RUE GARANCIÈRE
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A Monsieur le çfénéral Galliem, gouverneur général de Madagascar.
Mo> Général,
En travaillant sous vos ordres à la pacification des hautes régions du Tonkin, j'ai appris au contact journalier des populations indigènes que l'expansion coloniale ne se résume pas tout entière dans des statistiques, des combinaisons financières ou commerciales et dans des campagnes militaires. J'ai acquis la conviction que ce sont précisément les forces morales dont on ne parle pas et qu'on afTecte trop de négliger qui seules pourraient rendre un peu de vitalité à nos entreprises françaises de colonisation.
Si je me décide à imprimer tardivement ce volume, c'est dans le seul but d'affirmer cette conviction et de montrer, en prenant pour sujet d'étude l'œuvre accomplie par vous dans le territoire de Langson, qu'elle repose sur des bases raisonnables.
Je n'ai pas et ne puis avoir la prétention d'exposer ici, mon général, vos idées sur les choses coloniales, mais seulement de défendre celles que je me suis faites dans la pratique de vos principes et de vos procédés. Grandmaiso^'. a
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C'est donc une marque, précieuse pour moi, de bienveillance personnelle que je viens vous demander en vous priant d'accepter l'hommage de ce livre, témoignage insuffisant de ma profonde estime, de mon admiration et de mon dévouement très respectueux.
Ga
.\>DMAIS0N,
Tananarive, le 11 décembre 1891
Le général Galliem, commandanl en chef le corps d'occupalion et gouverneur général de Madagascar, à Monsieur le capitaine de Gra>dmaiso>", du i3i^ d'infanterie à Coulommiers .
Mon cher de Grandmaison,
Vous savez quel affeclueux souvenir j'ai conservé de tous ceux qui m'ont secondé dans l'œuvre de pacification et d'organisation qui m'avait été confiée au Tonkin. C'est grcàce à leur concours dévoué que j'ai pu réussir, et parmi ces travailleurs vous avez toujours été un des plus persévérants, un de ceux dont les brillantes qualités ont rendu ma tâche agréable, presque aisée.
Dès mon arrivée, le Tonkin m'avait empoigné : les efforts que j'y avais dépensés et que j'avais vu prodiguer autour de moi avaient été couronnés des meilleurs résultats ; durant près de quatre ans, j'avais donné à la tâche qui m'avait été confiée sur nos frontières de Chine le meilleur de moi-même : ce n'est pas sans regret que je l'avais quittée, et ce n'est pas sans émotion que je viens de retrouver dans votre livre l'histoire de nos luttes contre l'anarchie qui régnait là-bas, l'exposé des
méthodes que nous avons suivies pour la combattre et la vaincre, pour préparer à la colonisation des régions si riches et si fécondes.
Votre ouvrau;e arrive à son heure : nos idées sur les choses coloniales sont assez confuses en France ; on a beaucoup écrit sur la matière, beaucoup discuté : mais aucune svnthèse, basée sur des faits, sur la pratique, n'avait encore condensé des idées générales, pouvant servir de guide pour l'avenir. Ces quelques pages seront la révélation de ce dont est capable aujourd'hui l'officier aux colonies ; elles montreront quel doit être son rôle dans la longue période qui suit la conquête ; l'œuvre utile et féconde que, seul, il peut accomplir s'y trouve parfaitement et clairement exposée ; et, si je fais quelques réserves sur certaines de vos idées personnelles, développées dans la première partie, je puis dire, en somme, que ce sont là les doctrines qui m'ont toujours guidé et que j'ai mises en application, ici, à Madagascar, comme je l'avais fait au ïonkin : l'expérience confirmera, je l'espère, leur valeur.
Merci donc de l'hommage que vous m'en faites ; merci du souvenir que vous avez gardé de moi : nulle récompense ne me va plus au cœur cjue l'approbation et l'estime des officiers que j'ai eus comme collaborateurs sur ces frontières de Chine, naguère si troublées, aujourd'hui si tranquilles. Je suis heureux de pouvoir vous donner ici les marques de ma svmpatliie toute particulière el crovez bien, mon cher de Grandmaison, à mes sentiments Ic^ plus alTectueux.
