le titre de général de division ; il était à Gettysburg et à Chattanooga. Après la guerre, il revint à la politique, fonda plusieurs journaux allemands et anglais, la Post à Détroit, la Wesiliche Post à Saint-Louis, YEvening Post à New York, la Post à Boston. Entre temps, TÉtat de Missouri le déléguait au Congrès de Washington comme sénateur. En 1877, le président Hayes lui confia le secrétariat de rintérieur. Son nom a été si intimement mêlé à tous les événements de la vie politique des États-Unis en ces cinquante dernières années, que beaucoup de gens le croient de naissance américaine.

1. Cari Schurz a raconté lui-même les événements de sa jeunesse dans des mémoires publiés en partie par le Mac Clure's Magazine (nov. 1905 et mois suivants) sous le titre de : Réminiscences of a long life. L'édition allemande de cet ouvrajçe, Lehenserrinerungen, a paru à Berlin, à la fin de 1907, pendant l'impression de ce volume.

3 s L'EXPANSION ALLEMANDE HORS D'EUROPE

La guerre de Sécession eut pour conséquence non seulement l'union définitive de tous les États, mais, à rintérieur même de chacun de ces États, la fusion [tins intime des éléments divers de la population. Il fut impossible, à la suite de cette crise, d'accuser les ïiDiitsch-Amerikaner de sentiments séparatistes. Ceux d entre eux qui avaient pu garder l'espoir de fonder un État allemand durent reconnaître combien l'entreprise était chimérique. Au surplus, ce projet navait jamais été présenté que timidement; il n'en lut plus question en Amérique. En Allemagne, on Tabandonna moins vite^

Pour que les Deutsch-Amerikaner pussent former en Amérique un groupement fermé, il aurait fallu «luils fussent de bonne heure dirigés, contrôlés, iiidés par la mère-patrie. Mais lorsque l'Allemagne, ( nfin unifiée, inaugura sa politique coloniale, les KLats-Unis étaient devenus depuis longtemps une |3uissance intangible; ils étaient en état de défendre In doctrine de Monroe, déjà anciennement formulée. Privée de tout appui, l'émigration allemande ne pouvait exercer en Amérique une action proprement nationale. Elle se trouvait, dès l'arrivée, comme tiiîuée dans une organisation sociale supérieure à

1. La troisième édition de l'ouvrage connu de W. Roscher, Il Kolonien, Kolonialpolitik und Auswanderung », refondue par ît. Jannasch, et parue en 1885, contient, p. 343, la note suivante : « Ce serait un grand point d'acquis, si les émigrants allemands de TAmérique du Nord voulaient se concentrer là-bas dans Tun des États et le transformer par là même en un État allemand. Pour diverses raisons, le Wisconsin paraîtrait plus particulièrement indiqué. »

celle qu'elle quittait. Son histoire n'est qu'éparpillemeni et faiblesse. La situation socialement inférieure des émigrants et leur défaut de cohésion ont partout facilité leur dénationalisation. Peut-être auraient-ils résisté à Fassimilation plus tenacement qu'ils ne Font jamais fait, s'ils s'étaient sentis l'objet d'une défiance et d'une hostilité perpétuelles de la part des autres Américains. Mais les luttes entreprises en commun ont rapproché tous les citoyens de l'Union et forgé entre eux un lien d'indissoluble fraternité. A travers des querelles passagères, Tesprit de solidarité américaine s'est imposé à tous.

