‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 2 sur 42 · CHAPITRE PRE:MIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRE:MIER

Il est impossible dans l'examen des circonstances qui nous ont amenés au Tonkin de découvrir une ligne de conduite arrêtée d'avance. — La France a conquis l'Indo-Ghine, en dehors de tout calcul, pour obéir instinctivement à son rôle traditionnel. — Aperçu historique.

Que sommes-nous venus faire au ïonkin ? Par quel engrenage la France a-t-elle été amenée à conquérir, au prix des sacrifices que nous connaissons, cet empire d'Annain que nous n'avions jamais convoité? \ a-l-il eu là l'exécution d'un plan, mûri par les hommes d'Etat ? Est-ce un phénomène d'expansion explicable par le voisinage, la facilité de colonisation ou le besoin d'assurer la vie à un trop-plein de population ')

Nous serons forcés de reconnaître que la volonté des hommes a été le plus souvent violentée par les événements et que ce ne sont pas des considérations commerciales qui nous ont conduits en Extrême-Orient.

En observant la France s'encaser comme à re2:ret et sans projets arrêtés dans cette extraordinaire aventure, les anciens auraient seulement vu là un caprice de ce « Fatum », de cette force des choses qui, dominant les hommes et les peuples, se faisait un jeu de les plover à son implacable fantaisie. Pour nous, peuple chrétien, cette force des choses s'appelle la « Providence » qui se plaît encore de nos jours à faire 'accomplir par la France les œuvres de civilisation véritable et de généreuse initiative pour lesquelles il lui faut un instrument

(!(' tliol\. Aucune autre nation ne porte dans son liisloiro la trace aussi profonde d'une mission exceptionnelle poursuivie à travers les défaillances et les revers comme aux époques de calme et de prospérité. Ce rôle est assez honorable pour cju'il ne nous vienne point à l'esprit d'en répudier la tradition.

Au moment de parler du ïonkin, il faut s'élever un instant au-dessus des statistiques dédouane et des questions de transit, sans en méconnaître d'ailleurs l'importance. Nous avons le plus souvent de ce côté assez complètement fait fausse route, pour qu'on en vienne à désespérer du bon sens de la France s'il n'est plus possible de découvrir, au fond de ses entreprises d'outremer, encore une étincelle de ce prosélytisme désintéressé qui est la inarque de notre race et en a fait la fortune.

Cette étincelle, il est vrai, a bien pâli et les préoccupations de cet ordre ne s'avouent plus guère aujourd'hui. La rapacité des peuples du nord nous a fait une réputation de gens légers et peu pratic^ues. C'est peutêtre dans la crainte de justifier leur appréciation que nos hommes politiques ont trop souvent perdu de vue les intérêts véritables de la France, en dépouillant extérieurement son expansion de tout caractère généreux. Ils ont ainsi sacrifié de parti pris le bénéfice de l'action morale et affecté de le négliger, alors que des rivaux plus avisés ne reculent devant aucun sacrifice pour s'en assurer les avantages. Xe voyons-nous pas les Anglais, exploiteurs admirables et commerçanls de premier ordre, s'elTorcer en toute occasion de dissimuler leurs préoccupations de lucre et leurégoïsine légendaire sous des dehors de civilateurs chrétiens et de tuteurs désintéressés ') Pourquoi donc avoir l'air d'écoliers pris

en faute et plaider les circonstances atténuantes quand il s'agit de nos entreprises les plus fécondes au point de vue de la civilisation véritable et du bien des populations? S'il est cjuelquefois difficile de les justifier par leurs conséquences immédiates, politic|ues ou commerciales, c'est c[u'en réalité chacune d'elles porte l'empreinte d'une volonté supérieure à celle des hommes qui les ont conduites souvent à contre cœur. Nos expéditions coloniales ont toutes gardé de ce conflit la physionomie d'aventures engagées par entraînement et poursuivies par amour-propre.

Au surplus, laissons parler les faits. Dans leur sincérité, ils peuvent seuls nous donner l'impression profonde et complexe c|ui se dégage de cette série d'efforts presque inconscients, de ce mélange d'actions héroïcjues et de pitoyables reculades, de cette supériorité dans l'action individuelle le plus souvent paralysée par le désordre et l'illogisme dans la direction qui, au Tonkin comme ailleurs, forment la trame de notre action coloniale. 11 ne peut être question d'entreprendre ici l'histoire de notre empire indo-chinois. Cette lourde tâche tentera j'espère c[uelque plume autorisée quand le temps aura mis à leur place définitive les événements et les hommes. Mais pour répondre à la question posée au début de ce chapitre : « Que sommes-nous venus faire au Tonkin? », il nous faut rappeler l'enchainement des circonstances qui ont amené notre établissement définitif en i884- Ce sont faits connus de tous, aussi cet aperçu rétrospectif sera-t-il limité au développement indispensable pour appuyer une opinion.

