‹ L'Expansion française au TonkinChapitre 40 sur 42 · COMMENT EXPLOITER LE TONKIN · texte numérisé non relu

COMMENT EXPLOITER LE TONKIN

2" Drainer los produlls exportables, approvisionner les marelles, donner des déboucliés en Chine ;

3*^ Assurer le transit des produits chinois par les ports du Tonkin.

Quant à l'outillage maritime, fort important lui aussi, notons seulement qu'il est inutile et onéreux de le créer prématurément au delà des besoins. Quand le pays remplira ses docks et couvrira de marchandises ses quais, fussent-ils en bois comme à Singapour, il ne sera plus nécessaire de subventionner à grands frais des lignes de navigation qui ne font rien.

Répétons-le donc une fois encore ; c'est, en somme, au développement propre du pays, à l'augmentation de la production indigène, à la création de l'outillage nécessaire pour favoriser cette production et l'exporter qu'il faut consacrer nos efforts.

La France n'a pas besoin de conquérir de nouvelles terres ; elle ne peut pas les peupler. Ce sont des marchés, des centres d'activité extérieure qu'il lui faut. Mais un pavs qui ne produit pas n'est pas un marché.

— - C'est une charge très lourde, un luxe que peut justifier la préoccupation légitime de l'expansion morale, mais que ne nous permettrait pas notre situation de fortune, s'il n'était possible avec le temps de le transformer en un placement avantageux.

Une évolution se dessine, très heureuse, dans ce sens. Constatons cet indice rassurant ; il nous permettra d'étudier le passé sans trop d'amertume et nous fera regarder plus coniiants l'avenir.

Voici la dernière page de ce livre. Je crains d'avoir mal rempli la tâche que je m'étais tracée. On risque toujours, en supprimant les accessoires, en négligeant le détail vu et la note pittoresque, de faire perdre à la pensée sa valeur exacte, sa teinte précise. L'impression complexe et profonde que j'aurais voulu rendre assez vivante pour la faire partager, se dégage confuse et sans relief de ces notes trop hâtives.

En colligeant les points noirs pour y chercher des enseignements, en ne copiant que les ombres du tableau, ne me suis-je pas mis dans le cas de décourager les indécis, de dégoûter les indifférents alors que mon désir eût été de leur donner conhance dans l'avenir du Tonkin ?

S'il en est ainsi, je regrette de ne point avoir su enchâsser les idées que je prétendais défendre, dans un cadre plus riche et plus plaisant. Comment n'ai-je pas trouvé le loisir de peindre ces belles plaines du Delta poiu" y reposer mon lecteur fatigué et le réconforter au spectacle de l'activité et de la vie qui débordent des innombrables villages cachés dans leurs bosquets dç

bambous au feuillage grcle et semés comme des îlots verts sur l'océan des rizières inondées ?

Comment n'ai-je pas môme tenté de lui faire sentir le charme de nos régions montagneuses en le menant parles étroits vallons où, sous renclievètrement des rotins épineux, courent les arroyos naissants. Nous aurions pu gravir ensemble les rochers déchiquetés, explorer les cirques sans issue, les cavernes cachées dans l'ombre des bois profonds et admirer comment le Créateur s'est plu par un admirable artifice de son génie à transformer l'horreur de ce chaos sous la richesse du manteau de verdure dont il l'a revêtu.

Il y avait des sensations d'art exquises à recueillir en s'enfonçant le matin dans ces gorges étranges, à l'heure où la brume laiteuse dissimule encore le détail du paysage et résume le dessin de sa puissante architecture. Les premiers raA ons du soleil viennent bientôt faire vivre le décor, ciseler les reliefs, animer les tentures de feuillage et d'incomparables végétations qui drapent les flancs roux si curieusement ouvrés des falaises à pic. Et c'est un émerveillement de suivre avec les heures du jour, au milieu de l'inattendu des formes, l'inépuisable variété des teintes et la gradation délicate des tons ; depuis le gris bleuâtre des départs jusqu'aux grandes ombres lilas traînant sur le chemin du retour ; depuis les taches de cobalt que plaquent sur la rizière trop verte, au lourd soleil de midi, les branchages immobiles, jusqu'aux rayons carminés effleurant la pointe extrême des hauts rochers broussailleux qui découpent au crépuscule leurs silhouettes violet sombre sur le fond lavé d'un ciel couleur de turquoise morte

Je n'ai pas dit l'irrésistible attrait de cette vie de

2G', E> TEIIKIÏOIRE MILITAIRE

coMunandanl de secteur, la jouissance profonde de produire soi-même, de récolter ce qu'on a semé, de travailler sur des réalités: le sentiment, lourd quelquefois mais toujours fortifiant pour l'àme, d'une responsabilité de tous les instants ; l'intérêt qui vous prend, l'attachement qu'on sent croître en soi pour une population simple, respectueuse, faite pour la paix, qui se rapproche peu à peu et s'apprivoise.