Personne aujourd'hui ne met en doute le loyalisme des Deutsch-Amerikaner. Pourtant ils sont parvenus, depuis 1870, à réaliser, au moins superficiellement, l'union èi longtemps désirée. Et c'est, sans aucun doute, à la fondation de l'empire allemand qu'il faut attribuer cette sorte de réveil du Deutschtum. Les nouvelles des victoires allemandes furent accueillies avec enthousiasme par tous les Allemands des États- Unis. Ils se réjouirent d'abord de voir enfin écrasé le peuple que dès l'enfance ils avaient docilement appris à considérer comme YErhfeind. Mais surtout ils se crurent fondés à étaler désormais aux yeux de leurs concitoyens américains un orgueil de race, qu'ils n'avaient guère osé ressentir jusque-là : les héros de

celte lutte gigantesque, c'étaient leurs parents, leurs frères, et cette Allemagne, dont on s'était toujours appliqué à leur faire sentir la misère politique, se révélait soudain comme le plus puissant État de l'Europe. Ils prirent leur part de la gloire militaire de la mère-patrie; à défaut d'une aide plus effective, ils envoyèrent de l'argent; les hôpitaux de campagne allemands reçurent d'eux d'importants subsides. La proclamation de l'empire fut fêtée dans beaucoup de villes américaines par des réunions, des discours et des cortèges.

En même temps, l'unification de l'Allemagne fut pour eux un exemple. Ils songèrent à créer une vaste organisation embrassant la totalité, ou du moins le plus grand nombre possible des Vereine déjà existants. Il n'était pas nécessaire pour cela d'intervenir dans la conduite particulière des associations ou d'exiger leur adhésion à un credo politique ou religieux. Toutes avaient au moins un trait commun : l'attachement à quelque tradition allemande. Cela pouvait suffire pour établir un programme minimum commun.

Alors commença une active agitation dont les promoteurs furent surtout des lettrés, écrivains, journalistes et professeurs. Elle aboutit le 6 octobre 1883 à une grandiose manifestation, le Deuischer Tag, Réunis en congrès à New York, les Allemands célébrèrent publiquement les anciens colons pennsylvaniens, et revendiquèrent l'honneur d'avoir contribué, eux aussi, à fonder la patrie américaine.

Les Vereine commencèrent à se grouper. La Pennsylvanie donna l'exemple : en 1899 se formait à Philadelphie le Deuischamerikanischer Zentralbund von Pennsylvanien, auquel peu à peu tous les Vereine de rÉtat, — plus d'un millier, — donnèrent leur adhésion. Il est à remarquer que les Deutsch-Amerikaner de Pennsylvanie ont toujours été les plus prompts à glorifier leur origine allemande. Le président actuel de rÉtat, S. W. Pennypacker (en bas-allemand, Pannebecker), membre de la Pennsylvanie German Society, qui fut fondée en 1891, y prononçait, il y a quelques années, les paroles suivantes, applaudies par un nombreux auditoire : « Pour moi, j'estime que si Ton avait éliminé l'influence du colon allemand de Pennsylvanie, Philadelphie n'aurait jamais été rien de plus qu'une ville américaine ordinaire dans le genre de Boston, de New York, de Baltimore ou de Chicago. »

C'est le Zentralbund de Philadelphie qui prit, en 1901, Finitialivc d'un vaste groupement de tous les Deutsch-Amerikaner. On élabora une sorte de constitution, analogue en ses traits généraux, à la constitution même des États-Unis : tous les Vereine d'une môme ville ou localité se groupèrent en un Stadtverband, tous les Stadtverbànde d'un même État en un Staatverband, tous les Staatverbânde en un Nationalverband, Cette Union nationale se propose « d'éveiller dans la population d'origine allemande le sentiment de son unité, pour développer, d'une façon utile et saine, en les centralisant, toutes