Dès 1627, un Français, le père de Rhodes, avait fondé

au Tonkin dos missions dont sos successeurs devaient retrouver les traces cent cinquante ans plus tard.

A cette époque l'antique dynastie des Le régnait sur tout l'Annam, de l'empire des Kmers, déjà depuis des siècles en décadence (Slam et Cambodire) jusqu'aux frontières de la Chine. Mais l'autorité réelle dans ce vaste rovaume était partagée entre deux familles de vice-rois liéréditaires appelés « Cliua » : les « Trlnli » au Tonkin sous la main des rois Le dont Hanoï était la capitale et les « Nguyen » dans les provinces du sud. Les annales annamites nous montrent en 1628 le roi Lè-dul-Kv guerrovant au Xord contre les princes féodaux de Langson et de Cao-Bang puis réprimant une révolte du « Seigneur du Sud », Chua de Cocliincliine, Nguven-Pliuoc-Nguven ancêtre de la dvnastie aujourd'hui régnante. C'est seulement au milieu du siècle dernier que les rois Lèabandonnnent Hanoï et transportent le siège de leur gouvernement à Hué pour surveiller de plus près les provinces du Sud.

La connaissance de ces notions, trop ignorées des premiers négociateurs français, nous eût évité de graves mécomptes. Il en ressort en effet que toute l'Indo-Chine française obéit depuis plusieurs siècles aux souverains annamites. Le Tonkin, loin d'être, comme on l'a cru, une conquête récente, est le berceau de l'Annam. Le nom de Tonkin n'existe même pas pour les habitants, et jusqu'à l'extrême frontière de Chine le sol est qualifié par eux de « Terre d'Annam ». Au début de notre occupation les explorateurs et les premiers administrateurs, trompés par les fréquentes rébellions menées au Tonkin sous le nom dos anciens rois Le, avaient cru voir un attachement durable à une ancienne dvnastie locale, là où il n'y avait le plus souvent que prétexte à

pillage. Ils en avaient conclu que les Tonkinois n'aiment pas les Annamites et qu'il y aurait profit à les en détacher plus encore. La cour de Hué, comprenant le parti qu'elle pourrait tirer de cette erreur, se garda de la dissiper et put obtenir ainsi qu'en i884 le sort de l'Annam central fût séparé de celui du Tonkin. ?sous verrons combien cette différence de régime nous a causé d'embarras et de difficultés dans la suite.

Revenons à nos débuts. De 1770 à 1800 une révolte générale et une invasion des terres basses par les Tav-son (montagnards de l'Ouest) dévastent la péninsule ou l'anarchie se prolonge pendant de longues années après le renversement de la dvnastie des Le. Aux environs de 1786 le Chua de Cochinchine Nguyen-Anh qui sera plus tard l'empereur Gia-Long, chassé à son tour et réduit aux abois, rencontre M^"" Pigneau de Behaine, évoque d'Adran, missionnaire apostolique du Siam et de Cochinchine et s'ouvre à lui du projet qu'il l'orme de demander secours aux Espagnols ou aux Hollandais. L'évèque français voit là une occasion providentielle de conquérir à la France et au christianisme ce magnifique empire. Il décide rSguyen-Anh à lui confier son jeune fils, s'embarque pour la France et conclut à Versailles avec le comte de Montmorin le traité du 28 novembre 1787. La France promet une flotte, un corps de débarcpement et un subside de cinq cent mille piastres. L'Annam cédera en échange la baie de Tourane, l'archipel de Poulo-Condore et garantira le libre exercice du christiamisme dans tout l'empire.

Les embarras intérieurs, préludes de la Révolution, vont empêcher Louis XYI de tenir ses engagements ; mais l'évèque d'Adran ne laissera pas protester la signature de la France. Il se rend à Pondichéry, arme à ses

frais doux navires, engage des officiers, des ingénieurs, des médecins. Sur ses conseils, Tarmée annamite est reconstituée à Saigon. Avec l'aide de cette poignée de Français, Nguyen-Anh reconquiert le royaume d'Annam jusqu'aux frontières de la Chine et vient se faire couronner empereur à Hué sous le nom de Gia-Long. Énergique et actif, le nouvel empereur, mettant à profit les conseils et les services des quelques Français qu'il s'est attachés S réorganise son empire et le gouverne en paix pendant trente ans. Le souvenir de cette restauration est resté très vivant aux environs de Saigon où la gratitude de Gia-Long a élevé un tomheau magnifique à son bienfaiteur l'évèque d'Adran. La mémoire de cet homme remarcjuable est encore l'objet, chez les Annamites de Cochinchine, d'un respect presque superstitieux.

Mais la reconnaissance est une vertu qu'il ne faut guère demander aux nations, même en Extrême-Orient. Les missions furent récompensées des services rendus ' par cinquante ans de persécutions incessantes. C'est l'excès même de ces violences qui forcera peu à peu notre intervention. Cette intervention sera du reste bien intermittente et dépourvue de sanction pendant la première moitié du siècle.

