‹ L'expansion allemande hors d'Europe:Chapitre 30 sur 48 · Th. Leutvvein, op. cit., p · texte numérisé non relu

Th. Leutvvein, op. cit., p

byGoogle

François. Avec trois compagnies et quelques volontaires Bas tards, il réussit à infliger à la petite troupe hottentote une défaite sérieuse (Naukluft, sept. 1894). Les Allemands eurent eux-mêmes des pertes cruelles. Hendrik Witbooi consentit alors à reconnaître par traité la souveraineté allemande; mais ce ne fut pas une complète soumission. Il conservait son rang, ses biens, ses armes, ses munitions, et même, provisoirement, les fusils allemands tombés pendant la campagne entre ses mains. Ce traité fut mal accueilli en Allemagne. 11 parut blessant pour Tamour-propre national : on n'entame pas des pourparlers avec un rebelle, on lui impose des conditions. Au mépris de Tindigène, ordinaire chez tous les peuples colonisateurs, commencèrent à s'ajouter chez les Allemands rirritation et la haine.

Pourtant Leutwein avait eu raison de ne pas vouloir entamer une lutte de guérillas et de ne pas se lancer à travers Taride Namaland à la poursuite d'un insaisissable ennemi. L'événement a montré, dix ans plus tard, que 15 000 hommes suffisaient malaisément à jcette tâche. Il n'en avait alors que 500 à peine. Et surtout il avait eu raison de croire à la parole du vieux Witbooi. Pendant dix ans l'Allemagne n'eut pas d'auxiliaire plus sûr et plus dévoué.

C'est grâce à lui qu'il fut possible d'appliquer l'ordonnance sur l'estampillage des armes à feu. Pour contrôler la force guerrière des tribus, l'administration avait décidé, en 1897, qu'il serait fait une revision des fusils et des munitions. Quiconque ne se soumet-

tait pas à Tordonnance était passible d'une amende; Tarme était en outre confisquée. Une pareille exigence devait forcément exciter la méfiance des indigènes. Les fonctionnaires chargés des opérations de récolement n'eurent pas partout le tact nécessaire. Il s'ensuivit une agitation, qui faillit dégénérer en hostilités. Par Tentreprise de Hendrik Witbooi, raffaire fut réglée pacifiquement, et le gouvernement, prenant prétexte des troubles qui venaient de se produire, put même se faire céder en toute souveraineté le village de Keetmanshoop, qui était et qui est resté le poste le plus important du sud.

Il n'y eut plus jusqu'en 1903 de campagne comparable à celle qui avait été nécessaire pour réduire Hendrik Witbooi. Il fallut entreprendre trois ou quatre petites expéditions militaires en diverses régions de la colonie ; mais ce ne furent généralement que des démonstrations pacifiques. L'arrivée seule d'une petite colonne allemande et surtout la présence d'un ou deux canons suffisaient à calmer les dispositions les plus rebelles. En allié fidèle, Hendrik Witbooi envoya toujours quelques cavaliers de renfort. Il se joignit parfois lui-même à l'expédition. Une fois de plus, on peut le comparer aux généraux boers, qui, après leur défaite, acceptèrent une collaboration loyale avec l'ennemi de la veille. Nous aurons à examiner plus tard les causes de sa défection ultérieure.

Avec les Hererosle gouvernement n'eut jamais de difficultés notables. Ils étaient moins bien organisés

et moins bien commandés que les Hotlentots. Les tribus se disputaient entre elles la suprématie nominale sur Tensemble des Hereros; à l'intérieur de chaque tribu des clans se formaient incessamment : les frères ou les fils des chefs défunts se disputaient âprement le pouvoir. Le gouvernement profita de ces querelles dynastiques. Grâce à Tappui de Leutwein, le capitaine d'Okahandja, Samuel Maharero, réussit à faire reconnaître son autorité suprême par tous les autres chefs. En retour il aida Leutwein à faire partout accepter le protectorat allemand. Ses hommes^ comme ceux de Witbooi, se joignirent souvent aux colonnes d'expédition allemandes.

Samuel lui-même n'avait pas la valeur personnelle de Hendrik Witbooi. C'était un beau nègre gai, jouisseur et quémandeur. A la grande irritation des missionnaires, il ne cessait point de vendre par fragments le territoire de son peuple, pour satisfaire ses besoins de tabac, d'alcool et de femmes; ses dettes croissaient constamment et le maintenaient dans la dépendance des colons blancs. Pourtant ce grand enfant, si prompt à céder aux entraînements de sa nature molle et voluptueuse, devait devenir en lUOi un meneur énergique, opiniâtre, désespéré. Mais il fut jusqu'à ce moment un utile auxiliaire de la pénétration allemande. Grâce à lui, la reddition des armes dans les tribus hereros s'opéra sans réclamations violentes. Son concours, moins désintéressé, moins chevaleresque que celui de Witbooi, eut des résultats analogues : malgré le petit nombre des troupes alle-

mandes, la paix fut maintenue pendant dix ans en pays hcrcro.

