‹ L'expédition de Bonaparte en Égypte (volume 2)Chapitre 8 sur 43 · BATAILLE DES PYRAMIDES · texte numérisé non relu

BATAILLE DES PYRAMIDES

pour s'en emparer. Bon et Menou s'avancèrent sur le feu des retranchements, et, arrivés à une certaine distance, firent halte. Les carrés se dédoublèrent; les premiers rangs se formèrent en colonnes d'attaque, tandis que les autres restèrent en carré, figurant tou- 5 jours de véritables citadelles. Mais au même instant les Mameluks, tant ceux que Mourad avait laissés à Embabeh que ceux^ qui s'y étaient réfugiés, voulurent nous prévenir. Ils fondirent^ sur nos colonnes d'attaque, tandis qu'elles étaient en marche. Mais celles-ci 10 s'arrêtant sur-le-champ, et se formant en carré avec une merveilleuse rapidité, les reçurent avec fermeté et en abattirent un grand nombre. Les uns se rejetèrent dans Embabeh, où le désordre devint extrême; les autres, fuyant dans la plaine, entre le Nil et notre 15 droite, furent fusillés ou poussés dans le fleuve. Les colonnes d'attaque abordèrent vivement Embabeh, s'en emparèrent, et jetèrent dans le Nil la multitude des fellahs et des janissaires. Beaucoup se noyèrent; mais comme les Égyptiens sont excellents nageurs, le 20 plus grand nombre d'entre eux parvint à se sauver. Les Arabes, qui étaient près des pyramides et qui attendaient la victoire, s'enfoncèrent dans le désert. Mourad, avec les débris de sa cavalerie, et le visage tout sanglant, se retira vers la haute Egypte. Ibrahim, 25 qui de l'autre rive contemplait ce désastre, s'enfonça vers Belbeys, pour se retirer en Syrie. Les Mameluks mirent aussitôt le feu aux djermes qui portaient leurs richesses. Cette proie nous échappa, et nos soldats virent pendant toute la nuit des flammes dévorer un 30 riche butin.

Bonaparte plaça son quartier général^ à Giseh, sur

les bords du Nil, où Mourad-Bey avait une superbe habitation. On trouva soit à Giseh, soit^ à Embabeh, des provisions considérables, et nos soldats purent se dédommager de^ leurs longues privations. Ils trou- 5 vèrent des vignes couvertes de magnifiques raisins dans les jardins de Giseh, et les eurent bientôt vendangées. Mais ils firent sur le champ de bataille un butin d'une autre espèce: c'étaient des châles magnifiques, de belles armes, des chevaux et des bourses qui renfer-

lo maient deux ou trois cents pièces d'or ; car les Mameluks portaient toutes leurs richesses avec eux. Ils passèrent la soirée, la nuit et le lendemain à recueillir des dépouilles. Cinq à six cents Mameluks avaient été tués. Plus de mille étaient noyés dans le Nil. Les soldats se

15 mirent à les pêcher pour les dépouiller, et employèrent plusieurs jours encore à ce genre de recherche.

La bataille nous avait à peine coûté une trentaine de morts ou blessés ; car si la défaite est terrible pour des carrés enfoncés,^ la perte est nulle pour des carrés vic-

20 torieux. Les Mameluks avaient perdu leurs meilleurs cavaliers par le feu ou par les flots. Leurs forces étaient dispersées, et le Caire restait sans défense.

Cette capitale était dans un désordre extraordinaire. Elle renferme plus de trois cent mille habitants. 25 Malheureusement notre flottille n'avait pas encore remonté le Nil, et nous n'avions pas le moyen de le traverser pour aller prendre possession du Caire. Quelques négociants français qui s'y trouvaient furent envoyés à Bonaparte par les cheiks, pour convenir de*

l'occupation de la ville. Il se procura quelques djermes pour envoyer un détachement qui rétablît la tranquillité et mit les personnes et les propriétés à l'abri des fureurs de la populace. Il entra le surlendemain dans le Caire, et alla prendre possession du palais de 5 Mourad-Bey.

