AVANT-PROPOS XI
marque le début de cette période nouvelle. Mon dessein n'était pas d'étudier dans le détail toute l'histoire coloniale de ces dix dernières années; j'ai seulement voulu préciser, à l'aide de deux exemples typiques, les procédés et les méthodes d'expansion de l'impérialisme allemand. D'une part, l'Allemagne essaie de soumettre à sa domination économique des peuples d'un développement inférieur : c'est le système de la pénétration pacifique, tel qu'elle a prétendu l'appliquer au Chantoung et dans la Chine du nord, en un temps où elle n'appréciait pas à sa valeur la concurrence des Jaunes*. D'autre part, elle poursuit d'une façon opiniâtre la mise en valeur de son domaine colonial, et ne recule, dans l'accomplissement de cette tâche, devant aucune dépense, comme devant aucune cruauté : on verra, dans le dernier chapitre, par quels moyens elle impose aujourd'hui à des Africains barbares et païens sa civilisation scientifique et chrétienne.
1. G*est en Asie Mineure que les Allemands ont entrepris leur plus vigoureuse tentative de pénétration pacifique. Mais je ne puis mieux faire, pour tout ce qui concerne cette question, que de renvoyer aux études de M. V. Bérard, et particulièrement au volume intitulé : Le Sultan^ VIslam et les puissances.
En 1677, William Penn, accomplissant à travers la Hollande et TAllemagne un voyage de propagande religieuse, rencontra à Francfort quelques mystiques, disciples du piétiste Jacob Spener, hommes cultivés et doux, dont la morale austère avait avec la sienne beaucoup de traits communs. Le rude quaker ressentit une vive sympathie pour ces justes que leur foi exposait, comme lui-même, à des vexations innombrables, et même à la persécution. Quelques années plus tard, en 1681, devenu, par patente royale, maître presque souverain d'une vaste province du Nouveau-Monde, il offrit à ses amis d'Allemagne un refuge dans ces terres encore presque vierges, qui devaient, en souvenir de son père l'amiral Penn,
L*£XPANSION ALLEM. HORS d'eUROPE. *
porter le nom de Pennsylvania, Une société de piétistes francfortois, en 1682, acheta en Pennsylvanie 15 000 acres de terrain; Tannée suivante, en octobre 1685, 13 familles d'émigrants, originaires de Krefeld, et appartenant presque toutes à la secte des Mennonites, débarquaient à Philadelphie et fondaient, à peu de distance, la colonie de Germantown. Ce fut le début modeste de l'immigration allemande Au cours des années suivantes, d'autres sectes religieuses vinrent rejoindre ces premiers colons. Elles groupèrent bientôt autour d'elles des milliers de leurs adeptes, qui pensaient trouver en Amérique la liberté de croire et de penser. La Pennsylvanie devint ainsi Tasile des communautés religieuses allemandes, comme la Nouvelle Angleterre avait été celui des puritains anglais. En 1717, le gouverneur de la province, Keith, en voyant croître constamment Timmigration allemande, exprima la crainte qu'elle ne devînt dangereuse pour la prédominance anglaise : les nouveau- venus finiraient par être les maîtres du pays, comme jadis les Anglo-Saxons, venus d'outremer, s'étaient emparés de la Grande-Bretagne. Ils étaient alors plus de 15 000 à Germantown, ou dans les environs, cultivateurs, bûcherons, commerçants et prédicateurs, travaillant à la fois à développer les ressources naturelles du pays et à évangéliser les tribus sauvages qui vivaient à la limite de leurs colonies agricoles.
