‹ L'expédition de Bonaparte en Égypte (volume 2)Chapitre 6 sur 43 · L EGYPTE · texte numérisé non relu

L EGYPTE

débordements du fleuve, les eaux qu'elle ne reçoit pas du ciel. Il n'y pleut jamais, et les marécages du Delta, qui seraient pestilentiels sous le ciel de l'Europe, ne produisent pas en Egypte une seule fièvre. Le Nil, après son inondation laisse un limon fertile, qui est la 5 seule terre cultivable sur ses bords, et qui produit ces abondantes moissons consacrées autrefois à nourrir Rome. Plus l'inondation est étendue, plus il y a de terre cultivable. Les propriétaires de cette terre, nivelée tous les ans par les eaux, se la partagent tous les 10 ans par l'arpentage. Aussi l'arpentage est-il un grand art en Egypte. Des canaux pourraient étendre l'inondation, et auraient l'avantage de diminuer la rapidité des eaux, de les faire séjourner plus longtemps, et d'étendre la fertilité aux dépens du désert. Nulle 15 part le travail des hommes ne pourrait avoir de plus salutaires effets ; nulle part la civilisation ne serait plus souhaitable. Le Nil et le désert se disputent l'Egypte, et c'est la civilisation qui donnerait au Nil le moyen de vaincre le désert et de le faire reculer. On croit que 20 l'Egypte nourrissait autrefois vingt millions d'habitants, sans compter les Romains. Elle était à peine capable d'en nourrir trois millions quand les Français y entrèrent.

L'inondation finit à peu près en septembre. Alors 25 commencent les travaux des champs. Pendant les mois d'octobre, novembre, décembre, janvier et février, la campagne d'Egypte présente un aspect ravissant de fertilité et de fraîcheur. Elle est couverte alors des plus riches moissons, émaillée^ de fleurs, traversée 30 par d'immenses troupeaux. En mars, les chaleurs commencent, la terre se gerce si profondément, qu'il est

quelquefois dangereux de la traverser à cheval. Les travaux des champs sont alors finis. Les Égyptiens ont recueilli toutes les richesses de Tannée. Outre les blés, l'Egypte produit le meilleur riz, les plus beaux 5 légumes, le sucre, l'indigo, le séné, la casse, ^ le natron, le lin, le chanvre, le coton, tout cela avec une merveilleuse abondance. Il lui manque^ les huiles, mais elle les trouve vis-à-vis, en Grèce ; il lui manque le tabac et le café, mais elle les trouve à ses côtés, dans la Syrie

lo et l'Arabie. Elle est aussi privée de bois, car la grande végétation ne peut pas pousser sur ce limon annuel que le Nil dépose sur un fonds de sable. Quelques sycomores et quelques palmiers sont les seuls arbres de l'Egypte. L'Egypte nourrit d'immenses troupeaux.

15 Les volailles de toute espèce y fourmillent.^ Elle a ces admirables chevaux, si célèbres dans le monde par leur beauté, leur vivacité, leur familiarité avec leurs maîtres, et cet utile chameau, qui peut manger et boire pour plusieurs jours, dont le pied enfonce sans fatigue

20 dans les sables mouvants, et qui est comme un navire vivant pour traverser la mer de sable.

Tous les ans arrivent au Caire d'innombrables caravanes, qui abordent comme des flottes des deux côtés du désert. Les unes viennent de la Syrie et de TAra-

25 bie, les autres de l'Afrique et des côtes de Barbarie. Elles apportent tout ce qui est propre* aux pays du soleil, l'or, l'ivoire, les plumes, les châles inimitables, les parfums, les gommes, les aromates de toute espèce, le café, le tabac, les bois et les esclaves. Le Caire de-

30 vient un entrepôt magnifique des plus belles productions du globe, de celles que le génie si puissant des occidentaux ne pourra jamais imiter, car c'est le soleil

qui les donne, et dont leur goût délicat les rendra toujours avides. Aussi le commerce de l'Inde est-il le seul dont les progrès des peuples n'amèneront jamais la fin. Il ne serait donc pas nécessaire de faire de l'Egypte un poste militaire, pour aller détruire violemment le commerce des Anglais. Il suffirait d'y établir un entrepôt, avec la sûreté, les lois et les commodités européennes, pour attirer les richesses du monde.

