‹ L'expédition de Bonaparte en Égypte (volume 2)Chapitre 4 sur 43 · CONQUETE DE L ILE P.E MALTE · texte numérisé non relu

CONQUETE DE L ILE P.E MALTE

Malte même. Les cinq cents voiles françaises se déployèrent à la vue de l'ile, le 31 prairial (9 juin), vingtdeux jours après la sortie de Toulon. Cette vue répandit le trouble^ dans la ville de Malte. Bonaparte, pour avoir un prétexte de s'arrêter, et pour faire naître 5 un sujet de contestation, demanda au grand maître la faculté- de faire de l'eau. ^ Le grand maître, Ferdinand de Hompesch, fit répondre par un refus absolu, alléguant les règlements, qui ne permettaient pas d'introduire à la fois plus de deux vaisseaux appartenant à 10 des puissances belligérantes. On avait autrement accueilli* les Anglais quand ils s'étaient présentés. Bonaparte répondit que c'était là une preuve de la plus insigne malveillance,^ et sur-le-champ fit ordonner un débarquement. Le lendemain, 22 prairial (10 juin), 15 les troupes françaises débarquèrent dans l'île, et investirent complètement Lavalette,® qui compte trente mille âmes à peu près dt population, et qui est l'une des plus fortes places de l'Europe. Bonaparte fit débarquer de l'artillerie pour canonner les forts. Les 20 chevaliers répondirent à son feu, mais très mal. Ils voulurent faire une sortie, et il y en eut un grand nombre de pris. Le désordre se mit alors à l'intérieur. Quelques chevaliers de la langue française^ déclarèrent qu'ils ne pouvaient pas se battre contre leurs 25 compatriotes. On en jeta quelques-uns dans les cachots. Le trouble était dans les têtes; les habitants voulaient qu'on se rendît. Le grand maître, qui avait peu d'énergie, et qui se souvenait de la générosité du vainqueur de Rivoli^ à Mantoue,^ songea à sauver ses 30 intérêts du naufrage, fit sortir de prison l'un des chevaliers français qu'il y avait jetés, et l'envoya à Bona-

parte pour négocier. Le traité fut bientôt arrêté.^ Les chevaliers abandonnèrent à la France la souveraineté de Malte et -des îles en dépendant; en retour la France promit son intervention au congrès de Ras- 5 tadt,^ pour faire obtenir au grand maître une principauté en Allemagne, et, à défaut,^ elle lui assura une pension viagère de 300,000 francs et une indemnité de 600,000 francs comptants. Elle accorda à chaque chevalier de la langue française 700 francs de pension,

10 et 1000 pour les sexagénaires ; elle promit sa médiation pour que ceux des autres langues fussent mis en jouissance des biens de l'ordre dans leurs pays respectifs. Telles furent les conditions au moyen desquelles la France entra en possession du premier port de la

15 Méditerranée, et de l'un des plus forts du monde. Il fallait l'ascendant* de Bonaparte pour l'obtenir sans combattre; il fallait son audace pour oser y perdre quelques jours, ayant les Anglais à sa poursuite. Caffarelli-Dufalgua, aussi spirituel^ que brave, en par-

20 courant la place dont il admirait les fortifications, dit ce mot : Nous sommes bien heureux qu'il y ait eu dans la place quelqu'un pour nous en ouvrir les portes.

Bonaparte laissa Vaubois à Malte, avec trois mille hommes de garnison; il y plaça Regnaud de Saint- 25 Jean d'Angely, en qualité de commissaire civil. Il fit tous les règlements administratifs qui étaient nécessaires pour l'établissement du régime municipal dans l'île, et il mit sur-le-champ à la voile pour cingler

vers la côte d'Egypte. Il leva l'ancre le i^r messidor (19 juin), après une relâche de dix jours. L'essentiel maintenant était de ne pas rencontrer les Anglais. Nelson, radoubé aux îles Saint-Pierre, avait reçu de lord Saint- Vincent un renfort de dix vaisseaux de s ligne et de plusieurs frégates, ce qui lui formait une escadre de treize vaisseaux de haut bord,^ et de quelques vaisseaux de moindre importance. Il était revenu le 13 prairial (i^'' juin) devant Toulon, mais l'escadre française en était partie depuis douze jours. Il avait lo couru de Toulon à la rade de Tagliamon,^ et de la rade de Tagliamon à Naples, où il était arrivé le 2 messidor (20 juin), au moment même où Bonaparte quittait Malte. Apprenant que les Français avaient paru vers Malte, il les suivait, disposé à les attaquer s'il par- 15 venait à les joindre.

Sur toute l'escadre française on était prêt au combat. La possibilité de rencontrer les Anglais était présente à tous les esprits et n'effrayait personne. Bonaparte avait réparti^ sur chaque vaisseau de ligne cinq cents 20 hommes d'élite,* qu'on habituait tous les jours à la manœuvre^ du canon, et à la tête desquels se trouvait un de ces généraux si bien habitués au feu sous ses ordres. Il s'était fait un principe sur la tactique maritime, c'est que chaque vaisseau ne devait avoir qu'un 25 but, celui d'en joindre un autre, de le combattre et de l'aborder. Des ordres étaient donnés en conséquence, et il comptait sur la bravoure des troupes d'élite placées à bord des vaisseaux. Ces précautions prises, il cinglait tranquillement vers l'Egypte. Cet homme qui, 30 suivant d'absurdes détracteurs, craignait les hasards de la mer, s'abandonnait tranquillement à la fortune,

