‹ L'expansion coloniale au Congo françaisChapitre 33 sur 98 · III. — La zone de eompr espion féticho- musulmane · texte numérisé non relu

III. — La zone de eompr espion féticho- musulmane

Au-dessus de Bangui, on rencontre une nouvelle zone de compression^ composée de plusieurs couches de populations échelonnées les unes derrière les autres, refoulées vers le sud par la lente invasion des Musulnians du Soudan, et dans lesquelles nous distinguerons : a) le groupe du Haut-Oubangui ; b) le groupe Sangha-Chinko ; c) le groupe Chari-Tckad,

a) Groupe du Haiit-Oubangui

C'est d'abord la bande de rOubangui^ formée de pleuplades assez disparates, Sabangas^ Ouadas^ Banzii^is, Bounrakas, Sangos et Yakomas, qui actuellement occupent les deux rives de lOubangui depuis l'embouchure de la Kémo jusqu'à Ouango M'bomou, populations qui sont toutes venues de l'est; en descendant TOuellé.

Il y a en effet une foule de ressemblances entre eux et les naturels découverts par Schweinfurth, tant dans le costume que dans les ornements, les mœurs. Il y a parfois même des similitudes de noms remarquables : ainsi sur les bords du Bomokondi, une tribu, celle des Aba-Sango, porte, à la particule près, exactement le même nom que les populations qui environnent Mobaye.

Au contraire les gens de l'intérieur, désignés par ceux du

(1) Chevalier. Article cité : « De l'Oubangui au lac Tchad par le bassin du Ghari », p. 2.

fleuve sous le nom générique de Ndri, et qui en réalité se nomment : Langouassi, Dakoa, Ngapons, Gobons, et plus à Test les populations Bougou (à tort, sur les cartes et dans les livres, on orthographie Boubou), semblent venir du nordest, du Dar Banda, pays qui comprend les hautes vallées de la Kotto et du Chinko. C'est sur les bords de cette dernière rivière, que Rafaï cherche à soumettre les Gabons et les Angappons leur langage, leurs mœurs, leurs cases, petites, rondes, terminées au centre par un clocheton gracieux de 1 m. oO de haut, et chez eux juchées çà et là sur des termiticus, tout et spécialement les couteaux de jet, offre une si grande similitude avec ce que l'on observe chez les Mdri et les Bougou que Ton peut affirmer sans hésiter que tous ces peuples ne forment qu'une seule et même race. Elle doit s'être divisée, il y a trente ou quarante ans lorsque les marchands Nubiens ont franchi la crête du bassin du Bahr-el-Ghazal. pour venir faire des esclaves dans le Dar Banda. C'est pour les fuir qu'une partie des habitants de ce pays s'est dirigée vers le sud-ouest.

A côté de ce courant venu du nord-est, et presque en diagonale, il s'en est produit un autre. Les Ouadda, les Sabanga, les Bagba, les Togbo Mbron, viennent du nord, nord-ouest. Ils ont été refoulés par les incursions des Musulmans du nord, du Baghirmi, du Ouaddaï et par les bandes de Rabah et de Snoussi.

Les Banziri.

« Les Bajiziri occupent toute la boucle de l'Oubangui en amont de l'embouchure de la Kémo, jusqu'à Pingué, qui se

■'^Én^':

Femme Banziri.

trouve au point où l'Oubangui cesse de couler presque plein ouest pour se diriger vers le nord, puis le nord-ouest. Ils occupent environ 200 kilomètres de rivière, dans une région où^ même aux basses eaux, il n'y a pas de grands rapides. Les seuls seuils à signaler sont ceux de Mongondé, Zanga, Bembé, Makan, Konimba, et on les franchit facilement en pirogue. Aux hautes eaux, ils n'embarrassent nullement la navigation à vapeur » (1).

« Avec leurs grands yeux curieux, leurs dents admirables, leur visage expressif et gai, leur corps élégant, souple et robuste » (2), les Banziri sont des hommes vigoureux. Les uns ont les cheveux couverts de perles blanches ou rouges qui leur font comme une sorte de bonnet ; d'autres les ont tressés, mais longs et sans ornements ; leur nez est brusqué, puis épaté ; leur menton accentué. Les femmes sont grandes et bien faites. Les unes ont les cheveux tressés en petites nattes, qui, très souvent, sont allongées avec de petites cordes : une grosse masse cylindrique, couverte de perles^ prolonge le crâne ; d'autres les laissent tomber sur leurs épaules comme des petites filles. Ces chevelures pèsent parfois plusieurs kilos et certaines élégantes en ont de si longues que, pour les empêcher de traîner sur le sol, elles sont obligées de les enrouler autour de la tête en turban ou de les relever sur l'épaule à l'aide d'un bâton.

Le costume proprement dit est des plus sommaires : une ficelle autour de la taille, qui supporte un petit pagne en écorce de figuier battu. Aux bras et aux jambes, elles ont

(4) Bruel, Le ffaut-Ouhangui, p. i9.

(2) H. Alis, Nos Africains, p. 154.

d'immenses bracelets, formés de fil de fer enroulé en spirale très serrée, qui leur montent jusqu'au coude et jusqu'aux genoux. Elles ont souvent les lèvres percées, pour laisser passer un petit anneau ou un disque de plomb ou d'étain qui a parfois 3 centimètres de diamètre (1).

Les cases ont une forme circulaire, tout autour se trouve un petit mur en mortier de terre, émergeant d'une hauteur à peu près égale ; par-dessus, une coupole dont la carcasse est faite de longs brins flexibles ; on recouvre le tout d'un chaume également fait d'une herbe spéciale que l'on relie par la base pour en former des sortes de paillassons (2).

Comme tous les autres peuples de la rivière, les Banziri sont exclusivement pêcheurs et commerçants. Ils sont fort habiles à construire des nasses et à pêcher avec des filets, assez semblables à nos seines. Ils fument le poisson et le vendent aux populations de l'intérieur en échange de manioc, de bananes, de maïs, d'arachides, de patates, d'ignames^, de poules, d'œufs et de chèvres.

Celles-ci font l'objet d'un commerce relativement important ; ils les revendent aux populations d'amont, et souvent même aux Yakoma, c'est-à-dire aux habitants du confluent de rOuellé et du M'bomou, qui sont à 300 kilomètres en amont de leurs villages. En effet, en pays Yakoma, les chèvres valent environ trois fois plus cher qu'en pays Banziri et se payent en Kindja. C'est une sorte de houe qui sert de monnaie. Elle est en fer plat de 1 à 2 millimètres d'épaisseur, et

(1) Nebout, dans H. Alis, Nos Africains, p. 66 et 102. — Voir également pour la description des Banziris, Brunache, Au centre de V Afrique; autour du Tchad, Paris, 4894, in-8, p. 64.

(2) Dybowski, A la conquête du Tchad, op. cit., p. 2-22.

longue de 30 centimètres sur 15 de large. Les Yakoma les fabriquent avec le fer qu'ils extraient eux-mêmes du sol. La kindja augmente de valeur à mesure que Ton descend vers le fleuve, ce qui fait que les Banziri tirent double profit de leur voyage. Les kindja sont faites avec un fer doux excellent qui

Mandjias de l'Est,

se travaille facilement et avec lequel on fait des armes superbes. Naturellement, c'est au pays de production du fer que l'on trouve les plus belles sagaies, les plus beaux couteaux et chez les Sango, on en voit encore beaucoup. Chez les Banziri, il y en a quelques échantillons, mais on y trouve surtout des lances et des couteaux ayant d'autres formes. Ce sont les gens de l'intérieur, les Langouassis, les Dakoas, qui les fabriquent, et on commence à sentir l'influence musul-

mane qui se révèle dans la forme des couteaux et le travail de cuir des gaines.

Les Bamaka forment un groupe qui s'étend sur 40 kilomètres en amont du pays Banziri. Les Belges les appellent Sakas ; c'est le nom que les Sango et les Yakoma leur donnent. Ils ont neuf villages sur notre rive, habités par environ 4.000 habitants. Par beaucoup de points les Bamaka se rapprochent des Banziri ; ils ont des cases, des pirogues de même forme ; les femmes se coiffent de même ; mais le langage diffère, et, avant notre arrivée, ils étaient fort mal ensemble. Maintenant encore, dans nos convois, lorsqu'ils sont côte à côte, il y a souvent des rixes entre eux, alors qu'ils entretiennent de meilleures relations avec les San^^o.

Les Sango (1).

Les Sango occupent près de 130 kilomètres de rivière. Ils ont chez nous quarante et un villages habités par 14.000 à 15.000 hommes. Leur centre est Mobaye.

