L^EXPÉDITION EN ÉGYPTE
parte pour négocier. Le traité fut bientôt arrêté.^ Les chevaliers abandonnèrent à la France la souveraineté de Malte et des îles en dépendant; en retour la France promit son intervention au congrès de Ras- 5 tadt,^ pour faire obtenir au grand maître une principauté en Allemagne, et, à défaut,^ elle lui assura une pension viagère de 300,000 francs et une indemnité de 600,000 francs comptants. Elle accorda à chaque chevalier de la langue française 700 francs de pension, 10 et 1000 pour les sexagénaires; elle promit sa médiation pour que ceux des autres langues fussent mis en jouissance des biens de Tordre dans leurs pays respectifs. Telles furent les conditions au moyen desquelles la France entra en possession du premier port de la 15 Méditerranée, et de Tun des plus forts du monde. Il fallait Tascendant^ de Bonaparte pour Tobtenir sans combattre; il fallait son audace pour oser y perdre quelques jours, ayant les Anglais à sa poursuite. Caffarelli-Dufalgua, aussi spirituel^ que brave, en par- 20 courant la place dont il admirait les fortifications, dit ce mot : Nous sommes bien heureux qu'il y ait eu dans la place quelqu'un pour nous en ouvrir les portes.
DE MALTE À ALEXANDRIE
Bonaparte laissa Vaubois à Malte, avec trois mille hommes de garnison; il y plaça Regnaud de Saint- 25 Jean d’Angely, en qualité de commissaire civil. Il fit tous les règlements administratifs qui étaient nécessaires pour rétablissement du régime municipal dans Tîle, et il mit sur-le-champ à la voile pour cingler
DE MALTE À ALEXANDRIE
vers la côte d’Égypte. Il leva l’ancre le messidor (19 juin), après une relâche de dix jours. L’essentiel maintenant était de ne pas rencontrer les Anglais. Nelson, radoubé aux îles Saint-Pierre, avait reçu de lord Saint-Vincent un renfort de dix vaisseaux de 5 ligne et de plusieurs frégates, ce qui lui formait une escadre de treize vaisseaux de haut bord,^ et de quelques vaisseaux de moindre importance. Il était revenu le 13 prairial (i^"' juin) devant Toulon, mais l’escadre française en était partie depuis douze jours. Il avait 10 couru de Toulon à la rade de Tagliamon,^ et de la rade de Tagliamon à Naples, où il était arrivé le 2 messidor (20 juin), au moment même où Bonaparte quittait Malte. Apprenant que les Français avaient paru vers Malte, il les suivait, disposé à les attaquer s’il par- 15 venait à les joindre.
Sur toute l’escadre française on était prêt au combat.
La possibilité de rencontrer les Anglais était présente à tous les esprits et n’effrayait personne. Bonaparte avait réparti^ sur chaque vaisseau de ligne cinq cents 20 hommes d’élite,^ qu’on habituait tous les jours à la manœuvre® du canon, et à la tête desquels se trouvait un de ces généraux si bien habitués au feu sous ses ordres. Il s’était fait un principe sur la tactique maritime, c’est que chaque vaisseau ne; devait avoir qu’un 25 but, celui d’en joindre un autre, de le combattre et de l’aborder. Des ordres étaient donnés en conséquence, et il comptait sur la bravoure des troupes d’élite placées à bord des vaisseaux. Ces précautions prises, il cinglait tranquillement vers l’Égypte. Cet homme qui, 30 suivant d’absurdes détracteurs, craignait les hasards de la mer, s’abandonnait tranquillement à la fortune.
l’expédition en Égypte
au milieu des flottes anglaises, et avait eu l’audace de 1 perdre quelques jours à Malte pour en faire la conquête. La gaieté régnait sur l’escadre, on ne savait pas exactement où l’on allait, mais le secret commen- 5 çait à se répandre, et l’on attendait avec impatience la vue des rivages qu’on allait conquérir. Le soir, les savants, les officiers généraux qui étaient à bord de î V Orient, se réunissaient chez le général en chef, et là commençaient les ingénieuses et savantes discussions 10 de l’Institut d’Égypte.^ Un instant l’escadre anglaise ne fut qu’à quelques lieues de l’immense convoi français, et de part et d’autre^ on l’ignora. Nelson, commençant à supposer que les Français s’étaient dirigés sur l’Ég}^pte, fit voile pour Alexandrie, et les y de- 15 vança; mais, ne les ayant pas trouvés il vola vers les Dardanelles, pour tâcher de les y rencontrer. Par un bonheur singulier, l’expédition française n’arriva en vue d’Alexandrie que le surlendemain, 13 messidor juillet). Il y avait un mois et demi à peu près 20 qu’elle était sortie de Toulon.