La population qui occupe l'Egypte est, comme les ruines des cités qui la couvrent, un amas des débris lo de plusieurs peuples. Des Cophtes, anciens habitants de l'Egypte, des Arabes, conquérants de l'Egypte sur les Cophtes, des Turcs, conquérants sur les Arabes : telles sont les races dont les débris pullulent misérablement sur une terre dont ils sont indignes. Les Coph- 15 tes, quand les Français y entrèrent, étaient deux cent mille au plus. Méprisés, pauvres, abrutis, ils s'étaient voués, comme toutes les races proscrites, aux plus ignobles métiers. Les Arabes formaient la masse presque entière de la population ; ils descendaient des 20 compagnons de Mahomet. Leur condition était infiniment variée ; quelques-uns, de haute naissance, faisant remonter leur origine jusqu'à^ Mahomet^ luimême, grands propriétaires, ayant quelque trace du savoir^ arabe, réunissant* à la noblesse les fonctions 25 du culte et de la magistrature, étaient, sous le titre de cheiks,^ les véritables grands de l'Egypte. Dans les divans,^ ils représentaient le pays, quand ses tyrans

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voulaient s'adresser à lui ; dans les mosquées/, ils composaient des espèces d'universités, où ils enseignaient la religion, la morale du Koran,^ un peu de philosophie et de jurisprudence. La grande mosquée de Jemil- 5 Azar était le premier corps savant et religieux de l'Orient. Après ces grands venaient les moindres propriétaires, composant la seconde et la plus nombreuse classe des Arabes ; puis les prolétaires,^ qui étaient tombés dans la situation de véritables ilotes.* Ces

lo derniers étaient des paysans à gages, ^ cultivant la terre sous le nom de fellahs,^ et vivant dans la misère et l'abjection. Il y avait une quatrième classe d'Arabes, c'étaient les Bédouins ou Arabes errants : ceux-là n'avaient pas voulu s'attacher à la terre; c'étaient les

15 fils du désert. Montés sur des chevaux et des chameaux, conduisant devant eux des troupeaux nombreux, ils erraient, cherchant des pâturages dans quelques oasis, ou venant annuellement ensemencer les lisières de terre cultivable, placées sur les bords de

20 l'Egypte. Leur métier était d'escorter les caravanes ou de prêter leurs chameaux pour les transports. Mais, brigands sans foi, ils pillaient souvent les marchands qu'ils escortaient ou auxquels ils prêtaient leurs chameaux. Quelquefois même, violant l'hospitalité

25 qu'on leur accordait sur la lisière des terres cultivables, ils se précipitaient sur cette vallée du Nil, qui, large seulement de cinq lieues, est si facile à pénétrer; ils pillaient les villages, et, remontant sur leurs chevaux, emportaient leur butin au fond du désert. La négli-

30 gence turque laissait leurs ravages presque toujours impunis, et ne luttait pas mieux contre les brigands du désert qu'elle ne savait lutter contre ses sables. Ces

Arabes errants, divisés en tribus sur les deux côtés de la vallée, étaient au nombre de cent ou cent vingt mille, et fournissaient vingt à vingt-cinq mille cavaliers, braves, mais bons pour harceler l'ennemi, jamais pour le combattre. 5

