C. — Le commerce
Après avoir donné un aperçu général du commerce de la colonie, nous examinerons le mouvement commercial, les produits naturels d'exportation, les principaux articles d'importation et le régime douanier de la colonie.
Aperçu général du coiMiiierce de la colonie
11 y a lieu d'envisager les conditions générales du commerce de la colonie dans la région côtière et à l'intérieur de la colonie.
Région côtière. — « Il y a quelques années, chaque village de l'intérieur ayant récolté du caoutchouc dans le but de le vendre aux Européens, confiait ses produits au village le plus voisin dans la direction de la côte. Ce dernier opérait de même et. après une dizaine d'intermédiaires, la vente se faisait à la factorerie.
Le prix de vente était envoyé au producteur, toujours en passant par les mêmes intermédiaires, qui ne manquaient jamais de percevoir un tribut, soit comme rémunération de leur peine, soit comme droit de douane. En sorte que le dernier village, qui pourtant était le seul principal intéressé, recevait la rétribution la moins importante. Heureux encore quand le rusé intermédiaire, n'assurait pas qu'il n'avait rien pris pour lui, faisait entendre que les blancs l'avaient maltraité, qu'il avait couru les plus grands dangers
818 LA MISE EN VALEUtt DE NOTRE DOMAINE CONGOLAIS
et qu'en conséquence, on devait encore lui faire un cadeau.
Aujourd'hui, chaque maison établie à la côte emploie pour le commerce deux systèmes difTérents : le premier consiste à avoir à sa solde soit des sénégalais ou des gabonnais, soit des indigènes de la côte qu'elle envoie dans l'intérieur jusqu'à environ 150 kilomètres de son centre d'opérations, avec une petite pacotille et qui ont mission d'échanger ces marchandises contre du caoutchouc, de l'okoumé, de l'ivoire. Les marchandises épuisées, le traitant rentre à la factorerie rendre compte de ses opérations et repart avec une nouvelle pacotille.
La seconde manière d'opérer est celle qui consiste à confier à des chefs pahouins, voisins des centres de conimerce, un ^tock de marchandises, à charge par lui d'aller le troquer dans l'intérieur et d'en rapporter en échange une certaine quantité de caoutchouc^ déterminée à l'avance. 11 trouve la rémunération de ses peines dans la différence, souvent énorme, qu'il s'arrange d'établir entre le prix fixé par le blanc et le prix d'achat des produits indigènes. Ce système présente plusieurs inconvénients. En effet, il arrive que le chef disparaît avec la marchandise confiée ou encore fait traîner la transaction plus que de raison, ou bien il vole les populations qu'il visite au nom de l'Européen^ disant que s'ils ne donnent pas leurs marchandises, le blanc viendra les tuer. 11 indispose ainsi pour 1 avenir ces populations à toute pénétration dans l'intérieur, au grand détriment du commerce » (1). Ce système de crédit présente de sérieux inconvénients et il a été à peu près abandonné dans la partie nord
(1) Bonnel de Mézières, Rapport sur la Commission de délimitation francoespagnole, Revue coloniale, t. III, J903-I904, pp. 281 et sq.
de la colonie, surtout par les Allemands. Dans la région du Mouni, il n'y avait que la Société d'explorations coloniales qui Tavait supprimé et qui se servait exclusivement de traitants gabonnais ou sénégalais entièrement à ses gages. « Les prix de base en marchandises sont difficiles à établir d^une façon ferme, car ils diffèrent un peu suivant les régions et selon que Ton s'avance plus ou moins dans l'intérieur. On peut toutefois dire que, dans les environs de la côte, le kilo de caoutchouc est échangé contre une demi-bouteille d'alcool, valant à la côte 0 fr. 20 et que l'alcool, les fusils, la poudre et les capsules sont les principales marchandises.
Pour les petits achats et l'entretien d'un personnel, les prix des différentes données nécessaires à l'alimentation sont les suivantes :
1 poule, 2 cartes de gros boutons ;
1 canard, 3 cartes ;
1 cabri suivant la grosseur, 3 brasses d'étoffe ;
Plein une assiette de poissons pour une carte de boutons ;
1 paquet de poisson sec^ 1 feuille de tabac ;
2 bâtons de manioc, 1 feuille de tabac ; 1 bâton de manioc, 5 gros boutons ;
1 bâton de manioc, 10 petits boutons ;
4 ou 0 bâtons de manioc, 1 pierre à fusil ; 1 quartier de gibier, 1 tête de tabac ;
5 manioc, 1 petit miroir ; 10 manioc, 1 miroir moyen ; 10 manioc, 1 couteau;
5 manioc, 1 cuiller ;
10 à 15 manioc, 1 ceinture;
10 manioc, 1 bonnet de laine rouge ;
^20 LA MISE EN VALEUR t)E NOTRE DOMaINË CONGOLAIS
10 manioc, 1 pot de pommade ; 2 manioc, 1 boite d'allumettes ;
1 manioc, 1 cuiller de sel ;
10 manioc, 1 collier de perles (bapteross);
20 manioc, 1 machette.
On peut noter que les meilleures marchandises à emporter pour l'alimentation du personnel indigène, aussi bien que pour les Européens, sont le tabac, le sel, le cuivre et les étoffes.