A peine fut-il établi au Caire, qu'il se hâta d'employer la politique qu'il avait déjà suivie à Alexandrie, et qui devait lui attacher le pays. Il visita les principaux cheiks, les flatta, leur fit espérer le rétablisse- 10 ment de la domination arabe, leur promit la conservation de leur culte et de leurs coutumes, et réussit complètement à les gagner par un mélange de caresses adroites^ et de paroles imposantes, empreintes d'une grandeur orientale. L'essentiel était d'obtenir des 15 cheiks de la mosquée de Jemil-Azar une déclaration en faveur des Français. C'était comme un bref^ du pape chez les chrétiens. Bonaparte y déploya tout ce qu'il avait d'adresse, et il y réussit complètement. Les grands cheiks firent la déclaration désirée, et enga- 20 gèrent" les Égyptiens à se soumettre à l'envoyé de Dieu, qui respectait le Prophète, et qui venait venger ses enfants de la tyrannie des Mameluks. Bonaparte établit au Caire un divan, comme il avait fait à Alexandrie, composé des principaux cheiks et des plus no- 25 tables habitants. Ce divan ou conseil municipal devait lui servir à gagner l'esprit des Égyptiens, en les consultant, et à s'instruire par eux de tous les détails de l'administration intérieure. Il fut convenu que dans toutes les provinces il en serait établi* de pareils, et que 30 ces divans particuliers enverraient des députés au divan du Caire, qui serait ainsi le grand divan national.

36 l'expédition en Egypte

Bonaparte résolut de laisser exercer la justice par les cadis. Dans son projet de succéder aux droits des Mameluks, il saisit leurs propriétés, et fit continuer au profit de l'armée française la perception des droits^ 5 précédemment établis. . Pour cela il fallait avoir les Cophtes à sa disposition. Il ne négligea rien pour se les attacher, en leur faisant espérer une amélioration dans leur sort. Il fit partir des généraux avec des détachements, pour redescendre le Nil, et aller achever

10 la conquête du Delta qu'on n'avait fait que traverser. Il en envoya vers le Nil supérieur pour prendre possession de l'Egypte moyenne. Desaix fut placé avec sa division à l'entrée de la haute Egypte, dont il devait faire la conquête sur Mourad-Bey, dès que les eaux du

15 Nil baisseraient avec l'automne. Chacun des généraux, muni d'instructions détaillées, devait répéter dans tout le pays ce qui avait été fait à Alexandrie et au Caire. Ils devaient s'entourer des cheiks, capter^ les Cophtes, et établir la perception des impôts pour

20 fournir aux besoins de l'armée.

Bonaparte s'occupa ensuite du bien-être et de la santé des soldats. L'Egypte commençait à leur plaire : ils y trouvaient le repos, l'abondance, un climat sain et pur. Ils s'habituaient aux mœurs singulières du pays

25 et en faisaient im sujet continuel de plaisanteries. Mais devinant l'intention du général avec leur sagacité accoutumée, ils jouaient^ aussi le respect pour le Prophète, et riaient avec lui du rôle que la politique les obligeait à jouer. Bonaparte fit construire des fours

30 pour qu'ils eussent du pain. Il les logea dans les bonnes habitations des Mameluks, et leur recommanda surtout de respecter les femmes. Ils avaient trouvé

en Egypte des ânes superbes et en grand nombre. C'était un grand plaisir pour eux de se faire porter dans les environs et de galoper sur ces animaux à travers la campagne. Leur vivacité causa quelques accidents aux graves habitants du Caire. Il fallut dé- 5 fendre de traverser les rues trop vite. La cavalerie était montée sur les plus beaux chevaux du monde, c'est-à-dire sur les chevaux arabes enlevés aux Mameluks.