En 1843 le commandant Lévèque, monlrant le pavillon français à Tourane, apprend que cinq missionnaires attendent la mort à llué. Il les réclame et obtient leur mise en liberté.

I. Entre autres et pour ne citer que le plus connu, le colonel du génie Olivier reconstruisait, d après les types de Yauban cl de Cormontaigne, les citadelles de lAnnani et du Delta du Tonkin qu il nous faudra prendre d'assaut quatre-vingts ans plus tard.

APERÇU HISTORIQUE n

En 1844» c'est l'amiral Cécile qui exige la remise de l'évèquc français, Ms"" Lefèvre, condamné à mort à Hué.

En 1847, ^^ commandant Lapierre, avec « La Gloire » et « La \ictorieuse » est à Tourane pour faire des remontrances. Tliieu-Tri, le roi du moment, essaye de le faire tomber dans un guet-apens. Prévenu à temps par un chrétien indigène, Lapierre brûle et coule en deux heures la flotte annamite avant de quitter ces parages. Thieu-ïri meurt de colère, dit-on, en apprenant la chose, et laisse le trône au trop célèbre Ïu-Duc auquel nous aurons à faire pendant trente-deux ans ^ .

I. Notons en passant l'origine, sous le règne de Tu-Duc, des garnisons chinoises et de la grande piraterie au Tonkin.

En 1847. Tu-Duc, pour avoir raison des révoltes incessantes des tribus du Haut-Tonkin, qui supportaient malaisément le gouvernement des mandarins annamites, demande et obtient 1 envoi de garnisons chinoises qui occupent Cao-Bang, That-Ké et Langson. Nous les retrouverons quarante ans plus tard vivant toujours sur le pays que cette charge aura ruiné.

Aux environs de 1860, les bandes formées par la grande insurrection chinoise dite des « Taj-Ping », après avoir dévasté une grande partie de la Chine et mis en péril la cour de Pékin, étaient venues se heurter près de Shang-Haï au corps expéditionnaire franco-anglais. Elles y avaient subi un premier échec et bientôt leurs débris, dispersés et poursuivis par les généraux chinois, avaient dû chercher un refuge hors des frontières de lEmpire, en particulier au Tonkin. Les Pavillons Noirs, sous la conduite de leur chef Luu-vinh-Phuoc, prirent Laokai et le fleuve Rouge. Les Pavillons Jaunes, moins forts, se contentèrent de Ha-yang et de la rivière-Claire, confisquant à leur profit le transit de ces voies commerciales et se livrant à de continuelles incursions dans les provinces du Delta.

En 1867, Tu-Duc, impuissant à s'en défaire, réclamera de nouveau laide de la Chine. Un haut mandarin, envoyé de Pékin pour étudier la question, conseillera au souverain annamite d'abandonner Laokai et Ha-yang, moyennant quoi les bandes chinoises s'abstiendront de dévaster les basses provinces.

12 L'EXPAiS'SION FRANÇAISE AU TONKIN

Plus hoslilc encore que ses prédécesseurs à la civilisation étrangère, il redouble de violence. Une douzaine de missionnaires français et espagnols sont coup sur coup mis à mort et la France se décide à envoyer, d'accord avec l'Espagne, une mission dirigée par M. de Montignv pour faire des remontrances et exiger un traité. Montignv est reçu par des avanies et il faut avoir recours à 1' « ultima ratio » pour obtenir réparation de cette nouvelle insulte.

Le 3i août i858, une escadre franco-espagnole, sous les ordres de l'amiral Rigault de Genouilly, mouille devant Tourane dont les forts sont emportés. Mais l'affaire traîne en longueur, le corps expéditionnaire se fond dans la presqu'île de Tourane et pour ne pas rentrer les mains vides, on se décide (i5-i7 fév. 1809) à prendre Saigon.

Pendant l'expédition de Chine, une petite garnison franco-espagnole de huit cents hommes avec le colonel Palanca-y-Gutliérez et le capitaine de vaisseau d'Ariès nous conserve ce coin de terre au prix d'héroïques efforts. Une armée de c[uinze à vingt mille Annamites, commandée par le vieux maréchal Nguyen-Tri-Phuong, que nous reverrons au Tonkin, avait étroitement bloqué la ville par une circonvallation de plusieurs kilomètres connue sous le nom de « lignes de ki-hoa » . Elle gagnait peu à peu du terrain sur la petite troupe européenne que les fatigues, le climat et les combats réduisaient de jour en jour. Il était temps que l'expédition de Chine

Tu-Duc devra se contenter de cette liuniilianlc solution et c'est ^^ràce à ce modus vivendi que dans toutes nos expéditions au Tonkin nous trouverons les Pavillons Noirs ou Jaunes toujours prêts à donner aux mandarins annamites, contre nous, un ai)pui dont ils se payaient largement sur le pavs.