Loin donc de vouloir ruiner Tautorité des principicules indigènes, le gouvernement allemand chercha plutôt à la rendre plus forte et plus stable. Il les laissa régir à leur gré les sujets indigènes et rendre la justice selon les habitudes anciennes. Toutefois, à côté de cette primitive administration indigène, il en établit une autre plus régulière, destinée surtout à protéger les colons blancs et à assurer Tordre dans toutes les parties de la colonie. Au début, le territoire avait été divisé en un certain nombre de districts militaires: au centre de chacun d'eux demeurait, dans un poste fortiflé, une petite troupe sous le commandement d'un offlcier ou d'un sous-officier. Peu à peu l'on transforma ces districts militaires en divisions administratives, dirigées par un fonctionnaire civil. On songea aussi à remplacer les soldats par des agents de police, soumis à l'autorité civile. On aurait évité ainsi jusqu'à l'apparence d'une occupation militaire. Mais la révolte subite de 1903 vint détruire ces projets.

Celte altitude du gouvernement à l'égard des indigènes a été unanimement désapprouvée par les colons. Us ont accusé le général Leutwein d'avoir par son excessive patience, par sa longanimité, par sa faiblesse, encouragé la révolte des indigènes. Les

ALLEMANDS ET INDIGÈNES DANS L'AFRIQUE DU SUD 23 i

Hereros, naturellement orgueilleux, n'étaient que trop enclins à se croire les égaux des Blancs en intelligence et en dignité. Les colons auraient voulu que la loi édictât les deux principes suivants, formulés en Allemagne par le Deuischer Kolonialbund :

1® Tout individu de couleur est tenu de considérer un blanc comme une « créature supérieure ».

2^ Devant le tribunal le témoignage de sept individus de couleur sera nécessaire pour balancer celui d'un blanc.

Les colons n'avaient pourtant pas à se plaindre de la justice allemande. Dans tous les conflits qui surgissaient entre eux et les indigènes, les tribunaux leur étaientindulgents. Des assesseurs indigènes siégeaient sans doute dans ces tribunaux, mais ce n'était là qu'un trompe-l'œil; ces assesseurs n'avaient pas voix délibérante et leur présence muette ne servait qu'à consacrerla partialité des juges blancs. Leutwein nous donne le tableau comparatif des crimes commis par des blancs et par des indigènes, et des peines infligées dans chaque cas :

A. — Meurtres de blancs par des indigènes.

a) 1894. L'Anglais Ghristi j * condamnation à mort et

f ^ ( i emprisonnement a vie.

b) 1895. Un cavalier de la troupe . 6 condamnations à mort, r) 1895. Bur Smith 2 — —

d) 1896. L'Anglais Feyton 1 — —

e) 1899. Les colons Glaasen et Diirr. 2 — —

f) 1900. Un agent de police blanc. 3 — —

B. — Meurtre d'indigènes par des blancs.

a) 1896. Les Holtentots Jantje et ^ *" "^^^*^^« : 5 années 1/2 Furieb '' j de maison de force.

^ * ' (2' instance: 3 mois de prison.

6) 1901. Le Herero Leonhardt. . . 1 année de prison.

c) 1902. Le Herero Kamauru ... 2 ans de prison.

d) 1903. La fllle du chef Zacharias ( 1"" instance : Acquittement.

d'Otjimbingwe (2" instance : 3 ans de prison.

On ne se contentait pas d'estimer la vie d'un blanc à plus haut prix que celle d'un indigène. On observait, selon les cas, des formes différentes; le tribunal admettait toujours des circonstances atténuantes pour les blancs et ne retenait jamais contre eux que le chef d'accusation suivant : coups ayant entraîné la mort. Pour les indigènes, au contraire, on ne faisait pas de distinction entre l'assassinat prémédité et les coups suivis de mort.

Malgré tout, les colons se croyaient abandonnés par l'administration centrale. Ils lui reprochaient très vivement de ne pas permettre le libre commercedes armes à feu et des munitions. Le monopole avait été établi parle gouvernement en 1897. Jusque-là l'importation des fusils et cartouches avait été libre ou presque, et ces deux articles avaient été les principaux objets d'échange entre les trafiquants étrangers et les indigènes. Mais il y avait un danger permanent à laisser les indigènes bien armés. Il n'y avait pas au contraire de plus sûr moyen d'assurer la paix que de les priver de fusils. Le gouvernement s'en réserva donc la vente. La contrebande continuelle à la frontière de la colonie du Cap fit établir l'obligation de

Testampillage ; et Ton chercha à persuader les indigènes d'échanger leurs carabines anglaises contre d'anciens fusils d'ordonnance allemands, d'un calibre peu usuel dans le commerce.