Nous devons noter également les capsules qui, bien qu'interdites par le règlement, passent toujours en fraude et font prime dans toute la région. Avec ces capsules, nous aurions pu obtenir les prix les plus avantageux : on en jugera par les suivants :
2 manioc pour 1 capsule ; 1 poule pour 5 capsules ;
1 canard pour 7 capsules ;
1 chèvre pour 80 à 100 capsules. »
Commerce intérieur (1). — » On peut dire que les échanges commerciaux d'une peuplade à l'autre dans les groupes fétichistes n'existent pas à proprement parler. Avant notre arrivée dans ce territoire, ces pays étaient en état de guerre continuelle. Des rapports amicaux d'où naissent des échanges ne pouvaient donc s'établir d'une tribu à l'autre. Dans les mêmes tribus il y avait même des divisions. Les Mbrous de la Bouma par exemple, sont mal depuis longtemps avec les Mbrous de la Tomi. Ces luttes intestines ont annihilé le développement économique du pays Banda, si même il a jamais
(1) Nous empruntons ce ))aragraplie au rapport documenté de M. Chevalier.
eu tendance à se dessiner. Partout, la razzia remplace le commerce. Un groupe de quelques villages vient attaquer un autre groupe, c'est la guerre sans quartier. Los attaqués scn-
Bazinsrer zandc filanl le coton
fuient. Les hommes qui restent ainsi que les femmes et les enfants sont 'pris comme captifs s'ils sont valides; enfin les morts sont mangés par l'adversaire et les conquérants s'installent sur le pays conquis et y restent jusqu'à ce qu'ils aient
épuisé toutes les ressources amassées parles vaincus, 3' compris les récoltes sur pied clout on attend la maturité.
Dans un état social semblable, il est impossible que se créent des échani^'es commerciaux:. Les peuples vivant sur les rives du Haut-Oubangui, grâce aux artères fluviales dont ils pouvaient se servir, sont venus fréquemment, à l'aide de leurs pirogues, dans les rivières qui s'enfoncent vers le nord. Les Banziris, par exemple, remontaient le Congo ou la Kémo, tributaire de rOubangui et pénétraient dans le pays Banda, au moins jusqu'à Krébédgé Ils apportaient avec eux le « bois rouge » fourni par une légumineuse, des barrettes de cuivre achetées au Congo, de la verroterie qui, pour leur parvenir, avait cheminé à travers tout le continent africain. Ils remportaient en échange des captifs pris à la guerre par les peuplades avec lesquelles ils se trouvaient ainsi en rapport. Les Mbrous de la Haute Ombella commerçaient avec les Mandjias de la Basse Ombella Ils leur demandaient du « bois rouge », deTécorce battue de Ficus pour faire des pagnes; ils leur cédaient en échange des flèches, des couteaux de jet et des fers de sagaies. Les Mbis et les Mbagas de la Moyenne Kemo vont encore chercher le « bois rouge » dont ils ont besoin chez les Togbos. C'étaient là toutes les relations commerciales qui existaient d'une région à l'autre avant l'arrivée de M, Gentil. Entre les villages d'une môme tribu les échanges n'étaient guère plus actifs. On troquait des captifs contre des chèvres ou des volailles. L'usage d'acheter la femme que Ton veut épouser amenait aussi des échanges d'armes, d'esclaves^ de verroterie, etc. Mais ce sont là des opérations qui ne ressemblent en rien au commerce.
Depuis notre installation dans ces territoires, la situation
LES RÉSrLTATS ÉCONUMIQUES 823
est bien peu modifiée. L'administration a pris 1 habitude de rémunérer les indigènes, le plus souvent en verroterie, et principalement en perles bayacas .
Au début cet article a été très prisé. L'unité de monnaie était partout la petite cuillère à café, représentant un poids de 10 grammes de ces perles fines en verre. Toutes les sortes étaient recherchées. Ces perles étaient aussitôt employées à la parure des femmes, et au moment de l'arrivée de Gentil, les perles bayacas blanches et les perles bayacas rouges avaient également cours.
Aujourd'hui les goûts se sont fixés d'une façon presque exclusive sur les bayacas rouges. Elles ont un cours assuré depuis rOubangui jusque dans l'intérieur des pays musulmans L'administration et les factoreries les donnent en salaire.
Cette matière disparaissant lentement, il est arrivé un moment ou chez diverses peuplades, surtout celles qui vivent au contact de nos postes^ tous les indigènes se sont trouvés en possession d'un stock considérable de ces perles qui suffisent amplement à satisfaire leurs goûts de parures et même à leur procurer par échanges les objets dont ils peuvent avoir besoin et qui existent chez leurs voisins ou chez les peuplades environnantes. C'est ainsi que certains villages ont cessé de récolter le caoutchouc qu'ils devaient fournir comme impôt à l'administration.
En somme, pendant que les besoins de l'indigène de ces contrées sont si restreints qu'il cesse tout effort de production dès qu'il a pu se procurer l'objet qui satisfait ses désirs, il est dangereux de conserver dans l'administration la perle comme unité monétaire dans ces contrées. Actuellement, en efi'et.
les pays que nous avons parcourus possèdent cet article en stock suffisant, et il serait à souhaiter que l'on se servît de plus en plus, comme moyens de paiement, d'objets manufacturés d'Europe, et spécialement de tissus de coton et de sel, qui sont des matières commerciales par excellence.