La troisième race enfin était celle des Turcs ; mais elle était aussi peu nombreuse que les Cophtes, c'est-àdire qu'elle s'élevait à deux cent mille individus au plus. Elle se partageait en Turcs et en Mameluks. Les Turcs, venus depuis la dernière conquête des 10 sultans de Constantinople, étaient presque tous inscrits sur la liste des janissaires,^ mais on sait qu'ils ne se font généralement inscrire sur ces listes que pour avoir les privilèges des janissaires, et qu'un très petit nombre sont réellement au service. Il n'y en avait que très 15 peu d'entre eux dans la milice du pacha. Ce pacha, envoyé de Constantinople, représentait le sultan en Egypte. Mais, à peine escorté de quelques janissaires, il avait vu son autorité s'évanouir par les précautions mêmes que le sultan Sélim avait prises autre- 20 fois pour la conserver. Ce sultan, jugeant que par son éloignement, l'Egypte pourrait échapper à la domination de Constantinople, qu'un pacha ambitieux et habile pourrait s'y créer un empire indépendant, avait imaginé un contre-poids,^ en instituant la milice des 25 Mameluks. Mais comme on ne peut pas vaincre les conditions physiques qui rendent un pays dépendant l^ ou indépendant d'un autre, au lieu du pacha, c'étaient les Mameluks qui s'étaient rendus indépendants de Constantinople et maîtres de l'Egypte. Les Mameluks 30 étaient des esclaves achetés en Circassie. Choisis parmi les plus beaux enfants du Caucase, transportés

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jeunes en Egypte, élevés dans l'ignorance de leur origine, dans le goût et la pratique des armes, ils devenaient les plus braves et les plus agiles cavaliers de la terre. Ils tenaient à honneur d'être sans origine,

i, 5 d'avoir été achetés cher, et d'être beaux et vaillants. Ils avaient vingt-quatre beys, qui étaient leurs propriétaires et leurs chefs. Ces beys avaient chacun cinq ou six cents Mameluks. C'était un troupeau qu'ils avaient soin d'alimenter,^ et qu'ils transmettaient quelquefois

10 à leur fils, et plus souvent à leur Mameluk favori, qui devenait bey à son tour. Chaque Mameluk était servi par deux fellahs. La milice entière se composait de douze mille cavaliers à peu près, servis par vingtquatre mille ilotes. Ils étaient les véritables maîtres

15 et les tyrans du pays. Ils vivaient ou du produit des terres appartenant aux beys, ou du revenu des impôts établis sous toutes les formes. Les Cophtes, que nous avons déjà dits livrés aux plus ignobles fonctions, étaient leurs percepteurs, leurs espions, leurs agents

20 d'affaires, car les abrutis se mettent toujours au service du plus fort. Les vingt-quatre beys, égaux de droit, ne l'étaient pas de fait. Ils se faisaient la guerre, et le plus fort, soumettant les autres, avait une souveraineté viagère. Il était tout-à-fait indépendant du

25 pacha représentant le sultan de Constantinople, le souffrait- tout au plus au Caire, dans une sorte de nullité, et souvent lui refusait le miri, c'est-à-dire l'impôt foncier,^ qui, représentant le droit de la conquête, appartenait à la Porte.

30 L'Egypte était donc une véritable féodalité, comme celle de l'Europe dans le moyen âge ; elle présentait à la fois un peuple conquis, une milice conquérante, en

révolte contre son souverain ; enfin une ancienne classe abrutie, au service et aux gages du plus fort. Deux beys supérieurs aux autres dominaient en ce moment l'Egypte. L'un, Ibrahim-Bey, riche, astucieux, puissant; l'autre, Mourad-Bey, intrépide, vaillant et plein d'ardeur. Ils étaient convenus d'Hme espèce de partage d'autorité, par lequel Ibrahim-Bey avait les attributions civiles, et Mourad-Bey les attributions militaires. Celui-ci était chargé des combats ; il y excellait, et il avait l'affection des Mameluks, tous dévoués à sa personne.

Bonaparte, qui au génie du capitaine savait unir le tact et l'adresse du fondateur, et qui avait d'ailleurs administré assez de pays conquis pour s'en être fait un art particulier, jugea sur-le-champ la politique qu'il 15 avait à suivre en Egypte. Il fallait d'abord arracher cette terre à ses véritables maîtres, c'est-à-dire aux Mameluks. C'était cette classe qu'il fallait combattre et détruire par les armes et la politique. D'ailleurs on avait des raisons à faire valoir- contre eux, car ils n'a- 20 valent cessé de maltraiter les Français. Quant à la Porte, il fallait paraître ne pas attaquer sa souveraineté, et affecter au contraire de la respecter. Telle qu'elle était devenue, cette souveraineté était peu importante. On pouvait traiter avec la Porte, soit pour 25 la cession de l'Egypte, en lui faisant certains avantages ailleurs, soit par un partage d'autorité qui n'aurait rien de fâcheux ; car, en laissant le pacha au Caire, on n'a-