Aux émigrés religieux et instruits des premières années succédèrent bientôt des troupeaux de paysans
LES ALLEliTANDS AUX ÉTATS-UNIS 3
incultes et misérables. La plupart d'entre eux étaient originaires du Palatinat. Les guerres cruelles des généraux de Louis XIV et les exactions de leurs propres princes les avaient réduits à une extrême misère. Le terrible hiver et la famine de 1709 les décidèrent à une émigration en masse. Depuis longtemps déjà des agents de compagnies de colonisation anglaises avaient parcouru le pays; leurs premières recrues avaient été des huguenots français réfugiés dans le Palatinat ; en 1677 avait été fondée, dans la province de New York, sur un affluent de THudson, le Walkill, une colonie de huguenots français, à laquelle on avait donné le nom de New Paltz. Une partie des émigrants de 1709 vint rejoindre ces premiers colons. D'autres fondèrent sur l'Hudson la ville de Newburgh (Neuburg), puis se répandirent dans les régions environnantes et s'établirent jusque dans la vallée du Mohawk, à Fouest de la ville actuelle d'Albany. D'autres encore furent dirigés vers la Caroline du nord.
Le mouvement, une fois commencé, ne s'arrêta plus. Il se produisit du Nouveau Monde en Europe un appel incessant. Les sujets misérables des petits despotes allemands entendaient conter merveilles de ces contrées lointaines, où des paysans aussi humbles qu'eux-mêmes vivaient libres, maîtres de leur personne et de leurs biens. Une fièvre d'émigration passa sur l'Allemagne. La bourgeoisie même en fut atteinte. Toute une littérature célébra l'état vrai ou supposé des pays fortunés d'outre-mer. Robinson Crusoe, paru en
1719, suscita une foule d'imitations; Tune de ces Robinsonnades, die Insel Felsenburg^ publiée en quatre gros volumes, de 1731 à 1743, par J. G. Schnabel, fut longtemps Tun des romans préférés du public allemand; sa vogue durait encore dans la première moitié du xix* siècle ; Tieck en fit paraître un remaniement en 1827. Aux mœurs serviles et corrompues de l'Europe on opposait l'indépendance et la pureté de vie de l'homme de la nature, dont l'Amérique apparaissait comme la dernière patrie. Aussi les paysans n'émigrèrent-ils pas seuls. Ils furent souvent accompagnés d'hommes cultivés, d'esprit chagrin et amèrement vertueux, à la J.-J. Rousseau, en quête d'une société régie par les seules lois de l'équité naturelle. Philadelphie demeura pendant tout le xvm® siècle le principal port de débarquement et le grand centre de répartition des émigrants. Les autorités anglaises, inquiètes de cette affluence et désireuses d'être renseignées sur l'importance exacte de l'immigration étrangère, firent, à partir de 1727, tenir registre du nombre des arrivants; on nota ainsi, pour une période de près de cinquante ans (1727-1775), 68872 arrivées dans le seul port de Philadelphie*. Ces nouveauvenus étaient pour la plupart des Palatins, des Suisses, des Wurtembergeois. Presque tous s'établissaient en Pennsylvanie. Dès le milieu du xvm® siècle, le nombre des colons allemands dans cette province dut atteindre ou même dépasser celui des colons
1. 0. Ruhns, The Germon and Swiss settlements of colonial Penn^ sylvania.
anglais. A restimation de Franklin, ils étaient une centaine de mille en 1766 ; mais cette évaluation était vraisemblablement inférieure à la réalité.
Peu d'Allemands débarquèrent en dehors des colonies anglaises. Il s'en trouva pourtant quelquesuns parmi les% colons de la Louisiane. Plusieurs milliers de Palatins* émigrèrent en France, de 1717 à 1720, pour prendre ensuite le chemin de l'Amérique, avec les aventuriers, les condamnés et les fllles de joie, dont on peuplait les domaines de la compagnie du Mississipi, fondée par Law. Après le krach de 1720, le gouvernement français abandonna les colons, parmi lesquels la famine fit de cruels ravages. Les Allemands se groupèrent alors en quelques localités, et particulièrement autour d'une baie qui reçut et conserva le nom de lac des Allemands, près de la Nouvelle-Orléans. Ils se livrèrent presque exclusivement à des travaux agricoles, et leurs colonies étaient en 1750, au témoignage d'un missionnaire français, le P. Vivier, les plus importantes de tout le bassin du Mississipi.
