PRÉSIDENCE DE SIR RODERICK I. MURCHISON
Le Président prend la parole.
La séance du jour sera consacrée h l’examen de deux communications ayant trait toutes deux à l’exploration du pôle Nord. La première, de M. Markham lui-même, ancien explorateur polaire, fournit quelques notions sur l’origine supposée et les migrations des £s(|uimaux du Nord. La seconde est de leur honoré collègue et corrcs|K)iidant le docteur Âugustus Petermann, de Gotha. Joyeux de voir la Société royale de géographie prendre l'initiative en faveur d’une expédition dans les régions arctiques, le docteur Petermann, avec sa haute compétence, essaye de prouver que la route du
Spitzberg est préférable. Mais quoique ce soit là son thème favori, et qtie ce fM depuis longtemps le plan de Parry et de Sabine, le docteur Pctermann seca heureux du succès de la nation britannique, piar quelque voie que ce puisse être.
Avant de procéder à ces lectures, il annonce avec une vive satisfaction que la Société royale de Londres exprime une opinion hautement favorable au sujet de l’importance scientifique de l'expédition suggérée par le capitaiae Sberard Osborn.
11 cite le texte meme de cette approbation, où il est dit qu’il convient de faire appel à toutes les Sociétés scientifiques du pays, dans le but d’exercer une pression sur le gouvernement de Sa Majesté, afin d’en obtenir la réalisation d’une expédition qui doit accroître encore rbonnenr et la réputation de l’Angleterre, et que, vers 1862, il faudra conduire des astronomes dans les régions antarctiques pour y observer le passage de Vénus (1 ].
M. Hsrkham prend la parole, et lit une note sur les origiaes et les migrations des Esquimaux du Groenland.
Il commence par dire que le projet d’expédition au pôle Nord a touché une cordc qui vibre dans tous les cœurs des compatriotes de Drake et de Raleigb.
Les Normands, guidés par Eric le Rouge, vers le x‘ siècle, ont colonisé le Groenland ; pendant trois siècles, ces colonies furent prospères. A l’époque des grandes migrations occasionnées par les guerres de Togrul-Bey et de Gengis-Khan, les bordes turques et mongoles rejettèrent au loin des peuplades qui durent se réfugier, suivant lui, dans les régions du Nord, en passant de la Sibérie au Groenland sur la glace pendant l’hiver ; ces peuplades exterminèrent les Normands. Ce point d’histoire peut être éclairci par l’expédition projetée.
Lettre du docteur AxtGUSTUs FfTERMAXiN à sir Roderick I Uurchison.
U se félkite du projet de Sberard Osborn ; il pense que la aaüoa anglaise, avant toute autre, est destinée, ou du moins la mieux
(1) Les passages de Vénus sur le Soleil, ou éclipses du SoleS par Vénus, ont lien tous les cent huit et cent seiae aas. Le premier passage aura lieu en 1S82 : ces observations sont des plus précieuses ; et la direction du edue d’ombre projetée par Vénus sur la Terne doit traverser les régions antarctiques ou polaires australes.
préparée, ii achever cette tâche, qui sera la grande couronne triomphale pour les découvertes à efleciuer sur notre planète.
Il rappelle quinze publications qu’il a faites sur ce sujet; il profite de celte occasion pour se livrer à une brève récapitulation, et pour insister sur l’importance de la route par le Spitzberg.
1° — Le chemin, par cette voie, est le plus court de tons, de la Grande-Bretagne au pOle.
2° — Les mers du Spitzberg sont les plus larges de toutes, et préférables pour cette raison seule â la navigation.
3” — Il y a moins de glaces dans cette direction que partout ailleurs; par le détroit de Smith, Kennedy, Kane et Hayes, malgré leur dessein avoué d’atteindre le pôle, n’ont fait que peu de progrès.
— D'après tous les témoignages, les mers doivent être franches de glaces à un certain moment.
5* — La profondeur et l’étendue de la mer, non moins que l’influence des courants, doivent empêcher la prise de toutes les eaux, même en hiver ; si l’hypothèse de sir John Phipps (depuis lord Mulgravc) eût été bonne, relativement h une calotte continue de glace autour du pôle, Parry efit réussi dans son voyage, et ce marin aflh-me que son navire eût atteint 82° sans toucher un morceau de glace.
6» — Ou point où est parvenu Parry, on ne voyait qu’une vaste mer qui doit s’étendre jusqu’au pôle ; les traditions hollandaises, dont le capitaine Osborn fait fi, en se moquant de la rêveuse Amsterdam et de la forte bière de Hollande, sont respectables sous plus d’un rapport.
7 » — Tous les faits de géographie, de ceorants, de charriage des glaces ou de bois, permettent d’afiirmer l’existence d’une vaste mer; et même en supposant tjue le pôle soit sur une terre, une expédition en traîneau subirait le sort des expéditions de Wrangel et d’Anjou, eu égard aux intervalles d’eau libre ; l’hypothèse d’une terre joignant le cap Parry au pôle est une simple invention sans bases.
