‹ L'expdition de Bonaparte en gypteChapitre 6 sur 42 · BATAILLE DES PYRAMIDES · texte numérisé non relu

BATAILLE DES PYRAMIDES

pour s'en emparer. Bon et Menou s'avancèrent sur le feu des retranchements, et, arrivés à une certaine distance, firent halte. Les carrés se dédoublèrent; les premiers rangs se formèrent en colonnes d’attaque, tandis que les autres restèrent en carré, figurant tou- 5 jours de véritables citadelles. Mais au même instant les Mameluks, tant ceux que Mourad avait laissés à Embabeh que ceux^ qui s'y étaient réfugiés, voulurent nous prévenir. Ils fondirent^ sur nos colonnes d'attaque, tandis qu'elles étaient en marche. Mais celles-ci 10 s'arrêtant sur-le-champ, et se formant en carré avec une merveilleuse rapidité, les reçurent avec fermeté et en abattirent un grand nombre. Les uns se rejetèrent dans Embabeh, où le désordre devint extrême; les autres, fuyant dans la plaine, entre le Nil et notre 15 droite, furent fusillés ou poussés dans le fleuve. Les colonnes d'attaque abordèrent vivement Embabeh, s'en emparèrent, et jetèrent dans le Nil la multitude des fellahs et des janissaires. Beaucoup se noyèrent; mais comme les Égyptiens sont excellents nageurs, le 20 plus grand nombre d'entre eux parvint à se sauver. Les Arabes, qui étaient près des pyramides et qui attendaient la victoire, s'enfoncèrent dans le désert. Mourad, avec les débris de sa cavalerie, et le visage tout sanglant, se retira vers la haute Égypte. Ibrahim, 25 qui de l'autre rive contemplait ce désastre, s'enfonça vers Belbeys, pour se retirer en Syrie. Les Mameluks mirent aussitôt le feu aux djermes qui portaient leurs richesses. Cette proie nous échappa, et nos soldats virent pendant toute la nuit des flammes dévorer un 30 riche butin.

Bonaparte plaça son quartier général^ à Giseh, sur

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les bords du Nil, où Mourad-Bey avait une superbe habitation. On trouva soit à Giseh, soit^ à Embabeh, des provisions considérables, et nos soldats purent se dédommager de^ leurs longues privations. Ils trou- 5 vèrent des vignes couvertes de magnifiques raisins dans les jardins de Giseh, et les eurent bientôt vendangées. Mais ils firent sur le champ de bataille un butin d’une autre espèce: c’étaient des châles magnifiques, de belles armes, des chevaux et des bourses qui renfer- 10 maient deux ou trois cents pièces d’or ; car les Mameluks portaient toutes leurs richesses avec eux. Ils passèrent la soirée, la nuit et le lendemain à recueillir des dépouilles. Cinq à six cents Mameluks avaient été tués. Plus de mille étaient noyés dans le Nil. Les soldats se 15 mirent à les pêcher pour les dépouiller, et employèrent plusieurs jours encore à ce genre de recherche.

La bataille nous avait à peine coûté une trentaine de morts ou blessés ; car si la défaite est terrible pour des carrés enfoncés,^ la perte est nulle pour des carrés vic- 20 torieux. Les Mameluks avaient perdu leurs meilleurs cavaliers par le feu ou par les flots. Leurs forces étaient dispersées, et le Caire restait sans défense.

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Cette capitale était dans un désordre extraordinaire. Elle renferme plus de trois cent mille habitants. 25 Malheureusement notre flottille n’avait pas encore remonté le Nil, et nous n’avions pas le moyen de le traverser pour aller prendre possession du Caire. Quelques négociants français qui s’y trouvaient furent envoyés à Bonaparte par les cheiks, pour convenir , de^

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Toccupation de la ville. Il se procura quelques djermes pour envoyer un détachement qui rétablît la tranquillité et mît les personnes et les propriétés à Tabri des fureurs de la populace. Il entra le surlendemain dans le Caire, et alla prendre possession du palais de Mourad-Bey.