Il est impossible d'établir le chiflTre total de l'émigration allemande au xvm® siècle. Les évaluations faites par les différents auteurs qui se sont occupés de cette question présentent les plus grandes divergences. F. Ratzel estime que les Allemands devaient être au bas mot 250000 au moment de la guerre d'Indépendance (1777), mais trouve excessive l'affir-
1. 15000 d'après 0. Hôtzsch {Deutsche Erde, 1904, p. 49), 3 000 seulement d'après H. Deiler {Deutsche Erde, 1905, p. 145).
mation de Lôher, selon laquelle ils auraient formé, vers 1800, le cinquième de la population totale des États-Unis, soit plus d'un million*. Ce chiffre d'un million a été retenu par E. Mannhardt (Deuischamerikanische Geschichisblàiter, III, 3). Il est manifestement exagéré
C'est seulement à partir de Tannée 1820 que nous possédons des renseignements officiels sur le mouvement général de l'immigration aux États-Unis. Le nombre et le pays d'origine des immigrants sont dès lors contrôlés régulièrement, d'année en année; on trouvera en appendice le tableau complet de l'immigration allemande entre 1820 et 1903.
Le chiffre total en ces 83 années atteint 5 138 091 individus. Dans l'immense alluvion humaine, qui, au cours du xixe siècle, s'est déversée sur l'Amérique du nord, l'apport allemand figure pour un quart (exactement : 24,16 p. 100). Il n'est inférieur qu'à celui des Royaumes-Unis de Grande-Bretagne (7 141 659 individus, soit 33 p. 100 de l'immigration totale). Il tiendrait le premier rang des statistiques, si l'on voulait considérer isolément l'apport anglais et l'apport irlandais.
Le tableau statistique fait ressortir, en même temps que l'importance de l'immigration allemande, son irrégularité. Elle ne progresse pas d'un mouvement continu. On peut noter d'une année à l'autre des différences numériques, qui dépassent quelquefois le
1. Friedrich Ratzel, Die Vereinigten Staaten von Nordamerika (t. II, Die Einwanderung).
'S^rv-
chiffre de 100 000 et qu'expliquent ou les événements politiques ou les crises économiques qui troublent momentanément soit TAllemagne, soit les États-Unis. La guerre d'Indépendance aux Etats-Unis et le blocus continental en Europe avaient, à la fin du viiie siècle et au début du xix®, retardé et même arrêté presque complètement l'émigration. Les voiliers anglais, qui presque seuls alors assuraient les relations avec l'Amérique, ne pouvaient plus pénétrer dans les ports allemands. Le mouvement d'émigration ne reprit que lentement d'abord ; il fallait que l'habitude s'en créât à nouveau dans le peuple. Le premier millier ne fut atteint qu'en 1827. Peu à peu toute- Ibis des rapports se trouvèrent renoués avec les compatriotes d'outre-mer. Une sorte de tradition fut ainsi rétablie. En 1832, le chiffre de l'émigration dépassa 10 000. C'est l'année même où Metternich, prenant prétexte de la fête de la Burschenschaft à Hambach, faisait voter à la Diète des décrets qui annulaient les quelques libertés jusqu'alors concédées au peuple dans les États allemands du sud. Comme la réaction durait, l'émigration grandit; en 1848, elle atteignit pour la première fois le chiffre de 50000. Mais c'est surtout après 1848-49 que se fit sentir le contre-coup des événements politiques d'Allemagne; l'échec de la révolution, l'impuissance du parlement de Francfort, l'écroulement du rêve unitaire chassèrent vers l'Amérique toute une génération de jeunes gens instruits, républicains ou libéraux ; les chiffres des années 1852 et 1853 s'élèvent à
près de 150000, celui de 1854 atteint 215 000. Après cet exode presque purement politique, Témigration ouvrière et paysanne reprit, mais la guerre civile américaine Teffraya et la ralentit de 1860 à 1864, tandis que les guerres de TAllemagne contre TAutriche et la France lui redonnèrent, après 1866 et 1870, un essor nouveau. Depuis lors, ce sont surtout des causes économiques qui ont déterminé son fléchissement ou son accroissement. Le malaise provoqué en Allemagne par la transformation de cet État agricole en un État industriel provoqua en 1881 et 1882 le plus vaste mouvement d'émigration que Ton ait enregistré dans le cours du siècle; plus d'un demi- million d Allemands s'expatrièrent en ces deux années. C'étaient surtout des paysans et des ouvriers agricoles; 4,7 p. 100 des émigrants venaient des provinces de Prusse occidentale, de Poméranie et de Mecklembourg; l'émigration au contraire était particulièrement restreinte dans les contrées industrielles, elle ne dépassait pas 0,3 p. 100 en Silésie et dans la province du Rhin*. Enfin, depuis une quinzaine d'années, la moyenne des départs annuels a été assez faible.