ses forces latentes; pour défendre énergiqueraeni par une action commune les désirs fondés ou les justes intérêts qui ne sont pas contraires au bien général du pays, non plus qu'aux droits et aux devoirs des bons citoyens ; pour repousser les attaques nationalistes {nativistisch) ; pour assurer et maintenir des relations bonnes et amicales entre TÀmérique et Tancienne patrie allemande... Le Bund exige que Ton reconnaisse pleinement et loyalement les services rendus à ce pays par l'émigration allemande et combattra toute tentative faite pour les amoindrir. Fidélité à notre patrie d'adoption, empressement à risquer les biens les plus précieux pour assurer sa prospérité, sincérité et désintéressement dans Texercice des devoirs civiques, soumission aux lois, — telle demeure notre devise. Le Bund n'a en vue aucun intérêt particulier; il ne songe pas à fonder un État dans rÉtat, mais il voit dans la centralisation de la population d'origine allemande le moyen le plus court et le plus sûr de réaliser les objets énoncés dans ses statuts »... Ces statuts, qui résument fort exactement les revendications actuelles des Deutsch- Amerikaner, valent d'être cités en entier :

1" Le Bund s'abstient de toute immixtion dans la politique de partis; il se réserve néanmoins le droit et le devoir de défendre ses principes sur le terrain politique, dans le cas où ils viendraient à être contestés ou mis en danger par des attaques politiques.

2» Questions et choses de la religion sont rigoureusement exclues.

3<> Le Bunc? recommande l'introduction de l'enseignement

de la langue allemande dans les écoles publiques, sur la large base suivante : à côté de l'anglais, Faliemand constitue la langue mondiale; dans les régions les plus reculées de la terre où les pionniers de la civilisation et du commerce ont pénétré, nous trouvons des représentants des deux langues; là où l'on peut avoir des hommes une connaissance directe et plus générale, se forme plus aisément une entente claire, indépendante, dégagée de préjugés et qui favorise d'amicales relations.

4» Nous vivons à une époque de progrès et d'inventions; le temps marche d'une allure rapide, et ses exigences vis-à-vis de chaque particulier sont impitoyables ; la dépense de forces physiques qui s'ensuit augmente la nécessité d'une grande force corporelle : un esprit sain devrait demeurer dans un corps sain. Pour ces raisons, le Bund préconise l'introduction d'un enseignement systématique et rationnel de la gymnastique dans les écoles publiques.

5" Il demande qu'on affranchisse l'école de la politique, car seul un enseignement dégagé des influences politiques peut offrir au peuple de véritables établissements d'instruction.

6® Il engage tous les Allemands à se faire naturaliser dès que la loi les y autorise, à prendre une part active à la vie publique, et à exercer leur droit électoral sans crainte et d'après leurs convictions.

7" Il réclame une application libérale où même l'abrogation des lois qui rendent la naturalisation inutilement difficile, souvent même tout à fait impossible. La bonne réputation, une vie honnête, sans antécédents judiciaires, l'amour des lois devraient suffire à en décider, et non une épreuve consistant à répondre à des questions de politique et d'histoire, posées arbitrairement et propres à troubler les requérants.

8*^ Il s'oppose énergiquement à toute limitation de l'immigration d'hommes sains venant d'Europe, les criminels exceptés.

9° Il préconise l'abrogation de lois surannées, qui depuis

longtemps ne répondent plus à l'esprit du temps, qui entravent le libre trafic et qui restreignent la liberté personnelle des citoyens.

10* Il recommande la fondation de sociétés d'éducation, centres d'études de langue et de littérature allemandes, pour faciliter le développement de ceux qui sont impatients d'apprendre et permettre d'organiser des conférences sur les arts, les sciences et les questions d'intérêt général .

11" Il recommande des recherches méthodiques sur la coopération des Allemands au développement de leur patrie d'adoption en temps de guerre et en temps de paix, sur tous les domaines de l'activité germano-américaine, depuis les origines; afin qu'il soit possible d'écrire une histoire germano-am éricaine .

12* Il se réserve le droit d'élargir ou de compléter cette plate-forme, si de nouveaux événements, dans le cadre de son action et de son temps, le rendent souhaitable ou nécessaire.