A cet endroit, il y a un rapide important. Aux basses eaux, le fleuve n'a que 300 mètres de large, tandis que sa largeur moyenne est de 1.200 mètres à 1.500 mètres, mais il est très profond. Il se franchit alors très facilement. Mais lorsque les eaux montent, bien que s'élargissant et s'écoulant par deux passes ayant une largeur totale de près de 600 mètres, le courant y est excessivement impétueux, et pour le remonter il faudrait des vapeurs à grande vitesse. La passe étant large

(1) Voir à ce sujet l'opuscule de M. Bruel sur le Haut Oubangui, auquel nous avons emprunté de nombreux extraits pour cette partie de notre chapitre.

et sans aucun écueil, la seule difficulté est la vitesse du courant.

Les indigènes installent, dans la partie des roches recou-» vertes seulement de 1 mètre^d'eau, de grandes nasses, qu'ils fixent au moyen de lianes de||10 centimètres de diamètre, celles-ci amarrées solidement à de gros pieux ou à des roches. Le poisson, entraîné par le courant est précipité dans les nasses et on vient le recueillir en pirogue.

Le poisson est excellent, mais ne ressemble à aucune de nos espèces d'Europe. Parmi les plus curieux, il faut signaler le poisson-trompe, ainsi nommé parce que sa tête est terminée par une petite trompe, et les silurides, reconnaissables à leur grosse tête et aux longs barbillons qui garnissent leurs lèvres. Certains sont de très grande taille, 1 m. 50, et pèsent jusqu'à 50 et 60 kilos. On les pêche facilement au harpon. En juin et en novembre, les femmes prennent avec de petits filets montés sur un ovale en bois des petits poissons qui sont excellents comme friture. Elles les mettent à mesure dans un petit panier qu'elles portent attaché au front.

Les Sango sont de fort beaux hommes, grands et bien musclés, surtout des bras et de la poitrine. Comparativement aux membres supérieurs, les jambes sont presque toujours un peu grêles. Cela s'explique d'ailleurs facilement, le pagayage ne développant que le haut du corps.

Ils ont, ainsi que les Yakoma, un tatouage caractéristique. Ce sont de petites excroissances de peau, qu^ils se font au milieu du front, verticalement, au nombre de six à huit. Chacune a la forme d'une larme, et l'ensemble l'aspect d'une crête de coq. Hommes et femmes ont ce tatouage, qui est un signe de leur race. Ils se font d'autres tatouages de formes diverses sur toutes les parties du corps.

Plus encore que les Banziri, ils se mettent des perles dans les cheveux, qui sont tressés en petites nattes. Les modèles varient à l'infini, certains ont la forme d'un casque avec cimier et couvre-nuque. Les modes sont variables comme chez nous, et parfois les anciennes coiffures, dans lesquelles des baies sauvages de couleurs diverses remplacent les perles, reparaissent. Telles de ces baies se portent en signe de deuil.

On porte beaucoup de bracelets en cuivre rouge. Quelquesuns sont fondus et travaillés, d'autres faits seulement avec le fîl de cuivre brut qui nous sert à les payer. Les femmes élégantes portent de ces bracelets à la cheville, au-dessus et au-dessous du genou, au poignet et au dessus du coude. On s'épile soigneusement les cils et les sourcils, et on remplace ces derniers par des traits faits au noir de fumée. On s'enduit souvent le corps d'huile de palme mélangée de mlio^ poudre de bois rouge, qui conserve à la peau sa souplesse.

Les Yakoma.

Les Yakoma s'étendent sur 100 kilomètres entre le rapide de Cétéma et le poste d'Abira. Ils ont sur notre rive une vingtaine de villages et sont au nombre de 20 à 25.000. Ils forment des agglomérations importantes, ainsi le village d'Aléras a 4 kilomètres de long, et près de 10.000 habitants.

Les Yakoma ont l'habitude de se percer les oreilles et d'en agrandir le lobe jusqu^à pouvoir y introduire une rondelle d'ivoire de 7 à 8 centimètres de diamètre ou une petite glace de poche.

Toutes ces populations sont gaies et affables. On les voit toujours prêtes à rire, à chanter et à s'amuser. Elles sont faciles à conduire et à gouverner, à condition que Ton emploie la

Un chef Sango et ses femmes.

douceur et la persuasion. Tous sont anthropophages, mais la femme ne peut manger de chair humaine. De même, le chien et ceï"tains poissons lui sont interdits, parce que,

d'après les indigènes, leur chair a une grande analogie avec celle de l'homme. Les sacrifices qui ont lieu lors de la montée et de la descente des eaux du fleuve sont clandestins, et, en dehors de ces solennités, on ne mange que les gens tués à la guerre, et, en aucun cas de proches parents, ou ceux avec lesquels ou a fait l'échange du sang.

Pour se marier, Ihomme remet une certaine somme, d'une valeur moyenne de 100 kindja, en nature ou en ivoire, en cauris. en armes diverses, aux parents de la future. En cas de divorce, qui peut être prononcé à la requête de la femme, on rend la somme versée lors du mariage au mari, à moins que le divorce ne soit prononcé contre lui.

Pour les usages du pagayage, du commerce et des relations avec les Blancs, un sabri s'est formé ; le fond de cette langue est du Sango, les Belges l'appellent le Dendi.

B) Groupe Sangha-Chinko.

En arrière se trouve toute une chaîne de tribus appartenant à la même race, et pariant approximativement la même langue, qui constitue, comme nous Tavons mentionné un formidable front de bataille entre la Sangha et le Ghinko. Ces peuplades constituent la race Banda.

Nous avons acquis des preuves indiscutables que les nombreuses peuplades appartenant à cette race subissent depuis longtemps un exode les poussant de l'est à Touest. Leur pays d'origine serait probablement les hauts plateaux situés aux confins des trois bassins, Congo, CharietNil où l'on retrouve, spécialement dans le pays de Snoussi, des grottes nombreu-

ses qui portent des traces certaines d'habitations troglodytes.

Formant un peuple essentiellement terrien, les Bandas ont négligé de s'installer le long des rives du Haut-Oubangui qu'ils ont laissées aux populations forestières du groupe Niam-Niam (Banziri, Yakoma, Bondjo, etc.).

Origine des Bandas. — « Le berceau de la race Banda est la vallée de la Haute-Kotto et de la Ouakka, affluent du Kouango, mais la race a opéré un mouvement de migration général vers l'ouest, occupant tour à tour les affluents de la Ouakka, les Etats de Siioussi, les vallées de la Kémo, du Bà-Mingui, du Chari, du Bahr-Sara. Ce déplacement est donc de plus de 5*^ de longitude ouest, de 2*^ de latitude nord.

Si les razzias de Rabah et de Snoussi ont provoqué ce déplacement vers l'ouest, il est certain que les razzias des Nubiens et des Arabes du Soudan oriental ont dû amener les Bandas vers la vallée du Nil ; ce n'est qu\me opinion ; mais elle est corroborée par ce fait que, puisqu'il y a eu exode, cet exode a du se produire aussi bien vers Test que vers l'ouest, puisqu'il s'agissait de quitter une contrée dévastée.

Par conséquent, la zone d'habitat actuelle de la race Banda peut être ainsi déterminée : du 5^ au 10*" degré de latitude nord, et du 15® au 23"^ degré de longitude est » (1).

Y a-t-il eu exode général des Bandas provoqué parles razzias de Rabah ou le mouvement d'émigration vers l'ouest s'est-i) fait par diverses tribus à divers moments ? La question semble actuellement n'offrir aucun doute : s'il y a eu des exodes particuliers antérieurs, les Mbis par exemple, il y a eu un exode général de la plupart des tribus Bandas provoqué par

(1) Toqué, La langue Banda, p. 1 et 2.

les razzias des bannières de Rabah. Quant aux razzias des Nubiens et celles de Bangassou, il y a matière à discussion : il ne semble pas, s'il y en a eu, qu'elles aient été fréquentes et sérieuses.

Autant quW en puisse préjuger par la coordination des faits et des époques, on peut fixer à l'année 1868 cet exode qui prit trois voies (1).

«1® La majeure partie des Bandas remontèrent la vallée de FEpi et opérèrent une première scission ; les uns se dirigèrent vers les Etats de Senoussi, les autres contournèrent la Ouaka (N'Dys, Ungourras, Kas), affluent du Kouango, coupèrent la Kémo en laissant les sources au nord et pénétrèrent dans la vallée de la Tomi.

Les tribus qui se dirigèrent vers les Etats de Senoussi se séparèrent également : quelques-unes (N'gapous, M'baggas) se fixèrent dans la région ; les autres continuèrent leur route, traversèrent le Bâ-Mingui, se fixèrent dans la vallée du Gribingui et continuèrent leur route jusqu'à la Fafa et la Oua (N'gaos).