APERÇU HISTORIQUE i3

prît fin. Au retour, ramlral Cliarncr (G février iS6i) jette trois ou quatre mille hommes à terre et débloque Saïg^on après plusieurs jours de combats acharnés. L'amiral Bonnard, successeur de Charner, occupe sans peine les provinces de My-tho, Bien-IIoa, Bariaet Vinh- Loni>-.

A la suite de ces succès et en présence des embarras que lui cause un soulèvement presque général au Tonkin, Tu-Duc demande la paix et on lui accorde un peu hâtivement le premier traité de Saigon (5 juin 1862). Nous gardons Bien-Hoa, My-tho, Saigon et Poulo- Condore. L'Annam s'engage à payer vingt millions et à ouvrir trois ports au commerce européen.

Il eût été prudent, avant de s'engager ainsi, de suivre les événements c[ui se passaient au ïonkin. Un descendant chrétien de la dynastie des Le avait réuni dans les provinces du nord des bandes déjà nombreuses et occupait sept provinces du Delta, moins les citadelles. Il a^ait fait faire des ouvertures au gouvernement de Saigon, réclamant seulement la qualité de belligérant. On n'en tint pas compte et de cette aventure, qui eût peut-être changé la face des choses, il resta seulement l'idée fausse que le ïonkin désirait se séparer de l'Annam. Le traité de 1862, il est à peine besoin de le mentionner, ne fut jamais observé par les Annamites qui ne payèrent pas, n'ouvrirent aucun port et s'emplovèrent dès le premier jour à nous créer des embarras en Cochinchine.

L'amiral de la Grandière, dès i863, comprit qu'avec l'Annam, il n'v avait pour nous qu'un arrangement possible : tout prendre. Avant tout, pour assurer à notre colonie naissante le transit de Mé-Kono-, il envoie Doudart de Lagrée imposer et signer notre protectorat

i', L'EXPANSION FUANÇ.VISE AL TONKIN

sur le Cambodge (ii août i863). Puis, sans hésiter et sans tenir compte des réclamations de Hue, il occupe les six provinces de Cochincliine, les organise et prépare notre protectorat sur tout l'empire. Malheureusement sa politique ne sera pas suivie et il nous faudra vingt ans de tergiversations et de sanglantes aventures pour en revenir au plan de cet homme supérieur. La Grandière est le véritable fondateur de notre empire d'Extrême-Orient et l'artisan de la prospérité de la Cochincliine.

La guerre de 1870 va du reste arrêter nos progrès et porter à notre prestige un tel coup que Tu-Duc n'hésitera pas à offrir la paix à l'amiral de Cornulier Lucinière movennant la restitution pure et simple de toute la Cochincliine.

i\ous arrivons, en 1872, à la première intervention directe de la France au Tonkin. L'amiral Dupré, gouverneur de Cochincliine, esprit clairvoyant mais manquant de consistance, se trouvait dans une situation diflicih^ Pris entre les ordres très nets du cabinet de Paris et le sentiment de sa responsabilité, il n'avait ni la passivité voulue pour se renfermer dans une inaction dangereuse, ni le caractère suffisant pour se permettre les audaces fécondes qui forcent les événements. Son initiative prendra la forme de désobéissances qu'il s'efforce de dissimvilcr- Les réticences, les désaveux et les habiletés qu'il emploiera pour se couvrir, lui feront perdre tout l'honneur et à la France tout le fruit de la courageuse entreprise de Dupuis cl de l'admirable campagne de Garnier.

Dans le courant de l'année 1872, l'amiral Dupré se ]ilaint officiellement à la cour de Ilué des massacres de chrétiens, des pillages et des désordres qui se succèdent

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sans rclàclic au Toiikin. Tu-Duc se déclare impuissant contre les pirates chinois de terre et de mer et demande l'aide du f-ouverneur de Saigon. Celui-ci, peu au fait des habitudes annamites, prend les explications de la cour au sérieux et envoie le commandant Sénèz avec le « Bourayne », dans les eaux de Haïphong. Le commandant Sénèz, très mal reçu, rentre à Saigon.

Depuis l'exploration du Mé-Kong, où Doudart de Lagrée avait trouvé la mort en 18G8, le monde commercial se préoccupait du fleuve Rouge. Le Mé-Kong, ayant été reconnu impropre à l'écoulement des produits du lunnan vers la mer, on espérait trouver dans le ileuve Rouge une route commerciale relativement facile et plus courte de cinq à six cent lieues que la voie suivie jusque-là par le Yang-Tsé et Shang-Haï.

Un Français, Jean Dupuis, avait fait un premier voyage au Yunnan en 187 1. Il avait été bien reçu par les mandarins chinois, et le maréchal Ma, vice-roi du Yunnan, lui avait confié une grosse commande d'armes et de munitions pour les besoins de la guerre qu'il soutenait contre les rebelles mahométans des provinces du sud de la Chine.