J'aurais dû signaler au mois cette camaraderie spéciale de la « brousse », cette estime réciproque, cette affection que fait naître une pareille vie partagée et ne pas oublier les collaborateurs, les amis de Dong-Dang, ne fùt-cc que pour reconnaître, sans espoir de m'en acquitter, la dette de reconnaissance que j'ai contractée.

Le lieutenant Colombat, le plus fidèle, le plus actif, le plus utile de mes compagnons. Toujours sur la brèche; administration, routes, reconnaissances, colonnes, combats, jardinage, tout lui convient pourvu qu'il se dépense.

Le lieutenant Seidenbindcr, mon autre bras. Prêt à toutes les besognes utiles. Comptable, entrepreneur, agent-voyer et bien d'autres choses encore, quand il ne court pas après les pirates.

Le lieutenant Fialix, un fidèle du secteur, exerçant son activité calme et sa fermeté tranquille dans son gouvernement de Na-IIan. Beaucoup de besogne et peu de bruit. — C'est sa méthode.

Le lieutenant Bondonneau gardé seulement le temps nécessaire pour apprécier sa valeur et sentir le vide laissé par son départ.

Et tant d'autres, chefs respectés ou camarades regrettés Et cette belle troupe de la Lé-

gion qu'on ne peut oublier quand on a eu l'honneur de la commander ailleurs que sur les glacis de Bel-Abbès. Bon à tout, prêt à tout, s'accommodant de tout, le légionnaire dans la brousse n'a pas son pareil pourvu qu'on le traite en homme et qu'il sache où il va. Maçon, charpentier, ouvrier en fer, chef de chantier, commissaire de police s'il le faut, il se retrouve au premier signal, malgré ces avatars passagers, l'admirable soldat qu'on connaît, portant toujours en lui ce mordant, ce mouvement en avant, ce besoin de marcher sur l'obstacle, cette tension vers l'ennemi dont on fait avec raison la caractéristique, la vertu première d'une troupe de combat.

Il faut vraiment que le métier militaire libreinent accepté et trempé par l'action nourrisse le germe de vertus très hautes. Quel stimulant, quel idéal peuvent amener le légionnaire à une bravoure habituelle qui va jusqu'à l'héroïsme, à un dévouement qui ne calcule jamais? Serait-ce l'appas de sa maigre solde, les quelques médailles si parcimonieusement distribuées ou l'espoir de mourir de faim quand on l'aura jeté sur le pavé comme impropre au service?

Mais à quoi bon ces digressions tardives? J'ai cru en élaguant les détails, alléger ma thèse, peut-être l'ai-je amoindrie. Il n'est plus temps de mieux faire.

J'ai constaté que nous colonisons très mal. Nos œuvres d'expansion portent toutes coinme une marque de décrépitude, comme un symptôme de fatigue et d'impuissance à produire. En pratiquant la colonisation, en vivant au contact des races indigènes, j'ai acquis la conviction que ce sont les forces morales malheureusement trop méprisées, qui seules pourraient rendre un

peu de vitalité à nos entreprises. C'est le retour aux traditions, aux métJiodes nationales que j'ai demandé.

Les Aniïlais sont des orijanisateurs de premier ordre et nous aurions besoin trop souvent de nous mettre à leiu' école. Je me suis élevé seulement contre l'anglomanie, contre l'humiliante habitude que nous avons prise de marcher toujours à la remorque de quelqu'un : Anglais quand il s'agit de colonies, Allemands s'il est question de choses militaires. Or l'expérience est là pour démontrer que nous sommes de mauvais copistes.

Nous n'empruntons à nos modèles du moment que des formes, des simulacres, appropriés peut-être au génie propre de ceux qui les ont inventés mais le plus souvent détestables entre nos mains parce qu'ils accentuent nos défauts et nos faiblesses, qu'ils compriment nos instincts de race et laissent sans emploi les réserves de productivité très réelles que nous possédons encore — quoi' qu'on en dise.

Si nous voulons mieux faire, il faut redevenir Français.

En discutant les opinions de ^I. Demolins sur la supériorité des Anglo-Saxons, Edouard Drumont dit excellemment dans un article récent: « Si les Anglais ont à l'heure actuelle une telle supériorité sur nous, ce n'est pas parce qu'ils sont Anglais, c'est parce que nous avons cesssé d'être Français. » — C'est mon avis.

La France avait autrefois deux qualités de fond, deux vertus qui suffisaient à tout : la générosité et le bon sens. On les retrouve encore souvent chez l'individu, chez le Français de bonne race, mais la masse, le corps social semble avoir perdu ces deux marques d'élect ion . S'il entre dans les desseins de la Providence de rendre à la France,

sur les autres nations, la supériorité matérielle et morale qu'elle a si longtemps gardée, nous connaîtrons que cette renaissance est proche en voyant chacun des actes de son expansion reprendre ce double caractère : générosité dans la conception, — bon sens dans l'exécution.

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