J'ai eu à Philadelphie roccasion de causer avec le D' Hexamer, président général du Nationalbund. « Notre action , me dit-il , est entièrement et uniquement idealistisch^ humanistisch. Les Allemands représentent en ce pays une force morale, jusqu'ici trop négligée. Il faut désormais qu'on en tienne compte. Au moment de la guerre anglo-boer, nous avons protesté contre l'inhumanité anglaise; un million et demi de signatures, rassemblées par nos soins, furent présentées au Congrès, et si la guerre avait duré quelques mois de plus, il est permis de croire que, sur nos instances, on eût fait à Washington une solennelle déclaration de sympathie en faveur des Boers. — Les Américains ont vite compris que notre association n'entendait nullement

entretenir avec rAUemagne des relations étroites et fraternelles, que nous ne voulions pas être les agents d'une politique germanique. Ce sont les Allemands d'Allemagne {Reichsdeutsche) qui se sont fait Tidée la plus fausse de nos intentions. Il y a là-bas un parti nombreux qui voudrait, de Berlin, diriger notre mouvement américain. La Ligue pangermaniste {Alldeutscher Verband) nous fait des avances. Mais nous ne voulons ici rien avoir de commun avec V Alldeutscher Verband, »

Par cette union récente, les Deutsch-Amerikaner ont surtout voulu relever le prestige de Télément allemand. Il n'est pas douteux, et ils le sentent euxmêmes, que les Américains de souche anglaise ne les considèrent comme des citoyens de second ordre : bons travailleurs si Ton veut, bons éléments plébéiens, bonne matière à mettre en œuvre ; mais égaux, non pas. La riche société américaine ferme délibérément ses portes à ces intrus. Elle pense, elle déclare quelquefois hautement, qu'ils riianquent d'éducation et de manières. Semblablement, les milieux politiciens les dédaignent ou les ignorent ; on considère le suffrage allemand comme négligeable; ou si, par hasard, dans l'incertitude du succès, on croit devoir le ménager, on affecte de croire que les Allemands ne sont capables de s'intéresser passionnément qu'à une seule question : celle de la bière. Ainsi fit Tammany aux élections municipales de 1903 : dans des conférences publiques, où Mac Clellan lui-même vint

endre la parole en allemand, les démocrates pro-

mirent d'autoriser Touverture des débits et la vente de la bière le dimanche, ou tout au moins de fermer les yeux. C'est ce mépris non dissimulé des classes dirigeantes qui a éveillé chez les Allemands des États-Unis le sentiment d'une sorte de solidarité de race. Au fond, Touvrier agricole du Far- West se soucie peu de l'ouvrier citadin de TAllantic Coast; ils ne se sont unis que pour conquérir, pour exiger au besoin du reste de la nation américaine, la considération et le traitement d'égalité auxquels ils croient avoir droit.

Pourtant ils obtiendront difficilement que l'opinion publique leur reconnaisse dans la fondation et le développement de la république américaine une part égale à celle des Anglo-Celtes. Leur rôle, en tant que masse, a été fort estimable; mais ils n'ont jamais exercé, ni socialement, ni politiquement, ni intellectuellement, une action profonde sur leurs concitoyens.

La part des Allemands dans la formation d'un caractère américain est petite. Peut-être ont-ils contribué à donner aux mœurs américaines une douceur et une facilité qui leur manquaient autrefois. C'est un mérite que Cari Schurz se plaisait à leur attribuer. Ils ont fait fléchir les rigueurs puritaines et répandu autour d'eux le goût d'une vie plus souriante et moins tendue. Ils ont montré aux Américains, épris de plaisirs coûteux et compliqués, comment l'on peut s'amuser simplement et à bon marché. Leur conception de la vie différait profondé-