En 1872, Dupuis est en France où il demande l'appui du gouvernement. L'amiral Pothuau l'encourage dans son entreprise, tout en lui déclarant qu'il ne peut conqiter sur une intervention officielle. A Saigon, l'amiral Dupré, qui s'intéressait vivement à l'ouverture commerciale du fleuve Rouge, reçoit fort bien Dupuis et s'engage à lui faciliter l'entrée du Tonkin.

En novembre 1872, après avoir fait ses achats à Hong-Kong, Dupuis, escorté par « Le Bourayne », se présente devant Haïphong avec deux bateaux à vapeur, une chaloupe également à vapeur et une grosse jonque.

tG L'EXPANSION FRANÇAISE AU TONKIN

Les mandarins, étonnés, déclarent qu'ils ne peuvent l'autoriser à entrer dans le fleuve sans en avoir référé à la cour. Dupuis attend ([uin/o jours, puis, ne recevant pas de réponse, remonte à Hanoï où son arrivée cause une véritable panique. On mande en hâte l'évèquc français, M^'*" Puginier, que pour la première fois on condjle d'honneurs et le Nice-roi lui demande d'interNCnir pour éloigner Dupuis. L'évèquc « perd son latin » à evplicpicrau prince Hoang les avantages du commerce libre ; il obtient seulement qu'on s'abstiendra de violence en attendant les instructions de la cour.

Dupuis cependant se décide à forcer la consigne, remonte au Yunnan où il est reçu avec enthousiasme, livre son chargement à Mang-Hao, le i6 mars 1873, et le 3o avril, rentre à Hanoï avec le chargement de huit grosses barques et i5o soldats chinois que le maréchal Ma lui a donnés comme escorte. Là, on lui crée des embarras de toutes sortes: on coule ses jonques, on refuse de lui vendre du riz, on va jusc^u'à empoisonner l'eau que boit son escorte. La cour de Hué s'adresse à Aie"" PuGfinier, au 2:ouverneur de Saison et même aux Anglais de Hong-Kong pour expulser Dupuis dont la présence à Hanoï remue l'Indo-Chine entière, comme si les Annamites avaient le pressentiment cjue sur ce grain de sable allait définitivement trébucher le viel empire.

Devant les lettres pressantes du gouvernement annamite et les réclamations de Dupuis qui demande une grosse indemnité, l'amiral Dupré juge qu'il ne peut tarder plus longtemps à intervenir. Le moment lui paraît opportun de réclamer l'exécution des traités et la libre navigation du fleuve Rouge. Mais il ne peut se résoudre à rompre, en brusquant les choses, les laborieuses négociations entreprises avec la cour dans le but

d'obtenir un nouveau traité politique. .Espérant tout arranger sans se compromettre 11 prend le parti :

1° De désavouer publiquement Dupuis et de s'entremettre pour le faire partir (tout en lui faisant avancer à la même époque une somme de trente mille piastres par la Hong-Kong and Sliang-Haï Bank) ;

2° D'envoyer un commissaire au ïonkin accompagné d'une petite escorte, avec l'ordre d'arranger l'alTaire Dupuis et la mission demi-avouée d'obtenir, paciliquement autant que possible, l'ouverture du fleuve Rouge.

La duplicité est un procédé politique que nous manions assez mal. Les habiletés de l'amiral Dupré et son double jeu devaient nous mener à un désastre. Si Garnier, comme on l'avait dit aux Annamites, allait au Tonkln pour expulser Dupuis, il devait aller seul. S'il avait mission d'imposer l'ouverture du fleuve Rouge, il fallait lui en donner les moyens. Les instructions données à Garnier, les lettres écrites aux évoques de Hué et de Hanoï, les communications à la cour ont fait un jour complet sur cette triste affaire. Rappelons seulement les faits.

Le choix du gouverneur de Saigon s'était porté sur Francis Garnier, alors lleutement de vaisseau et ancien compagnon de Doudart de Lagrée dans son exploration du Mé-Kong, pour remplir les fonctions de commissaire au Tonkin. C'était un homme droit et énergique, connaissant bien l'Annam, grand esprit et grand cœur. — 11 en a fait la preuve.

Au milieu d'octobre 1878, il quitte Saigon avec cent vingt hommes et deux petits vapeurs, muni d'instructions écrites et verbales assez larges pour que dans une lettre particulière il les traduise par ces mots : « L'amiral me donne carte blanche »

i8 L'EXPANSION FRANÇAISE AU TONKIN

Il est mal reçu à Hanoï où son escorte inspire de la méfiance. Les mandarins refusent de traiter toute aulre question que le départ de Dupuis et déclarent c^u'à cela doit se borner sa mission. Devant l'attitude de Garnier, le vieux maréchal Nguyen-Tri-Pliuonf^, notre adversaire de Saigon, ne cache pas son intention d'en avoir raison par la force. Il réclame l'assistance des Pavillons •Noirs et rassemble en hâte des troupes dans la citadelle de Hanoï. La situation devient critique et une action vigoureuse peut seule sauver la petite troupe française. Le 17 novembre, Garnier envoie un ultimatum aux mandarins leur donnant trois jours pour licencier leurs troupes. Le 20, à 7 heures du matin, après trente-cinq minutes de combat la citadelle est emportée d'assaut et le vice-roi blessé à mort.