Bonaparte envoya chercher^ aussitôt le consul français. Il apprit que les Anglais avaient paru l’avantveille, et, les jugeant dans les parages voisins, il voulut tenter le débarquement à l’instant même. On ne 25 pouvait pas entrer dans le port d’Alexandrie, car la place paraissait disposée à se défendre; il fallait descendre à quelque distance sur la plage voisine, à une anse dite^ du Marabout. Le vent soufflait violemment, et la mer se brisait avec furie sur les récifs de 30 la côte. C’était vers la fin du jour. Bonaparte donna le signal et voulut aborder sur-le-champ. Il descendit le premier dans une chaloupe ; les soldats demandaient
DE MALTE À ALEXANDRIE
à grands cris à le suivre à la côte. On commença à mettre les embarcations à la mer, mais Tagitation des flots les exposait à chaque instant à se briser les unes contre les autres. Enfin, après de grands dangers, on toucha le rivage. A Tinstant une voile parut à rhorizon ; on crut que c’était une voile anglaise : « For-^ tune y s’écria Bonaparte, tu m’abandonnes ! Quoi ! pas seulement cinq jours ! » La fortune ne l’abandonnait pas, car c’était une frégate française qui rejoignait.^ On eut beaucoup de peine à débarquer quatre ou cinq mille hommes, dans la soirée et dans la nuit. Bonaparte résolut de marcher sur-le-champ vers Alexandrie, afin de surprendre la place, et de ne pas donner aux Turcs le temps de faire des préparatifs de défense. On se mit tout de suite en marche. Il n’y avait pas un cheval de^ débarqué; l’état-major, Bonaparte et CaffarellB lui-même malgré sa jambe de bois, firent quatre à cinq lieues à pied dans les sables, et arrivèrent à la pointe du jour en vue d’Alexandrie.^
Cette antique cité, fille d’Alexandre, n’avait plus ses magnifiques édifices, ses innombrables demeures, sa grande population; elle était ruinée aux trois quarts. Les Turcs, les Égyptiens opulents, les négociants européens habitaient dans la ville moderne, qui était la seule partie conservée. Quelques Arabes vivaient dans les décombres de la cité antique ; une vieille muraille flanquée de quelques tours enfermait la nouvelle et l’ancienne ville, et tout autour régnaient^ les sables qui, en Égypte, s’avancent partout où la civilisation recule.
Les quatre mille Français conduits par Bonaparte y arrivèrent à la pointe du jour; ils ne rencontrèrent sur cette plage de sable qu’un petit nombre d’Arabes, qui.
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l’expédition en Égypte
après quelques coups de fusil/ s’enfoncèrent^ dans le désert. Bonaparte partagea ses soldats en trois colonnes: Bon, avec la première marcha à droite, vers la porte de Rosette ; Kléber, avec la seconde, marcha au 5 centre vers la porte de la Colonne/ Menou, avec la troisième, s’avança à gauche vers la porte des Catacombes. Les Arabes et les Turcs, excellents soldats derrière un mur, firent un feu bien nourri / mais les Français montèrent avec des échelles, et franchirent 10 la muraille. Kléber tomba le premier, frappé d’une balle au front. On chassa les Arabes de ruine en ruine, jusqu’à la ville nouvelle. Le combat allait se prolonger de rue en rue et devenir meurtrier ; mais un capitaine turc servit d’intermédiaire^ pour négocier un 15 accord. Bonaparte déclara qu’il ne venait pas pour ravager le pays, ni l’enlever au grand seigneur,® mais seulement pour le soustraire la domination des Mameluks,® et venger les outrages que ceux-ci avaient faits à la France. Il promit que les autorités du pays 20 seraient maintenues, que les cérémonies du culte continueraient d’avoir lieu comme par le passé, que les
propriétés seraient respectées, etc Moyennant ces
conditions la résistance cessa. Les Français furent maîtres d’Alexandrie le jour même. Pendant ce temps 25 l’armée avait achevé de débarquer. Il s’agissait^ maintenant de mettre l’escadre à l’abri, soit dans le port, soit dans une des rades voisines, de créer à Alexandrie une administration conforme aux mœurs du pays, et d’arrêter^® un plan d’invasion pour s’em- 30 parer de l’Égypte. Pour le moment, les dangers de la mer et d’une rencontre avec les Anglais étaient passés ; les plus grands obstacles étaient vaincus avec ce bon-
l’Égypte i i
heur qui semble toujours accompagner la jeunesse d’un grand homme.
