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BATAILLE D ABOUKIR

L’ennemi, sans les attendre, s’avance à leur rencontre. On se joint corps à corps.^ Les soldats turcs, après avoir tiré leur coup de fusil et leurs deux coups de pistolet, font étinceler^ leur sabre. Ils veulent saisir les baïonnettes avec leurs mains ; mais ils les reçoivent dans les flancs, avant d’avoir pu les saisir. On s’égorge ainsi sur les retranchements. Déjà la i8e^ est près d’arriver dans la redoute; mais un feu terrible d’artillerie la repousse et la ramène au pied des ouvrages. Le brave Leturcq est tué glorieusement en voulant se retirer le dernier, Fugières perd un bras. Murat, de son côté, s’était avancé avec sa cavalerie, pour franchir l’espace compris entre la redoute et le lac Madieh. Plusieurs fois il s’était élancé et avait refoulé l’ennemi ; mais, pris entre les feux de la redoute et des canonnières, il avait été obligé de se replier. Quelques-uns de ses cavaliers s’étaient même avancés jusqu’aux fossés de la redoute; les efforts de tant de braves paraissaient devoir être impuissants. Bonaparte contemplait ce carnage, attendant le moment favorable pour revenir à la charge. Heureusement les Turcs, suivant leur usage, sortent des retranchements pour venir couper les têtes des morts. Bonaparte saisit cet instant, lance^ deux bataillons, qui marchent sur les retranchements et s’en emparent. A la droite, la i8e profite aussi de l’occasion, et entre dans la redoute. Murat, de son côté, ordonne une nouvelle charge. L’un de ses escadrons traverse cet espace si redoutable qui règne entre les retranchements et le lac, et pénètre dans le village d’Aboukir. Alors les Turcs effrayés fuient de toutes parts ; on en fait un carnage épouvantable. On les pousse, la baïonnette dans les reins, ^ et

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on les précipite dans la mer. Murat, à la tête de sa cavalerie, pénètre dans le camp de Mustapha-Pacha. Celui-ci, saisi de désespoir, prend un pistolet et le tire sur Murat, qu’il blesse légèrement. Murat lui coupe 5 deux doigts d’un coup de sabre, et l’envoie prisonnier à Bonaparte. Les Turcs qui ne sont ni noyés ni tués se retirent dans le fort d’Aboukir.

Plus de douze mille cadavres flottaient sur cette mei d’Aboukir, qui naguère avait été couverte des corps de lo nos marins ; deux ou trois mille avaient péri par le feu ou le fer. Les autres, enfermés dans ce fort, n’avaient plus d’autre ressource que la clémence du vainqueur. Telle est cette extraordinaire bataille, où, pour la première fois peut-être dans l’histoire de la guerre, l’ar- 15 mée ennemie fut détruite tout entière. C’est dans cette occasion que Kléber, arrivant à la fin du jour, saisit Bonaparte au milieu du corps, et s’écria: Général, vous êtes grand comme le monde!

Ainsi, soit par l’expédition de Syrie, soit par la ba- 20 taille d’Aboukir, l’Égypte était délivrée, du moins momentanément,- des forces de la Porte. La situation de l’armée française pouvait être regardée comme assez rassurante. Après toutes les pertes qu’elle avait faites, elle comptait vingt-cinq mille hommes environ, 25 les çlvLs braves et les mieux commandés de l’univers. Chaque jour devait la faire mieux sympathiser avec les habitants, et consolider son établissement.

Bonaparte y était depuis un an : arrivé en été avant l’inondation, il avait employé les premiers moments à 30 s’emparer d’Alexandrie et de la capitale, ce qu’il avait obtenu par la bataille des Pyramides. Après l’inondation, et en automne, il avait achevé la conquête du

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Delta, et confié à Desaix la conquête de la haute Égypte. En hiver, il avait tenté l’expédition de Syrie, et détruit Tarmée turque de Djezzar au mont Thabor. Il venait, en été, de détruire la seconde armée turque à Aboukir. Le temps avait donc été aussi bien employé que possible, et tandis que la victoire abandonnait en Europe les drapeaux de la France, elle leur restait fidèle en Afrique et en Asie. Les trois couleurs^ flottaient triomphantes sur le Nil et le Jourdain, sur les lieux mêmes d'où est partie la religion du Christ.

Bonaparte ignorait encore ce qui se passait en France; aucune des dépêches du Directoire ni de ses frères ne lui était arrivée : il était dévoré d’inquiétude. Pour tâcher d’obtenir quelques nouvelles, il faisait croiser des bricks avec ordre d’arrêter les vaisseaux de commerce et de s’instruire par eux des événements qui se passaient en Europe. Il envoya à la flotte turque un parlementaire^ qui, sous le prétexte de négocier un échange de prisonniers, devait tâcher d’obtenir quelques nouvelles. Sidney-Smith arrêta ce parlementaire, l’accueillit fort bien, et, voyant que Bonaparte ignorait les désastres de la France, se fit un malin plaisir de lui donner un paquet de tous les journaux. Le parlementaire revint, et remit le paquet â Bonaparte. Celui-ci passa une nuit entière â dévorer ces feuilles, et â s’instruire de tout ce qui se passait dans sa patrie. Surle-champ sa détermination fut prise ; il résolut de s’embarquer secrètement pour l’Europe, et d’essayer la traversée, au risque d’être saisi en route par les flottes anglaises. Il demanda^ le contre-amiral Ganteaume, et lui enjoignit de mettre les frégates le Muiron et la Carrère en état de faire voile. Il ne fit

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part de son projet à personne, courut au Caire pour faire toutes ses dispositions, rédigea une longue instruction pour Kléber, auquel il voulait laisser le commandement de l’armée, et repartit aussitôt pour 5 Alexandrie.

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