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au milieu des flottes anglaises, et avait eu l'audace de perdre quelques jours à Malte pour en faire la conquête. La gaieté régnait sur l'escadre, on ne savait pas exactement où l'on allait, mais le secret commen- 5 çait à se répandre, et l'on attendait avec impatience la vue des rivages qu'on allait conquérir. Le soir, les savants, les officiers généraux qui étaient à bord de VOrient, se réunissaient chez le général en chef, et là commençaient les ingénieuses et savantes discussions

10 de l'Institut d'Egypte.^ Un instant l'escadre anglaise ne fut qu'à quelques lieues de l'immense convoi français, et de part et d'autre^ on l'ignora. Nelson, commençant à supposer que les Français s'étaient dirigés sur l'Egypte, fit voile pour Alexandrie, et les y de-

15 vança; mais, ne les ayant pas trouvés il vola vers les Dardanelles, pour tâcher de les y rencontrer. Par un bonheur singulier, l'expédition française n'arriva en vue d'Alexandrie que le surlendemain, 13 messidor (i^^ juillet). Il y avait un mois et demi à peu près

20 qu'elle était sortie de Toulon.

Bonaparte envoya chercher^ aussitôt le consul français. Il apprit que les Anglais avaient paru l'avantveille, et, les jugeant dans les parages voisins, il voulut tenter le débarquement à l'instant même. On ne

25 pouvait pas entrer dans le port d'Alexandrie, car la place paraissait disposée à se défendre; il fallait descendre à quelque distance sur la plage voisine, à une anse dite* du Marabout. Le vent soufflait violemment, et la mer se brisait avec furie sur les récifs de

30 la côte. C'était vers la fin du jour. Bonaparte donna le signal et voulut aborder sur-le-champ. Il descendit le premier dans une chaloupe ; les soldats demandaient

à grands cris à le suivre à la côte. On commença à mettre les embarcations à la mer, mais l'agitation des flots les exposait à chaque instant à se briser les unes contre les autres. Enfin, après de grands dangers, on toucha le rivage. A l'instant une voile parut à 5 l'horizon ; on crut que c'était une voile anglaise : « Fortune, s'écria Bonaparte, tu m'abandonnes ! Quoi ! pas seulement cinq jours ! » La fortune ne l'abandonnait pas, car c'était une frégate française qui rejoignait.^ On eut beaucoup de peine à débarquer ro quatre ou cinq mille hommes, dans la soirée et dans la nuit. Bonaparte résolut de marcher sur-le-champ vers Alexandrie, afin de surprendre la place, et de ne pas donner aux Turcs le temps de faire des préparatifs de défense. On se mit tout de suite en marche. Il n'y 15 avait pas un cheval de- débarqué; l'état-major, Bonaparte et Caffarelli* lui-même malgré sa jambe de bois, firent quatre à cinq lieues à pied dans les sables, et arrivèrent à la pointe du jour en vue d'Alexandrie.*

Cette antique cité, fille d'Alexandre, n'avait plus ses 20 magnifiques édifices, ses innombrables demeures, sa grande population ; elle était ruinée aux trois quarts. Les Turcs, les Égyptiens opulents, les négociants européens habitaient dans la ville moderne, qui était la seule partie conservée. Quelques Arabes vivaient dans les 25 décombres de la cité antique ; une vieille muraille flanquée de quelques tours enfermait la nouvelle et l'ancienne ville, et tout autour régnaient^ les sables qui, en Egypte, s'avancent partout où la civilisation recule.

Les quatre mille Français conduits par Bonaparte y 30 arrivèrent à la pointe du jour; ils ne rencontrèrent sur cette plage de sable qu'un petit nombre d'Arabes, qui,

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après quelques coups de fusil/ s'enfoncèrent" dans le désert. Bonaparte partagea ses soldats en trois colonnes : Bon, avec la première marcha à droite, vers la porte de Rosette ; Kléber, avec la seconde, marcha au 5 centre vers la porte de la Colonne f Menou, avec la troisième, s'avança à gauche vers la porte des Catacombes. Les Arabes et les Turcs, excellents soldats derrière un mur, firent un feu bien nourri ;* mais les Français montèrent avec des échelles, et franchirent

lo la muraille. Kléber tomba le premier, frappé d'une balle au front. On chassa les Arabes de ruine en ruine, jusqu'à la ville nouvelle. Le combat allait se prolonger de rue en rue et devenir meurtrier ; mais un capitaine turc servit d'intermédiaire^ pour négocier un

15 accord. Bonaparte déclara qu'il ne venait pas pour ravager le pays, ni l'enlever au grand seigneur,^ mais seulement pour le soustraire èJ la domination des Mameluks,^ et venger les outrages que ceux-ci avaient faits à la France. Il promit que les autorités du pays

20 seraient maintenues, que les cérémonies du culte continueraient d'avoir lieu comme par le passé, que les propriétés seraient respectées, etc. . . . Moyennant ces conditions la résistance cessa. Les Français furent maîtres d'Alexandrie le jour même. Pendant ce temps

25 l'armée avait achevé de débarquer. Il s'agissait^ maintenant de mettre l'escadre à l'abri, soit dans le port, soit dans une des rades voisines, de créer à Alexandrie une administration conforme aux mœurs du pays, et d'arrêter^^ un plan d'invasion pour s'em-

30 parer de l'Egypte. Pour le moment, les dangers de la mer et d'une rencontre avec les Anglais étaient passés ; les plus grands obstacles étaient vaincus avec ce bon-

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