Bonaparte s'occupa aussi de maintenir les relations 10 avec les contrées voisines, afin de conserver et de s'approprier le riche commerce de l'Egypte. Il nomma lui-même l'émir-haggi.^ C'est un officier choisi annuellement au Caire pour protéger la grande caravane de la Mecque. Il écrivit à tous les consuls français 15 sur la côte de Barbarie, pour avertir les beys que l'émir-haggi était nommé, et que les caravanes pouvaient partir. Il fit écrire par les cheiks au chérif^ de la Mecque,^ que les pèlerins seraient protégés, et que les caravanes trouveraient sûreté et protection. Le 20 pacha du Caire avait suivi Ibrahim-Bey à Belbeys. Bonaparte lui écrivit, ainsi qu'aux divers pachas de Saint-Jean-d'Acre* et de Damas,^ pour les assurer des bonnes dispositions des Français envers la Sublime- Porte.^ Ces dernières précautions étaient malheu- 25 reusement inutiles, et les officiers de la Porte se persuadaient difficilement que les Français, qui venaient envahir une des plus riches provinces de leur souverain, fussent réellement ses amis.

Les Arabes étaient frappés du caractère du jeune 30 conquérant. Ils ne comprenaient pas qu'un mortel qui lançait^ la foudre fût aussi clément. Ils l'appe-

laient le digne enfant du Prophète, le favori du grand Allah ;^ ils avaient chanté dans la grande mosquée la litanie suivante:

(( Le grand Allah n'est plus irrité contre nous ! Il a 5 oublié nos fautes assez punies par la longue oppression des Mameluks ! Chantons la miséricorde du grand Allah !

« Quel est celui qui a sauvé des dangers de la mer et de la fureur de ses ennemis le -favori de la victoire? 10 Quel est celui qui a conduit sains et saufs sur les rives du Nil les braves de l'Occident?

« C'est le grand Allah, le grand Allah qui n'est plus irrité contre nous. Chantons les miséricordes du grand Allah !

15 « Les beys mameluks avaient mis leur confiance dans leurs chevaux ; les beys mameluks avaient rangé leur infanterie en bataille.

(( Mais le favori de la victoire, à la tête des braves de l'Occident, a détruit l'infanterie et les chevaux des 20 Mameluks.

« De même que les vapeurs qui s'élèvent le matin du Nil sont dissipées par les rayons du soleil, de même l'armée des Mameluks a été dissipée par les braves de l'Occident, parce que le grand Allah est actuellement 25 irrité contre les Mameluks, parce que les braves de l'Occident sont la prunelle droite du grand Allah ! »

Bonaparte voulut, pour entrer davantage dans les moeurs^ des Arabes, prendre part à leurs fêtes. Il assista à celle du Nil, qui est une des plus grandes 30 d'Egypte. Ce fleuve est le bienfaiteur de la contrée: aussi est-il en grande vénération chez les habitants, et il est l'objet d'une espèce de culte. Pendant l'inonda-

tion, il s'introduit au Caire par un grand canal ; une digue lui interdit l'entrée de ce canal, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à une certaine hauteur ; alors on la coupe, et le jour destiné à cette opération est un jour de réjouissance. On déclare la hauteiir à laquelle le fleuve 5 est parvenu, et quand on espère une grande inondation, la joie est générale, car c'est un présage d'abondance. C'est le 18 aoiit (i^r fructidor) que cette fête se célèbre. Bonaparte avait fait prendre les armes à toute l'armée,^ et l'avait rangée sur le bord du canal. Un 10 peuple immense était accouru, et voyait avec joie les braves d'Occident assister à ses réjouissances. Bonaparte, à la tête de son état-major, accompagnait les principales autorités du pays. D'abord un cheik déclara la hauteur à laquelle était parvenu le Nil: elle 15 était de vingt-cinq pieds, ce qui causa une grande joie. On travailla ensuite à couper la digue. Toute l'artillerie française retentit à la fois au moment où les eaux du fleuve se précipitèrent.^ Suivant l'usage une foule de barques s'élancèrent vers le canal pour obte- 20 nir le prix destiné à celle qui parviendrait à y entrer la première. Bonaparte donna le prix lui-même. Une foule d'hommes et d'enfants se plongeaient dans les eaux du Nil, attachant à ce bain des propriétés bienfaisantes. Des femmes y jetaient des cheveux et des 25 pièces d'étoffes. Bonaparte fit ensuite illuminer la ville, et la journée s'acheva* dans les festins. La fête du Prophète ne fut pas célébrée avec moins de pompe. Bonaparte se rendit à la grande mosquée, s'assit sur des coussins, les jambes croisées comme les cheiks, dit 30 avec eux les litanies du Prophète, en balançant le haut*^ de son corps et agitant sa tête. Il édifia tout le

saint collège^ par sa piété. Il assista ensuite au repas donné par le grand cheik élu dans la journée.