Le chiffre de 5140000 Allemands que fournit la statistique américaine ne peut être qu'approximatif, car on y a englobé sous le nom collectif d'Allemands tous les immigrants venus des pro-
1. Cf. Theodor Poesche, Die deutsche Auswanderung nach Nordamer ika in den Jahren 1881 ^ 1882 und 1883 {Petermanns Mitteilangen^ 1884).
vinces européennes qui composent aujourd'hui FEmpire allemand. Il est certain qu'il se trouvait parmi eux beaucoup de Polonais, et dans la seconde moitié du XIX® siècle une grande quantité de Russes. Le départ est impossible à faire : seules les statistiques les plus récentes (depuis 1898) indiquent, en même temps que le pays d'origine, la nationalité des immigrants. En 1903, les Polonais formaient plus du huitième de l'immigration allemande : 5 252 Polonais sur un total de 40 086 personnes. La proportion pour Fensemble du siècle serait assurément moins forte; elle resterait pourtant assez notable. Peut-être conviendrait-il aussi, si Ton voulait être rigoureusement exact, de défalquer du nombre total des Allemands^ les Lithuaniens et les Finnois, dont quelques centaines émigrent chaque année.
Une autre cause d'inexactitude fausse encore le calcul, mais en sens inverse. Du chiffre de 5 millions sont exclus les Allemands d'Autriche, de Suisse et du Luxembourg. Or, si nous étabUssons en Europe une distinction nettement tranchée entre les Allemands d'Empire et les citoyens de langue allemande des États voisins, les habitants de l'Union américaine, eux, n'en font guère. Quiconque parle allemand est pour eux un « Dutchman ». Parmi les émigrants euxmêmes, la communauté de langue crée, en pays étranger, une certaine solidarité. Or l'Autriche* Hongrie a envoyé aux États-Unis, depuis 1860, 1 522925 émigrants. Quelle est, dans ce nombre total, la proportion des Allemands? C'est ce que l'on ne
iO L'EXPANSION ALLEMANDE HORS d'eUROPE
peut pas établir avec certitude. Ce sont les peuples slaves de la monarchie austro-hongroise qui fournissent le plus gros contingent, comme le montrent les plus récentes statistiques :
Émigration aastro-hongroise en 1902-1903.
Polonais. 37 490
Slovaques. . , 34 412
Croates et Slovènes 32 892'
Magyars 27113
Allemands 23 597
Juifs 18 759
Ruthënes 9 819
Tchèques 4 227
Roumains 4173
Italiens 2 170
Dalmates, Bosniens, Herzégoviniens 1 723
Toutefois le nombre des émigrants de langue allemande à dû s'élever, depuis le commencement du siècle, à plusieurs centaines de mille. — La Suisse a fourni depuis 1820 un contingent de 212 946 individus, dont plus de la moitié certainement avaient l'allemand pour langue maternelle.
Ce n'est pas tout. Un assez grand nombre d'émigrants, et plus particulièrement ceux qui ont déjà été refusés par le Bureau de l'immigration ou craignent de l'être, passent par le Canada, et de là gagnent les États-Unis. Malgré la surveillance établie aux stations limitrophes et l'inspection, constante des trains, il se produit à la frontière une fîltration continuelle, que n'enregistre aucune statistique. L'émigration canadienne aux États-Unis a dépassé un million au XIX® siècle. Combien d'Allemands y ont pris part?