A peine fut-il établi au Caire, qu’il se hâta d’employer la politique qu’il avait déjà suivie à Alexandrie, et qui devait lui attacher le pays. Il visita les principaux cheiks, les flatta, leur fit espérer le rétablissement de la domination arabe, leur promit la conservation de leur culte et de leurs coutumes, et réussit complètement à les gagner par un mélange de caresses adroites^ et de paroles imposantes, empreintes d’une grandeur orientale. L’essentiel était d’obtenir des cheiks de la mosquée de Jemdl-Azar une déclaration en faveur des Français. C’était comme un breP du pape chez les chrétiens. Bonaparte y déploya tout ce qu’il avait d’adresse, et il y réussit complètement. Les grands cheiks firent la déclaration désirée, et engagèrent^ les Égyptiens à se soumettre à l’envoyé de Dieu, qui respectait le Prophète, et qui venait venger ses enfants de la tyrannie des Mameluks. Bonaparte établit au Caire un divan, comme il avait fait à Alexandrie, composé des principaux cheiks et des plus notables habitants. Ce divan ou conseil municipal devait lui servir à gagner l’esprit des Égyptiens, en les consultant, et à s’instruire par eux de tous les détails de l’administration intérieure. Il fut convenu que dans toutes les provinces il en serait établi^ de pareils, et que ces divans particuliers enverraient des députés au divan du Caire, qui serait ainsi le grand divan national.

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Bonaparte résolut de laisser exercer la justice par les cadis. Dans son projet de succéder aux droits des Mameluks, il saisit leurs propriétés, et fit continuer au profit de Tarmée française la perception des droits^ 5 précédemment établis. Pour cela il fallait avoir les Cophtes à sa disposition. Il ne négligea rien pour se les attacher, en leur faisant espérer une amélioration dans leur sort. Il fit partir des généraux avec des détachements, pour redescendre le Nil, et aller achever 10 la conquête du Delta qu'on n'avait fait que traverser. Il en envoya vers le Nil supérieur pour prendre possession de l'Égypte moyenne. Desaix fut placé avec sa division à l'entrée de la haute Égypte, dont il devait faire la conquête sur Mourad-Bey, dès que les eaux du 15 Nil baisseraient avec l'automne. Chacun des généraux, muni d'instructions détaillées, devait répéter dans tout le pays ce qui avait été fait à Alexandrie et au Caire. Ils devaient s'entourer des cheiks, capter^ les Cophtes, et établir la perception des impôts pour 20 fournir aux besoins de l'armée.

Bonaparte s'occupa ensuite du bien-être et de la santé des soldats. L'Égypte commençait à leur plaire : ils y trouvaient le repos, l'abondance, un climat sain et pur. Ils s'habituaient aux mœurs singulières du pays 25 et en faisaient un sujet continuel de plaisanteries. Mais devinant l'intention du général avec leur sagacité accoutumée, ils jouaient^ aussi le respect pour le Prophète, et riaient avec lui du rôle que la politique les obligeait à jouer. Bonaparte fit construire des fours 30 pour qu'ils eussent du pain. Il les logea dans les bonnes habitations des Mameluks, et leur recommanda surtout de respecter les femmes. Ils avaient trouvé

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en Égypte des ânes superbes et en grand nombre. Cétait lin grand plaisir pour eux de se faire porter dans les environs et de galoper sur ces animaux à travers la campagne. Leur vivacité causa quelques accidents aux graves habitants du Caire. Il fallut dé- 5 fendre de traverser les rues trop vite. La cavalerie était montée sur les plus beaux chevaux du monde, c’est-à-dire sur les chevaux arabes enlevés aux Mameluks.

Bonaparte s’occupa aussi de maintenir les relations 10 avec les contrées voisines, afin de conserver et de s’approprier le riche commerce de l’Égypte. Il nomma lui-même l’émir-haggi.^ C’est un officier choisi annuellement au Caire pour protéger la grande caravane de la Mecque. Il écrivit à tous les consuls français 15 sur la côte de Barbarie, pour avertir les beys que l’émir-haggi était nommé, et que les caravanes pouvaient partir. Il fit écrire par les cheiks au chériP de la Mecque,^ que les pèlerins seraient protégés, et que les caravanes trouveraient sûreté et protection. Le 20 pacha du Caire avait suivi Ibrahim-Bey à Belbeys. Bonaparte lui écrivit, ainsi qu’aux divers pachas de Saint- Jean-d’Acre^ et de Damas,^ pour les assurer des bonnes dispositions des Français envers la Sublime- Porte.® Ces dernières précautions étaient malheu- 25 reusement inutiles, et les officiers de la Porte se persuadaient difficilement que les Français, qui venaient envahir une des plus riches provinces de leur souverain, fussent réellement ses amis.

Les Arabes étaient frappés du caractère du jeune 30 conquérant. Ils ne comprenaient pas qu’un mortel qui lançaiP la foudre fût aussi clément. Ils l’appe-

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laient le digne enfant du Prophète, le favori du grand Allait;'^ ils avaient chanté dans la grande mosquée la litanie suivante:

(( Le grand Allah n’est plus irrité contre nous ! Il a 5 oublié nos fautes assez punies par la longue oppression des Mameluks! Chantons la miséricorde du grand Allah!