C'est par tous ces moyens que le jeune général, aussi profond politique^ que grand capitaine, parvenait à 5 s'attacher l'esprit du pays. Tandis qu'il en flattait momentanément les préjugés, il travaillait à y répandre un jour la science, par la création du célèbre Institut d'Egypte. Il réunit les savants et les artistes qu'il avait amenés, et les associant à quelques-uns de ses of-

lo ficiers les plus instruits, il en composa cet Institut, auquel il consacra des revenus et l'un des plus vastes palais du Caire. Les uns devaient s'occuper à faire une description exacte du pays, et en dresser la carte la plus détaillée; les autres devaient en étudier les

15 ruines et fournir de nouvelles lumières à l'histoire; les autres devaient en étudier les productions, faire les observations utiles à la physique, à l'astronomie, à l'histoire naturelle; les autres enfin devaient s'occuper à rechercher les améliorations qu'on pourrait apporter

20 à l'existence des habitants par des machines, des canaux, des travaux sur le Nil, des procédés adaptés à ce sol si singulier et si différent de l'Europe. Si la fortune devait nous enlever un jour cette belle contrée, du moins elle ne pouvait nous enlever les conquêtes

25 que la science y allait faire ; un monument se préparait qui devait honorer le génie et la constance de nos savants autant que l'expédition honorait l'héroïsme de nos soldats.

Monge fut le premier qui obtint la présidence. Bo-

30 naparte ne fut que le second. . Il proposa les questions suivantes: rechercher la meilleure construction des moulins à eau et à vent; remplacer le houblon, qui

manque en Egypte, dans la fabrication de la bière ; déterminer les lieux propres à la culture de la vigne ; chercher le meilleur moyen pour procurer de l'eau à la citadelle du Caire ; creuser des puits dans les différents endroits du désert ; chercher les moyens de clarifier et 5 de rafraîchir l'eau du Nil ; imaginer une manière d'utiliser les décombres dont la ville du Caire était embarrassée, ainsi que de toutes les anciennes villes d'Egypte ; chercher les matières nécessaires pour la fabrication de la poudre en Egypte. On peut juger 10 par ces questions de la tournure d'esprit du général. Sur-le-champ les ingénieurs, les dessinateurs, les savants, se répandirent dans toutes les provinces pour commencer la description et la carte du pays. Tels étaient les soins de cette colonie naissante et la manière 15 dont le fondateur en dirigeait les travaux.

La conquête des provinces de la basse et moyenne Egypte s'était faite sans peine, et n'avait coiité que quelques escarmouches avec les Arabes. Il avait suffi d'une marche forcée sur Belbeys pour rejeter Ibrahim- 20 Bey en S^^rie. Desaix attendait l'automne pour enlever la haute Egypte à Mourad-Bey, qui s'y était retiré avec les débris de son armée.

BATAILLE NAVALE d'aBOUKIR^ Le lei^ août 1798

Mais, pendant ce temps, la fortune venait d'infliger à Bonaparte le plus redoutable de tous les revers. En 25 quittant Alexandrie, il avait fortement recommandé à l'am.iral Brueys de mettre son escadre à l'abri des^

Anglais, soit^ en la faisant entrer dans Alexandrie, soit en la dirigeant sur Corfou ; mais surtout de ne pas rester dans la rade d'Aboukir, car il valait mieux rencontrer l'ennemi à la voile, que de le recevoir à l'ancre. 5 Une vive discussion s'était élevée sur la question de savoir si l'on pouvait faire entrer dans le port d'Alexandrie les vaisseaux de 80 et de 120 canons. Il n'y avait pas de doute pour les autres ; mais pour les deux de 80 et celui de 120, il leur fallait un allégement^ qui

10 leur fit gagner trois pieds d'eau. ^ Pour cela il était nécessaire de les désarmer* et de construire des demichameaux.^ L'amiral Brueys ne voulut pas faire entrer son escadre dans le port à cette condition. Il pensait qu'obligé à de pareilles précautions pour ses trois vais-