vait pas grand'chose^ à regretter. Quant aux habi- .tants, il fallait pour se les attacher, gagner la véritable population, c'est-à-dire celle des Arabes. En respectant les cheiks, en caressant leur vieil orgueil, en aug- 5 mentant leur pouvoir, en flattant un désir secret qu'on trouvait en eux, comme on l'avait trouvé en Italie, comme on le trouve partout, celui du rétablissement de l'antique patrie, de la patrie arabe, on était assuré de dominer le pays et de se l'attacher entièrement.

10 Bien plus en ménageant les propriétés et les personnes,^ chez un peuple qui était habitué à regarder la conquête comme donnant droit de meurtre, de pillage et de dévastation, on allait causer une surprise des plus avantageuses à l'armée française ; et si, en outre, on

15 respectait les femmes et le Prophète,^ la conquête des cœurs était aussi assurée que celle du sol.

Bonaparte se conduisit d'après ces errements* aussi justes que profonds. Doué d'une imagination tout orientale, il lui était facile de prendre le style solennel

20 et imposant qui convenait à la race arabe. Il fit des proclamations qui étaient traduites en arabe et répandues dans le pays. Il écrivit au pacha : « La république française s'est décidée à envoyer une puissante armée pour mettre fin aux brigandages des beys

25 d'Egypte, ainsi 'qu'elle a été obligée de le faire plusieurs fois dans ce siècle contre les beys de Tunis et d'Alger. Toi, qui devrais être le maître des beys, et que cependant ils tiennent au Caire sans autorité et sans pouvoir, tu dois voir mon arrivée avec plaisir.

30 Tu es sans doute déjà instruit que je ne viens point pour rien faire contre l'Alcoran ni le sultan. Tu sais que la nation française est la seule et unique alliée que

le sultan ait en Europe. Viens donc à ma rencontre, et maudis avec moi la race impie des beys.» S 'adressant aux Égyptiens, Bonaparte leur disait ces paroles :

<( Peuples d'Egypte, on vous dira que je viens pour détruire votre religion. Ne le croyez pas; répondez 5 que je viens vous restituer vos droits, punir les usurpateurs, et que je respecte plus que les Mameluks Dieu, son Prophète et le Koran.» Parlant de la tyrannie des Mameluks, il disait : « Y a-t-il une belle terre ? elle appartient aux Mameluks. Y a-t-il une belle 10 esclave, un beau cheval, une belle maison? cela appartient aux Mameluks. wSi l'Egypte est leur ferme, qu'ils montrent^ le bail que Dieu leur en a fait. Mais Dieu est juste et miséricordieux pour le peuple, et il a ordonné que l'empire des Mameluks finît.» Parlant des 15 sentiments des Français il ajoutait: (( Nous aussi, nous sommes de vrais Musulmans. N'est-ce pas nous qui avons détruit le pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux Musulmans? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés 20 croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux Musulmans ? Trois fois heureux ceux qai seront avec nous ! Ils prospéreront dans leur fortune et leur rang. Heureux ceux qui seront neutres ! Ils auront le temps de nous connaître, et ils se rangeront avec nous. Mais 25 malheur, trois fois malheur à ceux qui s'armeront pour les Mameluks et combattront contre nous ! Il n'y aura pas d'espérance pour eux ; ils périront.»

Bonaparte dit à ses soldats : « Vous allez entreprendre une conquête dont les effets sur la civilisation 30 et le commerce du monde sont incalculables. Vous porterez à^ l'Angleterre le coup le plus siir et le plus

sensible/ en attendant que vous puissiez lui donner le coup de mort.