En définitive, il n'existe encore aucun commerce dans le territoire du Haut-Chari. Les échantillons qui se font d'une peuplade à l'autre ne constituent que de très petites opérations de troc, et aucun mouvement de caravanes comparable à celui que l'on observe au Soudan français n'existe dans cette partie de l'Afrique centrale.
Chez les peuplades qui vivent plus au nord entre le 7^ et le 10e parallèles et qui depuis longtemps se trouvent en contact avec les musulmans, un petit mouvement commercial a pris naissance depuis longtemps, mais jusqu'à notre arrivée la vente de l'esclave soit aux musulmans, soit aux peuplades fétichistes voisines constituait encore la principale opération commerciale. Parfois les musulmans venaient chercher des chevaux ou du bétail chez les peuplades du groupe Sara, par exemple, etils leur donnaient en échange des bandes de coton tissées au Ouadaï ou au Baguirmi, de la verroterie, du cuivre, de l'étain apportés au Tchad par les caravaniers venus du Nil ou du Sahara, etc.
Enfin, dans les pays musulmans du nord, il existait un véritable commerce analogue à celui que l'on connaît au Soudan français. Des caravaniers (Dioulas) se rendaient d'une ville à Tautre, et sur les marchés ils mettaient en vente contre des thalers ou contre des bandes de coton qui servaient d'unité de monnaie, les produits et les denrées qu'ils apportaient des marchés éloignés. Ce commerce du Soudan central
a été étudié avec beaucoup de détails par Barth et Nachti§al et nous savons qu'au milieu du xixe siècle, il était encore prospère bien que se trouvant déjà en décroissance.
Depuis que nous sommes installés dans le territoire du Bas-Ghari, ce commerce des caravanes est presque complètement anéanti. Nous en exposerons plus loin les raisons.
Actuellement il n'existe peut-être, dans toute l'étendue de notre possession du centre africain, que trois points où l'on observe encore un petit mouvement commercial. Ces points sont : 1° les Etats de Snoussi, et le sultan est le seul commerçant de ses Etats; 2"^ la capitale du sultan Gaourang, et ce sultan est le principal commerçant de ses Etats; 3° le poste de Fort-Lamy où les indigènes employés par notre administration, ainsi que nos tirailleurs sont à peu près les seuls indigènes qui se livrent à des achats de quelque importance.
i^ Commerce du sultan Snoussi.
Snoussi a le monopole du commerce dans ses Etats. Cinq ou six fois par an arrivent à Ndellé, sa capitale, des caravanes venues du nord. Il est leur seul acheteur. Il débite ensuite à ses sujets ce qu'il ne peut consommer et leur prend en échange des esclaves, du mil, des volailles, des chèvres ou des moutons. Seul, il a un troupeau de bœufs composé d'une centaine de bêtes; il abat trois fois par semaine de la viande de boucherie, et se réapprovisionne au Dar Sila. Une partie de la viande est consommée par lui et son entourage, l'autre est vendue.
Snoussi a, en somme, dans ses Etats, le monopole de la chasse à l'esclave, le monopole de l'élevage du bétail et le monopole de la boucherie. Les seuls acheteurs sont d'ailleurs une cinquantaine de familles islamisées, les autres habitants
826 LA MISE EN VALEUR DE XOTllK DOMAINE CONGOLAIS
de Ndellé étant soit des esclaves, soit des personnes trop pauvres pour pouvoir se procurer quoi que ce soit. Il n'y a point de marché de détail proprement dit à Ndellé ; les denrées journalières : légumes, mil, farine de mil s'achètent dans les cases ou par échanges ou contre des perles. Le « pipi », sorte de bière obtenue par la feruientation du mil pilé, est le seul produit qui se vend sur la place publique, et les Bazinguers de Snoussi (soldats) sont les seuls acheteurs de ces produits.
Les caravaniers du nord apportent au sultan des marchandises d'Europe et quelques étoffes soudanaises. Ces marchandises sont, par ordre d'importance : des étoffes de toutes catégories, de la verroterie variée, des fusils, de la poudre et des capsules, du sel, du sucre et du thé, quelques bougies, des sabres, des animaux domestiques (bœufs, ânes, chevaux, moutons), des bijoux grossiers en cuivre et en étain, quelques thalers, parfois quelques produits du nord tels que des dattes. Les seuls produits qu'on remporte sont en première ligne les esclaves, de l'ivoire, quelques thalers, certainement beaucoup moins qu'on en apporte, un peu de café récolté dans le pays où il croit à Fétat sauvage, des bandes de coton tissées au Kouti. En fait de produits agricoles on n'achète que la quantité de mil nécessaire à l'alimentation pendant la durée du voyage de retour. Ces opérations, comme on voit^ sont des plus rudimentaires et, de plus, contraires à la civilisation puisque l'esclave est le principal objet d'échange.
C'est contre des esclaves qu'on achète des armes, des étoffes, des chevaux, des bœufs (un bœuf de belle taille vaut 2 ou 3 esclaves adultes). Snoussi récompense aussi les services exceptionnels de ses sujets en leur donnant des esclaves. Bref l'esclavage joue un rôle capital chez les musulmans de l'Afri-
LKS RÉSULTATS ÉCONOMIQUES 827
que centrale dont l'existence se passe à guerroyer pour se procurer ce précieux objet d'échange.