l’Égypte
L’Égypte, sur laquelle^ nous venions d’aborder, est le pays le plus singulier, le mieux situé, et l’un des plus fertiles de la terre. Sa position est connue. L’Afrique ne tient à l’Asie que par un isthme de quelques lieues, qu’on appelle l’isthme de Suez, et qui, s’il était coupé,^ donnerait accès de la Méditerranée dans la mer des Indes, dispenserait les navigateurs d’aller à des distances immenses, et au milieu des tempêtes, doubler le Cap de Bonne-Espérance. L’Égypte est placée parallèlement à la mer Rouge et à l’isthme de Suez. Elle est la maîtresse de cet isthme. C’est cette contrée qui, chez les Anciens et dans le moyen âge, pendant la prospérité des Vénitiens, était l’intermédiaire du commerce de l’Inde. Telle est sa position entre l’Orient et l’Occident. Sa constitution physique et sa forme ne sont pas moins extraordinaires. Le Nil, l’un des grands fleuves du monde, prend sa source dans les montagnes de l’Abyssinie, fait six cents lieues dans les déserts de l’Afrique, puis entre en Égypte ou plutôt y tombe, en se précipitant des cataractes de Syène, et parcourt encore deux cents lieues jusqu’à la mer. Ses bords constituent toute l’Égypte. C’est une vallée de deux cents lieues de longueur, sur cinq à six de largeur. Des deux côtés elle est bordée par un océan de sables. Quelques chaînes de montagnes, basses, arides et déchirées,^ sillonnent^ tristement ces sables, et projettent à peine quelques ombres sur leur immensité. Les
l’expédition en Égypte
unes séparent le Nil de la mer Rouge, les autres le séparent du grand désert, dans lequel elles vont se perdre. Sur la rive gauche du Nil, à une certaine distance dans le désert, serpentent deux langues de terre 5 cultivable, qui font exception aux sables, et se couvrent d’un peu de verdure. Ce sont les oasis, espèces d’îles végétales,^ au milieu de l’océan des sables. Il y en a deux, la grande et la petite. Un effort des hommes, en y jetant une branche du Nil, en ferait de fertiles lo provinces. Cinquante lieues avant d’arriver à la mer, le Nil se partage en deux branches, qui vont tomber, à soixante lieues l’une de l’autre, dans la Méditerranée, la première à Rosette, la seconde à Damiette. On connaissait autrefois sept bouches au Nil; on les aperçoit 15 encore, mais il n’y en a plus que deux de navigables. Le triangle formé par ces deux grandes branches et par la mer a soixante lieues à sa base et cinquante sur ses côtés; il s’appelle le Delta. C’est la partie la plus fertile de l’Égypte, parce que c’est la plus arrosée, la plus 20 coupée de canaux. Le pays tout entier se divise en trois parties, le Delta ou basse Égypte, qu’on appelle Bahireh ; la moyenne Égypte, qu’on appelle Ouestanieh, la haute Égypte, qu’on appelle Saïd.
Les vents étésiens^ soufflant d’une manière constante 25 du nord au sud, pendant les mois de mai, juin et juillet, entraînent tous les nuages formés à l’embouchure du Nil, n’en laissent pas séjourner un seul sur cette contrée toujours sereine, et les portent vers les monts d’Abyssinie. Là ces nuages s’agglomèrent, se préci- 30 pitent en pluie pendant les mois de juillet, août et septembre, et produisent le phénomène célèbre des inondations du Nil. Ainsi, cette terre reçoit par les
l’Égypte
débordements du fleuve, les eaux qu’elle ne reçoit pas du ciel. Il n’y pleut jamais, et les marécages du Delta, qui seraient pestilentiels sous le ciel de l’Europe, ne produisent pas en Égypte une seule fièvre. Le Nil, après son inondation laisse un limon fertile, qui est la 5 seule terre cultivable sur ses bords, et qui produit ces abondantes moissons consacrées autrefois à nourrir Rome. Plus l’inondation est étendue, plus il y a de terre cultivable. Les propriétaires de cette terre, nivelée tous les ans par les eaux, se la partagent tous les 10 ans par l’arpentage. Aussi l’arpentage est-il un grand art en Égypte. Des canaux pourraient étendre l’inondation, et auraient l’avantage de diminuer la rapidité des eaux, de les faire séjourner plus longtemps, et d’étendre la fertilité aux dépens du désert. Nulle 15 part le travail des hommes ne pourrait avoir de plus salutaires effets ; nulle part la civilisation ne serait plus souhaitable. Le Nil et le désert se disputent l’Égypte, et c’est la civilisation qui donnerait au Nil le moyen de vaincre le désert et de le faire reculer. On croit que 20 l’Égypte nourrissait autrefois vingt millions d’habitants, sans compter les Romains. Elle était à peine capable d’en nourrir trois millions quand les Français y entrèrent.
