M. REED A YÉ
Le 17 [16] de ce mois, j'ai adresse une lettre à V. E. pour lui annoncer d'abord mon arrivée en Chine, en qualité d'Envoyi' eslraord inaire et ministre plénipotentiaire deaËtats-Unis d'Aiiii'rique, chargé de messages d'amitié et de bonne volonté, etpioiir lui demander ensuite une entrevue. En agissant ainsi, je me suis conformé non seulement à la teneur du traité qui désigne V. K. comme l'intermédiaire obligé entre les ministres étrangers i-l S. M. l'Empereur, mais encore à la haute opinion que j'ai de ht courtoisie internationale et de l'amitié qui existent si heureu.scment entre nos deux nations.
Je n'ai reçu aucune réponse h celte lettre, pas môme un simple accusé de réception.
J'ai peur que dans l'état de trouble où se trouve en ce moment le pays, cette dépêche ne soil point parvenue à V. E. Jr crains encore davantage que V. E. n'ait à tort confondu les Etats-Unis avec d'autres puissances hostiles, et n'ait point voulu répondre à ma dépêche. Je répugne cependant à le croire.
Si ma dépêche ne vous est point parvenue, comme je le pensi'. je crois devoir vous renouveler ma requête et je vous demande une entrevue, afln de pouvoir vous exprimer en personne le'; sentiments de bienveillance du peuple et du Président des Élal*- Unis, et vous assurer de nouveau que nous ne prenons aucuiii' part aux hostilités actuelles.
V. E. me permettra de lui dire que ce serait un nouveau malheur pour le gouvernement de S. M. I., si. dans un momciil comme celui-ci, les bons rapports qui existent depuis s! lon^'temps entre les Ëtats-Unis et la Chine se trouvaient soudainement rompus, et si mes compatriotes, au lieu d'être pour la Chine des amis chaleureux et pleins de sollicitude, comme ils le sont aujourd'hui et désirent toujours l'être, devenaient hoslIK'-. ou spectateurs indifférents delà déplorable guerre qui se prépara. Nous l'empêcherions d'avoir lieu, si nous le pouvions. Mais il est inutile d'en concevoir même le désir, si V. E. se refuse àét,-iblir entre nous ces rapports personnels, qui seuls peuvent permettre qu'on se rende d'utiles services.
Les citoyens des États-Unis ont à se plaindre des autorités chinoises. Justice doit leur être rendue. Mais ils veulent attendre.
iSa PREMIÈRES NÉGOCIATIONS A CANTON
pour demander le redressement de leurs griefs, que les hostilités actuelles soient terminées. Cependant, je dois déclarer formellement à V. E. qu'il est impossible que ces sentiments de bon vouloir et que cette attente continuent, si les rapports ordinaires de courtoisie dans les relations officielles ou particulières sont rejetés par V. E.
J'attendrai la réponse de V. E. pour savoir quelle sera la marche que j'aurai à suivre ou que je conseillerai à mon- gouvernement d'adopter.
Je profite de cette occasion, etc. *.
(Sig.) William B. Rééd.
M. Reed était trop impatient; Yé avait répondu le 24 novembre à sa première dépêche ; le commissaire impérial écrivait :
Dans votre dépêche, vous dites avoir une lettre du Président que vous voudriez remettre entre mes mains, mais comme il n'y a pas de local où nous puissions nous réunir, je prie V. E. de m'envoyer cette lettre, afin que je puisse la faire parvenir à la Cour d'une manière convenable...
Il est notoire que depuis la signature du traité les citoyens des États-Unis ont fait, pendant douze ans, le commerce avec la Chine, et parmi tous les autres étrangers ils se sont distingues par la convenance de leur conduite pacifique. En -faisant le commerce dans les ports, et en matière de navigation ils se sont conformés à notre loi et n'ont pas varié. Conséquemment, si le traité a amené des résultats assez bons et assez satisfaisants pour que V. E. puisse dire que ce traité n'a jamais été enfreint, il n'y a alors aucune nécessité d'y faire même de légers changements ; et en homme intelligent et candide, comme vous l'êtes, vous devez bien voir clairement que les anciens règlements en vigueur ne demandent aujourd'hui aucune modification.
Le 8 décembre, Yé répondait à la communication de M. Reed du 28 novembre :
Il est dit dans votre dépêche que les citoyens des États-Unis I. Pour trad. exacte, (sig.) B"" Gros,
M. REED A YÉ l83
ont eu beaucoup à se plaindre des magistrats et du peuple chinois, et que les notes de vos prédécesseurs ont dû me Fapprendre. Permettez-moi de vous faire observer cependant que depuis que les négociants et les citoyens des États-Unis sont venus en Chine pour y faire le commerce, ils ont toujours été traités avec courtoisie et bienveillance, et qu'ils n'ont par conséquent à réclamer le redressement d'aucun grief. Il se peut que le dernier ministre, M. Parker, vous ait donné à entendre que certaines choses désagréables s'étaient passées à Canton ; mais il a été rappelé, et je crois que V. E. a trop dejugement et de raison pour agir comme il l'a fait.