(( Les peuples avec lesquels nous allons vivre sont mahométans ; leur premier article de foi est celui-ci : 5 // n'y a pas d'autre Dieu que Dieu et Mahomet est son Prophète. Ne les contredisez pas ; agissez avec eux comme nous avons agi avec les Juifs, avec les Italiens. Ayez des égards^ pour leurs muphtis^ et leurs imans,* comme vous en avez eu pour les rabbins et pour les

10 évêques. A3^ez pour les cérémonies que prescrit le koran, pour les mosquées, la même tolérance que vous avez eue pour les couvents, pour les synagogues, pour la religion de Moïse et celle de Jésus-Christ. Les légions romaines protégeaient toutes les religions.

15 Vous trouverez ici des usages différents de ceux de l'Europe, il faut vous y accoutumer. Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes autrement que nous. Souvenez-vous que, dans tous les pays, celui qui viole est un lâche.

20 (( La première ville que nous rencontrerons a été bâtie par Alexandre. Nous trouverons à chaque pas de grands souvenirs, dignes d'exciter l'émulation des Français. »

Sur-le-champ Bonaparte fit ses dispositions pour

25 établir l'autorité française à Alexandrie, pour quitter ensuite le Delta et s'emparer du Caire, capitale de toute l'Egypte. On était en juillet, le Nil allait inonder les campagnes. Il voulait arriver au Caire avant l'inondation, et employer le temps qu'elle durerait à faire

30 son établissement. Il ordonna que tout demeurât dans le même état à Alexandrie, que les exercices religieux continuassent, que la justice fût rendue comme avant

par les cadis.^ Il voulut succéder seulement aux droits des Mameluks, et établir un commissaire pour percevoir les impôts accoutumés. Il fit former un divan, ou conseil municipal, composé des cheiks et des notables d'Alexandrie, afin de les consulter sur toutes 5 les mesures que l'autorité française aurait à prendre. Il laissa trois mille hommes en garnison à Alexandrie, et en donna le commandement à Kléber, que sa blessure devait,- pour un mois ou deux, condamner à l'inaction. Il chargea un jeune officier du plus rare 10 mérite de mettre Alexandrie en état de défense et d'y faire pour cela les travaux nécessaires. Bonaparte donna ensuite des ordres pour mettre la flotte à l'abri. C'était une question de savoir si les gros vaisseaux pourraient entrer dans le port d'Alexandrie. Une 15 commission de marins fut chargée de sonder le port, et de faire un rapport. En attendant la flotte fut mise à l'ancre dans la rade d'Aboukir. Bonaparte ordonna à Brueys de faire promptement décider la question, et de se rendre à Corfou,^ s'il était reconnu que les vais- 20 seaux ne pouvaient pas entrer dans Alexandrie.

Après avoir vaqué* à ces soins, il fit ses dispositions pour se mettre en marche. Une flottille considérable chargée de vivres, d'artillerie, de munitions et de bagages, dut longer^ la côte jusqu'à l'embouchure de 25 Rosette, entrer dans le Nil et le remonter en même temps que l'armée française. Il se mit ensuite en marche avec le gros^ de l'armée, qui, privée des deux garnisons laissées à Malte et à Alexandrie, était forte

de trente mille hommes à peu près. Il avait ordonné à sa flottille de se rendre à la hauteur de^ Ramanieh, sur les bords du Nil. Là il se proposait de la joindre et de remonter le Nil parallèlement avec elle, afin de 5 sortir du Delta, et d'arriver dans la moyenne Egypte. Pour aller d'Alexandrie à Ramanieh, il y avait deux routes, l'une à travers les pays habités, le long de la mer et du Nil, l'autre plus courte et à vol d'oiseau,^ mais à travers le désert de Damanhour. Bonaparte

lo n'hésita pas, et prit la plus courte. Il lui importait d'arriver promptement au Caire. Desaix marchait avec l'avant-garde ; le corps de bataille^ suivait à quelques lieues de distance. On s'ébranla^ le i8 messidor (6 juillet). Quand les soldats se virent engagés dans