L’inondation finit à peu près en septembre. Alors 25 commencent les travaux des champs. Pendant les mois d’octobre, novembre, décembre, janvier et février, la campagne d’Égypte présente un aspect ravissant de fertilité et de fraîcheur. Elle est couverte alors des plus riches moissons, émaillée^ de fleurs, traversée 30 par d’immenses troupeaux. En mars, les chaleurs commencent, la terre se gerce si profondément, qu’il est
l'expédition en Égypte
quelquefois dangereux de la traverser à cheval. Les travaux des champs sont alors finis. Les Égyptiens ont recueilli toutes les richesses de Tannée. Outre les blés, TÉgypte produit le meilleur riz, les plus beaux 5 légumes, le sucre, l'indigo, le séné, la casse,^ le natron, le lin, le chanvre, le coton, tout cela avec une merveilleuse abondance. Il lui manque^ les huiles, mais elle les trouve vis-à-vis, en Grèce; il lui manque le tabac et le café, mais elle les trouve à ses côtés, dans la Syrie 10 et TArabie. Elle est aussi privée de bois, car la grande végétation ne peut pas pousser sur ce limon annuel que le Nil dépose sur un fonds de sable. Quelques sycomores et quelques palmiers sont les seuls arbres de TÉgypte. L'Égypte nourrit d'immenses troupeaux. 15 Les volailles de toute espèce y fourmillent.^ Elle a ces admirables chevaux, si célèbres dans le monde par leur beauté, leur vivacité, leur familiarité avec leurs maîtres, et cet utile chameau, qui peut manger et boire pour plusieurs jours, dont le pied enfonce sans fatigue 20 dans les sables mouvants, et qui est comme un navire vivant pour traverser la mer de sable.
Tous les ans arrivent au Caire d’innombrables caravanes, qui abordent comme des flottes des deux côtés du désert. Les unes viennent de la Syrie et de TAra- 25 bie, les autres de l'Afrique et des côtes de Barbarie. Elles apportent tout ce qui est propre^ aux pays du soleil, Tor, Tivoire, les plumes, les châles inimitables, les parfums, les gommes, les aromates de toute espèce, le café, le tabac, les bois et les esclaves. Le Caire de- 30 vient un entrepôt magnifique des plus belles productions du globe, de celles que le génie si puissant des occidentaux ne pourra jamais imiter, car c'est le soleil
POPULATION DE l’ÉGYPTE 15
qui les donne, et dont leur goût délicat les rendra toujours avides. Aussi le commerce de l’Inde est-il le seul dont les progrès des peuples n’amèneront jamais la fin. Il ne serait donc pas nécessaire de faire de l’Égy^pte un poste militaire, pour aller détruire violemment le commerce des Anglais. Il suffirait d’y établir un entrepôt, avec la sûreté, les lois et les commodités européennes, pour attirer les richesses du monde.