PREFACE
Les Français voya^ont peu, mais quand l'un d'eux se hasarde à passer la mer, il éprouve généralement au retour le besoin de faire connaître ses impressions et de donner son avis sur la politique coloniale. C'est une faiblesse pardonnable. L'activité croissante de production, l'accumulation de documents originaux qui en résultent répondent en effet à un besoin social. On s'occupe beaucoup en France de choses coloniales et le grand public y prend goût. Malheureusement les divergences d'opinion et l'âpreté des discussions sont telles, entre nos hommes compétents, qu'il est impossible de leur emprunter de confiance une théorie de colonisation toute faite. En l'absence de traditions suivies et d'autorité reconnue en la matière, c'est dans le récit des choses vues et dans la libre discussion des faits observés sur place qu'il nous faut encore aller trier un à un nos éléments d'appréciation. L'élaboration de ces matériaux par l'opinion publique produira peut-être avec le temps un courant d'idées assez cohérent et assez caractérisé pour servir de base à un corps de doctrine coloniale et mettre un terme à nos indécisions et à nos tâtonnements.
Grandmaison. 1
2 PRÉFACE
Il est donc utile de dire ce qu'on a vu et permis de le discuter. Je n'ai pas, en publiant ces notes, d'autre ambition que celle d'apporter à mon tour une contribution très modeste à la réserve commune de faits et d'idées mise à la disposition de ceux qui s'intéressent à nos établissements d'Extrême-Orient.
Avant eu la bonne fortune de servir pendant un peu plus de deux ans sous les ordres directs du colonel (aujourd'hui général) Gallieni dans la région de Langson, j'ai pu y suivre dans le détail son œuvre de pacification et d'organisation des hautes régions. Ce coin du Tonkin était justement en 1 894-1 896 le champ d'essai où furent mis en pratique, sous sa direction, les principes et les procédés de colonisation qui semblent dès aujourd'hui nous promettre à Madagascar des succès auxquels nous n'étions plus accoutumés. C'est à ce titre qu'il peut être intéressant d'y suivre, dans les limites étroites du petit commandement territorial qui m'était confié, la première application de ces principes et de ces procédés.
Mais pour en faire comprendre la portée et les mettre dans leur jour, il nous faudra sortir un peu du document local. 11 ne s'agit pas, en effet, seulement, de décrire la réorganisation d'un territoire militaire au Tonkin. Ce qu'il est intéressant d'y trouver, c'est la première application méthodique de principes très féconds et les éléments d'un progrès d'ordre général.
J'ai essayé de comprendre, en travaillant à l'œuvre commune, pourquoi nous avons si médiocrement réussi dans un semblable pays. En comp&rant les efforts aux progrès, les dépenses aux bénéfices, je me suis demandé ce que nous sommes venus chercher en Extrême- Orient.
PRÉFACE K
Mon but est de faire connaître et partager, s'il est possible, la conviction que je me suis faite sur place. Il eût été naturel, peut-être, pour y parvenir, d'apporter ici dans l'ordre où elles se sont produites, les impressions qui l'ont peu à peu formée et d'étudier dans leurs applications pratiques les quelques principes mis en essai dans le liant Tonkin en iSg/j-QO, avant d'en mesurer les conséquences générales.
Mais cela eût exigé des développements que ne comporte pas le cadre nécessairement restreint de ce travail. Obligé de négliger les intermédiaires et les transitions, j'ai dû me borner à présenter d'abord le point d'arrivée, les idées générales, puis à suivre le détail de leur mise en pratique dans un cas particulier.
C'est, il est vrai, un ambitieux début que de se demander d'abord Qui nous a menés au Tonkin, de rappeler les phases de notre action en Extrême-Orient et de chercher les causes de son peu d'efficacité. On trouvera peut-être qu'il n'était pas nécessaire de partir d'aussi haut pour arriver au détail de l'organisation militaire et politique d'un très petit morceau des hautes terres. Devant l'apparente disproportion de ces deux sujets, il viendra sans doute aux lèvres de c[uelques-uns l'ironique remarque du poète :
« Amphora cœpit institui... cur iirceus exit ? ))
Je répondrai très simplement que ma prétention n'est pas de faire un livre dans les règles de l'art, mais de dire ce que j'ai vu et ce que je crois vrai. J'ajouterai que dès qu'il s'agit d'un travail social, comme la colonisation, les moindres détails doivent être la conséquence raisonnée de principes directeurs et que l'exa-
^, PRÉFACE
incii (le CCS principes est à mon sens la nécessaire préface de loule élude coloniale.
Reste le grief plus sérieux d'avoir visé trop haut et abordé sans autorité d'aussi vastes questions. J'aurais mauvaise grâce à le discuter, mais il est permis à tout lionune d'avoir une opinion et de la défendre de bonne fol. — C'est ce que le veux essaver.