15 seaux les plus forts, il ne pourrait jamais sortir du port en présence de l'ennemi, et qu'il pourrait ainsi être bloqué par une escadre très inférieure en force ; il se décida à partir pour Corfou. Mais, étant fort attaché au général Bonaparte, il ne voulait pas mettre à la

20 voile sans avoir des nouvelles de son entrée au Caire et de son établissement en Egypte. Le temps qu'il employa, soit à faire sonder les passes d'Alexandrie, soit à attendre des nouvelles du Caire, le perdit, et amena un des plus funestes événements de la révolution et

25 l'un de ceux qui, à cette époque, ont le plus influé sur les destinées du monde.

L'amiral Brueys s'était embossé*' dans la rade d'Aboukir. Cette rade est un demi-cercle très régulier. Nos treize vaisseaux formaient une ligne demi-circu-

30 laire parallèle au rivage. L'amiral, pour assurer sa ligne d'embossage, l'avait appuyée^ d'un côté vers une petite île, nommée l'îlot d'Aboukir. Il ne supposait

pas qu'un vaisseau pût passer entre cet îlot et sa ligne pour la prendre par derrière, et, dans cette croyance, il S'était contenté d'y placer une batterie de douze,^ seulement pour empêcher l'ennemi d'y débarquer. Il se croyait tellement inattaquable de ce côté, qu'il y 5 avait placé ses plus mauvais vaisseaux. Il craignait davantage pour l'autre extrémité de son demi-cercle. De ce côté il croyait possible que l'ennemi passât entre sa ligne d'embossage et le rivage ; aussi y avait-il mis ses vaisseaux les plus forts et les mieux commandés. 10 De plus il était rassuré par une circonstance importante, c'est que cette ligne étant au midi, et le vent venant du nord, l'ennemi qui voudrait attaquer par ce côté aurait le vent contraire, et ne s'exposerait pas sans doute à combattre avec un pareil désavantage. 15

Dans cette situation, protégé de sa gauche par un îlot qu'il croyait suffisant pour fermer la rade, et vers sa droite par ses meilleurs vaisseaux et par le vent, il attendait avec sécurité les nouvelles qui devaient décider son départ. 20

Nelson après avoir parcouru l'Archipel, après être retourné dans l'Adriatique, à Naples, en Sicile, avait obtenu enfin la certitude du débarquement des Français à Alexandrie. Il prit aussitôt cette direction, afin de joindre leur escadre et de la combattre. Il en- 25 voya une frégate pour la chercher et reconnaître sa position. Cette frégate, l'ayant trouvée dans la rade d'Aboukir, put observer tout à l'aise notre ligne d'embossage. Si l'amiral, qui avait dans le port d'Alexandrie une multitude de frégates et de vaisseaux légers, 30 avait eu la précaution d'en garder quelques-uns à la voile, il aurait pu tenir les Anglais toujours éloignés,

les empêcher d'observer sa ligne, et être averti de leur approche. Malheureusement il n'en fit rien. La frégate anglaise, après avoir achevé sa reconnaissance, retourna vers Nelson, qui étant informé de tous les dé- 5 tails de notre position, manœuvra aussitôt vers Aboukir. Il arriva le 14 thermidor (leraoût) vers les six heures du soir. L'amiral Brueys était à dîner; il fit aussitôt donner le signal du combat. Mais on s'attendait si peu à recevoir l'ennemi, que le branlebas^ n'était

10 fait sur aucun vaisseau, et qu'une partie des équipages était à terre. L'amiral envoya des officiers pour faire rembarquer les matelots et pour réunir une partie de ceux qui étaient sur les convois. Il ne croyait pas que Nelson osât l'attaquer le soir même, et il croyait avoir le

15 temps de recevoir les renforts qu'il venait de demander.