POPULATION DE l’ÉGYPTE
La population qui occupe l’Égypte est, comme les ruines des cités qui la couvrent, un amas des débris de plusieurs peuples. Des Cophtes, anciens habitants de l’Égypte, des Arabes, conquérants de l’Égypte sur les Cophtes, des Turcs, conquérants sur les Arabes: telles sont les races dont les débris pullulent misérablement sur une terre dont ils sont indignes. Les Cophtes, quand les Français y entrèrent, étaient deux cent mille au plus. Méprisés, pauvres, abrutis, ils s’étaient voués, comme toutes les races proscrites, aux plus ignobles métiers. Les Arabes formaient la masse presque entière de la population ; ils descendaient des compagnons de Mahomet. Leur condition était infiniment variée ; quelques-uns, de haute naissance, faisant remonter leur origine jusqu’à’^ MahomeF luimême, grands propriétaires, ayant quelque trace du savoir^ arabe, réunissant^ à la noblesse les fonctions du culte et de la magistrature, étaient, sous le titre de cheiks,^ les véritables grands de l’Égypte. Dans les divans,® ils représentaient le pays, quand ses tyrans
l’expédition en Égypte
voulaient s’adresser à lui ; dans les mosquées/ ils composaient des espèces d’universités, où ils enseignaient la religion, la morale du Koran,^ un peu de philosophie et de jurisprudence. La grande mosquée de Jemil- 5 Azar était le premier corps savant et religieux de l’Orient. Après ces grands venaient les moindres propriétaires, composant la seconde et la plus nombreuse classe des Arabes; puis les prolétaires,^ qui étaient tombés dans la situation de véritables ilotes.^ Ces 10 derniers étaient des paysans à gages,^ cultivant la terre sous le nom de fellahs,® et vivant dans la misère et l’abjection. Il y avait une quatrième classe d’Arabes, c’étaient les Bédouins ou Arabes errants : ceux-là n’avaient pas voulu s’attacher à la terre ; c’étaient les 15 fils du désert. Montés sur des chevaux et des chameaux, conduisant devant eux des troupeaux nombreux, ils erraient, cherchant des pâturages dans quelques oasis, ou venant annuellement ensemencer les lisières de terre cultivable, placées sur les bords de 20 l’Égypte. Leur métier était d’escorter les caravanes ou de prêter leurs chameaux pour les transports. Mais, brigands sans foi, ils pillaient souvent les marchands qu’ils escortaient ou auxquels ils prêtaient leurs chameaux. Quelquefois même, violant l’hospitalité 25 qu’on leur accordait sur la lisière des terres cultivables, ils se précipitaient sur cette vallée du Nil, qui, large seulement de cinq lieues, est si facile à pénétrer; ils pillaient les villages, et, remontant sur leurs chevaux, emportaient leur butin au fond du désert. La négli- 30 gence turque laissait leurs ravages presque toujours impunis, et ne luttait pas mieux contre les brigands du désert qu’elle ne savait lutter contre ses sables. Ces
POPULATION DE l'ÉGYPTE
Arabes errants, divisés en tribus sur les deux côtés de la vallée, étaient au nombre de cent ou cent vingt mille, et fournissaient vingt à vingt-cinq mille cavaliers, braves, mais bons pour harceler Tennemi, jamais pour le combattre.
La troisième race enfin était celle des Turcs ; mais elle était aussi peu nombreuse que les Cophtes, c’est-àdire qu’elle s’élevait à deux cent mille individus au plus. Elle se partageait en Turcs et en Mameluks. Les Turcs, venus depuis la dernière conquête des sultans de Constantinople, étaient presque tous inscrits sur la liste des janissaires,^ mais on sait qu’ils ne se font généralement inscrire sur ces listes que pour avoir les privilèges des janissaires, et qu’un très petit nombre sont réellement au service. Il n’y en avait que très peu d’entre eux dans la milice du pacha. Ce pacha, envoyé de Constantinople, représentait le sultan en Égypte. Mais, à peine escorté de quelques janissaires, il avait vu son autorité s’évanouir par les précautions mêmes que le sultan Sélim avait prises autrefois pour la conserver. Ce sultan, jugeant que par son éloignement, l’Égypte pourrait échapper à la domination de Constantinople, qu’un pacha ambitieux et habile pourrait s’y créer un empire indépendant, avait imaginé un contre-poids,^ en instituant la milice des Mameluks. Mais comme on ne peut pas vaincre les conditions physiques qui rendent un pays dépendant ou indépendant d’un autre, au lieu du pacha, c’étaient les Mameluks qui s’étaient rendus indépendants de Constantinople et maîtres de l’Égypte. Les Mameluks étaient des esclaves achetés en Circassie. Choisis parmi les plus beaux enfants du Caucase, transportés