15 cette plaine sans bornes, avec un sable mouvant sous les pieds, un ciel brillant sur la tête, point d'eau, point d'ombre, n'ayant pour reposer leurs yeux que de rares bouquets de palmiers, ne voyant d'êtres vivants que de légères troupes de cavaliers arabes, qui paraissaient et

20 disparaissaient à l'horizon, et quelquefois se cachaient derrière des dunes de sable pour égorger les traînards, ils furent remplis de tristesse. Déjà le goût du repos leur était venu, après les longues et opiniâtres campagnes d'Italie. Ils avaient suivi leur général dans

25 une contrée lointaine, parce que leur foi en lui était aveugle, parce qu'on leur avait annoncé une terre promise, de laquelle ils reviendraient assez riches pour acheter chacun un champ de six arpents.^ Mais quand ils virent ce désert, le mécontentement s'en mêla, et

30 alla même jusqu'au désespoir. Ils trouvaient tous les puits qui, de distance en distance, jalonnent® la route du désert, détruits par les Arabes. A peine y restait-il

quelques gouttes d'une eau saumâtre/ et très insuffisante pour étancher leur soif. On leur avait annoncé qu'ils trouveraient à Damanhour des soulagements,^ ils n'y rencontrèrent que de misérables huttes, et ne purent s'y procurer ni pain ni vin, mais seulement des lentilles 5 en assez grande abondance et un peu d'eau. Il fallut s'enfoncer dans le désert. Bonaparte vit le brave Lannes et Murât eux-mêmes saisir leurs chapeaux, les jeter sur le sable, les fouler aux pieds. Cependant il imposait^ à tous ; sa présence commandait le silence, et 10 faisait quelquefois renaître la gaieté. Les soldats ne voulaient pas lui imputer leurs maux; ils s'en prenaient* à ceux qui avaient un grand plaisir à observer le pays. Voyant les savants s'arrêter pour examiner les moindres ruines, ils disaient que c'était pour eux qu'on 15 était venu, et s'en vengeaient par de bons mots à leur façon. Caffarelli surtout, brave comme un grenadier, curieux comme un érudit, passait à leurs yeux pour l'homme qui avait trompé le général. Comme il avait perdu une jambe sur le Rhin, ils disaient : ail se moque 20 de ça,^ lui, il a un pied en France."» Cependant après de cruelles souffrances, supportées d'abord avec humeur,^ puis avec gaieté et courage, on arriva sur les bords du Nil le 22 messidor (10 juillet), après une marche de quatre jours. A la vue du Nil et de cette eau si dé- 25 sirée, les soldats s'y précipitèrent, et en se baignant dans ses flots oublièrent toutes leurs fatigues. La division Desaix, qui de l'avant-garde était passée à l'arrière-garde, vit galoper devant elle deux ou trois centaines de Mameluks qu'elle dispersa avec quelques 30 volées de mitraille. C'étaient les premiers qu'on eût vus. Ils annonçaient la prochaine rencontre de l'ar-

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niée ennemie. Le brave Mourad-Bey, en effet, ayant été averti, réunissait toutes ses forces autour du Caire. En attendant leur réunion, il voltigeait^ avec un millier de chevaux autour de notre armée, afin d'observer sa 5 marche.

L'armée attendit à Ramanieh l'arrivée de la flottille ; elle se reposa jusqu'au 25 messidor (13 juillet), et en partit le même jour pour Chébreiss. Mourad-Bey nous y attendait avec ses Mameluks. La flottille qui

10 était partie la première et avait devancé l'armée, se trouva engagée avant de pouvoir être soutenue. Mourad-Bey en avait une aussi, et du rivage il joignait son feu à celui de ses djermes (vaisseaux légers égyptiens). La flottille française eut à soutenir un combat

15 des plus rudes. L'officier de marine, Perrée, qui la commandait, déploya un rare courage ; il fut soutenu par les cavaliers qui étaient arrivés démontés en Egypte, et qui, en attendant de s'équiper aux dépens des Mameluks, étaient transportés par eau. On prit

