ALEXANDRIE AUX PYRAMIDES
Après avoir vaqué^ à ces soins, il fit ses dispositions pour se mettre en marche. Une flottille considérable chargée de vivres, d’artillerie, de munitions et de bagages, dut longer^ la côte jusqu’à l’embouchure de 25 Rosette, entrer dans le Nil et le remonter en même temps que l’armée française. Il se mit ensuite en marche avec le gros® de l’armée, qui, privée des deux garnisons laissées à Malte et à Alexandrie, était forte
l'expédition en Égypte
de trente mille hommes à peu près. Il avait ordonné à sa flottille de se rendre à la hauteur de^ Ramanieh, sur les bords du Nil. Là il se proposait de la joindre et de remonter le Nil parallèlement avec elle, afin de 5 sortir du Delta, et d'arriver dans la moyenne Égypte. Pour aller d’Alexandrie à Ramanieh, il y avait deux routes, l'une à travers les pays habités, le long de la mer et du Nil, l'autre plus courte et à vol d'oiseau,^ mais à travers le désert de Damanhour. Bonaparte :o n’hésita pas, et prit la plus courte. Il lui importait d'arriver promptement au Caire. Desaix marchait avec l'avant-garde ; le corps de bataille^ suivait à quelques lieues de distance. On s'ébranla^ le i8 messidor (6 juillet). Quand les soldats se virent engagés dans 15 cette plaine sans bornes, avec un sable mouvant sous les pieds, un ciel brûlant sur la tête, point d'eau, point d'ombre, n’ayant pour reposer leurs yeux que de rares bouquets de palmiers, ne voyant d’êtres vivants que de légères troupes de cavaliers arabes, qui paraissaient et 20 disparaissaient à l'horizon, et quelquefois se cachaient derrière des dunes de sable pour égorger les traînards, ils furent remplis de tristesse. Déjà le goût du repos leur était venu, après les longues et opiniâtres campagnes d'Italie. Ils avaient suivi leur général dans 25 une contrée lointaine, parce que leur foi en lui était aveugle, parce qu'on leur avait annoncé une terre promise, de laquelle ils reviendraient assez riches pour acheter chacun un champ de six arpents.® Mais quand ils virent ce désert, le mécontentement s'en mêla, et 30 alla même jusqu'au désespoir. Ils trouvaient tous les puits qui, de distance en distance, jalonnent® la route du désert, détruits par les Arabes. A peine y restait-il
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quelques gouttes d’une eau saumâtre/ et très insuffisante pour étancher leur soif. On leur avait annoncé qu’ils trouveraient à Damanhour des soulagements/ ils n’y rencontrèrent que de misérables huttes, et ne purent s’y procurer ni pain ni vin, mais seulement des lentilles en assez grande abondance et un peu d’eau. Il fallut s’enfoncer dans le désert. Bonaparte vit le brave Lannes et Murat eux-mêmes saisir leurs chapeaux, les jeter sur le sable, les fouler aux pieds. Cependant il imposait^ à tous ; sa présence commandait le silence, et faisait quelquefois renaître la gaieté. Les soldats ne voulaient pas lui imputer leurs maux; ils s’en prenaient^ à ceux qui avaient un grand plaisir à observer le pays. V oyant les savants s’arrêter pour examiner les moindres ruines, ils disaient que c’était pour eux qu’on était venu, et s’en vengeaient par des bons mots à leur façon. Caffarelli surtout, brave comme un grenadier, curieux comme un érudit, passait â leurs yeux pour l’homme qui avait trompé le général. Comme il avait perdu une jambe sur le Rhin, ils disaient ; ail se moque de ça,^ lui, il a un pied en France.y> Cependant après de cruelles souffrances, supportées d’abord avec humeur,® puis avec gaieté et courage, on arriva sur les bords du Nil le 22 messidor (10 juillet), après une marche de quatre jours. A la vue du Nil et de cette eau si désirée, les soldats s’y précipitèrent, et en se baignant dans ses flots oublièrent toutes leurs fatigues. La division Desaix, qui de l’avant-garde était passée à l’arrière-garde, vit galoper devant elle deux ou trois centaines de Mameluks qu’elle dispersa avec quelques volées de mitraille. C’étaient les premiers qu’on eût vus. Ils annonçaient la prochaine rencontre de l’ar-
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mée ennemie. Le brave Mourad-Bey, en effet, ayant été averti, réunissait toutes ses forces autour du Caire. En attendant leur réunion, il voltigeait^ avec un millier de chevaux autour de notre armée, afin d’observer sa 5 marche.