Dans l'entourage du sultan on ne parle que de razzias destinées à trouver la marchandise humaine qui servira à approvisionner les magasins du sultan. L'esclavage représente aussi toute la main-d'œuvre du pays. Un de ces prétendus arabes noirs serait complètement déshonoré s'il touchait un outil agricole.
Le thaler, à l'effigie de Marie-Thérèse, d'une valeur moyenne de 3 francs, a encore cours chez Snoussi, comme dans la plupart des Etats musulmans de l'intérieur de l'Afrique. Il est très recherché à Ndellé, car non seulement on peut l'employer pour se procurer les marchandises apportées par les caravanes du Ouadaï, mais on le démonétise aussi fréquemment pour en faire des bracelets, des bagues, des ornements pour la sellerie des chevaux et divers autres petits objets en argent.
L'étain vient de Tripoli par les caravanes. On n'en trouve réellement pas dans le pays, C'est une erreur qui a fait dire que ce métal se retirait dans la région des sultanats du Haut- Oubangui, le cuivre vient également d'Europe. Il était produit autrefois, en assez grandes quantités, par les mines d'Hofrat-en-Nahas, au Darfour. Ces minesne sont plus exploitées aujourd'hui. Ce métal s'emploie pour faire des bracelets, des ornements pour les oreilles ou le nez des femmes Bandas, etc.
Mais l'unité habituelle de moimaie dans tous les pays musulmans de l'Afrique centrale est le « makta » ou a mekta », pièce d'étoffe longue de 10 coudées l'une. C'est une bande de coton étroite tissée au Ouadaï ou Rounga, au Kouti et au
Baguirmi. Il faut 2 « niektas » pour faire un « tob » ou (( toub», grand vêtement que portent les arabes. Snoussi désigne également sous le nom de « mekta» une unité de poids qui correspond à environ 450 grammes de caoutchouc. Il possède une balance et pèse la plupart de ses achats. Le « tchaka » est une bande étroite de coton indigène tissé dans le pays, large de 12 centimètres, longue de 32 coudées. Pour 6 rouleaux on a une petite fille esclave de 6 à 7 ans. Le « toukia » est une bande de cotonnade indigène large de 24 centimètres et longue de 30 coudées. Quant aux tissus européens, apportés par les caravanes du Dar-Sila, ceux que nous avons remarqués entre les mains des arabes de Snoussi sont les suivants : (( bachakaoua », sorte d'étoffe en coton lustré, le messria bleu, cotonnade venue du Caire, le « ferka » grand pagne colorié, le '( chah », sorte de turban en mousseline, le « cafalarous », cotonnade très légère blanc jaunâtre, le « taguia )), petite calotte en cotonnade blanche que portent les musulmans. Tous ces produits sont apportés exclusivement par les caravaniers venus du nord.
^^ Commerce du sultan Gaourang
Le commerce du Bagnirmi est aujourd'hui presque complètement anéanti. Les guerres déchaînées par le sultan Rabah elles ruines qu'il y avait accumulées y ont largement contribué. L'installation du protectorat français, loin de ramener un peu de prospérité, n'a fait qu'accroître l'état misérable dans lequel se trouve aujourd'hui cette province.
Les marchandises européennes qui parviennent aujourd'hui au Baguirmi et dans les provinces avoisinantes proviennent presque toutes des marchés anglais de Yola, sur la Bénoué, et de Mongono, village situé à 8 jours à Test de Dikoa. Les
produits anglais importés par les vapeurs de la Royal Niger Company, qui remontent chaque année la Bénoué, tendent à se substituer peu à peu aux produits qu'apportaient autrefois les caravanes de Tripoli. Depuis la destruction ou l'appauvrissement des grandes villes de Kouka et de Dilvoa, les carava-
Récolle du vin de palme.
niers du Sahara ont pris eux-mêmes Thabitude de venir aboutir à Mongono où sont installés aujourd'hui des marchands tripolitains, haoussas, bornouans, djellabas. Les matières importées des factoreries anglaises sont: des tissus de Manchester, blanchis, écrus et imprimés, des soieries, des perles de verroterie, des aiguilles^ de la mercerie, du sucre, du
papier d'Italie, des parfums, des savons de toilette, des clous de girofle, des allumettes, de Tencens, etc.
Depuis l'occupation du Kanem par les troupes françaises, à la suite des combats de Bir-Alali, les caravaniers redoutant de traverser cette région où beaucoup des leurs trouvèrent la mort, lors de l'attaque des Snoussistes, ont renoncé à revenir au Baguirmi ou au Ouadâï^ en traversant le Kanem ; ils se rendent dans la région du Bas-Ghari, en passant à l'ouest du lac Tchad pat* le Bôrnoa, et la colonie anglaise bénéficie de ce transit que nous avons perdu.
