Letters, p. agg-Soo
le cauchemar à M. Joseph Chamberlain avec lequel cet homme éminent qu'on a appelé « le mieux doué, le plus habile et le plus étonnamment subtil des amis de Newman», considérait l'avenir de l'Empire britannique *. Lui, premier fonctionnaire de l'administration coloniale, il attendait sans émoi, le moment où toutes les colonies se seraient détachées de la métropole, vrai représentant de cette école, que lord Rosebery accusait un jour d'avoir propagé « la moisissure de ce Little Englandism qui menaçait de pourrir les maîtresses poutres de la bâtisse nationale * » .
Il s'en fallait cependant de beaucoup que tous les hommes d'État britanniques eussent des vues aussi radicales. Sir Robert Peel, qui en se ralliant à la doctrine de l'École de Manchester et en la faisant triompher, accomplit l'une des plus audacieuses volte-face qu'homme d'État ait jamais osées, se séparait de Cobden sur la question des colonies. De même lord John Russell qui succéda comme premier ministre à sir Robert Peel en juillet i846, de même encore son ami lord Grey, à qui il confia le Ministère des colonies.
Comme ces deux personnages sont restés au pouvoir
1. « This distinguished and upright public servant, « the most « gifted, the most talented and of the most wonderful grasp of « mind » of Newman's frîends, was on this question among the faithless. » H.-E. Egerton, A short history of british colonial policy^ p. 368. — Newman, dont il est question est John Henry Newman (1801-1890), Tinitiateur du « Mouvement d'Oxford », nommé cardinal de l'Église romaine le la mai 1879.
2. « Lord Rosebery congratuled them [the Royal colonial Institute] on the fact that largely through their eflbrts the dry rot of Little Englandism which in 1868 had threatened to destroy the main timbers of our national building had been successfully arrested. » Paroles rappelées au banquet annuel du Royal colonial Institute, le 3o avril 1902, The Times, weekly editioUt 2 mai 190a, supplément p. IIL
que Sud-africaine sa charte d'indépendance et ont préparé celle de l'État libre d'Orange, leurs idées en matière de politique coloniale valent qu'on les examine.
Ils sont entrés au ministère avec la ferme conviction — et ils l'ont fait partager au Parlement — qu'il fallait accorder aux colonies un régime commercial aussi libéral que possible, n En abrogeant l'an dernier les lois de navigation, dit lord John Rusaell, le 8 février i85o, à la Chambre des Communes, je crois que nous avons entièrement mis fin à tout le système du monopole commercial de nos colonies. Nous avons nettement déclaré d'une part que si nous avons besoin de produits semblables à ceux que nos colonies fournissent, nous les prendrons au besoin en d'autres parties du monde ; et d'autre part, nous avons laissé les colons libres de se pourvoir ailleurs que chez nous, et d'imposer des droits égaux aux produits manufacturés de la Grande-Bretagne et des pajs étrangers. "
Même libéralisme dans l'administration des colonies. Au Canada le gouverneur est tenu de choisir le ministère dans la majorité d'une chambre librement élue. Au Nouveau- Brunswick et en Nouvelle-Ecosse le conseil exécutif devient électif. Dans la Nouvelle-Galles du Sud un conseil est institué dont les membres sont pour les deux tiers élus, et pour un tiers seulement nommés par le gouvernement. Que a l'Empire colonial repose sur des principes justes, propres à faire honneur à ce pays et à conlribuer au bonheur et à la prospérité des possessions britanniques », tel est le vœu de lord John Russell.
Mais en même temps, il est fermement convaincu, et lord Grey comme lui, de la nécessité de maintenir l'Eu/piu; dons [ouïe son înlégrilc. « \ous devons, dit
lord Russell, conserver notre grand et précieux Empire colonial. » C'est un devoir pour la nation, qui ne saurait se décharger à la légère des responsabilités qu'elle a assumées. Elle a élevé à un certain degré de civilisation des indigènes, qui faute de sa protection retomberaient dans la barbarie. L'union est avantageuse et à la métropole et aux colonies. Celles-ci sont pour la Grande- Bretagne des alliées fidèles et des alliées fidèles augmentent la force d'une nation ; abandonnées à elles-mêmes, les colonies chercheraient de nouveaux protecteurs : le Cap retournerait à la Hollande, l'île Maurice à la France ; ces puissances deviendraient fortes de l'acte de faiblesse même de la Grande-Bretagne.
Les colons de leur côté bénéficient de l'union. Pour combien compterait dans le monde un habitant du Cap qui ne serait qu'un habitant du Cap, un Canadien qui ne serait qu'un Canadien ; mais ils sont cela et davantage encore ; ils sont hritish subjects^ et partout protégés par les agents diplomatiques de la Grande-Bretagne *.