L’armée attendit à Ramanieh l’arrivée de la flottille ; elle se reposa jusqu’au 25 messidor (13 juillet), et en partit le même jour pour Chébreiss. Mourad-Bey nous y attendait avec ses Mameluks. La flottille qui 10 était partie la première et avait devancé l’armée, se trouva engagée avant de pouvoir être soutenue. Mourad-Bey en avait une aussi, et du rivage il joignait son feu à celui de ses djermes (vaisseaux légers égyptiens). La flottille française eut à soutenir un combat 15 des plus rudes. L’officier de marine. Ferrée, qui la commandait, déploya un rare courage; il fut soutenu par les cavaliers qui étaient arrivés démontés en Égypte, et qui, en attendant de s’équiper aux dépens des Mameluks, étaient transportés par eau. On prit 20 deux chaloupes canonnières à l’ennemi, et on le repoussa. L’armée arriva dans cet instant ; elle se composait de cinq divisions. Elle n’avait pas encore combattu contre ces singuliers ennemis. A la rapidité, au choc des chevaux, aux coups de sabre, il fallait opposer 25 l’immobilité du fantassin, sa longue baïonnette, et des masses faisant fronF de tous côtés. Bonaparte forma ces cinq divisions en cinq carrés, au milieu desquels on plaça les bagages et l’état-major. Les cinq divisions se flanquaient les unes les autres. Mourad-Bey lança JO sur ces citadelles vivantes mille à douze cents cavaliers intrépides, qui, se précipitant à grands cris et de tout le galop de leurs chevaux, déchargeant leurs pistolets.
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puis tirant leurs redoutables sabres, vinrent se jeter sur le front des carrés. Trouvant partout une haie de baïonnettes et un feu terrible, ils flottaient^ autour des rangs français, tombaient devant eux, ou s'échappaient dans la plaine de toute la vitesse de leurs chevaux. 5 Mourad, après avoir perdu deux ou trois cents de ses plus braves cavaliers, se retira pour gagner le sommet du Delta, et aller nous attendre à la hauteur^ du Caire, à la tête de toutes ses forces.
Ce combat suffit pour familiariser l'armée avec ce 10 nouveau genre d'ennemis, et pour suggérer à Bonaparte la tactique qu'il fallait employer avec eux. On s'achemina sur^ le Caire. La flottille se tenait sur le Nil à la hauteur de l'armée. On marcha sans relâche pendant les jours suivants. Les soldats eurent d,e nou- i; velles souffrances à essuyer,^ mais ils longeaient le Nil, et pouvaient s'y baigner tous les soirs. La vue de l'ennemi leur avait rendu leur ardeur. « Ces soldats, déjà un peu dégoûtés des fatigues, comme il arrive toujours quand on a assez de gloire, je les trouvais, 20 dit Bonaparte, toujours admirables au feu.» Pendant les marches l'humeur^ revenait souvent, et après l'humeur les plaisanteries. Les savants commençaient à inspirer beaucoup de respect par le courage qu'on leur voyait déployer: Monge et Berthollet, sur la flottille, 25 avaient montré à Chébreiss un courage héroïque. Les soldats tout en faisant des plaisanteries, étaient pleins d'égards pour eux. Ne voyant pas paraître cette capitale du Caire, si vantée comme une des merveilles de l'orient, ils disaient qu'elle n'existait pas, ou bien que 30 ce serait comme à Damanhour, une réunion de huttes.
Ils disaient encore qu'on avait trompé ce pauvre géné-
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ral, qu'il s'était laissé déporter comme un bon enfant,^ lui et ses compagnons de gloire. Le soir quand on s’était reposé, les soldats qui avaient lu ou entendu débiter les contes des Mille et une Nuits, ^ les répétaient à 5 leurs camarades, et l’on se promettait des palais magnifiques et resplendissants d’or. En attendant on était toujours privé de pain; non que le blé manquât, on en trouvait partout au contraire, mais on n’avait ni moulin ni four. On mangeait des lentilles, des pigeons, et un 10 melon d’eau exquis, connu dans les pays méridionaux sous le nom de pastèque. Les soldats l’appelaient sainte pastèque.
On approchait du Caire, et là devait se livrer la bataille décisive. Mourad-Bey y avait réuni la plupart 15 de ses Mameluks, dix mille à peu près. Ils étaient suivis par un nombre double de fellahs, auxquels on donnait des armes, et qu’on obligeait de se battre derrière les retranchements. Il avait rassemblé aussi quelques mille janissaires ou spahis,^ dépendants du 20 pacha, qui, malgré la lettre de Bonaparte, s’était laissé entraîner dans le parti de ses oppresseurs. Mourad- Bey avait fait ses préparatifs de défense sur le bord du Nil. La grande capitale du Caire se trouve sur la rive droite du Nil. C’était sur la rive opposée, c’est-à-dire 25 sur la gauche, que Mourad-Bey avait placé son camp, dans une longue plaine qui s’étend entre le Nil et les pyramides de Giseh, les plus hautes de l’Égypte. Voici quelles étaient ses dispositions. Un gros village, appelé Embabeh était adossé^ au fleuve. Mourad-Bey y 30 avait ordonné quelques travaux, conçus et exécutés avec l’ignorance turque. C’était un simple boyau^ qui environnait l’enceinte du village, et des batteries im-