â'' La deuxième partie de l'exode descendit la Kotta, puis, avant d'arriver à TOubangui coupèrent vers Touest et passèrent chez les Langouassis et jusque chez les Banziris. Les autres tribus affirment que ces derniers renoncèrent à leur projet, revinrent sur leurs pas, remontèrent la Kotta pour retourner à leurs anciens villages (Maroubas, Tambaggos) ;

3^ Enfin quelques-uns coupèrent directement à l'ouest, s'établirent dans la moyenne Ouakka et peu à peu émigrè-

(1) Ibid., p. 9.

rent vers l'ouest, gênés parles incursions doRabah ou même celles de Senoussi (Sabangas, Mbis). »

Principales tribus. — Il serait trop long d'énumérer toutes les peuplades de race Banda. Nous citerons seulement les

Types Sangos.

principales : les Maroubas, les N'gaos, les G'baggas oxxM'bagas, les Mbrés, les Kas, les Ungoiin^as , les Mbis, les Bis, les Sabangas (peut-être des Fertit comme les Ouaddas, ou des Nsakkaras), les Ndis, les Lagbas, les Dakoas, les Boubous ou Bongous, les Togbos, les Langoua^sis, les Mbrous, les Ngaos Ngapous, les Tambagos, les Gabous, lesNguérés qu'on appelle improprement Ndris ou Ndiris, parce que c'est de cette façon que les Banziris et les Sangos désignent tous les gens de l'intérieur. Chacune de ces tribus peut compter environ

dix mille âmes, d'après les chiffres fournis approximativement par M. Bruel (l).

Sans nous attarder à une description spéciale de chacune de ces tribus nous indiquerons seulement ici les caractères généraux de la race Banda (2).

M. le docteur Decorse poursuit actuellement l'étude ethnique de ces populations à l'aide de nombreuses mensurations qu'il a recueillies dans le pays. Les Bandas sont avant tout des cultivateurs et des chasseurs ; ils sont tous anthropophages, beaucoup plus par fétichisme rituel que par nécessité. C'est en effet à la suite des combats de village à village que les cadavres des vaincus sont dévorés par les vainqueurs.

Les signes ethnologiques varient de tribu à tribu. Cependant on peut noter qu'ils se taillent en pointe les incisives supérieures. Ils se percent le lobe auriculaire, les narines, ainsi que la lèvre supérieure. Les tatouages sont très rares. Les femmes se percent en outre la lèvre inférieure. Hommes et femmes garnissent ces trous de bijoux assez spéciaux consistant en petits cylindres de bois ou simplement en fétus de paille, ou enfin en bijoux travaillés. Les uns sont des anneaux de cuivre ou d'étain qui pendent sur l'aile de chaque narine ; d'autres, des rondelles de bois recouvertes d'étain qui sont

(1) On consultera avec fruit sur la race Banda : l'opuscule de M. Toqué déjà cité ; Bruel, Le Haut-Oubangui [passim] et VOccupation du Chari^ p. 43 ; Chevalier, rapport cité ; Ethnographie, p. 24 et suivantes.

('2) Pour les renseignements particuliers, nous ne pouvons que renvoyer aux ouvrages déjà cités de MM. Dybowski (notamment, pages 130, 242), Brunache (notamment pages 78, 98, 119, 135, 149, 184, 19o, 263, 293, etc.), Foureau-Lamy, Nebout (notamment pages 60, 101 et 129) et Chapiseau, Au pays de l'esclavage, mœurs et coutumes de l'Afrique centrale, d'après des notes recueillies par M. F. de Behagle. Paris 1900, in-16 [passim et notamment pages 52, 56, 73, 82 et 135).

enfoncées dans la lèvre supérieure. Les femmes portent dans' la lèvre inférieure de longues aiguilles de cristal de roche taillées par éclatement puis usées, amincies etpoliespar frottement sur la poussière de quartz ou sur des plaques de même roche.

« La lèvre inférieure, écrit M. Bruel, est percée pour recevoir un ou deux Baguéré. C'est un cône de quartz poli, de 6 à 10 centimètres de long sur 8 à 10 millimètres de diatrètre. Naturellement le poids fait pendre cette lèvre, et comme celle du dessus est perforée, sous le nez, pour permettre d'y loger un disque de bois ou d'étain de 2 à 3 centimètres de diamètre, épais de 1 centimètre, les deux lèvres font saillie, et les indigènes ont comme un bec de canard. La cloison du nez est perforée et on y introduit soit plusieurs brins de paille, soit un morceau de bois de 10 à 12 centimètres de long. Enfin, les narines sont percées, elles aussi, et servent à porter deux ou trois brins de chaume qui se dressent vers le ciel.

Faut-il dire que chez ces populations on ne s'embrasse jamais ; avec tous ces ornements ce serait fort difficile. Mais c'est une coutume que Fon ne retrouve nulle part dans FOubangui ; tous les noirs de ce coin d'Afrique ignorent totalement ce que c'est que le baiser.

Pour se saluer, on se passe mutuellement le bras derrière le dos, en restant sur le même plan, et l'on s'étreint ainsi un moment ».

Presque tous tressent leurs cheveux derrière la tête, en forme de bonnet de coton, placé tout à fait sur la partie supérieure du crâne et horizontalement. Ce chignon caractéristique est presque toujours orné de perles.

L'état social de la femme, bien qu'étant inférieur est beau-

coup moins triste qu'on ne pourrait le croire. Une femme est considérée comme un objet de luxe quand elle est jeune, comme un signe extérieur de richesse quand elle est devenue adulte, et estimée en raison du n'ombre de ses enfants. Elle s'occupe de tous les travaux de la famille et participe à la culture, mais l'homme se réserve en général les gros travaux de défrichement et de labourage. Les esclaves, quand ils existent, sont généralement des captifs de case. A la suite d'une guerre, les hommes razziés sont considérés comme des articles d'échange, ils sont vendus à d'autres peuplades, ou au sultan Senoussi, ou aux autres sultans du Haut-Oubangui.

L'organisation de la famille est toute primitive : l'autorité du chef de la famille est incontestée. Dès qu'un homme est en état de se suffire à lui-même, il a le droit de se constituer une famille propre. Chez les Bandas comme chez tous les fétichistes, le régime de la polygamie est de règle ; l'adultère et le divorce sont régis par des coutumes locales. L'autorité des chefs de village ou des chefs de tribu est absolument relative ; leur pouvoir est nul. La plus puissante autorité appartient incontestablement à certains féticheurs ou sorciers très redoutés.

(( Les Bandas habitent des cases rondes construites avec une charpente de pieux fixés enterre et réunis à Texlrémité ; des traverses sont fixées tout autour et recouvertes de paille ; Faire de la construction est creusée de 0 m. 25 à 0 m. 50 et la terre rejetée à l'extérieur sert à former une petite muraille de 0 m. 50 de hauteur qui englobe et consolide le pied de la charpente. Le toit en paille est surmonté d'un petit piton dont la forme et Fornementation diffèrent selon les tribus. Le travail du fer se fait avec une certaine habileté par les forgerons

qui existent dans presque tous les villages. Les armes sont la sagaie en fer triangulaire ou en feuilles de laurier à douilles fréquemment barbelées ; des couteaux de jeta la principale courbe portant dans sa concavité et sur sa convexité des lames divergentes accessoires. Les Bandas font usage de l'arc, leurs tlèches ne sont pas empoisonnées^ les pointes sont

Fresque N'douka à N'dellé.

en fer barbelé et montées au moyen de fil de caoutchouc ou de coton. Ils ne connaissent pas l'art de filer le coton mais ils se fabriquent des pagnes en battant l'écorce d'une espèce de Ficus. Les instruments de musique sont les tam-tams de tontes tailles, les grelots, les sonnailles, etc. Leur principal

commerce consiste en échange d'esclaves ; ils trafiquent aussi des armes et du fer avec les populations Niam Niam pour se procurer le « Bois rouge » avec lequel ils s'enduisent le corps d'une couleur rouge brique qui leur donne un aspect repoussant » (1).

G) Groupe Chari-Tchad.