i8 l’expédition en Égypte
jeunes en Égypte, élevés dans l’ignorance de leur origine, dans le goût et la pratique des armes, ils devenaient les plus braves et les plus agiles cavaliers de la terre. Ils tenaient à honneur d’être sans origine, 5 d’avoir été achetés cher, et d’être beaux et vaillants. Ils avaient vingt-quatre beys, qui étaient leurs propriétaires et leurs chefs. Ces beys avaient chacun cinq ou six cents Mameluks. C’était un troupeau qu’ils avaient soin d’alimenter,^ et qu’ils transmettaient quelquefois 10 à leur fils, et plus souvent à leur Mameluk favori, qui devenait bey à son tour. Chaque Mameluk était servi par deux fellahs. La milice entière se composait de douze mille cavaliers à peu près, servis par vingtc[uatre mille ilotes. Ils étaient les véritables maîtres :S et les tyrans du pays. Ils vivaient ou du produit des terres appartenant aux beys, ou du revenu des impôts établis sous toutes les formes. Les Cophtes, que nous avons déjà dits livrés aux plus ignobles fonctions, étaient leurs percepteurs, leurs espions, leurs agents 20 d’affaires, car les abrutis se mettent toujours au service du plus fort. Les vingt-quatre beys, égaux de droit, ne l’étaient pas de fait. Ils se faisaient la guerre, et le plus fort, soumettant les autres, avait une souveraineté viagère. Il était tout-à-fait indépendant du 25 pacha représentant le sultan de Constantinople, le souffrait^ tout au plus au Caire, dans une sorte de nullité, et souvent lui refusait le miri, c’est-à-dire l’impôt foncier,^ qui, représentant le droit de la conquête, appartenait à la Porte.
30 L’Égypte était donc une véritable féodalité, comme celle de l’Europe dans le moyen âge; elle présentait à la fois un peuple conquis, une milice conquérante, en
révolte contre son souverain ; enfin une ancienne classe abrutie, au service et aux gages du plus fort. Deux oeys supérieurs aux autres dominaient en ce moment l’Égypte. L'un, Ibrahim-Bey, riche, astucieux, puissant; l’autre, Mourad-Bey, intrépide, vaillant et plein 5 d’ardeur. Ils étaient convenus d’aune espèce de partage d’autorité, par lequel Ibrahim-Bey avait les attributions civiles, et Mourad-Bey les attributions militaires. Celui-ci était chargé des combats; il y excellait, et il avait l’affection des Mameluks, tous dévoués 10 à sa personne.
Bonaparte, qui au génie du capitaine savait unir le tact et l’adresse du fondateur, et qui avait d’ailleurs administré assez de pays conquis pour s’en être fait un art particulier, jugea sur-le-champ la politique qu’il 15 avait à suivre en Égypte. Il fallait d’abord arracher cette terre à ses véritables maîtres, c’est-à-dire aux Mameluks. C’était cette classe qu’il fallait combattre et détruire par les armes et la politique. D’ailleurs on avait des raisons à faire valoir^ contre eux, car ils n’a- 20 valent cessé de maltraiter les Français. Quant à la Porte, il fallait paraître ne pas attaquer sa souveraineté, et affecter au contraire de la respecter. Telle qu’elle était devenue, cette souveraineté était peu importante. On pouvait traiter avec la Porte, soit pour 25 la cession de l’Égypte, en lui faisant certains avantages ailleurs, soit par un partage d’autorité qui n’aurait rien de fâcheux ; car, en laissant le pacha au Caire, on n’a-
l’expédition en Égypte
vait pas grand’chose^ à regretter. Quant aux habitants, il fallait, pour se les attacher, gagner la véritable population, c’est-à-dire celle des Arabes. En respectant les cheiks, en caressant leur vieil orgueil, en aug- 5 mentant leur pouvoir, en flattant un désir secret qu’on trouvait en eux, comme on l’avait trouvé en Italie, comme on le trouve partout, celui du rétablissement de l’antique patrie, de la patrie arabe, on était assuré de dominer le pays et de se l’attacher entièrement. 10 Bien plus en ménageant les propriétés et les personnes,^ chez un peuple qui était habitué à regarder la conquête comme donnant droit de meurtre, de pillage et de dévastation, on allait causer une surprise des plus avantageuses à l’armée française; et si, en outre, on 15 respectait les femmes et le Prophète,^ la conquête des cœurs était aussi assurée que celle du sol.