DigitizecI
LES ALLEMANDS AUX ÉTATS-UNIS il
Malgré la minutie des statistiques américaines, rincertitude reste donc grande encore en bien des cas. Il s'ensuit que Ton ne peut pas établir avec certitude le chiffre total de l'immigration allemande, depuis la fondation des premières colonies pennsylvaniennes jusqu'à nos jours. Mais on peut Tévaluer, avec vraisemblance, à 6 millions d'individus.
Il n'est pas moins malaisé de fixer le nombre des Allemands qui vivent actuellement aux États-Unis. Il faut d'abord préciser le sens môme de cette dénomination d'Allemands. Si elle s'appliquait à tous les descendants, même les plus lointains, des immigrants venus d'Allemagne, on pourrait sans doute prétendre qu'un quart ou peut-être même un tiers de la population soi-disant américaine est effectivement allemande ^ Mais dans ce pays, où tout le monde est fils d'émigré, on ne tient 'pas compte longtemps des différences originelles. Le Bureau statistique de Washington n'a pas cru qu'il convînt de rechercher au delà de la deuxième génération les origines d'un citoyen américain. Le dernier Census compte comme éléments allemands de la population américaine : i** les personnes nées en Allemagne même, 2o les personnes nées aux États-Unis, dont le père, ou la mère, ou les deux parents sont nés en Allemagne. La première catégorie comprenait en 1900,
1. Les évaluations des statisticiens varient sur ce point. R. Bock estime à 18 millions, en 1900, la population de descendance allemande. Elle serait, selon E. Mannhart, de plus de 25 millions (cf. Deutsche Erde, II, p. 112).
2666990 personnes, la seconde 7 832 681, soit au total 10499671.
Mais cette statistique prête aux mômes objections que la précédente. Dans les 2 666 990 personnes de la première catégorie sont compris des immigrants, Polonais, Lithuaniens, Finnois, dont Tallemand n'est pas la langue maternelle. Par contre, les Luxembourgeois, les Suisses et les Autrichiens de langue allemande en sont exclus. Le Handbuch des Deutschtums im Auslande (1906), sans faire à vrai dire abstraction des premiers, mais en ajoutant les seconds, arrive à un total de plus de 3 millions. Mais ce chiffre n'est lui aussi qu'hypothétique. L'auteur compte comme Allemands tous les émigrants nés en Autriche ; Allemands également 11 p. 100 des émigrants nés en Hongrie, la proportion des Allemands au reste de la population étant dans ce pays de 11 p. 100 ; Allemands encore, suivant le même principe de la répartition des nationalités, 71 p. 100 des Suisses; Allemands enfin la totalité des Luxembourgeois :
Empire allemand 2 666 990
Autriche 276 249
Hongrie 16184
Suisse 82 718
Luxembourg 3 041
Total 3 045182
En chiffres ronds, il y aurait, suivant le Handbuch des Deutschtums^ 11 millions d'habitants de l'Union parlant allemand. Les 7 832 681 enfants d'émigrés de la première génération d'émigrants seraient tous
restés allemands de cœur et de langue. Ou si du moins des défections se sont produites parmi eux, elles se trouvent compensées par rattachement fidèle au Deutschtum d'émigrants qui appartiennent à la troisième et même à la quatrième génération. Mais c'est trancher d'une façon bien sommaire la question de réducation des enfants dans les mariages mixtes. Les Anglo-Saxons contestent que les enfants nés d'un père allemand, et d'une mère américaine, ou inversement, soient en état de parler, et même dans bien des cas de comprendre l'allemand. Il est très vraisemblable que la plupart d'entre eux parlent ordinairement l'anglais. Or la langue est vraiment le seul signe certain auquel on puisse reconnaître un Deutsch- Amerikaner^, Il conviendrait donc d'opérer une fprte réduction sur le chiffre de 11 millions auquel s'arrête le Handbuch. Mais les moyens d'appréciation font ici entièrement défaut, et il est préférable de s'en tenir, après avoir fait les réserves nécessaires, au chiffre fourni par le bureau statistique américain, 10 millions et demi.