En arrière encore vient une masse compacte de fétichistes exposés, directement, aux entreprises et aux razzias des musulmans de TAdamaoua, du Bornou, du Baguirmi^du Ouadaï et du Darfour. C'est cette masse qui constitue, à proprement parler, la zone de compression féticho-musulmane, et il est possible d'y distinguer successivement avec M. Chevalier :

l» Les populations anthropophages qui vivent dans les territoires dépendant du bassin du Congo (Haut-Oubangui) et dans les hauts affluents du Ghari ;

2*^ Les peuples ayant déjà une demi-organisation sociale qui vivent au nord de ces contrées et au sud du 11^ parallèle ;

3** Les peuples plus ou moins islamisés qui ont constitué autrefois des empires prospères dans les régions du Tchad, empires aujourd'hui en état de désagrégation ;

4" Enfin, au contact du Tchad, et surtout plus au nord, des peuples de race berbère.

l** Populations du Haut-Oubangai et du Haut-Chari : les Mandjias.

Les indigènes du Haut-Chari et de FOubangui sont de

(1) Chevalier, rapport cité, p. 26.

trois races distinctes : Banda^ dont il vient d^être question^ Mandjia, Sara, qui se sont mélangées^ enchevêtrées d'une façon extraordinaire.

Les Mandjias.

Les Mandjias paraissent avoir été établis depuis longtemps dans le pays ; ils semblent avoir occupé à eux seuls un grand territoire, limité à l'est par le 18^ degré de longitude, au nord par le 7® parallèle, à Touest par la Oua et leMamberré, affluent de la Sangha, au nord par le 4« parallèle.

Mais, à l'heure actuelle, il n'en est plus de même : sous Faction des razzias des Nubiens et des Ouaddaiens, qui depuis longtemps venaient faire des esclaves dans le Dar- Fertit et le Dar-Banda, les tribus de ce dernier pays se sont mises à émigrer vers l'ouest et se sont heurtées aux Mandjias. Ceux-ci formant un bloc compact^ étant attachés à la terre, ont résisté passivement, se sont fait lentement refouler en certains points, mais n'ont point émigré à de grandes distances.

Il résulte, de tous ces efforts divers, que nombre de tribus Banda forment comme des ilôts au milieu de la race Mandjia, îlots souvent reliés entre eux par des bandes étroites de gens de même race.

M. Bruel donne sur les Mandjias les renseignements sui vants (1) :

« Les divisions en Mandjias proprement dits et en Mand-

(1) Op. cit., p. 42 et sq.

jias Goriés données par Maistre ne paraissent pas exister. Cependant ceux des bords de la Fafa, de la Oua et de la Mpoko se nomment Mandjias Mbakas. Enfin, tout fait présumer que les gens, que Ton nomme Baïas, dans la Sangha, sont des Mandjias Baïas (1).

Je suis très près d'accepter l'opinion de mon camarade Rousset, qui dit dans un de ses rapports :

(( Ceux qu'on appelle des Bondjos Baggas, des Bouzérous, des Bondjos Boboyas et autres ne sont pas autre chose que des Mandjas Mbakas. Et si dans leur bouche la langue mère a subi des altérations, des modifications j^lus ou moins profondes, c'est qu'ils ont mené un genre d'existence à part et contracté des alliances qui ont eu pour effet de transformer le type des individus.

« Ainsi les soi-disant Bondjos d en aval de Bangui, plus robustes, s'allient depuis longtemps aux femmes Ngombés, de VEtat indépendant, dont la corpidence et la fécondité sont très appréciées »

Les Mandjias se font remarquer par la quantité d'ornements en boiS;, en fer, en cuivre, en quartz, en étain qu'ils se mettent dans le nez, dans les oreilles et dans les lèvres. Leurs voisins en portent aussi souvent, mais en moins grande quantité. Naturellement les modes ne sont pas identiques partout, elles sont influencées par celles des voisins : ainsi les Mandjias de Test ont emprunté aux Dakpas et aux Ngapous, qui habitent dans les bassins du Kouango et du Bamingui, la coiffure en chignon. Beaucoup d'entre eux portent des cein-

(1) Au sujet des Mandjias Baïas, Cf. Clozel.. Le Bayas, Haute-Sangha, Bassin du Tchad, Paris, 1896, in-S».

tures de fer que Maistre a signalées (1) et leurs femmes ont des colliers de forme assez curieuse. Les hommes portent sou-

Femme Sara N'gaki (bords du Bahr-Salamat).

vent autour du cou des colliers formés par deux dents de

(1) Voir également Chapiseau, op. cit., p. 85 ; Bninache, op. cit., p. 166 ; Foureau-Lamy, op. cit., p. 778 ; Maistre, Comptes rendus de la Société de géographie^ iS^^y p. '^11.

phacochère, ou par une série de dents d'animaux, plus petites, et on leur voit aux bras et aux jambes des bracelets formés par des spirales de fer plat, qui couvrent tout l'avant-bras ou la jambe, de la cheville au mollet.

Leurs cases sont rondes et entourées d'une murette en terre battue,, haute de quarante centimètres, faite avec l'argile rouge enlevée à l'intérieur de la case, dont le sol se trouve ainsi en contre-bas. Les Mandjias Mbakas des bords de FOubangui, en même temps qu'ils ont pris une partie des mœurs et des coutumes des gens de race Bangala, ont adopté les cases rectangulaires, longues de 30 à 40 mètres sur 2 m. 50 de large, dont les parois sont faites en planches grossièrement équarries et dont la toiture à double pente est couverte par de larges feuilles et non plus par de Therbe sèche, ce qui s'explique d'ailleurs par le fait que les uns habitent la forêt, alors que les autres habitent la brousse herbeuse.

Comme armes, ils ont exclusivement des arcs et des flèches. Les boucliers et les sagaies sont rares.

Ils font quelques statuettes en bois fort grossières, représentant des hommes, des femmes, des animaux, qui leur servent de fétiches. Ce sont les seuls de la région qui essayent de sculpter des êtres vivants. M. Perdrizet m'a dit que les Baïas de la Sangha faisaient eux aussi des statuettes tout à fait analogues » .

D'une manière générale, leur civilisation semble être en état de régression, mais elle a été certainement plus avancée que celle des Bandas.

Dans le pays de Snoussi, on trouve un assez grand nombre de peuplades en voie de disparition : telles les Kreichs^ les

Sabangas, les JVsakaras (ces derniers appartiennent plutôt au territoire du Haut-Oubangui), les Roimgas, etc.

2» Groupe de populations entre Fort-Crampel et le jj^ parallèle.

Dans la région comprise entre Fort-Grampel et le 11° parallèle, on rencontre des séries très nombreuses de populations assez mal connues. On trouve d'abord des populations à caractère mixte et provenant probablement d'un mélange de races du nord avec les Bandas. Tandis que les Ngamas^ les Daghas se rattachent plutôt aux Saras, dont il sera question plus loin, les Routons ou Arétous, les Koungouas, les Oudios ^que Maistre appelle improprement Ouias- Ouias du nom du village de leur principal chef Yagoussou), les Tannés, les Tambaggos semblent être à M, Bruel des métis de Saras et de Bandas.

Les Ndoukas.

« La première peuplade nettement distincte que l'on rencontre en venant du sud^ écrit de son côté M. Chevalier, est celle des Létos dont on a fait Arétous ou Routons. Puis, autour de Finda, les Tanés de difïérents petits groupes qui se reconnaissent comme congénères du groupe principal, le groupe Tané. Or, ïané, d'après le D^ Decorse, est le nom par lequel les étrangers, spécialement les Bandas, désignent les Ndoukas^ les Létos et les Tanés sont par conséquent proches parents des Ndoukas. Il semble que ces Létos n'aient pas été de toute antiquité cantonnés sur la rive gauche du fleuve Gri-

bingui. Le centre de la population est le village de Ngara, situé à l'est du Baguirmi et au sud du Bangoran. Les Létos sont en contact direct avec les Ndoukas du pays de Senoussi ».

Ce groupe Ndouka^ comprenant les Ngamas, les Dagbas, les Koungouas, etc., constitue, d'après la mission Chevalier, un peuple très spécial, ayant sa langue, ses traditions, ses habitudes ethniques, ses armes et il diffère essentiellement du groupe Banda par ce fait qu'il n'est pas anthropophage. Certains individus se sont nettement adaptés dans le pays de Senoussi aux habitudes de l'Islam.

Les Dagbas et les Ngamas sont fort grands : 1™80 est chez eux une taille fort commune. Ils sont bien bâtis, bien musclés, ce sont de vrais géants. Leur costume national est le tablier de cuir, signalé par Nachtigal et Maistre, qui leur sert de siège et de selle. Ils ont, en effet, des chevaux de très petite taille, les premiers d'ailleurs que l'on trouve en venant du sud. Ils ont le crâne rasé ou les cheveux coupés très courts. Pour tout costume, les femmes ont une ceinture de quelques centimètres de large, ornée de perles en fer, d'où pendent par devant ou par derrière, sur une largeur de dix à vingt centimètres, des cordelettes de trente centimètres de long, ornées elles aussi de perles de fer. Les hommes et les femmes portent des bracelets de cuivre coulé, ornés de quelques légers reliefs. Leurs armes sont des sagaies à fer très petit et les grands couteaux de jet que l'on trouve jusqu'au bord du Tchad. Ils les portent sur Tépaule dans une gaine qui en contient généralement sept. Leurs boucliers sont en vannerie ; ils ont l^'ôO de haut et 50 centimètres de large.