Les caravaniers djellabas ou haoussas qui viennent à Tjecna, la capitale actuelle du Baguirmi, présentent d'abord leurs marchandises au sultan qui fait son choix, paie très largement les produits qu'il relient, et le reste des denrées est mis en vente sur le marché public situé sur la grande place, devant l'habitation même du sultan. Ce marché bat son plein à 4 heures du soir. On y trouve toutes les marchandises habituelles des marchés noirs : le mil, le sel indigène, des légumes, des poissons secs sont débités par une centaine de vendeuses agenouillées devant leurs calebasses ou devant leur petit étal reposant sur «ne peau de mouton* Un peu à Têcart se trouvent une trentaine de marchands d^objets importés, venus pour la plupart par la voie de Dikoa. Ces objets sont : du fil, des aiguilles, de petits miroirs, du poivre d'Ethiopie, du cumin, des oignons, de l'ail, des perles de verroterie^ quelques colliers de corail, des anneaux en argent, des bracelets en cuivre, des perruques, de la ficelle, des boutons en porcelaine, du sulfure d'antimoine, des cauries, des chapelets, du papier, des tabatières et une foule d'autres menus petits bibelots. Enfin, tout près de là, 5 ou 6 marchands de tissus, repré-
sentant les quelques caravaniers, approvisionnent en étoffes tout le marché de Tjecna : c'est seulement dans la soirée, à partir de 3 ou 4 heures^ qu'ils détaillent leurs marchandises, composées de bandes de toile du Baguirmi, du boubous, des tobes, de grands manteaux du Sokoto et du Bornou^ des tissus anglais. L'approvisionnement du marché en étoffes est toujours très restreint. Il se renouvelle comme à Tombouctou aux dépens des réserves emmagasinées dans les cases des traitants et jamais le vendeur n'expose plus d'une vingtaine de boubous ou de pièces de cotonnade. Les étoffes sont soigneusement enroulées et emballées à l'aide de chiffons, de manière à les préserver de l'humidité et de la poussière. Dans un autre coin du marché se trouvent les animaux domestiques mis en vente. Il n'y en a jamais plus d'une cinquantaine par jour et souvent moins. Les moutons et les chèvres sont naturellement en nombre. Après viennent les bœufs ou plutôt les taureaux, quelques bœufs porteurs, rarement des vaches laitières, une dizaine de baudets, de temps en temps des chevaux et parfois des mulets et des chameaux. La valeur totale des objets apportés chaque jour au marché ne dépasse pas 300 ou 400 thalers, et si l'on admet que le tiers environ est vendu, on trouve comme chiffre de transactions annuelles 100.000 francs environ. Nous faisons, bien entendu, défalcation du trafic auquel donne lieu le commerce des esclaves qui, tout en étant clandestin, n'en constitue pas moins la branche la plus florissante du commerce du sultan et de ses chefs. Si l'on ajoute à ce chiffre 100.000 francs, pour les achats de tissus, de verroterie, de sucre, de parfums, etc. faits par le sultan pour son usage et celui de son entourage, enfin une cinquantaine de mille francs pour les transactions
83â LA MISE EN VALEUR DE NOTRE t)Ox\lAlNE CONGOLAIS
qui se font dans les autres parties du Baguirmi, on arrive péniblement à un quart de million, pour le chiffre total des affaires avouables. Ce commerce paraîtra bien faible si l'on songe à l'ancienne splendeur du Baguirmi.
L'unité monétaire au marché de Tjecna est le thaler de Marie-Thérèse pour les achats importants : pour les petits achats on se sert du parda (bagrimma) ou gabaga (Kotoko, Bornouan, Haoussa). C'est la bande de toile grossière tissée dans le pays, large de 42 à 44 millimètres, longue de 44 centimètres (une coudée, maispliée en deux, de sorte qu'il représente en réalité deux coudées) ; un thaler équivaut à 50 ou 60 pardas, suivant le cours, soit 100 ou 120 coudées. Les pardas servent à l'achat de menus objets tels que graines et bois odoriférants, fil, oignons, poissons secs, beurre, poteries, légumes secs divers, mil, blé, lait, bois de chauffage, sel indigène. Le caurie, nommé a courdia » au Sokoto, est, comme l'on sait, un petit coquillage (Cyprea moneta) qui sert de menue monnaie sur la plus grande étendue du Soudan français. Le courdia est également très employé dans le Sokoto et dans le Bornou, mais il n'a pas cours au Baguirmi ni au Ouadaï. Les femmes en font simplement des colliers et les hommes les emploient comme dés à jouer.
Nous donnons ci- après la valeur des principales matières d'échange sur le marché de ïjecna, en août 1903 :
Un cheval vaut de 20 à 30 thalers, parfois jusqu'à 50 tha- 1ers, ou 2 ou 3 captifs.
Un âne vaut 100 thalers.
Un mulet, 10 thalers.
Un chameau, 20 thalers.
Mouton ou chèvre, chacun 1 thaler.
Un bœuf de boucherie, représentant 40 kilos de viande, vaut de 5 à 8 thalers.
Un bœuf porteur, 8 thalers.
Une vache laitière, 10 thalers.
Une pièce d'étoffe anglaise, cotonnade blanche de basse qualité, provenant de la Royal Niger Co, un thaler la brasse.
Des boubous ordinaires, de 1 à 2 thalers.
Un grand boubou fabriqué avec des bandes de cotonnade non teintes, 3 à 4 thalers.
Un grand boubou (bonbaga), en cotonnade teinte et brillante avec des broderies, vaut de 5 à 8 thalers.
Les couvertures colorées des femmes (bolné),, de 2 m. 60 sur 1 m. 30, valent de 4 à 5 thalers.