Dès le début, les Allemands s'établirent hors des villes, en bordure des territoires défrichés et déjà
1. Cf. F. Ratzel. «... Die Sprache istaber im Ganzen und Grossen das einzige Mef kmal, an welchem wir die Deutschen erkennen kônnea » (Die Vereinigten Staaten von Nordamenka, II, p. 168, note).
occupés par les hommes de race blanche ; ils furent rarement des explorateurs, mais ils fournirent une population stable à ces sortes de « marches », à travers lesquelles les conquérants anglo-saxons du sol américain purent assurer leur avance progressive vers rOuest. Plus sédentaires que les Irlandais, attachés d'un amour plus profond au sol mis en valeur par leurs mains, ils ont commencé, dès le xviiie siècle, à jalonner les étapes de la grande migration « à l'intérieur ».
Les sectes religieuses de Pennsylvanie, et plus particulièrement les Frères Moraves, s'étaient donné pour tâche la conversion des peuplades indigènes. Établies d'abord à l'intérieur de la province, parmi les Delawares, qu'elles gagnèrent au christianisme, elles s'enfoncèrent peu à peu vers l'Ohio. On a retrouvé les noms de quelques-uns des premiers colons paysans des contrées qui sont devenus depuis les États de l'Ohio et du Kentucky : c'étaient en partie des Allemands. Quelques-uns d'entre eux eurent un rôle officiel : un missionnaire parvint en 1758 à débaucher les tribus indiennes qui avaient jusque-là soutenu les Français établis à Fort Duquesne (aujourd'hui Pittsburgh); les Français durent, à la suite de cette défection, évacuer la vallée de l'Ohio; quelques années plus tard, en 1763, le traité de Paris concédait aux Anglais tout ce territoire, jusqu'au Mississipi.
Toutefois le domaine allemand, au xviii® siècle ne déborde qu'à peine au delà des limites de la Penn-
sylvanie. Les pionniers hardis qui s'engagent dans la forêt vierge, à la suite des trafiquants de fourrures, ne sont encore que des isolés. C'est dans la première moitié du xix» siècle que s'accomplit, grâce au puissant afflux des émigrants, la prise de possession eflfective et la mise en valeur du Middle-West. Un glissement se produit dans la population des États- Unis. Les vieux habitants des provinces atlantiques, saisis d'une sorte de fièvre de déplacement, — dus Urwaldsfiebery disaient les Allemands, — attirés par les espaces sans maîtres et les richesses qu'ils y soupçonnent, abandonnent leurs demeures et leurs champs, pour se refaire, dans un pays plus neuf encore que celui où ils vivaient jusqu'alors, une vie plus nouvelle. De nouveaux arrivages d'immigrants les poussent toujours plus avant vers l'Ouest. Deux voies de pénétration se dessinent alors : l'une conduit de Baltimore et de Philadelphie à Pittsburgh, et suit le cours de rOhio jusqu'au Mississipi : l'autre va de New York et de Boston à BufTalo et aux Grands Lacs. La première est frayée par les colons de la Pennsylvanie, du Maryland, et plus encore peut-être par ceux de la Virginie, qui était au moment delà déclaration d'indépendance le plus peuplé des états de l'Union; la seconde, par ceux de la Nouvelle-Angleterre.
Les Allemands fournissent naturellement un important contingent à cette armée de colons migrateurs. L'une et l'autre route sont bordées de leurs fermes. Pourtant, à partir de 1830 environ, ils se pressent plus nombreux sur la route du nord : le port de New
York supplante à ce moment celui de Philadelphie, et c'est là que débarquent maintenant la plupart des immigrants. Les colonies allemandes de la vallée de rOhio et celle de la région des Grands Lacs se trouvent bientôt reliées entre elles par le Mississipi, et c'est désormais dans le vaste espace compris entre ces trois limites naturelles que va se constituer le domaine allemand du xix* siècle. L'Ohio, Tlndiana, le Michigan, mais surtout TlUinois et le Wisconsin sont les districts principaux de cette nouvelle marche allemande, dont la formation précède et facilite la conquête de TOuest lointain.