8* — En dehors de l’expédition anthentiqne de Parry, qni n’a duré que six mois, et qui a peu coûté, il cite l’opinion du docteur Henri Whitwortb. On peut s’étayer de l'historique des régions antarctiques. Pendant trois cents ans, ou avait cru â l’existence d’une immense terre recouvrant la plus grande partie du Pacifique; Abel
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Tasman, en 1662, et Cook, quatre-vingt-dix ans plus tard, dissipèrent cette illusion ; Cook, de son côté, avait alFirmé que l’on ne dépasserait pas la latitude de 71” sud, et Ross a atteint 78°, même sans l’aide de la vapeur ; il est heureux que 'IVeddell, qui parvint jusqu'à 76° sud eu 1823, fût un Anglais, pour qu'on ne puisse pas contester son ténioignago.
II continue ses considérations sur les régions australes, eu leur donnant une importance égale à celle des régions boréales.
11 croit qu’un bâtiment à hélice peut aller de Londres au pôle Nord et revenir en moins de trois mois, avec une déivense insignifiante comparativement à celle qu'exigerait la route de la baie de Baflin.
Il exprime un chaleureux désir de voir les géographes de l’Angleterre Cl son gouvernement se décider à une expédition par n’importe quelle voie. Les Anglais sont comme chez eux dans l’élément l)olairc ; la richesse de leur nation est duc en grande partie aux découvertes géographiques et à la science ; il est juste qu’elle paye en retour une dette scientifique.
Le capitaine Shebabd Osborn prend la parole.
Il n’a pas le désir de s’opposer à la théorie du docteur Petermann sur une mer libre autour du pôle, car il croit que le capitaine Maury, le plus grand hydrographe de ce temps, partage cette opinion ; il ne croit pas cependant que toute la région polaire soit occupée par l’eau. 11 persiste dans sa préférence pour la route du détroit de Smith ; d’autant plus que l’adoption de son plan détruirait toutes les craintes de dangers pour le salut de l’expédition. La paix dure depuis dix ans ; il est urgent de fournir quelque occasion de se distinguer aux marins jeunes et énergiques; en meme temps on servira les intérêts de la science ; les volontaires ne manqueront pas. L’Angleterre dépense annuellement 250 millions pour sa marine ; depuis dix ans elle a jeté au veut 3 milliards 750 millions, quoique l’on pusse compter sur le bout des doigts le nombre des navires ayant combattu. Ksl-il doue déraisonnable de demander qu’une faible part de celte énorme somme soit dépensée dans un but scientifique?
Le professeur Owen n’admet pas que l’on puisse jamais garder un silence patient tant que l’on n’aura pas résolu ce problème ; quoique la zoologie ait peut-être moins à attendre des explorations
arctiques que les autres sciences, elle n’est pas moins fort intéressée dans ces recherches, surtout si une mer libre, nécessairement prodigue de vie, existe dans ces régions. L’Angleterre se doit li ellemême de terminer sa tâche.
Il développe quelques considérations d’histoire naturelle, d’ethnologie, et il termine en déclarant, au nom de la zoologie, que l’on doit exercer un vigoureux effort en faveur de l’exploration proposée.
Le capitaine Maury indique qnel(|ues faits tendant à prouver que la mer reste ouverte, même pendant l’hiver, en certains endroits. Il appuie chaleureusement l’expédition sans se prononcer sur le choix de la route ; le gouvernement anglais, après avoir perdu tout espoir de frayer une route commerciale usuelle, n’en a pas moins continué les expéditions pour entretenir l’énei^iquc esprit qui caractérise sa marine ; il exprime l’espoir qu’après en avoir fini avec le pôle Nord, on songera aussi au pôle Sud.
Lord HoUGBTONdit, qu’après avoir consciencieusement étudié le projet en sa qualité de commissaire de la Société de géographie, il considère comme son devoir de le défendre en toutes circonstances. Si une terrible tragédie est venue, à propos du sort funèbre de Franklin, jeter un voile lugubre sur l’esprit public, le temps a effacé son effet; il recommande expressément que toutes les Sociétés savantes réunissent leurs efforts, en faisant ressortir les immenses avantages non moins que les faibles dangers d’une nouvelle exploration, et il ne doute pas que le gouvernement ne cède â leurs instances.
SI. Ludbock, président de la Société ethnologique, discute et contredit l’opinion de M. Slarkhain sur l’origine des Esquituanx, M. Crawfurd, lord Stranford et M. SIarkham prennent part b ce débat.
SI. Ha.milton, président de la Société de géologie, expose l’immense importance technique de l’expédition pour la branche des sciences .spéciales de la formation de la terre; il exprime l’opinion qu’une très-rigoureuse pression doit être exercée sur le gouvernement pour qu’il prête tonte l’assistance qu’on est en droit d’attendre de loi.
Le Président termine la séance en assurant an président de la Société de géologie qu’il y a tout k espérer d’une pression exercée
par les sociétés savantes de la métropole ; ils auront besoin d'une action forte, opiniâtre et collective, mais il est convaincu que l’on réussira.
La séance est levée.
Séance du 27 mars 1855.