Nous avons été surpris de trouver au cœur de l'Afrique des étoffes d'Europe de qualité ordinaire, se vendant à un prix qui n'était pas plus élevé que celui auquel on pouvait les acquérir dans la boucle du Niger en 1899.
Un pain de sucre de 1 kilo 1/2, vaut de 3 à 4 thalers.
Un morceau de sulfure de plomb, du poids de 300 grammes environ, vaut l thaler.
5 pigeons, 1 thaler.
Le cours du mil et des autres céréales n'est pas constant. Il atteint sa valeur maxima en septembre, quand la récolte n'est pas encore faite, et passe brusquement, en novembre, à sa valeur la plus faible. La valeur du kilo est alors de 8 centimes.
Voici enfin la valeur des menus objets vendus sur le marché :
Gros oignons du Bornou, 2 à 4 gabagas chaque.
Ail, échalotte (une vingtaine de gousses), 20 gabagas.
Haricots du pays, un gabaga le gobelet.
Mil, 1/2 gabaga le gobelet. ^
Blé, 2 gabagas le 1/4 de litre.
Un fagot de bois, 1 gabaga.
Sel indigène (40 grammes), 1 gabaga.
Nalron (1 kilo), 10 gabagas.
Enfin, ainsi que nous l'avons dit plus haut, ce sont les esclaves qui constituent la base principale du commerce de toute la contrée, et notre administration sera encore longtemps impuissante à réprimer les échanges clandestins auxquels ce trafic donne lieu.
Les Baguirmiens ont divers moyens de recruter les esclaves dont le plus sérieux est la razzia dirigée par le sultan luimême. Sous prétexte de lever l'impôt dans une contrée, Gaourang ou ses principaux chefs se transportent à des intervalles irréguliers dans les diverses contrées fétichistes du sud. Jusqu'au versement complet du tribut, la troupe baguirmienne vit dans le pays envahi, aux dépens des récoltes des fétichistes, jusqu'à ce qu'elle les ait épuisées. Quant au tribut, il se compose d'esclaves, de troupeaux, de mil, etc. En outre, de petits trafiquants baguirmiens. Fellahs, Haoussas, circulent constamment dans les pays du sud avec quelques ânes ou bœufs porteurs, portant, sous prétexte de commerce, de la verroterie ou du coton tissé, des bracelets de cuivre, parfois quelques bœufs ou chevaux, souvent volés, et les échangent contre des esclaves que leur amènent les fétichistes. Les esclaves ainsi vendus sont livrés aux djellabas, parfois par leurs propres parents. Il est très difficile dévaluer le nombre d'esclaves qui sortent chaque année des territoires fétichistes rentrant dans la sphère d'influence du Baguirmi.
Je crois ce chiffre supérieur à 5.000. Pendant la durée de la marche de la caravane, il se produit un déchet considérable; on évalue la perte à 60 0/0 environ. La mortalité sévit surtout sur les adultes. Les esclaves sont conduits attachés comme du bétail; souvent plusieurs sont fixés ensemble sous une sorte de joug. Ils ne reçoivent pour nourriture que ce qu'ils peuvent glaner en route ; ils meurent tués par la soif ou le soleil. A leur arrivée à Tjecna ou à Kousri, ils sont dirigés sur le Ouadaï ; d'autres sont vendus à des caravaniers bornouans ou tripolitains. Enfin, quelques-uns trouvent des maîtres dans le Baguirmi. Au moment de notre passage à Tjecna, un enfant de 5 à 8 ans (Soussouma, en baguirmien), valait 5 thalers ; de 8 à 13 ans, 8 thalers ; les adolescents à Tâge de puberté (Seddass) 20 thalers ; un homme de 20 à 25 ans, dans la force de Tàge, 25 thalers. La femme captive (mouskor) se vend à égalité d'âge moins cher que Fhomme : ainsi une jeune femme arrivée à l'âge de puberté vaut seulement 10 thalers. Ce trafic existe sur toute Tétendue des pays musulmans de l'Afrique centrale rentrant dans nos possessions, mais il est particulièrement fréquent dans le Ouadaï demeuré jusqu'à présent impénétrable. L'administration française a un rôle considérable à jouer dans ce pays au point de vue humanitaire, et pour réparer les ruines accumulées, elle doit d'abord garantir à chaque individu, qu'il soit fétichiste ou musulman, la liberté absolue de sa personne, en surveillant d'une façon suivie les routes par où sortent les esclaves,
S^ Marché de Fo7't-Lamy
Fort-Lamy est, comme on sait, la capitale actuelle du territoire militaire du Tchad. C'est une ville entièrement artificielle, qui a été constituée après la défaite de Rabah, aux
dépens des prisonniers et des esclaves tombés entre nos mains. Au début de Toccupation militaire, se sont créées en ce centre nouveau des transactions actives par suite des espèces et des marchandises que les indigènes utilisés par nous recevaient en paiement, et à l'aide desquelles ils pouvaient ensuite trafiquer avec les colporteurs indigènes.
En 1903, le commerce de la ville de Fort-Lamy était très affaibli. Les commerçants noirs avaient déserté ce marché qui manquait d'espèces, l'administration s'étant trouvée en pénurie de thalers et ayant diï retarder le paiement de ses agents noirs et de ses troupes indigènes. Néanmoins, le D'" Decorse, qui a passé plus de deux mois dans ce poste, a recueilli des indications très intéressantes sur le trafic qui se fait à Fort- Lamy.