20 deux chaloupes canonnières à l'ennemi, et on le repoussa. L'armée arriva dans cet instant; elle se composait de cinq divisions. Elle n'avait pas encore combattu contre ces singuliers ennemis. A la rapidité, au choc des chevaux, aux coups de sabre, il fallait opposer

25 l'immobilité du fantassin, sa longue baïonnette, et des masses faisant front^ de tous côtés. Bonaparte forma ces cinq divisions en cinq carrés, au milieu desquels on plaça les bagages et l'état-major. Les cinq divisions se flanquaient les unes les autres. Mourad-Bey lança

30 sur ces citadelles vivantes mille à douze cents cavaliers intrépides, qui, se précipitant à grands cris et de tout le galop de leurs chevaux, déchargeant leurs pistolets.

puis tirant leurs redoutables sabres, vinrent se jeter sur le front des carrés. Trouvant partout une haie de baïonnettes et un feu terrible, ils flottaient^ autour des rangs français, tombaient devant eux, ou s'échappaient dans la plaine de toute la vitesse de leurs chevaux. 5 Mourad, après avoir perdu deux ou trois cents de ses plus braves cavaliers, se retira pour gagner le sommet du Delta, et aller nous attendre à la hauteur^ du Caire, à la tête de toutes ses forces.

Ce combat suffit pour familiariser l'armée avec ce 10 nouveau genre d'ennemis, et pour suggérer à Bonaparte la tactique qu'il fallait employer avec eux. On s'achemina sur^ le Caire. La flottille se tenait sur le Nil à la hauteur de l'armée. On marcha sans relâche pendant les jours suivants. Les soldats eurent de nou- 15 velles souffrances à essuyer,* mais il longeaient le Nil, et pouvaient s'y baigner tous les soirs. La vue de l'ennemi leur avait rendu leur ardeur. « Ces soldats, déjà un peu dégoiités des fatigues, comme il arrive toujours quand on a assez de gloire, je les trouvais, 20 dit Bonaparte, toujours admirables au feu.» Pendant les marches l'humeur^ revenait souvent, et après l'humeur les plaisanteries. Les savants commençaient à inspirer beaucoup de respect par le courage qu'on leur voyait déployer: Monge et Berthollet, sur la flottille, 25 avaient montré à Chébreiss un courage héroïque. Les soldats tout en faisant des plaisanteries, étaient pleins d'égards pour eux. Ne voyant pas paraître cette capitale du Caire, si vantée comme une des merveilles de l'orient, ils disaient qu'elle n'existait pas, ou bien que 30 ce serait comme à Damanhour, une réunion de huttes. Ils disaient encore qu'on avait trompé ce pauvre gêné-

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rai, qu'il s'était laissé déporter comme un bon enfant^ lui et ses compagnons de gloire. Le soir quand on s'était reposé, les soldats qui avaient lu ou entendu débiter les contes des Mille et une Nuits,^ les répétaient à S leurs camarades, et l'on se promettait des palais magnifiques et resplendissants d'or. En attendant on était toujours privé de pain; non que le blé manquât, on en trouvait partout au contraire, mais on n'avait ni moulin ni four. On mangeait des lentilles, des pigeons, et un

10 melon d'eau exquis, connu dans les pays méridionaux sous le nom de pastèque. Les soldats l'appelaient sainte pastèque.

On approchait du Caire, et là devait se livrer la bataille décisive. Mourad-Bey y avait réuni la plupart

15 de ses Mameluks, dix mille à peu près. Ils étaient suivis par un nombre double de fellahs, auxquels on donnait des armes, et qu'on obligeait de se battre derrière les retranchements. Il avait rassemblé aussi quelques mille janissaires ou spahis,^ dépendants du

20 pacha, qui, malgré la lettre de Bonaparte, s'était laissé entraîner dans le parti de ses oppresseurs. Mourad- Bey avait fait ses préparatifs de défense sur le bord du Nil. La grande capitale du Caire se trouve sur la rive droite du Nil. C'était sur la rive opposée, c'est-à-dire

25 sur la gauche, que Mourad-Bey avait placé son camp, dans une longue plaine qui s'étend entre le Nil et les pyramides de Giseh, les plus hautes de l'Egypte. Voici qu'elles étaient ses dispositions. Un gros village, appelé Embabeh était adossé* au fleuve. Mourad-Bey y