Nelson résolut d'attaquer sur-le-champ, et de tenter

une manœuvre audacieuse, de laquelle il espérait le

succès de la bataille. Il voulait aborder notre ligne

par la gauche, c'est-à-dire par l'îlot d'Aboukir, passer

20 entre cet îlot et notre escadre, malgré les dangers des bas-fonds, et se placer ainsi entre le rivage et notre ligne d'embossage. Cette manœuvre était périlleuse, mais l'intrépide Anglais n'hésita pas. Le nombre des vaisseaux était égal des deux côtés, c'est-à-dire de

25 treize vaisseaux de haut-bord.^ Nelson attaqua vers huit heures du soir. Sa manœuvre ne fut pas d'abord heureuse. Le Culloden, en voulant passer entre l'îlot d'Aboukir et notre ligne, échoua^ sur un bas-fond. Le Goliath qui le suivait fut plus heureux, et passa; mais

30 poussé par le vent, il dépassa notre premier vaisseau et ne put s'arrêter qu'à la hauteur* du troisième. Les vaisseaux anglais, le Zélé, VAudacieux, le Thésée,

VOrion, suivirent le mouvement et réussirent à se placer entre notre ligne et le rivage. Ils s'avancèrent jusqu'au Tonnant, qui était le huitième, et engagèrent ainsi notre gauche et notre centre. Leurs autres vaisseaux s'avancèrent par le dehors^ de la ligne, et la 5 mirent entre deux feux. Comme on ne s'attendait pas dans l'escadre française à être attaqué dans ce sens, les batteries du côté du rivage n'étaient pas encore dégagées,^ et nos deux premiers vaisseaux ne purent faire feu que d'un côté ; aussi l'un fut-il désemparé, 10 et l'autre démâté. Mais au centre, où était V Orient, vaisseau amiral, le feu fut terrible. Le Bellérophon, l'un des principaux vaisseaux de Nelson, fut dégréé,^ démâté et obligé d'amener.* D'autres vaisseaux anglais, horriblement maltraités,^ furent obligés de 15 s'éloigner du champ de bataille. L'amiral Brueys n'avait reçu qu'une partie de ses matelots ; cependant il se soutint avec avantage ; il espérait même, malgré le succès de la manœuvre de Nelson, remporter la victoire, si les ordres qu'il donnait en ce moment â sa 20 droite étaient exécutés. Les Anglais n'avaient engagé le combat qu'avec la gauche et le centre ; notre droite composée de nos cinq meilleurs vaisseaux, n'avait aucun ennemi devant elle. L'amiral Brueys lui faisait signal de mettre à la voile, et de se rabattre extérieure- 25 ment sur^ la ligne de bataille ; cette manœuvre réussissant, les vaisseaux anglais qui nous attaquaient par le dehors auraient été pris entre deux feux; mais les signaux ne furent pas aperçus. Dans un pareil cas un lieutenant ne doit pas hésiter à courir au secours de son 30 chef. Le contre-amiral Villeneuve, brave, mais irrésolu, demeura immobile, attendant toujours des ordres.

46 l'expédition en Egypte

Notre gauche et notre centre restèrent donc placés entre deux feux. Cependant l'amiral et ses capitaines faisaient des prodiges de bravoure, et soutenaient glorieusement l'honneur du pavillon. Nous avions perdu 5 deux vaisseaux, les Anglais aussi en avaient perdu deux, dont l'un était échoué et l'autre démâté; notre feu était supérieur. L'infortuné Brueys fut blessé ; il ne voulut pas quitter le pont de son vaisseau : « Un amiral, dit-il, doit mourir en donnant des ordres.» Un

10 boulet le tua sur son banc de quart. ^ Vers une heure le feu prit au magnifique vaisseau V Orient. Il sauta en l'air." Cette épouvantable explosion suspendit pour quelque temps cette lutte acharnée.^ Sans se laisser abattre nos cinq vaisseaux engagés, le Franklin, le

15 Tonnant, le Peuple Souverain, le Spartiate, V Aquilon, soutinrent le feu toute la nuit. Il était temps encore pour notre droite de lever l'ancre, et de venir à leur secours. Nelson tremblait que cette manœuvre ne fût* exécutée ; il était si maltraité qu'il n'aurait pu soutenir

20 l'attaque. Cependant Villeneuve mit enfin à la voile, mais pour se retirer, et pour sauver son aile qu'il ne croyait pas pouvoir exposer avec avantage contre Nelson. Deux de ses vaisseaux se jetèrent à la côte ; il se sauva avec les deux autres et deux frégates, et fit voile