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ment de celle de la population anglo-saxonne. Les Anglais gardaient de leurs origines puritaines une humeur sévère et triste, une répugnance d'éternels pénitents à Tégard des distractions mondaines; les Allemands voulaient égayer leur existence. Très sensuellement attachés aux humbles douceurs de la vie terrestre, ils étaient bien résolus à ne point se les laisser arracher. On a beaucoup raillé en Amérique la passion et Tâpreté qu'ils manifestaient soudain, dès qu'il s'agissait de la question du boire ; mais en se débattant contre un alcoolisme trop dévot, les Allemands défendaient autre chose que la bière : ils défendaient leur joie de vivre. Ils voulaient que leurs jours de repos fussent aussi des jours de distractions, de chants et d'assemblées. Ils voulaient, comme les compagnons, les servantes, les étudiants et les bourgeois de la deuxième scène de Faust, qu'on pût, . un beau dimanche de Pâques , aller se promener devant les portes de la ville, entrer dans les auberges bruyantes, courir aux bals campagnards, jouer aux boules, caresser les filles, ou vider quiétement son verre en causant de la guerre contre le Turc. Le dimanche des puritains leur parut assombrissant et morne. Ils enseignèrent à l'Amérique le « continental sunday ». Mais cette transformation de la vie publique ne s'accomplit pas sans résistances ni violences; il arriva souvent, à Baltimore, à Chicago et en d'autres villes, que les fêtes du dimanche s'achevèrent en rixes meurtrières.

Les milliers de Vereine, répandus à travers l'Union,

ont peu d'importance et de signification. Turnvereine, Gesangvereine, Schùtzenvereine^ Kegelclubs (sociétés de gymnastique, de chant, de tir, de jeu de quilles), etc. , pullulent dans les villes et dans les campagnes. Leurs statuts contiennent toujours quelques phrases généreuses sur le caractère moralisateur et éducateur de l'association, sur la nécessité de défendre le Deuischtum, et sur la noblesse de cette tâche. Mais dans les^ réunions hebdomadaires s'épanouit trop souvent un Philisierlum béat, une médiocrité satisfaite, mal propre à propager Tinfluence de Ja civiHsation allemande. Les innombrables adhérents de ces Vereine se flattent volontiers d'avoir créé une petite Allemagne transatlantique, parce qu'ils ont reconstitué en pays américain la Kneipe allemande, avec les Stammtische, les tables d'habitués, les devises rimées aux murs, et les Kommersbùcher à gros clous de cuivre , qui traînent sur les tables mal essuyées, entre les verres de bière incessamment renouvelés. Mais dans cette mise en scène, dont leur fidélité allemande se contente, ils apportent et débattent leurs soucis de commerçants américains et ne songent guère à garder un contact permanent avec leur pays natal.

De leur impuissance en politique ils sont portés à se faire un mérite. A l'exception de Cari Schurz, aucun homme politique de marque n'est sorti de leurs rangs. Mais ils ne manquent pas de bonnes raisons à faire valoir. Tandis que les Irlandais, disent-ils, se poussent au premier plan^ occupent tous les emplois publics, et perfectionnent tous les jours le graft^ la

corruption électorale et politique, eux restent attachés à leur labeur humble et probe. Ils méprisent la gloire souillée des politiciens de métier. Ils se considèrent comme la conscience morale du pays.

Mais cette abstention n'a pas toujours été volontaire. En fait, plus d'un Allemand s'est trouvé compromis dans de retentissants scandales municipaux, soit à New York, soit à Saint-Louis, soit plus récemment à San Francisco. H. Mûnsterberg^ dans son livre récent sur les Américains, remarque avec raison que tous les partis et tous les groupe^ en Amérique ont désapprouvé les abus et montré de la sympathie pour les réformes, tant qu'ils n'étaient pas au pouvoir et qu'ils ne pouvaient pas par conséquent profiter euxmêmes des abus. Il aurait fallu, pour que la désapprobation des Allemands eût quelque valeur, qu'elle se manifestât par une campagne ouverte et énergique contre les corrupteurs publics. Une protestation tacite n'exige pas beaucoup de courage. A dire le vrai, les Deutsch-Amerikaner, dans leur ensemble, se sont désintéressés des luttes politiques, et par suite de la vie intérieure de la nation. Ils n'ont eu qu'un souci, qu'une pensée : s'enrichir. Ils se faisaient gloire de leur idéalisme; mais les satisfactions matérielles immédiates comptaient seules pour eux.