Bonaparte se conduisit d’après ces errements^ aussi justes que profonds. Doué d’une imagination tout orientale, il lui était facile de prendre le style solennel 20 et imposant qui convenait à la race arabe. Il fit des proclamations qui étaient traduites en arabe et répandues dans le pays. Il écrivit au pacha : « La république française s’est décidée à envoyer une puissante armée pour mettre fin aux brigandages des beys 25 d’Égypte, ainsi qu’elle a été obligée de le faire plusieurs fois dans ce siècle contre les beys de Tunis et d’Alger. Toi, qui devrais être le maître des beys, et que cependant ils tiennent au Caire sans autorité et sans pouvoir, tu dois voir mon arrivée avec plaisir. 30 Tu es sans doute déjà instruit que je ne viens point pour rien faire contre l’Alcoran ni le sultan. Tu sais que la nation française est la seule et unique alliée que
le sultan ait en Europe. Viens donc à ma rencontre, et maudis avec moi la race impie des beys.» S'adressant aux Égyptiens, Bonaparte leur disait ces paroles :
(( Peuples d'Égypte, on vous dira que je viens pour détruire votre religion. Ne le croyez pas; répondez 5 que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que les Mameluks Dieu, son Prophète et le Koran.» Parlant de la tyrannie des Mameluks, il disait: a Y a-t-il une belle terre? elle appartient aux Mameluks. Y a-t-il une belle 10 esclave, un beau cheval, une belle maison ? cela appartient aux Mameluks. Si TÉgypte est leur ferme, qu'ils montrent^ le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple, et il a ordonné que l'empire des Mameluks finît.» Parlant des 15 sentiments des Français il ajoutait: « Nous aussi, nous sommes de vrais Musulmans. N'est-ce pas nous qui avons détruit le pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux Musulmans ? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés 20 croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux Musulmans? Trois fois heureux ceux qui seront avec nous ! Ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres ! Ils auront le temps de nous connaître, et ils se rangeront avec nous. Mais 25 malheur, trois fois malheur à ceux qui s'armeront pour les Mameluks et combattront contre nous ! Il n'y aura pas d’espérance pour eux ; ils périront.»
Bonaparte dit à ses soldats : « Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation 30 et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez l'Angleterre le coup le plus sûr et le plus
2 2 l'expédition EN ÉGYPTE
sensible/ en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort.
« Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci : 5 II n'y a pas d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son Prophète, Ne les contredisez pas ; agissez avec eux cornme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens. Ayez des égards^ pour leurs muphtis^ et leurs imans,^ comme vous en avez eu pour les rabbins et pour les 10 évêques. Ayez pour les cérémonies que prescrit le koran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et celle de Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions. 15 Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l'Europe, il faut vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes autrement que nous. Souvenez-vous que, dans tous les pays, celui qui viole est un lâche.
20 (( La première ville que nous rencontrerons a été
bâtie par Alexandre. Nous trouverons â chaque pas de grands souvenirs, dignes d'exciter l'émulation des Français. »
Sur-le-champ Bonaparte fit ses dispositions pour 25 établir l’autorité française à Alexandrie, pour quitter ensuite le Delta et s’emparer du Caire, capitale de toute l’Égypte. On était en juillet, le Nil allait inonder les campagnes. Il voulait arriver au Caire avant l’inondation, et employer le temps qu’elle durerait â faire 30 son établissement. Il ordonna que tout demeurât dans le même état à Alexandrie, que les exercices religieux . continuassent, que la justice fût rendue comme avant
d'alexandrie aux pyramides 23
par les cadis.^ Il voulut succéder seulement aux droits des Mameluks, et établir un commissaire pour percevoir les impôts accoutumés. Il fit former un divan, ou conseil municipal, composé des cheiks et des notables d’Alexandrie, afin de les consulter sur toutes 5 les mesures que l’autorité française aurait à prendre.
Il laissa trois mille hommes en garnison à Alexandrie, et en donna le commandement à Kléber, que sa blessure devait,^ pour un mois ou deux, condamner à l’inaction. Il chargea un jeune officier du plus rare 10 mérite de mettre Alexandrie en état de défense et d’y faire pour cela les travaux nécessaires. Bonaparte donna ensuite des ordres pour mettre la flotte à l’abri. ‘ C’était une question de savoir si les gros vaisseaux pourraient entrer dans le port d’Alexandrie. Une 15 commission de marins fut chargée de sonder le port, et de faire un rapport. En attendant la flotte fut mise à l’ancre dans la rade d’Aboukir. Bonaparte ordonna à Brueys de faire promptement décider la question, et de se rendre à Corfou,^ s’il était reconnu que les vais- 20 seaux ne pouvaient pas entrer dans Alexandrie.