Il a soumis aux marchands arabes et aux tailleurs indigènes des échantillons de tissus qui lui avaient été confiés par le Syndicat cotonnier français. Il a pu ainsi faire un classement des étoffes les plus prisées au centre de TAfrique, et rapporter un aperçu sur les prix offerts par les indigènes » (1).
Les perles tiennent le premier rang. Au début de la pénétration au Congo, presque toutes étaient également bonnes; peut-être en a-t-on trop donné à choisir aux indigènes. Pour qu'une perle ait de la valeur, il faut que le noir puisse d'un seul coup s'en procurer une quantité qui lui permette de se faire rapidement une parure plus ou moins complète. « La perle est la dernière marchandise à répandre. Elle coûte cher à fabriquer, son volume et son poids considérable rendent onéreux son transport ; il en disparaît très peu, si bien qu'elle
(1) Dr Decorse, Rapport économique et zoologique sur la région du Tchad, Bulletin du Comité de l'Afrique française, supplément mai 1905, no 5.
s'accumule très vite et que sa valeur décroit de jour en jour. Notre intérêt nous engage donc à limiter son introduction et à ne la considérer que comme une marchandise accessoire, pouvant donner quelques profits ».
Quant à Tambre et au corail, ils sont incontestablement très recherchés, mais coijtent très cher. On peut encore mentionner les bijoux. Mais sans compter qu'ils ne s'écouleraient qu'en petit nombre, ils ne sont pas recherchés par l'indigène qui se contente de ce qu'il fabrique.
Ce sont les matériaux nécessaires à ces utilisations sur place qui forment la seconde catégorie avec tous les objets plus ou moins destructibles, devant toujours trouver écoulement puisqu'ils ne peuvent s'accumuler au point de perdre totalement leur valeur commerciale, tous les métaux sont dans ce cas. Le fer est le plus répandu : même, les indigènes l'emploient comme monnaie. Le cuivre en nature est plus rare ; sa forme la plus appréciée est le laiton. « Les fusils à pistons, revenant à 25 francs tout rendus, seraient la meilleure marchandise et la plus maniable ; mais on en a déjà beaucoup trop importé. Dès que l'indigène connaît nos étoffes, il arrive à ne plus pouvoir s'en passer ; partout où elles pénètrent, elles tuent surplace l'industrie du métier ».
Les matières consommables sont nombreuses ; leur nombre s'accroîtra sans cesse ; leur diversité nous ferait aller de la bougie ou du pot de pommade jusqu'à la poudre et aux munitions de guerre, en passant par les allumettes ou le tafia.
Partout on peut distinguer deux sortes de trafic. L'un, purement local, consiste dans le troc des substances nécessaires aux besoins journaliers : il est totalement dénué d'intérêt. Seuls sont à considérer les produits dont la valeur chez nous est
assez grande pour qu'ils vaillent la peine d'être transportés ; cette condition n'est remplie que par l'ivoire, les plumes et le caoutchouc. « Payer tout en argent, écrit le docteur Decorse, et d'autre part (pour que l'indigène puisse en toutes circonstances transformer son salaire à sa guise) avoir des magasins sérieusement approvisionnés, ou dégrever de tous accessoires un commerçant officiellement agréé, voilà comment nous entrevoyons la possibilité d'une pareille tentative. Mais il importe d'offrir à l'acheteur le plus grand choix; ce qu'il faut au Tchad et au Chari, c'est le « bazar universel o.
Le mouvement commercial
Le mouvement commercial. — Selon De Gompiègne, la part du commerce de la France était minime : les maisons françaises comme celles de Dubarry et de Pilastre du Havre ne venaient qu'après les maisons anglaises Hatton et Cookson de Liverpool, Cooper and G° de Glascow, la maison allemande Francis Wûrmer de Hambourg, la maison sénégalaise Kerno-Mahmadou Seydou. Le commerce du Gabon se trouvait presque tout entier aux mains des Anglais. Les chiffres de l'année 1862 sont caractéristiques à cet égard (l).
Navires Importations Exportations
Français . Anglais .
Américains Portugais.
(1) Les colonies françaises art. cité, p. 64.
Etabl
ssements de la COte-d'Or et du Gabon.
Vingt ans plus tard, rien n'était changé ou à peu près. En 1874, le sous-commissaire de la marine Escande, en 1876 l'explorateur De Compiègne, en 1884 l'amiral De Montaignac signalaient l'importance du commerce anglais au détriment du nôtre ; il faut, écrivait M. de Compiègne, au négociant français des capitaux considérables ; sinon « il serait à coup sûr écrasé par la concurrence des grandes maisons anglaises, allemandes et écossaises déjà établies dans ce pays » (1). Un fait curieux se produisait^ du reste, à l'appui de ces dires : la maison Pilastre, qui ne pouvait plus réaliser aucun bénéfice, liquidait ses marchandises et se décidait à quitter le Gabon. Uamiral de Montaignac chercha à s'expliquer le peu d'influence que nous exercions dans le commerce colonial : le Français cherche une fortune rapide afin de revenir dans son pays pour jouir on paix de Fargent gagné ; nous ne possédons que peu de vieilles maisons, de ces familles commerciales comme on en rencontre en x\ngleterre où, avec les capitaux, les fils acquièrent l'expérience des pères. « Tôt ou tard, écrivait M. de Montaignac, l'ivoire disparaîtra de ces régions et le caoutchouc, mal exploité par les indigènes fera complètement défaut ; mais (continuait-il avec un optimisme exagéré), le riz, la vanille, le cacao, ne peuvent manquer de réussir... (dans un pays) ... où la terre d'une incroyable richesse demande seulement un peu de soin pour payer au centuple les efforts des hommes hardis et sagaces qui ne craindraient pas d'aller chercher fortune loin de leur patrie » (2).