Deux opinions se manifestent donc vers i85o chez les hommes d'État anglais. Les uns, estimant les colonies inutiles à la métropole et onéreuses, considéraient leur indépendance comme inévitable et faisaient des vœux pour que la sécession s'accomplît le plus tôt possible. D'autres, au contraire, s'ils consentaient qu'on dotât les colonies d'un régime administratif et commercial aussi libéral que possible, s'ils prenaient même l'initiative d'une réforme conçue dans ce sens, combattaient la séparation et proclamaient la nécessité absolue de l'union des diflerentes parties de l'Empire.
I. Lord John Russell, Discours prononcé à la Chambre des Communes, le 8 février i85o, Hansard*s parliamentary debates, t. CVIII, p. 535-567. Tout le discours présente le plus grand intérêt pour l'histoire coloniale de la Grande-Bretagne.
Mais il est une troisième opinion en pleine faveur au début du XX® siècle et qui n'était jamais, ou prescjue jamais exprimée au milieu du xix® siècle. C'est qu'on ne saurait trop reculer les bornes de la domination britannique, ni acquérir ou conquérir sur le globe une trop grande surface de territoires nouveaux.
Peut-être nous objectera -t-on que c'est cependant entre i84o et i85o précisément que le Natal et la province de British Kaffraria* ont été annexés à l'Empire. A quoi nous répondrons, d'abord, que ces deux actes s'expliquent, le premier par un véritable entêtement à ressaisir des sujets britanniques qui prétendaient sWfranchir, le second par la nécessité stratégique de construire dans l'Est de la colonie du Cap un boulevard contre les invasions cafres, et ensuite qu'ils ont été accomplis par l'initiative propre de deux militaires, sir George Napier et sir Harry Smith, mais non en vertu d'une politique d'expansion du Colonial Office,
Les hommes d'Etat anglais en immense majorité, pour ne pas dire à l'unanimité, répugnaient alors à étendre la superficie des colonies en général et celle du Cap de Bonne-Espérance en particulier.
Cette dernière possession était complètement discréditée dans l'opinion publique. « Il est impossible de ne pas sentir, disait lord Grey, qu'il règne dans ce pays
I. Le 23 décembre 1847» ^^'' Harry Smith proclame i® que la frontière orientale de la colonie était reportée de la Fish river à la ligne formée par les rivières Keiskama et Tyumie; a° que le territoire situé entre la Keiskama et la Kei était déclaré « possession britannique. » Smith ne rendit pas à ce dernier territoire le nom de a Province of the Queen Adelaide » qu'il avait porté en i835, mais l'appela a British KaSraria. » Depuis i847> ^^ ^*^ P^"^ ^^ soustrait à la domination britannique. £arl Grey, The colonial policy oflord John RusselVs administration, II, p. 199 et suiv.
le sentiment général que la colonie ne vaut pas les dépenses qu'elle nous impose, et que nous avons commis une lourde erreur en nous laissant entortiller dans une ' situation qui exige de pareils sacrifices *. »
Beaucoup de gens regrettaient qu'on n'eût pas simplement utilisé le Cap comme relâche pour les navires allant aux Indes, et qu'on ne se fût pas borné à s'assurer la possession des deux mouillages de Table Bay et de Simon's bay.
La paix ne durait jamais longtemps sur la frontière orientale de la colonie. En avril i846, une nouvelle guerre cafre avait éclaté, qui avait coûté deux millions de livres sterling et une autre encore en décembre i85o. Les dépenses qu'occasionnait cette dernière guerre furent vivement critiquées à la Chambre des Communes le 7 mars i85i par sir De Lacy Evans *, le lo mars par Hume, qui « ne peut supporter de voir ainsi gâcher l'argent du pays ^ », et surtout le lo avril paf sir William Molesworth, qui attaqua vigoureusement la politique d'expansion de sir Harry Smith dans l'Afrique australe. Nous vivions, dit-il, « sous l'agréable illusion que nos poches étaient à l'abri des entreprises des Cafres, mais hélas I voici que les Champs-Elysées de la British Kaffraria se çont transformés en un Tartare, que nos poches sont menacées d'être retournées et que notre excédent budgétaire est à vau-l'eau * » .
Cette colonie pauvre et peuplée en grande partie
I. Earl Grey, ouvr. cité, p. 248. — Il redoute à l'extrême qu'on n'engage de nouvelles dépenses pour le Natal. Voy. Corresp. of Natal [II], p. 89-90.
a. Hansard's parliamentary debates, 3® série, t. CXIV, p. iiai.