Avec une activité et une sûreté de vues remarquables, Garnier, sans perdre un jour, organise l'administration, prend la responsabilité des événements, se met en rapport avec les mandaj ins provinciaux bien disposés ; la confiance renaît autour de lui. Cependant les Pavillons Noirs descendaient sur Son-Tay, la province de Nam- Dinh commençait à se soulever, il fallait aller de l'avant.

En quinze jours, quelques hommes de cœur à la tête de cent vingt soldats font la conquête du Delta. Balny d'Avricourt avec « L'Espingole » et vingt-huit hommes prend Phu-Ly en passant, puis emporte d'assaut la citadelle de Haï-Duong. L'aspirant Hautefeuillc arrive devant ?sinli-Biiih avec un canot à vapeur, monté par huit hommes; il ouvre le feu, saute à terre, se présente avec six hommes le revolver au poing, à la porte de la citadelle, et donne un quart d'heure au commandant de la place qui se rend avec ses deux cents hommes

de garnison. Garnicr lui-même emporte la citadelle de ?sam-Dinli.

A la nouvelle de ces événements, l'amiral Dupré, bien inspiré cette fois, félicite Garnier, lui recommande la prudence et lui annonce cinq cents hommes de renfort.

Cependant les réguliers Annamites, réconciliés avec les Pavillons ?Soirs, avaient profité de la courte campagne dans le Delta pour se rapprocher de Hanoï et former, à quelcjues heures dans le nord, un camp de cinq à six mille hommes.

Le 17 décembre, Garnier rentre à Hanoï avec quatre mandarins envovés pour reprendre, d'accord avec lui, l'administration du pavs. Il va traiter en vainqueur et imposer sans discussion aux Annamites, encore sous le coup de son prodigieux succès, toutes les garanties nécessaires.

Le 21 décembre, dans la matinée, de nombreuses bandes sont signalées aux portes de la citadelle. Garnicr V court, les disperse avec quelques volées de mitraille et s'élance sur leurs traces à la tète d'une douzaine de marins : quatre à droite, quatre à gauche, lui-même sur le chemin avec trois hommes suivi à une centaine de mètres par un détachement qui ne peut le rejoindre. Bientôt il n'a plus que deux soldats derrière lui. Les fuyards qu'il rejoint se jettent dans les hautes herbes, se laissent dépasser puis se précipitent sur les trois hommes essoufflés, les renversent, coupent les têtes et s'enfuient. A la même heure, sur une autre route, Balnv d'Avricourt se faisait tuer de la même façon.

Ce fut une catastrophe, Garnier était l'àme de l'expédition. Rien cependant n'était perdu. Deux enseignes de vaisseau se partagent la tâche. M. Bain de la Coquerie prend le commandemant militaire, ^L Esmez

la (liroclioii j)ollliqiic. Grâce au dévouement de Dupuis (|ui joint ininiédiatenienl sa [)elitc troupe chinoise à la j^arnison française, grâce surtout aux conseils et aux services de toutes sortes de M^*" Puginier, la démoralisation du premier jour est surmontée. Les négociations sont reprises avec les envoyés de la cour et aboutissent à une convention honorable sauvegardant nos droits, noire honneur et surtout la sécurité de nos partisans payens et chrétiens qui se croyaient couverts par la parole de Garnier.

Le 2 janvier 18-4. les signatures allaient être échangées quand parvint inopinément de Haïphong une dépêche .signée « Philastre » ordonnant de suspendre toute négociation et de remettre sans délai ni conditions toutes les citadelles du Delta. Quel était l'auteur de cette incompréhensible intervention et comment se trouvait-il au Tonkin ?

M. Philastre, inspecteur des affaires indigènes et chef de la justice indigène en Cochinchine, très versé dans l'élude de la langue, de la philosophie et des rites annamites était lié d'amitié avec les mandarins de Hué et le roi lui-même. Au moment de l'affaire Dupuis, il s'était rendu à liué à titre de négociateur ofiicicux. Rentré à Saigon après la prise de Hanoi, il en repart, sur les instances du roi, mais sans mission ofiicielle, pour accompagner au ïonkin les commissaires annamites. En débarquant, il apprend la mort de Garnier, prend de sa propre autorité la direction des affaires et donne des ordres, pa\ant d'audace.

Avec les cinq cents hommes envovés de Saigon, Philastre pouvait, sans coup férir, imposer le traité que méditait l'amiral Dupré, exiger des garanties et compléter glorieusement la mission de Garnier. Nous l'avons

vu dès son arrivée, avant même de connaître la situation, prendre sur lui de faire évacuer sans conditions toutes les citadelles du Delta. Il inaugurait là ce que les ouvrages les plus modérés et les plus officiels ont qualifie depuis de « Politique d'abandon ». La honte de cette épitliète restera dans l'histoire attachée au nom de Philastre.