Cependant, vers 1880, malgré l'importance qu'avait pris
(i)De Compiègne, art. cité, vol. II, p. 24!2.
(2) J. de Montaignac, L'Ogôoué : ses populations et son avenir commercial {Revue des Deux-Mondes, l'r novembre 1884, p. 187), p. 198.
le commerce anglais au détriment du nôtre, on commençait à tenter au Gabon quelques entreprises agricoles. Comme le signale en 1883 une notice officielle, (( l'attention d'un certain nombre d'industriels français s'était portée sur le Gabon, où la culture du palmier en vue de la production de l'huile de palme paraissait devoir donner d'assez beaux bénéfices » (1).
En 1883, c'est-à-dire quarante ans exactement après la prise de possession du pays, le gouvernement commençait à adresser des conseils aux Européens qui a désireraient sérieusement fonder des établissements agricoles dans la colonie » (2), Il commençait pour la première fois, à être question d'exploiter un sol que nous possédions depuis près d'un demi siècle, de remplacer le commerce (dans lequel du reste nous ne tenions pas la première place) par la culture et l'exploitation directe d'un pays qni était à nous.
La faute en était saas doute à l'inertie, à la paresse incurable des Gabonnais, à la marche en avant des peuplades de l'intérieur qui s'avançant vers la côte, menaçaient continueU lement ; mais il en faut bien rendre responsable aussi les voyageurs qui, dans un langage par trop pessimiste, se demandaient ce que a l'on pouvait faire d'un pays qui n'a aucune production régulière » (3). Ce n'étaient vraiment pas de telles peintures qui pouvaient attirer les colons dans notre colonie du Congo !
On allait comprendre bientôt que le Gabon n'a aucune
(1) Les colonies françaises, VI, Gabon {Rev. marit. et col., p. 77, avriljuin, 1883, p. 417), p. 420.
(2) Ihid., p. 421. .
(3) Griffon du Bellay, Le Gabon fart, cité), p. 320.
valeur par lui-même, mais doit servir de débouché aux denrées de l'Afrique équatoriale, car sur le littoral gabonais aboutit la meilleure voie de pénétration vers l'intérieur, (( vers cette mer intérieure qui a nom : Congo et affluents » (1). Le tableau suivant donne en millions de francs le mouvement commercial de nos possessions depuis 1892 :
ANNÉES
IMPORTATIONS
EXPORTATIONS
TOTAUX
millions de francs
millions de francs
millions de francs
Ce tableau montre que si l'on excepte les années 1894 et 1895 (installation de la Société du Haut-Ogôoué), 1900 et 1901 (installation des autres sociétés concessionnaires), qui sont caractérisées par une augmentation anormale des importations, le commerce du Congo français suit une progression ascendante continue et qu'il en a fait doubler en dix ans.
L'année 1904 a donné des résultats particulièrement brillants, l'année 1905 s'annonce d'après les renseignements recueillis, comme devant être encore plus favorable.
Comparaison des importations et des exportations. — Un
(1) De Brazza, Rapport sur son second voyage, Paris, août 1882. Neuville et Bréard, Recueil cité, p. 138.
fait qui mérite d'être mis en lumière est que, en général et plus particulièrement pendant les trois dernières années, le chiffre des importations est très inférieur à celui des exportations. La différence est encore plus sensible si on retranche des importations les produits qui sont uniquement destinés aux Européens (denrées de consommation, vins, bières, matériaux de construction, machines, etc., 1/3 au moins du chiffre total).
Si Téducation commerciale et indigène était comparable à celle des Européens, c'est-à-dire s'ils connaissaient la valeur des produits qu'ils vendent ou achètent, une pareille situation devrait amener l'introduction dans la colonie d'une grande quantité de numéraire.
En fait, il est hors de doute qu'il y a bien en effet introduction d'argent, mais l'argent importé par les commerçants est encore en quantité relativement faible et il n'est pas possible d'en évaluer le chiffre exact, attendu que le service des chargements n'existe pas au bureau de poste de Brazzaville, qui est le gros centre commercial de la colonie. On ne connaît avec exactitude que le chiffre du numéraire envoyé par le Trésor.
Cette situation économique anormale disparaîtra lorsque les traitants libres se seront établis un peu partout et que les sociétés concessionnaires seront amenées à modifier leurs prix de vente et leurs procédés d'échange.
Il est permis de constater un mouvement, quoique encore peu marqué, dans le sens de l'augmentation des importations. Alors qu'en 1902 et 1903, celles-ci ne représentaient que 40 0/0 du commerce total, elles représentaient plus de 42 0/0 en 1904 et l'augmentation principale porte précisément sur
LES RESULTATS ÉÔOxXOMiQUES
Etat de la valeur des importations par pays de ]
provenance.