25 vers Malte. Le combat avait duré plus de quinze heures. Tous les équipages attaqués avaient fait des prodiges de valeur. Le brave capitaine Du Petit- Thouars avait deux membres emportés ; il se fit apporter du tabac,^ resta sur son banc de quart, et comme

30 Brueys, attendit d'être emporté par un boulet de canon. Toute notre escadre, excepté les vaisseaux et les deux frégates emmenés par Villeneuve fut détruite. Nelson

BATAILLE NAVALE d'abOUKIR 47

était si maltraité qu'il ne put pas poursuivre les vaisseaux en fuite.

Telle fut la célèbre bataille navale d'Aboukir, la plus désastreuse que la marine française eût encore soutenue, et celle dont les conséquences militaires devaient 5 être les plus funestes. La flotte qui avait porté les Français en Egypte, qui pouvait les recruter, qui devait seconder leurs mouvements sur les côtes de Syrie, s'ils en avaient à exécuter, qui devait imposer à^ la Porte, la forcer à se payer de mauvaises raisons,- et l'obliger 10 à souffrir l'invasion de l'Egypte, qui devait enfin, en cas de revers, ramener les Français dans leur patrie, cette flotte était détruite. Les vaisseaux des Français étaient briilés, mais ils ne les avaient pas brûlés euxmêmes, ce qui était bien différent pour l'effet moral. 15 La nouvelle de ce désastre circula rapidement en Egypte, et causa un instant de désespoir à l'armée. Bonaparte reçut cette nouvelle avec un calme impassible. (( Eh bien ! dit-il, il faut mourir ici, ou en sortir grands comme les anciens.» Il écrivit à Kléber : « Ceci 20 nous obligera à faire de plus grandes choses que nous n'en voulions faire. Il faut nous tenir prêts.» « Oui, répondit Kléber, il faut faire de grandes choses; je prépare mes f acuité s j)^ Le courage de ces grands hommes soutint l'armée, et en rétablit le moral.^ Bo- 25 naparte chercha à distraire^ ses soldats par différentes expéditions, et leur fit bientôt oublier ce désastre. A la fête de la fondation de la république, célébrée le i^r vendémiaire,® il voulut encore exalter leur imagination, et fit graver sur la colonne de Pompée^ le 30 nom des quarante premiers soldats morts en Egypte, C'étaient les quarante qui avaient succombé en atta-

" 48 l'expédition en Egypte

quant Alexandrie. Ces quarante noms sortis des villages de France, étaient ainsi associés à l'immortalité de Pompée et d'Alexandre. Il adressa à son armée cette singulière et grande allocution, où était retracée 5 sa merveilleuse histoire:

(( Soldats !

« Nous célébrons aujourd'hui le premier jour de l'an VII de la république.

« Il y a cinq ans l'indépendance du peuple français 10 était menacée ; mais vous prîtes Toulon, ce fut le présage de la ruine de vos ennemis.

(( Un an après vous battiez les Autrichiens à Dégo.^

(( L'année suivante, vous étiez sur le sommet des

Alpes.

1 5 (( Vous luttiez contre Mantoue, il y a deux ans, et

vous remportiez la célèbre victoire de Saint-Georges.^

<( L'an passé vous étiez aux sources de la Drave"^

et de l'Isonzo,* de retour^ de l'Allemagne.

(( Qui eiit dit alors que vous seriez aujourd'hui sur 20 les bords du Nil, au centre de l'ancien continent?

(( Depuis l'Anglais, célèbre dans les arts et le commerce, jusqu'au hideux et féroce Bédouin, vous fixez les regards du monde.

« Soldats, votre destinée est belle, parce que vous 25 êtes dignes de ce que vous avez fait, et de l'opinion qu'on a de vous. Vous mourrez avec honneur comme les braves dont les noms sont inscrits sur cette pyramide, ou vous retournerez dans votre patrie couverts de lauriers et de l'admiration de tous les peuples. 30 « Depuis cinq mois que nous sommes éloignés de l'Europe, nous avons été l'objet continuel des sdllici-

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