Leurs cases sont rondes, de deux mètres de diamètre seulement, en forme de ruche, couvertes avec de la paille artiste-

ment tressée. La paroi haute de un mètre est aussi en paille tressée.

Ils dorment sur des lits faits avec des rondins qui sont

Type Sara.

supportés par quatre fourches hautes de 70 centimètres envi-

ron.

Leur numération est peu différente de celle des Saras, des Tounias et, en tous cas, les chiffres fondamentaux 1 et o, kada

et mi, sont les mêmes. Leur langue parait d'ailleurs être un dialecte Sara.

Les Saras.

En contact avec le groupe Ndouka, on rencontre, à par tir du confluent du Bamingui et du Gribingui, tout un groupe de populations qui ont été désignées sous le nom assez imprécis de Sai^a. Sauf pour quelques groupes, qui acceptent cette désignation, la plupart des tribus la récusent et considèrent même l'appellation comme un terme de mépris. D'ailleurs, sous le nom de Saras, les Bamirguiens désignent les populations situées les unes sur la rive droite du Ghari, les autres sur la rive gauche, à une assez grande distance les unes des autres et diffèrent d'une façon très notable par leurs usages et leurs caractères ethniques. D'autre part, le terme de Sara n'est jamais employé seul, mais toujours accolé à un nom spécifique. Les Arabes, par exemple, appellent une partie des gens de la rive droite du Ghari : Saras Kabas.

« Gomme l'a indiqué Maistre, il existe dans cette partie de TAfrique une race nettement caractérisée par son indice céphalique qui la range dans les sous-brachycéphaies. Gette race, que nous continuons à appeler Sara, doit représenter une population aborigène. Elle a eu à résister à Tinfluence des races plus orientales qui se distinguent par leur dolichocéphalie.

Du mélange de cette race avec les immigrants sont nés des groupes intermédiaires chez lesquels on semble trouver un indice céphalique de plus en plus élevé à mesure que l'on

envisage des tribus dont le mélange a été facilité par un voisinage plus immédiat.

M. le Docteur Decorse s'est occupé d'une façon toute spéciale de l'étude de ces peuplades. Il a trouvé que l'indice céphalique moyen des Saras de l'ouest est de 81,79 (90 observations), celui des Saras de l'est n'est que de 79,85 (19 observations) comme intermédiaires, on trouve les Kabas donnant 80,39 (52 observations). Il ne faut rien conclure de ces chiffres qui peuvent n'être qu'une simple coïncidence, mais la sériation des indices semble de nature à confirmer l'hypothèse formulée plus haut. Les émigrants seraient donc venus de la région nilo tique.

De tous les pays que nous avons traversés, ceux occupés par les Saras sont les plus peuplés. Les villages, souvent très considérables sont assez bien groupés au milieu de cultures étendues de sorgho, et placées soit au voisinage de cours d'eau soit dans des plaines fertiles, à une grande distance des rivières. Les habitants sont presque uniquement cultivateurs, et les villages groupés auprès des rivières renferment presque toujours un noyau de pêcheurs plus ou moins nombreux, appartenant à des tribus différentes : Horos ou Tounias. La société Sara est assez bien policée. Les villages ont des chefs qui jouissent parfois d'une autorité réelle. Les hommes sont souvent d'une force herculéenne ; les individus atteignant 1 m. 80 et 1 m. 90 de taille ne sont pas très rares. Ils fournissent aux peuples islamisés du nord des esclaves de traite, excellents non seulement à cause de leur vigueur physique, mais aussi à cause de leur malléabilité et de leur habileté aux travaux agricoles. Les cases en paille sont groupées souvent dans des cours entourées, comme au Soudan français, d'une

enceinte en palissade ou en paille tressée qui circonscrit toutes les habitations d'un même chef de famille. Il y a toujours une plate-forme élevée à Textérieur pour faire la sieste ou pour permettre aux femmes de faire la cuisine à l'ombre. Cette plate-forme sert de séchoir et de grenier. C'est aussi à l'abri de cette sorte de vérandah que Ton reçoit les étrangers. Le costume, signalé par Maistre, est des plus curieux : les hommes portent pour tout vêtement un tablier en cuir de chèvre qui leur couvre seulement le bas du dos. Les femmes sont d'ordinaire complètement nues ou bien portent un assemblage de ficelles autour de la ceinture ou un léger bouquet de feuilles. Comme déformations ethniques, il est à noter que les hommes s'arrachent les quatre incisives médianes inférieures ; ils portent des cicatrices faciales longitudinales sur le front, et souvent de petites cicatrices sous les yeux ; de nombreuses cicatrices sur les bras et sur les épaules existent surtout chez les femmes. La coiffure est la suivante : les hommes ont généralement un chignon conique sur le vertex ; quant aux femmes, elles ont la tête complètement rasée. Ces dernières se percent la lèvre supérieure d'un petit trou dans la rainure sous-nasale. Les Saras possèdent des chevaux qu'ils soignent avec beaucoup d'attention carie cheval est la garantie de leur sécurité. Gomme langue, les Saras ont un idiome appartenant vraisemblablement à la même famille linguistique que le Baguirmien. Elle est loin d'être homogène et varie d'un groupe à l'autre, de telle sorte que les indigènes de villages rapprochés se comprennent parfois difficilement. D'ailleurs si le groupe Sara a dans son ensemble une origine unique, il n'en existe pas moins de grandes variations d'une région à l'autre.

On comprend encore sous la désignation de Saras, les Ndamins, les Tounimoks.

A l'est du Chari se rencontre un second groupement ethnique que nous avons nommé les Saras de l'est qui n'ont d'autres rapports avec ceux de Fouest que d'avoir comme eux une taille élevée et des habitudes analogues. Ils constituent trois

Types Oudios.

grandes familles : les Djingués, les Ngakés et les Mbangas, toutes les trois très appauvries depuis quelques années par les razzias incessantes des Ouaddaïens et de Snoussi.

Yêtus comme les Saras de l'ouest avec un tablier de cuir, ils portent aussi un tablier en avant. Les plus riches ont des manteaux en bandes de coton filées et tissées au Ouadaï et

achetés aux Salamats en échange de sorgho. Quant aux femmes, leur costume est des plus primitifs, quand il existe. Il n'y a peut-être pas de race au monde où la femme arrive à se déformer le visage d'une façon aussi extravagante.. Chaque oreille est garnie de 5 à 8 anneaux en cuivre superposés; les deux ailes du nez sont percées et garnies de fétus de paille ou de baguettes en bois. Mais c'est surtout la bouche qui prend une forme hideuse. Les deux lèvres sont percées de trous, dans lesquels on introduit des rondelles de bois. La dimension de ces rondelles nommées Souiidou est progressisivement augmentée, et il arrive que celle de la lèvre supérieure mesure la largeur d'une soucoupe, et la rondelle introduite dans la lèvre inférieure peut atteindre la taille d'une petite assiette » (1).

Il faut encore joindre au groupe Sara, les Tounias et les Horos, tribus assez singulières.

Les Horos font, politiquement parlant, partie du groupe ïounia, dont ils ont les mœurs et les coutumes, tandis qu'ils parlent le kaba. Par contre, les Tounias qui ont essaimé dans nombre de villages saras, même loin des fleuves, ont avec les Saras de grands rapports au point de vue physique, quoique parlant un idiome différent. Actuellement les Tounias et les Horos sont principalement échelonnés sur les rives du Ghari, entre Niellim et l'Irina, puis sur le Bahr-el-Azreg ; enfin dans les village saras du Bahr-Sara.

Grands, forts et très musclés, les Tounias et les Horos passent leur vie à la pêche, aussi leurs villages changent-ils souvent d'emplacement, une partie de la population se

(1) Chevalier. Rapport cité.

déplaçant à de grandes distances pour les besoins de la pêche (1).

Les Bouas.

Le moyen Chari est encore peuplé par un groupe que nous appelons groupe Boua, et dont font partie les Niellims, quoiqu'ils en soient séparés au point de vue politique. Les mensurations faites par le D' Decorse portent presque uniquement sur les Niellims, mais cette peuplade parait avoir avec les Bouas les plus grands rapports comme mœurs et comme coutumes. Ils parlent un idiome très voisin et pendant longtemps ont vécu côte à côte en bonne intelligence.