L'amiral Dupré, dans l'embarras, donne à Philastre les pouvoirs qu'il n'a pas attendus et met sous ses ordres le lieutenant de vaisseau Balaizeau, commandant les troupes.

Il faudrait pouvoir suivre dans le détail cette lamentable débâcle. M^'" Puginier, M. Esmez tentent d'éclairer et de fléchir Philastre au nom des intérêts et de l'honneur de la France si gravement compromis. Celui-ci les reçoit fort mal. Il écrit que tout va bien depuis la mort de Garnier, Le pays est tranquille maintenant que ce « flibustier », ce « forban » n'est plus là pour y mettre le désordre. L'amiral Dupré est obligé de le rappeler aux convenances ; mais voyant que les choses tournent mal il commence lui-même à désavouer Garnier.

Haï-Duong avait été évacué le i«^ janvier. M. Balaizeau transmet l'ordre aux commandants de Ninh-Binh et de Nam-Dinh de rendre les citadelles : « Au premier honnête homme, en s'en faisant donner reçu ». Cependant on égorge et on brûle sur les talons de nos troupes. En quelques jours plus de quatre cents chrétientés sont en cendres, cincj à six mille chrétiens, des centaines de païens soupçonnés d'avoir aidé les Français, tous les mandarins qui avaient consenti à continuer leurs fonctions sont massacrés jusqu'aux portes de Hanoï où sept cents soldats Français assistent, la mort dans l'àme, à ces tueries.

:>.i L'EXPANSION FRANÇAISE AU TONKIN

Ou('l(|ucs spinainos nprrs, son œuvre étant achevée, IMiilaslrc signe avec Je régent Nguycn-van-ïliuong une convention ])ar laquelle nos troupes et Dupuis abandonnent le Tonkin sans conditions. 11 a soin d'v spécifier une amnistie pour tous les indigènes compromis à notre service ; un peu tard, il est vrai, car il n'en restait plus.

Tout commentaire amoindrirait l'impression de ce dénouement. La laiblesse, la lâcheté et le manque de bonne foi sont de mauvais procédés de colonisation, l^hilastre a fait preuve de tout cela au nom de la France. Nous en supportons encore aujourd'hui les conséquences.

Le 17 mars 1874 est signé le deuxième traité de Saigon. L'Annam nous reconnaît propriétaires des six provinces de Gochinchine (où nous étions définitivement installés depuis dix ans); déclare s'engager à régler sa politique extérieure sur celle de la France ; ouvre le lleuve Rouge et quelques ports et nous autorise à envoyer dans trois villes des consuls avec une escorte de cent hommes. La France remet à l'Annam sa dette de vingt millions (1'='' traité de Saigon) et fait cadeau au roi de cinq bateaux à vapeur, cent canons et mille fusils.

Il est superflu d'ajouter qu'aucun de ces engagements ne sera tenu par l'Annam. Les procédés de Philastrc nous avaient fait perdre le reste de notre prestige et aliéné pour longtemps la confiance des populations du Tonkin. Dès le premier jour le traité fut lettre morte. Le fleuve llouge pas plus que les ports ne fut ouvert au commerce. Les massacres de chrétiens et les provocations à l'adresse de la France ne tardèrent pas à se multiplier. La situation de nos consuls devint peu à peu intenable. En 1877 et 1879 la cour de llué renouait,

par des ambassades, les liens de vassalité vis-à-vis de la Chine que le traité de 1874 déclarait rompus. Le marquis Tseng, représentant du Céleste Empire en Europe, notifiait en même temps à Paris que la cour de Pékin refusait de reconnaître ce traité.

f Nous voici, une fois encore, amenés par la force des choses à intervenir au Tonkin. L'amiral Cloué, ministre de la marine, v consent à condition qu'on ne demandera pas d'argent. « Il est temps, écrit-il à M. le Mvre de ce A ilers, gouverneur de Cochinchine, de relever le « prestige de l'autorité française amoindri par nos hé- « sltations et nos défaillances et cependant il faut se « garder avant tout de se lancer dans les aventures

« d'une conquête militaire, etc

« Pour se faire accepter, cette attitude doit s'appuyer « sur une manifestation matérielle qui n'ait nullement « le caractère d'une action militaire, mais qui suffira « cependant à faire comprendre que nous avons les « moyens de faire respecter l'autorité de la France. »

I J'ai cité textuellement pour montrer à quoi servent en France les leçons de l'expérience.

Le 26 mai 1882, Henri Rivière part de Saigon avec deux compagnies d'infanterie de marine, une section d'artillerie, un détachement de tirailleurs annamites et des instructions du gouverneur de Saigon, lui prescrivant de n'agir que « politiquement, pacifiquement, administrativement ». Il était difficile de pousser plus loin l'optimisme.