En définitive, ils sont eux-mêmes responsables de leur effacement. Ils se sont d'avance résignés à se laisser conduire ; ils n'ont pas revendiqué leur part

1. Hugo Mûnsterberg, Die Amerikaner, t. 1, p. 37. l'expansion allbm. hors d'buropb. 4

de direction. On aurait pu s'attendre à ce qu'ils devinssent au moins des agents d*échanges intellectuels entre TAllemagne et les États-Unis. Mais là encore leur activité a été presque nulle. Leur culture était en général trop sommaire pour cette haute tâche. La civilisation américaine doit beaucoup à la science allemande. Mais il a fallu que de leur propre mouvement les étudiants américains vinssent s'instruire dans les Universités du continent. Ce sont le plus souvent des écrivains et des professeurs de langue anglaise qui ont fait connaître à TAmérique TÂllemagne intellectuelle. Les Deutsch-Amerikaner, acharnés à la poursuite du gain, n'avaient qu'un souci médiocre des études désintéressées.

Que l'on n'objecte pas, dit Mûnsterberg, que la grande masse des émigrants appartient aux classes inférieures du peuple. En Allemagne ces classes ne parviennent presque jamais à l'aisance, mais elles ont des besoins intellectuels, elles font volontiers étudier leurs fils, et les fils de ceux-ci figurent souvent dans les premières places. Les Deutsch- Araerikaner au contraire parviennent souvent à l'aisance, mais ils font entrer leurs fils aussitôt que possible dans les affaires. Le nombre des Allemands parmi les étudiants des grandes universités américaines est beaucoup trop faible, il l'est davantage encore parmi les professeurs, tandis que dans le vieux pays natal l'esprit de caste pourrait s'opposer à l'élévation des enfants des classes inférieures, ils ne dépassent jamais ici, dans ce pays où les vocations sont le plus parfaitement libres, les quelques degrés qui les mènent à l'enrichissement. Il ne s'est jamais révélé parmi eux que quelques esprits originaux; un grand esprit jamais. La haute activité intellectuelle qui a toujours été le privilège de la civilisation allemande, on ne peut guère dire

qu'elle ait été apportée à ce peuple neuf par les Deutsch- Amerikaner ; ils l'y ont plus plutôt trouvée ; elle est venue du Massachusetts et du Connecticut, mais non du Wisconsin *.

En dehors de quelques cercles étroits, la littérature allemande demeure ignorée et sans influence parmi les Deutsch-Amerikaner eux-mêmes. Ils révèrent pieusement quelques grands noms d'écrivains, mais ils ne lisent pas leurs œuvres. Si le public américain s'est intéressé à Gœthe, et s'il Ta goûté avec intelligence et sympathie, c'est à Emerson qu'il faut en rapporter le mérite.

Seule la musique semble avoir été introduite aux États-Unis par les Allemands. Du moins leurs nombreux « Mânnerchôre » et « Sângervereine » ont-ils contribué à en répandre le goût. Cari Schurz m'a raconté que les hommes de sa génération avaient, après 1850, fondé partout des sociétés de chant, des orchestres et des théâtres d'amateurs. A Milwaukee, où lui-même vivait alors, les habitants anglais de la ville avaient d'abord cor sidéré cette initiative avec mépris ou avec ironie; puis, étonnés des résultats obtenus, ils avaient pris plaisir à venir assister aux réunions, puis ils avaient fini par se joindre aux exécutants. Ce n'est pas à dire que le goût musical, dans la plupart de ces sociétés, s'élève beaucoup audessus du médiocre. Mais, par leurs efforts sincères et louables, elles préparent l'éducation de tout le

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