« Les Bouas constituent une population remarquable par ses qualités physiques. Ce sont les plus beaux hommes de ces régions, supérieurs aux Saras à tous les points de vue. Ils joignent à ces qualités un tempérament belliqueux qui les fait redouter de tous leurs voisins, mais ils sont en lutte continuelle les uns avec les autres. Tous les groupes de Bouas qui avaient été mentionnés sur les cartes dressées à la suite des voyages de Nachtigal sont aujourd'hui disparus et remplacés par d'autres agglomérations. C'est probablement à ces groupes de Bouas que se rattachent les Tournas ou Noubas, que nous avons rencontrés au sud du Baguirmi et qui constituent un peuple essentiellement rupestre. Leurs habitations sont si

(1) Voir également comme description des Saras : Brunache, op. cit., p. 207 ; Maistre, article cité, p. 280; Ghapiseau, p. 119; Foureau-Lamy, op. cit., pp. 731, 743, 749 ; Dybowski, p. 273,

minuscules qu'on les prendrait pour des ruches de paille et sont perchées dans des rochers inaccessibles ; à la moindre attaque, hommes et femmes se réfugient en haut des rochers, dans les cavernes où il est impossible de les découvrir. C'est là aussi qu'ils cachent une partie de leurs provisions de mil, et qu'ils ont parfois des citernes contenant de l'eau en réserve. Plus au nord encore, vivent les Sokoros qui, bien que environnés de populations islamisées, sont restés fétichistes et indépendants grâce aussi à la protection des rochers granitiques sur lesquels ils se sont réfugiés » (1).

Les populations du Logone : les Lakas. — Les populations qui habitent le Logone sont nombreuses et variées. Les Foulbés (c'est un des noms qu'on donne aux Fellatas^ nommés également Foulants) donnent le nom générique de Lakas à toutes les populations fétichistes du Logone. Dans le bassin de la Bénoué, ils les appellent Hahés (sauvages).

A rheure actuelle, et d'après les plus récents travaux (2), nous connaissons plus ou moins les Massas^ les Marbas, les Do?Hs, les Moioidangs, les Mbanas, les Dokos, les Somraïs^ les Ndamms^ les Miltous^ les Gotileis, les Toummaks, les Mbais. On y rencontre également des Saras et des Niellims^ dont il a été question antérieurement, des Fillatas et des Baguirmiens, qui nous occuperont par la suite.

Les Massas occupent les deux rives du Logone depuis Kabéré jusqu'à Gamsi, ils habitent de grosses agglomérations, qui forment de vraies villes, dont les plus importantes sont en territoire français ; telles Laï, Djimane, Kim, Nang, Tchoa, INoung, Tiéré, Banne, etc.

(1) Chevalier. Rapport cité, p. 31.

(2) Bruel « Le cercle du moyen Logone ». Bulletin du Comité de l'Afrique française, supplément. 1905, p. 438.

Comme toutes les populations habitant les bords d'un grand fleuve poissonneux, les Massas, riverains du Logone, sont surtout pêcheurs ; aussi, en saison sèche, abandonnent ils, en grand nombre, leurs villages en terre pour s'installer sur des bancs de sable dans des villages provisoires en paille.

Leurs cases sont en pisé peu épais ; elles sont rondes et ont 2 m. 50 à 3 mètres de diamètre, la murette a 1 m. 20 à 1 m. 50 de haut, la toiture est en paille et de forme presque hémisphérique. En général les cases sont accolées au nombre de deux ou trois, les murailles se touchant et les portes ouvrant toutes d'un même côté sur la cour. Naturellement, elles sont orientées du côté opposé à la direction ordinaire des tornades.

Les Massas sont de grande taille, bien proportionnés ; pour tout costume, ils portent, comme tous leurs voisins, une peau de chèvre attachée aux reins. Les femmes ont entre les jambes une petite bande d'étoffe ou quelques feuilles que supporte une mince ceinture de cuir.

Les Marbas paraissent être une tribu Massa parlant un dialecte différent de ceux du fleuve.

Les Moundangs, étudiés par MM. Maistre, Faure, Loëfler et Lenfant, occupent les bords du Mayo-Kebbi. D'après le commandant Lenfant, les Moundangs du Mayo-Kebbi auraient comme nom de clan « Wodaï » et tous les Moundangs auraient été chassés il y a deux ou trois siècles du Fouga, pays voisin du Baguirmi, ils auraient conquis le pays qu'ils occupent actuellement sur les Poungous, qui se seraient ensuite fondus avec eux.

Ilsdiflèrent très notablement de tous les autres païens qui les entourent : on les sent d'une civilisation un peu plus avancée.

Les hommes du peuple ne portent pour tout costume qu'une peau de cabri. Les chefs ont des boubous et des bonnets de coton. Il est évident qu'ils imitent les musulmans au point de vue du costume et certains d'entre eux semblent disposés à embrasser Tlslam.

Leurs cases sont en terre mélangée de bouse de vache ; elles sont, lorsqu'elles appartiennent à une même famille, reliées entre elles par des murailles en terre et forment ainsi un petit château fort.

M. Bruel ne signale rien de particulier, en ce qui concerne les Dorés^ habitant le sud du Toubouri, les Mhanas^ établis à Palla et dans les villages voisins, les Dokos, les Somrais, occupant la plaine qui s'étend entre le Ba-Illi et le Logone, les NdammSy groupés entre le Ba-Illi et le Chari, et leurs proches parents, les Miltous, les Gaheris^ les Toiimmaks, obéissant à Falifa Gombougou, qui réside à Goundi, les Gouleis^ tribu d'origine Sara.

Plus nombreux et plus intéressants sont les Mbaïs^ qui peuplent les deux rives du Logone en amont de 9^ 20' et le haut bassin du Babo à partir de Békessé.

Ce sont de grands cultivateurs, de bons forgerons qui fabriquent non sans habileté des ceintures au moyen de plusieurs rangs de petites perles de fer et des colliers formés d'anneaux de fer enfilés, auxquels sont pendus de petits médaillons de cuivre coulé. Ils sculptent grossièrement le bois et imitent divers animaux.

Chaque village est indépendant du voisin. C'est ce manque de cohésion qui explique que de tous temps ils ont été une proie toute désignée pour les Baguirmiens et les Fellatas, qui venaient razzier chez eux à qui mieux mieux.

« En général les fétichistes de toute cette zone n'ont aucune tendance à devenir musulmans, et ces derniers ne cherchent à y faire aucun prosélytisme. Certains fétichistes, comme les Niellims, les Bouas, les Toummaks ont adopté, au moins dans la classe aisée^ le costume musulman, mais sans vouloir cependant se convertir et notre installation dans le pays n'a

Village.

pu que les fortifier dans leur volonté de ne pas embrasser rislam » (1).

Ne vaut-il pas mieux, du reste, pour nous, avoir comme sujets des gens non figés, non cristallisés par l'Islam que des musulmans ? Aussi bien, ne peut-on pas espérer éduquer les

(1) Bruel. Ibid, p. 441.

fétichistes, leur donner notre langue, les faire évoluer suivant nos idées, alors qu'il est bien difficile d'admettre qu'il en sera de même pour les musulmans.

Les chances de voir une insurrection se généraliser ne seront-elles pas plus faibles, si les populations très divisées du Ghari ne sont pas unies par une religion dont un des dogmes fondamentaux est la nécessité de faire, chaque fois que cela est possible, la guerre sainte, le « Djchad » ?

^^ Les populations islamisées.

Au sud du Baguirmi, on commence à rencontrer des colonies de races islamisées à partir du dixième parallèle. Ce sont tantôt des Barmagués (Bamiguiens), essentiellement cultivateurs, tantôt des Bios (Bornouans) émigrés de leur pays, tantôt des Chouas (Arabes pasteurs, qui se déplacent pour faire pâturer leurs troupeaux le long du minia^ du Bâta Laïri et même sur les bords du Ba-Mbassa.

Baguirmiens, Bornouans, Ouadaïens, Kotokos, Boulabas et Koukas, Kanembous, Kouris et Boudoumas, et, d'une manière générale, les nombreuses tribus se disant arabes et désignées dans tous les pays sous le nom générique de Chouas, ont été étudiées avec beaucoup de détail dès 1854 par le D"" Barth, plus récemment par le D'' Nachtigal et tout dernièrement enfin^ par les officiers du corps d'occupation du Tchad et par la mission Chevalier.