A quoi bon reprendre l'histoire de cette seconde expédition ? Les mêmes causes amènent les mêmes effets et les mêmes fautes sont suivies des mêmes revers qu'en 1870. Rivière, avec sa poignée d'hommes,

est acculé bientôt aux mcmcs extrémités que Garnicr. 11 emporte d'assaut la citadelle de Hanoï et reçoit des félicitations mais pas de renforts. Les Pavillons ^y'oirs reconciliés provisoirement avec les Annamites contre l'ennemi commun descendent sur Hanoi. Rivière est tué le 19 mai au pont de Papier.

La mort de Rivière crée enfin en France un mouvement d'opinion suffisant pour justifier à la Chambre une demande de crédits. 11 n'est plus possible d'agir « polititpjemenl, pacifiquement, administrativement ». On envoie, pour régler railaire, le triumvirat : D"* Harmand, amiral Courbet, général Bouët. C'est à Hué qu'on va frapper celte fois, avec raison.

Le 19 août la division de l'amiral Courbet mouille en baie de Touranc. Le 3i les forts de Tuàn-An, défendant l'entrée de la rivière de Hué, sont emportés. Le 23, un ultimatum très net signifie à la cour cju'on est décidé à aller jusqu'au bout.

La guerre avec l'Annam est officiellement terminée. M. Harmand signe à Hué les préliminaires de i883 suivis en i884 du traité Patenôtre qui régit encore nos rapports avec les Annamites.

^ oilà comment nous sommes venus au Tonkin. Chacun est libre de chercher à démêler là dedans une ligne de conduite politique ou commerciale. Beaucoup l'ont essavé sans parvenir à se mettre d'accord.

On a successivement jeté le blâme ou prodigué les éloges, avec une égale injustice, aux hommes politiques mêlés par la force des choses, plus que par leur volonté propre, à cette lointaine et coûteuse aventure. Le principe d'une expansion aussi disproportionnée avec la

vitalilc appareille du pays est lui-même l'objet de discussions ardentes. Les uns déplorent avec amertume de voir dépenser ainsi sans mesure et sans profit les forces vives dont nous ne saurions être trop ménagers en prévision d'éventualités toujours menaçantes. D'autres cherchent à démontrer la légitimité et la nécessité de semblables entreprises à l'aide de considérations politiques ou sociales un peu subtiles mais qu'il est toujours possible, en lin de compte, de faire cadrer avec les événements. Ils sont dans leur droit.

Pour nous, l'étude des circonstances qui ont amené notre établissement en Extrême-Orient, n'est pas propre à modifier la conviction affirmée au début de ce chapitre. Nous acceptons l'expansion parce que la France est condamnée à l'expansion, elle en a besoin pour vivre, elle y est poussée quelc|uefois contre son gré mais toujours invinciblement* Son histoire le prouve. Du jour où elle cessera de rayonner moralement sur les peuples neufs, comme autrefois sur les vieilles nations, et d'appuyer avec ses trois couleurs l'expansion catholique, sa fin sera proche. Au lieu de nous laisser traîner en aveugles, et de perdre, en nous raidissant contre un courant plus fort que nos volontés humaines, le profit matériel auquel nous avons droit, ne serait-il pas plus sage de nous faire les complices clairvovants de la Providence ') C'est une mission lourde à la vérité, mais féconde pour celui qui l'accepte franchement. Bien des peuples nous Font enviée depuis des siècles et ne dissimulent pas leur joie de nous la voir mépriser. C'est en effet le seul atout qui nous reste dans la partie si àprement disputée de nos jours où les continents servent d'enjeu. Les Anglais elles Allemands sont de redoutables joueurs c£ui ne se font pas faute de Grandmaiso?» 2

iriclicr à l'occasion. ?Soiis avons une belle carte — ne la percions pas.

Je ne vois, pour ma part, dans la conquête de l'Annam, que l'évolution naturelle, longtemps contrariée, il est vrai, de la puissante conception civilisatrice de l'évèque d'Adran. Il savait qu'une organisation sociale compliquée et impuissante comme celle de l'Extrême- Orient, mise en contact direct avec une civilisation plus haute et plus active doit nécessairement se dissoudre et disparaître à la longue. C'est la loi du progrès dans son sens le plus élevé. Une fois le premier coup de pioche donné dans l'édifice branlant et vermoulu de l'empire d'Annam, il fallait le déblayer jusqu'au sol pour permettre à la civilisation chrétienne d'y jeter des racines profondes. Nous avons accompli cet elTort instinctivement, sans en comprendre la portée et sans en avoir prévu les conséquences. Aussi, bien qu'à tout prendre, l'entreprise promette de beaux résultats, comme elle a jusqu'ici coûté fort cher et donné peu de bénéfices matériels, on voit percer chez beaucoup de ceux qui parlent du ïonkin le ton un peu honteux de gens qui ont fait une mauvaise affaire et s'en défendent faiblement.

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