Le rapide accroissement de Témigration allemande entre 1830 et la guerre de Sécession précipita roccupation de ces territoires. On peut dire que le deuxième tiers du siècle représente la grande époque de la colonisation allemande dans le Middle-West. Le Wisconsin, par exemple, a reçu le gros de sa population allemande à partir de Tannée 1839*. Jusqu'en 1848, les colonies y ont eu pour la plupart un caractère confessionnel; un grand nombre d'entre les émigrants étaient des catholiques des pays du Rhin ou des luthériens intransigeants, hostiles au compromis religieux, qui, en 1833, avait fondu les deux grandes sectes protestantes de Prusse en une seule Église évangélique. Au contraire, dans les années postérieures à 4848, l'immigration, très intense, introduisit surtout dans la province d'anciens révolution-
1. Cf. Hense-Jensen, Wisconsins Deutsch-Amerikaner bis zum Schluss des 19. Jahrhunderts.
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naires, adversaires ardents pour la plupart de toute Église constituée; c'étaient en grande partie des hommes instruits, mais mal préparés par leur culture littéraire au métier d'agriculteurs ou de commerçants; on leur appliqua par ironie le terme de « fermiers latins » ; ils réussirent généralement mal dans leurs exploitations agricoles, mais il prirent partout une part active à la politique locale.
Dans le dernier tiers du xix^ siècle, la colonisation allemande s'est encore élargie vers l'ouest. Elle a suivi d'abord les grandes voies fluviales, le Mississipi et le Missouri, puis elle a débordé dans les territoires intermédiaires et occupé les États du Missouri, de Flowa, du Minnesota. Elle a commencé enfin à s'étendre plus loin encore, au long des affluents du Missouri, dans le Kansas, le Colorado, le Nebraska et les deux Dakota.
Elle n'a jamais beaucoup pénétré dans les États du sud. Il faut faire une exception pour le seul Texas. Une société fondée en 1844 sous la direction du prince de Solms-Braunfels, y acheta de vastes territoires au nord de San Antonio. Un grand nombre d'aristocrates ruinés espéraient y refaire leur fortune sans grand travail. Mais les colons ne connurent guère que des déceptions cruelles. Ils ne trouvèrent à leur arrivée qu'un pays inculte et *désert. La maind'œuvre leur manquait totalement. La guerre mexicaine empêcha beaucoup d'entre eux de pénétrer dans l'intérieur du pays ; ils durent attendre jusqu'en 1846 dans les ports de la côte, Galveston et Indianola. Leur nombre d'ailleurs ne fut jamais très élevé : 2 400 fa-
l'eXPANSIOM ALLEM. hors D'EUROPEf 2
milles environ. Le comité directeur, en 1846, cessa brusquement de s'occuper de Tentreprise. La colonie néanmoins grandit lentement; elle comprend aujourd'hui 200 000 Allemands ou descendants d'Allemands. La petite ville de Neu-Braunfels en était et en est restée le centre.
Dans le Far-West, l'émigration en masse n'a commencé qu'après l'ouverture du premier chemin de fer transcontinental. Les Allemands sont nombreux en Cahfornie, surtout dans les villes, à San Franscisco et à Los Angeles. Dans TOregon, ils ont fourni beaucoup de main-d'œuvre aux industries de Butte. Dans le Washington enfin ils se sont disséminés sur la côte et autour du Puget Sound,
Le tableau ci-contre montre quelle était la répartition des Allemands dans les États de l'Union au dernier recensement (1900).
Des cinq divisions territoriales établies par le bureau statistique, trois contiennent une forte proportion d'Allemands ou de fils d'Allemands : ce sont celles de la côte nord de TAtlantique avec plus de 14 p. 100, celle du centre nord avec près de 23 p. 100, celle de l'ouest avec plus de 11 p. 100. Les deux autres au contraire ont une population allemande presque négligeable. C'est donc au nord presque exclusivement que l'Allemagne a fourni des habitants et nous verrons que ce fait n'est pas indifférent dans l'histoire des États-Unis au xix® siècle.
Le Wisconsin est de beaucoup le plus allemand de tous les États de l'Union. La proportion des Deutsch-