Il ne pouvait pas être question d'établir un règlement aussi rigoureux pour les colons que pour les indigènes. Il était nécessaire que tous les colons fussent armés, et à cause de la chasse, et à cause d'une attaque éventuelle des indigènes. Mais il fallait s'attendre, si on les laissait accumuler des munitions chez eux sans contrôle, à ce que la contrebande fût organisée à l'intérieur, par les colons eux-mêmes. Il a été prouvé que, peu de temps avant la révolte, des blancs faisaient à leurs meurtriers du lendemain des « prêts » répétés de cartouches. Une ordonnance en régla donc la vente : des magasins administratifs furent constitués, et les fonctionnaires chargés de les diriger eurent l'ordre de n'accorder aux colons que 50 à 100 cartouches par mois, selon les cas. Tous les types de fusils furent autorisés, sauf les fusils d'ordonnance du plus récent modèle.

Cette mesure, dirigée indirectement contre les indigènes, mécontenta surtout les colons. Ils ne comprenaient pas qu'on cherchât à ménager les indigènes, et c'est vainement que le gouverneur faisait remarquer que les populations du Schuizgebiei n'étaient pas sujettes de l'Empire. La bienveillance montrée à quelques chefs passait pour de l'hostilité à l'égard des blancs :

A Windhuk on se plaint plus violemment que jamais du peu de bonne volonté du gouvernement. C'est surtout la politique d'indulgence et de bonté observée à l'égard des indigènes, qui est blâmée par toute la population civile, parce que c'est elle qui a le plus à en souflrir. Les indigènes se permettent parfois à l'égard des colons les pires insolences; comme nous l'avons déjà dit, le gouverneur et le commandant du district n'ont d'attentions que pour eux. Ils ne sont jamais las d'accorder des distinctions à la canaille indigène. Hendrik Witbooi avec son état-major, Samuel Maharero, Kajata (un grand favori), reçoivent des invitations et de riches présents. On raconte que Kajata, — et peut-être d'autres indigènes également — a son dépôt personnel de cartouches dans le magasin des munitions, qu*il reçoit des objets destinés à l'équipement des troupes, etc. *.

Il finit par arriver, comme en bien d^autres colonies, que les fonctionnaires et les colons formèrent deux classes fermées et peu portées à s'estimer réciproquement. Les fonctionnaires, largement payés, représentaient l'aristocratie. Les colons, parmi lesquels ne manquaient pas les aventuriers et les ratés, enviaient, dénigraient cette aisance des fonctionnaires. Les droits de douanes nécessaires à la trop pauvre colonie leur paraissaient une vexation arbitraire.

Quelque grosse que fût notre joie, lorsque des parents nous envoyaient d'Allemagne des paquets contenant des vêtements ou des vivres, notre indignation ne l'était pas moins, à cause des droits d'entrée que nous avions à payer

1. H. von Falkenhausen, Ansiedlerschicksale, elf Jahre in Deutsch Sadwestafrika, p. 188, 1907.

et qui n'étaient pas minimes ; par exemple, un chapeau, une paire de souliers coûtaient un mark de droits. Même les quelques articles d'exportation étaient soumis à un impôt : plumes d'autruche, peaux et cornes de bêtes... Seules les marchandises adressées aux missionnaires et aux fonctionnaires étaient exemptes de droits. Pourquoi les fonctionnaires, cela était une énigme, attendu que leurs traitements sont incroyablement élevés. Le colon, dont le travail était plus dur, et qui travaillait avec son propre argent, était forcé de toujours se résigner, et n'en était pas moins considéré, selon une parole fameuse, comme le prolétariat de la colonie. Les fonctionnaires pullulaient à Windhuk. Les nombreux avantages dont ils jouissaient avaient fait naître parmi eux une vanité démesurée. Le colon instruit, qui souvent là-bas avait à subir de grosses pertes et à accomplir de durs travaux, auxquels il n'était point accoutumé, pour gagner son pain, se voyait traiter dédaigneusement par les fonctionnaires, même par les simples scribes, qui n'étaient en somme que d'anciens soldats, et était forcé de laisser passer plus d'une inconvenance, pour ne pas s'aliéner ces messieurs, dont le bon plaisir pouvait au besoin lui susciter des ennuis... Le colon n'avait aucune importance, la simple appellation de « colon » était parfois considérée comme une insulte. Les noirs, au contraire, étaient de grands personnages, et même le témoignage de ces menteurs notoires avait autant de poids, certains disaient même plus de poids, que celui des blancs *.

Les meilleurs colons, les plus laborieux et les plus modestes en leurs prétentions, étaient les soldats libérés de la petite armée d'occupation. Ils connaissaient le pays, le caractère des indigènes et quelquefois leur langue ; ils savaient exactement quel genre de vie les attendait. Mais les nouveaux arrivants

Page 1