LES DOCTRINES SUR L'EXPANSION COLONIALE EN GRANDE-BRETAGNE VERS
Depuis une vingtaine d'années, le terri toii?e colonial de la Grande-Bretagne s'est considérablement agrandi. Elle a notamment occupé sans coup férir ou conquis : dans le Nord de Bornéo, le Brunei et le Saraouak ; en Chine, Wei Ha Wei ; dans l'Indoustan, le Sikkim ; en Afrique enfin, le Betchouanaland, la Rhodesia, le Nyassaland ou British Central Africa protectorate, la partie orientale du continent appelée East Africa protectorate, l'Ouganda et l'Gunyoro, la Nigeria, sans compter l'Egypte et le Soudan égyptien où sa position est sans doute équivoque en droit, mais prépondérante en fait. Elle vient enfin d'annexer, on sait après' quelle lutte, l'Orange et le Trànsvaal.
Les doctrines protectionnistes triomphant partout, les pays civilisés se défendant par des droits de douane prohibitifs contre les importations étrangères, mais la production de ses manufactures ne tarissant pas, il lui a fallu assurer à son industrie des marchés toujours ouverts ; d'où cette âpreté à acquérir des territoires nouveaux.
Devant un pareil accroissement de son domaine d'où tre-mer, la Grande-Bretagne, sommes-nous tentés de croire, a toujours eu, en politique coloniale, l'extension
tûut à fait inexacte.
Il y a un demi- siècle, beaucoup d'hommes d'Etat anglais imbus d'idées précisément opposées à celles aujourd'hui en faveur professaient non seulement qu'il est néfaste pour une nation d'étendre indéfiniment son domaine d'outre-mer, mais qu'il lui est même avantageux de le restreindre.
Cette théorie, qualifiée par les Impérialistes d'aujourd'hui de Little Englandism et opposée avec dédain par eux à la politique de la Greater Brilain, eut des partisans dès la fin du xviii" siècle.
Dans une série de lettres, adressées en 1781 à Necker sous le titre de Cai Bono ? ' Josiah Tucker, dean de Gloucester, déclarait que « la séparation totale d'avec ses colonies d'Amérique serait l'un des événements les plus heureux susceptibles d'arriver à l'Angleterre m . « La France sans colonies, disait-il encore, est presque invulnérable. Si elle est saisie par la rage ép idem ique d'avoir des colonies, elle deviendra aussi vulnérable que ses voisins, a
Formulée seulement par quelques écrivains isolés, cette théorie fut énergiquement défendue vers le milieu du xix' siècle par une . grande partie de l'école libre échangiste. Richard Cobden et John Bright soutenaient qu'il fallait accorder aux colonies anglaises un a self government » complet, les laisser nommer elles-mêmes leurs fonctionnaires, se taxer et supprimer les crédits afl'ectés dans le budgel britannique à l'entretien des
I. Cui Bono? An Enquirj whal Benefit can arise to the Eitglish or Araericans, French, Spanish or Dulch from the grealest Victorias in ihe présent iiiar. in-S". 1 781, lia paru une Iraduction frantaisedece livre eu 178a. Tucker avaitdcjà auparavant pubtié d'autres ouvrage» conçu* dans le même sens.
/ ^ ** '*'.'• "^^ coloniaux civils et militaires. « Si nou
4'^ * ■' -rr. ^^s cornes, disait. Gobden en 1849, i^otr<
é. . . •' ^^ richesse, son énergie et ses ressources
^ , ^a sous le poids de ses possessions '. » « J(
"^ •' ^•^ ., . v.it— il encore en i85o, dans une réunion tenue
- j " d, que la mère patrie renonce à toute supré-
, ""''^'^••wj. *^itîque sur ses colonies et qu'elle s'en tienne
■'.*,' lent aux liens naturels qyi'une origine com-
/ - /. A^s lois communes, une religion et une litté-
. " :;oTnmunes ont donné à tous les membres de la
' ' j^ ji',' ^glo-saxonne disséminés sur la surface du globe...
^r-^ ,^ "^ *■- -e que vous pousserez unanimement le cri de
/- / /' '" -'ivernment pour les colonies; j'espère que vous
• .V^\ l ' '-^derez qu'il ne soit plus voté un shelling dans ce
/ ,. *J' '"'-'* " • pour les dépenses civiles et militaires des colo-
'"^''^'i-rr- ette politique séparatiste compta vers i85o etpen- «-'v.'/. . t les vingt ou trente années suivantes beaucoup de fsai.jfip^, tisans. On en trouve notamment l'expression dans •' '-'- y^ii^n:r,,. écrits d'un homme, qui, par son caractère, sa droite et l'étendue de ses connaissances s'est imposé /' ^r çueipjn ---ns tous les postes où les circonstances de sa vie l'ont '-• -'//.•/?/ ^.;^.,..iacé. Nous voulons parler de Frédéric Rogers, plus -'^/>7//»y:y/35^ ^ar-d sir Frédéric Rogers, plus tard encore Frédéric ■'' 't Juha Brj: ord Blachford. Son opinion en la matière a d'autant •'/"nie^ ^^r//^pl^s d'autorité qu'entré dans l'administration coloniale '--^'r nommer . ^^ i844, il y a fait toute sa carrière, en qualité de f ^ifpprùne: « commissaire de l'émigration » de i846 à 1860, puis yuo à l'eni: ^^e « sous-secrétaire d'état permanent » de 1860 à iS^i
si bien qu'un homme d'État australien, George Hisinbotham, était autorisé à dire en 1869 «les colonies ont
'(/'âuùr^cc j John Morley, Fie cfeCo6den, trad. Raffalovich p
2. Frédéric Bastiat, œuvres compfôfes. t. III, AppeAclice ^^5 A 5
tain Rogers ' ». Or voici ce qu'il écrivait en i854i l'année même, où VOrange river sovereignty fut abandonnée par le gouvernement de la Grande-Bretagne : n C'est vraiment pitoyable : donnez tout ce que vous voudrez, vous ne satisferez pas les colons, à moins de leur concéder l'indépendance absolue ; de sorte qu'il est malaisé de dire comment on arrivera, conformément je suppose, à notre attente générale, à une dissoltUion de cette société en termes courtoà '. »
Et trente ans plus tard, vers i885, quand il avait depuis longtemps quitté le Colonial office, Rogers écrivait encore : « J'ai toujours pensé, et cette pensée s'est si bien confirmée et consolidée d'elle -même, qu'il m'est difficile de concevoir que quelqu'un soit d'un avis contraire, que nos colonies étaient destinées à devenir indépendantes et qu'à ce point de vue le Colonial office a pour mission de rendre notre réunion, tant qu'elle durera, aussi profitable aux deux parties que notre séparation, quand elle s'opérera, aussi courtoise que possible. Cette opinion repose surtout sur ce principe général qu'une nation vigoureuse (et une colonie devient une nation) ne doit pas laisser gouverner ses aflaires intérieures par im gouvernement éloigné et que des nations géographiquement séparées n'ont pas d'intérêts communs assez puissants pour s'imposer avec tous les détails et toutes les variations qu'elle suppose, une même politique étrangère '. »
Tel était le scepticisme propre aujourd'hui à donner
1. Cité dans Dirtionary of national biography, t, XLIX., p. lao. 3. Lettre à R.-W. Churoh, du i5 seplembre i8bi, Lelters of Fredtrk lord Blachford, p. i58.