Les Baguirmiens peuplent surtout les villages des bords des cours d'eau ; ils sont doux, industrieux, intelligents, habiles dans toutes les branches de l'activité indigène : cultures, constructions de cases, teintures, tissage, etc. Ils avaient jadis une réputation de bravoure bien diminuée aujourd'hui ;

il est évident que cette race, après des luttes séculaires terminées par de terribles épreuves, est maintenant épuisée, et a besoin d'une longue période de repos pour ne pas disparaître définitivement. Les Baguirmiens sont cultivateurs et élèvent du bétail.

Les Arabes sont répandus dans le Baguirmi et ses dépendances, et dans tout le Kanem. Au Baguirmi, « les Arabes sont presque tous demi-nomades, mais restent dans la même région ; autour de leurs cases d'hivernage, ils cultivent des plantations de mil; les tribus sont très mélangées ; mais ce sont principalement des Yessiés, des Am-Bettich, des Khozzam, des Djellabas, généralement venus de Nemro (Ouadaï) où ils se fixèrent après avoir quitté les bords du Nil, presque toujours commerçants, mais qui parfois deviennent sédentaires et se mettent alors à cultiver (Abougher). Ces arabes sont presque tous fortement métissés et leur langage est loin d'être resté pur. Il y a peu de gens instruits parmi eux » (1).

Au Dagana, on rencontre également des Arabes : « Ce sont des Arabes dits Daganas et des Kanemhous immigrés depuis une vingtaine d'années ; ceux-ci ont donné au pays la prospérité à laquelle il est parvenu. Les sultans arabes du Dagana ont une chronologie assez vague mais remontant à environ un siècle ; ils tombèrent il y a une cinquantaine d'années, sous le joug du Ouadaï, dont l'arrivée des Français les délivra Gomme sur toutes les provinces éloignées, l'autorité du Ouadaï était intermittente, mais quand elle s'exerçait, c'était par une prise de possession brutale qui durait parfois un an, et laissait le pays épuisé ; le Baguirmi razziait de son côté.

(1) Largeau, rapport cité p. 649

Les Kanembous, que nous venons de signaler au Dagana, forment une des races dominantes du Kanem, où ils se répartissent à la fois dans le secteur nord et le secteur sud. Ils se partagent cette région avec les Toiindjer et les Gourâmes ou Tebbous.

« Il serait difficile d'établir les proportions exactes de ces races, car elles se sont mélangées dans les diflérents villages où on trouve même des Krédas ; d'autre part, il y a une foule de réfugiés venus de Mao, Massakori, etc.. Et par-dessus tout, quand on les interroge, les gens^ par système, mentent toujours le plus possible ; en tout cas, ils sont peu prolifiques; beaucoup de leurs enfants, prétendent-ils, leur ont été enlevés pendant les incursions touareg de 1901 (combat de Mondo, décembre 1901), mais cette explication est évidemment insuffisante pour expliquer le petit nombre d'enfants qu'on remarque dans les villages. Toutes ces populations ont soif de sécurité ; les bouleversements éprouvés par le pays les ont rendus d'une timidité excessive, et, à la moindre alerte, elles abandonnent leurs villages et se rendent au Bahr el Ghazal ».

Au dire des chefs du nord, les Kanembous. seraient partagés en quatre groupes principaux, les Maguéné, les Tira^ les Kéi, les Kouris.

Ce sont, en général, des populations sédentaires : « Rien n'égale l'abrutissement et la fourberie de ces derniers, la misère elles tribulations les ont complètement avilis ».

Quant aux Tebbous ou Gourâmes^ ils ont déjà tous les caractères du touareg, et habitent la hutte quadrangulaire, basse et allongée, faite de nattes soutenues par des branchages, caractéristique des nomades de la région de Bir-Alali;, trop

f,%k^^ij\,^

Types Zandé.

paresseux pour tisser le poil des chameaux. « Avec leurs têtes distinguées, leur profil d'aigle, leur aspect de nomades maigres et élancés », ils vont, couverts de talismans, de gris-gris de toutes sortes et de toute nature : ils en portent autour du cou^ autour des bras, à la ceinture, en sautoir ; ils en attachent à leurs selles, à leurs brides, à leurs arcs, à leurs carquois dans de petits sachets de cuir à la mode musulmane ou petits étuis de fer blanc (1).

Les Tebbous comprennent les Dogordas (nomades) les Nouarmas (nomades d'origine ïvanembou selon d'autres sources), les x\ltefas, les Tirouas^ les Dolas, les Sibas (autour de Bir-Alali), les Kordéas, les Tedefas, les Borombolias, les Doumias, les Kecherdas^ etc.

Il y a de ces deux races, Kanembou et Tebbou et de leurs subdivisions, un mélange inextricable, amené par leur indiscipline naturelle et les invasions des Touaregs et des Sliman.

Les Kotokos habitent les villes, par opposition aux Chouas, répandus dans la brousse. Ils sont de teinte noire, très foncée, avec des cheveux extrêmement laineux; les Kotokos sont laids, mais bien faits, et au dire des explorateurs, les femmes sont (( des chefs-d'œuvre de laideur ». La population kotoko s'adonne particulièrement à la pêche. Leur langue, très spéciale^ ne s'identifie ni avec le baguirmien ni avec le bornouan.

Les populations du Tchad, enfin, sont constituées par les Bouddoiimas, les Kouris et les Kanembous^ ces deux dernières tribus paraissant appartenir à la même race.

Les Boiiddoiimas habitent les lies à partir de Kanassarem jusqu'à Kologo exclusivement (à Kologo il parait y avoir des

(I) Foureau, op. cit., p. 628.

chefs kanouris et kanembous). Jadis la terreur des riverains, ces pirates se sont assagis et vivent retirés sans communications avec leurs voisins. Ils seraient venus du bassin du Niger, comme les Kouris, ils ont des subdivisions qui n'empêchent pas Tunité de race (Gorias, Moddogoggias, etc.).

Les Kouris sont originaires du Kanem ; ils se sont réfugiés au Tchad pour y trouver la sécurité et l'aisance. Ils habitent les lies, dans la grande concavité qui regarde le Dagana et le Kanem sud, et leur chef principal est KabouUou. Comme les Kanembous, ils parlent un dialecte bornouan (il serait plus exact de dire que les Bornouans parlent un dialecte kanembou), mais avec des différences notables. L'arabe est peu compris.

Bien que la tribu kouri soit une, elle s'est subdivisée pour la commodité d'un partage entre les héritiers d'un grand chef indigène en trois autres subdivisions ; la raison de ce fractionnement est toute politique, et on distingue : l*' les Kalis formant un groupement dense : 2° les Relouas) 3'' les Krouas qui constituent la tribu la plus importante.

« La religion actuelle des Kouris est l'islamisme. Ils n'en connaissent guère que les pratiques extérieures : la récitation du chapelet et les cinq prières journalières. Ils aiment à réciter la fatih'a dans certaines circonstances : arrivée d'un chef, assemblée d'un conseil, etc.

Les Kouris semblent s'être islamisés pour jouir du prestige qui s attache aux Arabes qui sont l'élément intelligent et avancé de l'Afrique centrale. Ils ne paraissent pas avoir été séduits par les délices du paradis de Mahomet, car les Kouris que nous avons interrogés à ce sujet nous ont toujours répondu que tout était fini après la mort; ils n'avaient jamais

entendu parler d'une vie future et pensaient que ce devait être un privilège réservé aux blancs.

Les Kouris portent avec quelque ostentation, des sachets de cuir renfermant des versets du Coran, usage très répandu dans le Dar el Islam. Ils affectent également de faire leurs prières eu public en signe de supériorité sur les Kirdis. Ce titre générique qui veut dire incirconcis, s'applique aussi bien aux noirs fétichistes qu'aux Européens qu'ils appellent aussi nessaras (nazaréens en arabe).

Les marabouts portent le nom de fakis et sont tous étrangers, arabes, bornouans ou gellabis. Ils provieunent de la zaouïa de Dikoa et surtout de celle de Bir Alali au Kanem. Cette dernière est dirigée par le cheikh el Barrani, délégué du cheikh el Mahdi ould Senoussi, résidant au Borkou et chef de la confrérie des Senoussyia. Nous avons remarqué que Tarrivéede ces fakis a toujours coïncidé avec des tentatives d'hostilité contre les Français.

Outre leurs sachets de cuir, les Kouris ont aussi l'habitude de suspendre dans leurs cases des bâtonnets de bois blanc portant en caractères arabes des inscriptions tirées sans doute du Coran.

