‹ L'expansion allemande hors d'Europe:Chapitre 29 sur 48 · Th. Leutwein, op, cit. y p · texte numérisé non relu

Th. Leutwein, op, cit. y p

Les populations du protectorat s'étonnaient encore de voir tant d'individus se succéder auprès d'elles, en se donnant tous pour des représentants du grand Empereur allemand. Ils ne savaient auquel croire. Le perpétuel changement de personnes brouillait leurs idées ; il leur semblait qu'un traité conclu avec un individu ne devait être valable qu^autant que cet individu demeurait dans le pays. Il leur paraissait singulier également qu'un traité dût les engager pour un nombre indéfini d'années ; les conventions conclues entre les chefs des diverses tribus n'étaient jamais de longue durée.

Quelques chefs avaient pourtant un sentiment vague de la puissance de l'Empire allemand. Ce n'étaient pas tous des illettrés; l'un d'eux, entendant un jour parler de Tilsit, demanda s'il s'agissait de la ville où avait été signé le fameux traité. Mais ils pensaient néanmoins que l'Allemagne était trop lointaine pour pouvoir exercer une vigoureuse pression sur eux. Ils acceptaient les Allemands comme des arbitres de leurs querelles intestines, non comme des maîtres. Dès que ces querelles cessèrent et qu'ils commencèrent à conclure amitié, il crurent fermement qu'ils pourraient sans trop de peine se débarrasser du joug étranger.

Conscient de sa faiblesse véritable, le gouvernement s'ingénia à sauvegarder son autorité en opposant les uns aux autres les intérêts de diverses tribus. Mais cette politique ne réussit pas toujours, et ce fut, en dépit de ses principes pacifiques, le gouver-

nement qui porta le premier coup aux indigènes. Il parut nécessaire, en 1893, de les intimider et de prouver la supériorité militaire des Allemands. Le chiffre de la troupe fut porté à un peu plus de 200 hommes. Le commissaire impérial de François s'attaqua à la plus redoutée des tribus hottentotes et à Tune des rares qui n'eussent pas encore reconnu le protectorat allemand, les Witboois. Le capitaine de cette tribu était Hendrik Witbooi, devenu fameux dix ans plus tard par la longue et habile résistance qu'il opposa aux troupes envoyées pour la répression du soulèvement. Les rapines nombreuses, exercées par les Witboois parmi les troupeaux des Hereros, fournirent le prétexte de l'expédition. Hendrik Witbooi se trouvait alors avec sa troupe, à Hoornkrans. On Tattaqua à Timproviste; il n'y eut aucune déclaration d'hostilités; à l'égard de ces barbares on ne se croyait pas tenu d'observer le droit des gens. Hendrik Witbooi avait bien quelques soupçons de l'entreprise qui se préparait; mais il avait cru qu'on lui déclarerait, d'une façon formelle, la guerre. l\ fut surpris, mis en déroute, forcé de s'enfuir, mais non pas anéanti. Il continua à tenir la campagne, à piller les troupeaux de bœufs, et même à intercepter le trafic entre Windhuk et la côte.

Hendrik Witbooi n'était pas un vulgaire chef de bande, ni un adversaire méprisable. Il exerçait dans tout le pays des Hottentots une grande autorité personnelle. C'était un caractère froid, méditatif, religieux. Il avait accepté avec une gravité pas-

sionnée renseignement chrétien. 11 en avait particu*lièrement retenu ce précepte que les rois et chefs de peuples tiennent de Dieu leur pouvoir légitime. Il croyait même que Dieu inspirait, dans les cas graves, ses pensées et ses décisions. 11 n'avait pas considéré de prime abord les Allemands comme des ennemis; dans ses luttes contre les Hereros, il avait toujours respecté les biens et la personne des colons blancs. Seulement il se refusait à traiter avec eux comme l'avaient fait les autres chefs. Ce vieil homme — il était déjà âgé d'environ soixante-dix ans — était presque comparable aux chefs boers, dont la résistance devait bientôt exciter Tuniverselle sympathie allemande. Il parlait un langage sentencieux et biblique. Leutwein cite de lui un fragment de lettre, où ce barbare fait preuve d'une manière d'éloquence :

Votre Noblesse me demande si je veux faire avec vous la paix ou la guerre. A cela je réponds : François sait bien et votre Haute Noblesse sait bien aussi, quoique votre Noblesse n'était pas dans ce pays, que j'ai en tout temps gardé la paix avec vous, avec François, et avec tous les hommes blancs. François n'a pas tiré sur moi pour avoir la paix, mais parce que j'étais en paix avec lui. Je reposais tranquillement dans ma maison et je dormais quand vint François, pour m'éveiller à coup de fusil, et cela non pas pour avoir la paix, ou à cause d'un méfait, dont j'aurais pu me rendre coupable contre lui soit par parole par acte, mais parce que je n'ai pas abandonné quelque chose, qui est ma propriété àmoi seul et à quoi j'ai droit. Je n'ai pas abandonné mon indépendance, car pour ce qui est du mien, j'ai seul droit de le donner ou de ne pas le donner, comme je veux, à quelqu'un qui me le demande. François m'a fait la guerre

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parce que je n'ai pas voulu donner mon bien propre. C'est ce que je ne puis comprendre, et je suis étonné et grandement surpris d'avoir subi une violence aussi triste et aussi terrible de la part du haut personnage François. D'abord on intercepta toutes mes munitions, et quand je fus là, les mains vides, on tira sur moi. Je n'avais pas attendu pareille chose de François, d'autant moins que vous autres, hommes blancs, vous êtes les plus raisonnables et les plus cultivés des hommes et que vous nous enseignez la vérité et la justice. Je ne peux pas comprendre que cela soit péché et faute, qu'un homme ne veuille pas donner son bien et sa propriété, lorsqu'un autre homme les réclame. En outre, je le dis à votre Haute Noblesse, la guerre et la paix ne reposent pas dans mes mains, car cette guerre n'est pas causée par moi, attendu que je n'ai fait subir aucun dommage à François et que je ne l'ai pas offensé. Et maintenant votre Noblesse me dit dans sa lettre que François est reparti pour l'Allemagne et que vous avez été envoyé par l'empereur d'Allemagne comme son remplaçant, pour m'anéantir, si je ne veux pas faire la paix. A cela je réponds ainsi : la paix est une chose que Dieu a établie sur la terre, car Dieu a dit dans sa parole : il y a un temps pour la guerre, et il y a de nouveau un temps pour la paix ; c'est pourquoi je ne veux pas repousser la paix, si votre Noblesse s'adresse à moi avec amitié et sincérité véritable, car François a éloigné la paix de moi, et si vous êtes venu maintenant pour réparer tout ce que François a fait d'injuste et d'illégal à mon égard et faire passer en oubli les choses, à cause desquelles François a tiré sur moi, et faire uniquement la paix, alors je ne veux pas m'opposer à la paix. Je donnerai alors à votre Haute Noblesse la paix, et je suis disposé à vous donner la paix, pour Tamour du Seigneur... * »

Leulwein ne jugea pas suffisantes ces prolestations paciGques et poursuivit la campagne entreprise par

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