30 avait ordonné quelques travaux, conçus et exécutés avec l'ignorance turque. C'était un simple boyau^ qui environnait l'enceinte du village, et des batteries im-

mobiles, dont les pièces n'étant pas sur affût de campagne^ ne pouvaient être déplacées. Tel était le camp retranché de Mourad-Bey. Il y avait placé ses vingtquatre mille fellahs et janissaires, pour s'y battre avec l'opiniâtreté accoutumée des Turcs derrière les mu- 5 railles. Ce village, retranché et appuyé- au fleuve, formait sa droite. Ses Mameluks, au nombre de dix mille cavaliers, s'étendaient dans la plaine entre le fleuve et les pyramides. Quelques mille cavaliers arabes, qui n'étaient des auxiliaires que pour piller et 10 massacrer en cas d'une victoire, remplissaient l'espace entre les pyramides et les Mameluks. Le collègue de Mourad-Bey, Ibrahim, moins belliqueux et moins brave que lui, se tenait de l'autre côté du Nil, avec un millier de Mameluks, avec ses femmes, ses esclaves et 15 ses richesses, prêt à sortir du Caire et à se réfugier en Syrie si les Français étaient victorieux. Un nombre considérable de djermes couvraient le Nil, et portaient toutes les richesses des Mameluks. Tel était l'ordre dans lequel les deux beys attendaient Bonaparte. 20

Le 3 thermidor (21 juillet) l'armée française se mit en marche avant le jour. Elle savait qu'elle allait apercevoir le Caire et rencontrer l'ennemi. A la pointe du jour elle découvrit enfin à sa gauche, au delà du fleuve, les hauts minarets^ de cette grande capitale, et 25 à sa droite, dans le désert, les gigantesques pyramides dorées par le soleil. A la vue de ces monuments elle s'arrêta comme saisie de* curiosité et d'admiration. Le visage de Bonaparte était rayonnant d'enthousiasme ; il se mit à galoper devant les rangs des soldats, 30 et leur montrant les pyramides : « Songez, s'écria-t-il, songez que du haut de ces pyramides quarante siècles

VOUS contemplent.)) On s'avança d'un pas rapide. On voyait, en s'approchant s'élever les minarets du Caire, on voyait grandir les pyramides, on voyait fourmiller la multitude qui gardait Embabeh, on voyait étinceler 5 les armes de ces dix mille cavaliers, brillants d'or et d'acier, et formant une ligne immense. Bonaparte fit aussitôt ses dispositions. L'armée, comme à Chébreiss, était partagée en cinq divisions. Les divisions Desaix et Régnier formaient la droite, vers le désert;

lo la division Dugua formait le centre; les divisions Menou et Bon formaient la gauche, le long du Nil. Bonaparte qui depuis Chébreiss avait jugé^ le terrain et l'ennemi, fit ses dispositions en conséquence. Chaque division formait un carré, chaque carré était

15 sur six rangs. ^ Derrière étaient les compagnies de grenadiers en pelotons, prêtes à renforcer les points d'attaque. L'artillerie était aux angles, les bagages et les généraux au centre. Ces carrés étaient mouvants.^ Quand ils étaient en marche, deux côtés marchaient

20 sur le flanc. Quand ils étaient chargés,* ils devaient s'arrêter pour faire front sur toutes les faces. Puis quand ils voulaient enlever^ une position, les premiers rangs devaient se détacher, pour former des colonnes d'attaque, et les autres devaient rester en arrière, for-

25 mant toujours le carré, mais sur trois hommes de profondeur seulement,^ et prêts à recueillir^ les colonnes d'attaque. Telles étaient les dispositions ordonnées par Bonaparte. Il craignait que ses impétueux soldats d'Italie, habitués à marcher au pas de charge,^

30 n'eussent de la peine à se résigner à cette froide et impassible immobilité des murailles. Il avait eu soin de les y préparer. Ordre était donné surtout de ne pas

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