Les Kouris s'inquiètent peu de la création, de la grandeur des astres et ne se livrent à aucun effort d'imagination à leur sujet. Ils voient le soleil rouge le matin et le soir et pensent qu'il y a du feu dedans. Le tonnerre et les éclairs sont produits par Allah, mais ils n'ont aucune légende intéressante sur ces phénomènes » (1).

(1) Truffert, La région du Tchad. Le Bahr-el-Ghazal et l'archipel Koun. Paris 1903, in-8» p. 28.

Ce n'est pas à dire pour cela que les lois et coutumes des Kouris sont toutes basées sur la jurisprudence contenue dans le Coran ; il en existe même qui sont en contradiction flagrante avec le livre du Prophète. Elles proviennent sans doute de l'ancienne civilisation antérieure à Tintroduction de l'Islam dans les îles.

« Les Kouris sont à la fois pasteurs, agriculteurs et pêcheurs. Ils sont ordinairement sédentaires et habitent des villages construits en roseaux. Cependant les pasteurs suivent leurs troupeaux qui passent d'ile en île au fur et à mesure qu'il y en a eu une de tondue. Ces petites migrations ne s'étendent pas à plus d'une journée ou deux de marche du village.

Les Kouris sont des éleveurs émérites et ils soignent beaucoup leurs bestiaux, bœufs chèvres et moutons. Ils élèvent aussi des chevaux et des poules.

Le défrichement des terres se fait en avril et mai, et le douchn (penicillaria cylindrica) se sème en juin avant les premières pluies. La moisson se fait deux mois et dix jours après. 11 n'y a qu'une récolte par an vu la courte durée de la saison pluvieuse.

Le Kouri, pour ensemencer son champ, s'arme d'une houe emmanchée au bout d'une perche de 2 mètres de longueur. Il marche au pas ordinaire sur le terrain préalablement défriché en creusant à chaque pas, avec sa houe un petit trou sans ralentir son allure. Sa fenime marche derrière lui et met quelques graines dans chaque cavité. Arrivé au bout du champ, l'homme revient sur ses pas en continuant le même manège, mais cette fois, tout en creusant de nouveaux trous, il bouche avec son pied ceux déjà ensemencés en

ramenant la terre dessus. Cette opération se fait toujours à l'allure du pas ordinaire » (1).

Les Kouris sont chasseurs à Toccasion, et, s'ils craignent d'attaquer le caïman dont ils estiment pourtant la chair, ils se livrent volontiers à la chasse dangereuse de l'hippopotame.

« Les villages forment des agglomérations variant entre 50 et 200 cases, s'étendant le plus souvent en longueur et ayant quelques hameaux dans le voisinage.

Les cases sont entourées de claies formant clôture pour abriter la nuit chèvres et volailles. Les bœufs sont attachés à des pieux groupés au centre du village. Des veilleurs entretiennent des feux pour chasser les nombreuses mouches qui infestent les lies.

Chaque homme possède sa case (ondo). Elle est construite par lui avec du bois et du chaume {guélé) de roseau ou de douchn. Elle est en forme de dôme et d'une hauteur de 2 m. 50 à 3 mètres sur une largeur de 4à 5 mètres environ.

Le terrain sablonneux ne permet pas de faire un mur de soutènement comme il est d'usage dans toute l'Afrique. La case repose donc sur le sol ; elle est consolidée extérieurement par des amas de sable autour de la circonférence extérieure de la base ».

Le Kouri est assez intelligent, laborieux, et d'une bonne constitution physique; il parait progresser et empiétera sous peu sur le domaine des Bouddoumas qui sont encore supérieurs en nombre. Le Kouri semble avoir plus d'avenir que le Bouddouma : aussi bien un peuple agriculteur a-t-il

k\) Ibid. pp. 36 et 40.

besoin de beaucoup plus de terrain pour vivre qu'un peuple pasteur.

Tous ces peuples se disent musulmans, mais pratiquent en réalité très peu ; leur fanatisme latent est cependant susceptible de s'éveiller contre les neçara (chrétiens), croisade si activement préchée au Kanem par les Senoussyia, ou contre les Kirdys^ nom générique par lequel ils désignent toutes les populations non musulmanes parmi lesquelles les sectateurs de rislam font leurs razzias de bétail et d'esclaves.

Les Fellatas, au contraire, sont des musulmans convaincus et très pratiquants. Leur civilisation, qui est assez avancée, nous les fait considérer, au premier abord, comme très supérieurs à tous leurs voisins.

Les Fellatas sont pasteurs et nomades ; ils proviennent sans doute des migrations de Foulbés vers l'est qui marquèrent la première partie du xix'^ siècle.

« Si les Fellatas sont intelligents, polis et d'apparence souple, il faut reconnaître qu'ils sont dissimulés et faux. En outre, ils ont le mépris des fétichistes. Pour eux, ces derniers sont une race d'esclaves^ que l'on exploite sans piité ou qu'on exporte au loin.

« Partout, depuis près d'un siècle, il y a lutte constante entre eux, et, sauf dans les plaines, les fétichistes leur ont presque toujours résisté victorieusement » (1).

Ainsi à la zone purement fétichiste, succède une région où déjà se fait plus ou moins sentir l'influence de l'Islam, mais où — les Fellatas mis hors de cause, — l'islamisation est toute de surface dans les trois quarts des cas.

(1) Bruel, Le cercle du Moyen-Logone, p. 441.

LES POPULATIONS bl] CONGO FRANÇAIS 417

4" Populations de race berbère.

Enfin au contact du Tchad, et surtout plus au nord, on rencontre des peuples de race berbère : les premiers individus sont signalés à partir du Bahr el Ghazal, à l'estuaire oriental du Tchad, et ils rayonnent de là vers l'intérieur du Sahara. L'agglomération Kréda forme la transition entre les peuplades semi islamisées du Bas-Chari et les nomades sahariens.

Que deviendront dans l'avenir ces populations de l'Afrique équatoriale? Bon nombre sont appelées à disparaître. <( Malheureusement, le constate M. le docteur Cureau^l), ce sont les plus utiles et les plus industrieuses qui s'anéantiront les premières : car c'est précisément leur utilité qui pousse les Européens à abuser d'elles. C'est le cas des Loangos : le portage de la côte à Brazzaville a notablement hâté leur extinction ; beaucoup d'entre eux ont laissé leurs ossements sur la route, décimés par la variole, par les privations, par leur surmenage ; depuis que la construction du chemin de fer de Matadi au Stanley-Pool a créé à l'embouchure du Congo un centre de commerce, ce qui avait survécu de la corvée du portage a peu à peu pris fin, et va chercher du côté de l'Etat indépendant une condition moins pénible. C'est aussi, dans le Haut-Oubangui, l'histoire des populations riveraines. Un petit nombre d'indigènes assument, depuis quelques années, la

(1) Cureaii, l^ote^ sur l'Afrique équatoriale, art. cité, p. 611.

lourde charge des transports vers le Mbomou et vers le Chari ; les hommes, distraits pour ces corvées du repeuplement de leurs villages désertés, succombent peu à peu aux fatigues, aux maladies, à l'insuffisance du régime, aux sagayes des gens chez lesquels leur passage cause des déprédations, aux répressions qu'entraînent leurs protestations contre les corvées. Pareille chose a failli arriver autrefois avec les Ballali, producteurs de manioc, et se renouvellera certainement un jour ou l'autre ».

Ainsi, les populations qui ont le plus de chance de survivre sont celles qui sont inutiles^ ou plus encore^ celles qui sont nuisibles : les Loangos disparaîtront, alors que subsisteront les Batékés, les Bondjos, les Zandés ou autres? Mais n'est-ce pas aussi bien l'histoire des relations des races supérieures avec les races primitives, et souvent, avec la propension qu'a le noir à ne prendre de nous que nos vices^ la seule action de contact des premières ne devient-elle pas délétère pour les secondes ?

On a répété bien souvent que la terre d'Afrique est ingrate à l'Européen. N'est-ce pas, dès lors, pour les nations qui se sont partagé cette terre à la fois si fertile et si rebelle pour les races étrangères à son climat, faire œuvre de sagesse et de prévoyance que de se ménager des auxiliaires indigènes? N'y a-t-il pas lieu de les préparer à leur rôle à venir, non par une éducation stérile et spéculative, contraire à leurs aptitudes, mais par la pratique des métiers manuels "et des travaux agricoles, et le succès futur de la colonisation ne réside- t-il point dans une organisation administrative, appropriée à la fois à leurs mœurs et à leurs besoins, et dans une mise en valeur progressive, qui, sans heurts et sans brusqueries, mais

par un acheminement judicieux et prévoyant, amènera les indigènes eux-mêmes à coopérer à l'exploitation de la mine inépuisable de richesses qui a excité tant de convoitises?

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