« Quel est celui qui a sauvé des dangers de la mer et de la fureur de ses ennemis le favori de la victoire? 10 Quel est celui qui a conduit sains et saufs sur les rives du Nil les braves de l’Occident?

(( C’est le grand Allah, le grand Allah qui n’est plus irrité contre nous. Chantons les miséricordes du grand Allah !

15 (( Les beys mameluks avaient mis leur confiance

dans leurs chevaux ; les beys mameluks avaient rangé leur infanterie en bataille.

(( Mais le favori de la victoire, à la tête des braves de l’Occident, a détruit l’infanterie et les chevaux des 20 Mameluks.

(( De même que les vapeurs qui s’élèvent le matin du Nil sont dissipées par les rayons du soleil, de même l’armée des Mameluks a été dissipée par les braves de l’Occident, parce que le grand Allah est actuellement 25 irrité contre les Mameluks, parce que les braves de l’Occident sont la prunelle droite du grand Allah ! »

Bonaparte voulut, pour entrer davantage dans les mœurs^ des Arabes, prendre part à leurs fêtes. Il assista à celle du Nil, qui est une des plus grandes 30 d’Égypte. Ce fleuve est le bienfaiteur de la contrée: aussi est-il en grande vénération chez les habitants, et il est l’objet d’une espèce de culte. Pendant l’inonda-

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tion, il s'introduit au Caire par un grand canal ; une digue lui interdit l'entrée de ce canal, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à une certaine hauteur ; alors on la coupe, et le jour destiné à cette opération est un jour de réjouissance. On déclare la hauteur à laquelle le fleuve s est parvenu, et quand on espère une grande inondation, la joie est générale, car c’est un présage d'abondance. C'est le i8 août fructidor) que cette fête se célèbre. Bonaparte avait fait prendre les armes à toute l'armée,^ et l'avait rangée sur le bord du canal. Un lo peuple immense était accouru, et voyait avec joie les braves d'Occident assister à ses réjouissances. Bonaparte, à la tête de son état-major, accompagnait les principales autorités du pays. D'abord un cheik déclara la hauteur à laquelle était parvenu le Nil: elle 15 était de vingt-cinq pieds, ce qui causa une grande joie. On travailla ensuite à couper la digue. Toute l’artillerie française retentit à la fois au moment où les eaux du fleuve se précipitèrent.^ Suivant l'usage une foule de barques s'élancèrent vers le canal pour obte- 20 nir le prix destiné à celle qui parviendrait à y entrer la première. Bonaparte donna le prix lui-même. Une foule d’hommes et d'enfants se plongeaient dans les eaux du Nil, attachant à ce bain des propriétés bienfaisantes. Des femmes y jetaient des cheveux et des 25 pièces d'étoffes. Bonaparte fit ensuite illuminer la ville, et la journée s'acheva dans les festins. La fête du Prophète ne fut pas célébrée avec moins de pompe. Bonaparte se rendit à la grande mosquée, s’assit sur des coussins, les jambes croisées comme les cheiks, dit 30 avec eux les litanies du Prophète, en balançant le hauP de son corps et agitant sa tête. Il édifia tout le

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saint collège^ par sa piété. Il assista ensuite au repas donné par le grand cheik élu dans la journée.

C’est par tous ces moyens que le jeune général, aussi profond politique^ que grand capitaine, parvenait à 5 s’attacher l’esprit du pays. Tandis qu’il en flattait momentanément les préjugés, il travaillait à y répandre un jour la science, par la création du célèbre Institut d’Égypte. Il réunit les savants et les artistes qu’il avait amenés, et les associant à quelques-uns de ses of- 10 ficiers les plus instruits, il en composa cet Institut, auquel il consacra des revenus et l’un des^plus vastes palais du Caire. Les uns devaient s’occuper à faire une description exacte du pays, et en dresser la carte la plus détaillée; les autres devaient en étudier les 15 ruines et fournir de nouvelles lumières à l’histoire; les autres devaient en étudier les productions, faire les observations utiles à la physique, à l’astronomie, à l’histoire naturelle ; les autres enfin devaient s’occuper à rechercher les améliorations qu’on pourrait apporter 20 à l’existence des habitants par des machines, des canaux, des travaux sur le Nil, des procédés adaptés à ce sol si singulier et si différent de l’Europe. Si la fortune devait nous enlever un jour cette belle contrée, du moins elle ne pouvait nous enlever les conquêtes 25 que la science y allait faire ; un monument se préparait qui devait honorer le génie et la constance de nos savants autant que l’expédition honorait l’héroïsme de nos soldats.

Monge fut le premier qui obtint la présidence. Bo- 30 naparte ne fut que le second. Il proposa les questions suivantes : rechercher la meilleure construction des

moulins à eau et à vent; remplacer le houblon, qui

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