Dans une nouvelle lettre qu'il adressait de Macao, le 12 décembre à Yé, M. Reed disait :
Je renonce à l'idée de vous envoyer la lettre que le Président des États-Unis a adressée à S. M. l'Empereur. Cette lettre est trop importante pour être confiée aux moyens ordinaires de transport. Si V. E. m'avait reçu, j'aurais été heureux, me fiant à sa parole d'honneur, de la remettre entre ses mains. Mais je ne puis la confier à aucun autre, lorsque surtout je me rappelle ce qui est arrivé en i856 à mon prédécesseur immédiat qui avait ainsi transmis une lettre de notre Président à l'Empereur : lettre qui lui fut renvoyée décachetée et sans réponse. La seule manière d'expliquer une pareille infamie, c'est de croire que la lettre en question est tombée dans des mains indignes, qui l'ont empêchée de parvenir à sa destination.
Je garderai la lettre qui m'est confiée, jusqu'à ce que je trouve un mode de transmission conforme à la dignité du Président des États-Unis.
Le traité de i844 doit être revisé. De graves motifs rendent indispensable d'y apporter des modifications.
V. E. se méprend sur le sens de mes paroles, lorsqu'elle m'attribue la réflexion que le traité n'a jamais été enfreint. J'ai dit et je le répète qu'il n'a jamais été enfreint par les États-Unis. Mais quand même il n'aurait point été enfreint du tout, le temps et le changement des circonstances nécessitent sa revision et d'importantes modifications doivent y être apportées pour notre mutuel avantage. Pour opérer promptement et sûrement ces modifications des relations suivies et amicales seraient nécessaires. Je me suis efforcé de. les obtenir de V. E., elle les a refusées. Je ne puis faire davantage.
l84 PREMIÈRES NÉGOCIATIONS A CANTON
Le moment est venu où les États-Unis d'Amérique, la plus grande des nations de TOccident doivent être traités sur le pied de la plus complète égalité avec la Chine, le plus ancien des États civilisés de TOrient, et je suis arrivé animé d'un esprit de conciliation pour réclamer ce droit. C'est pour moi la cause d'un profond regret que ma mission pacifique ait ainsi échoué.
Une autre dépêche de Yé n'était qu'une nouvelle fin de non-recevoir.
Les Plénipotentiaires français et anglais n'avaient pas tardé à se convaincre que seules des mesures coercitives auraient raison de la mauvaise volonté de Yé et que Canton, et non le golfe du Tche-li, devait être le théâtre des premières opérations. Il était toutefois nécessaire de connaître l'opinion des chefs des forces de terre et de mer sur la possibilité de tenter une action militaire contre la grande ville chinoise. Lord Elgin écrivit le 2 décembre à l'amiral Sir Michael Seymour pour lui demander son avis; le résultat d'une conférence de ce dernier avec le général Van Straubenzee fut que les deux chefs anglais considéraient leurs forces capables de s'emparer de Canton, mais qu'ils n'étaient pas en état de répondre si elles seraient suffisantes pour une occupation prolongée de la ville*.
D'autre part, le baron Gros écrivait à l'amiral Rigault de Genouilly :
LE BARON GROS A l' AMIRAL RIGAULT DE GENOUILLY,
3o NOVEMBRE 1857.
Macao, le 3o novembre 1857.
Monsieur T Amiral,
Les instructions qui m'ont été données par le Gouvernement
I. Blue Book. — ^ Let. du général Van Straubenzee à lord Elgin, 6 déc. 1857, p. 92.
l86 SUITE DES NÉGOCIATIONS
de TEmpereur au moment où j'ai quitté Paris, et qui vous ont été communiquées par S. E. M. le Ministre de la Marine, m'autorisent, après avoir consciencieusement étudié Tétat actuel des affaires en Chine, et en m*appuyant sur une conviction profonde, à juger si Temploi de là force contre le Gouvernement cl;iinois ou contre certaines autorités de l'Empire est indispensable pour amener la solution des questions pendantes entre la France et le Céleste Empire.
Les longues et fréquentes entrevues que j*ai eu Thonneur d'avoir avec vous, et celles qu'ont bien voulu m'accorder le Haut Commissaire de S. M. Britannique, M. le Ministre de l'Empereur en Chine, M. l'Amiral Seymour, Sir John Bowring, et beaucoup d'autres personnes bien au courant des questions actuelles, et qui connaissent parfaitement les idées qui prévalent dans l'esprit des autorités chinoises, m'ont convaincu que toutes les tentatives qui seraient faites maintenant pour obtenir les réparations qui nous sont dues et des garanties pour l'avenir, et qui ne seraient pas appuyées par des mesures comminatoires ou coercitives ne serviraient qu'à ajouter une humiliation de plus à celles que nous avons déjà reçues. Mon honorable collègue d'Angleterre avait déjà acquis cette conviction avant moi, les consuls étrangers résidents à Hong-Kong et à Macao sont unanimes à ce sujet, et enfin le Plénipotentiaire de Russie et celui des États-Unis d'Amérique ne dissimulent pas la crainte qu'ils éprouvent de voir toute tentative amicale échouer devant l'orgueilleuse mauvaise volonté des autorités chinoises. Nous croyons donc. Lord Elgin et moi, que les circonstances, indépendantes de notre volonté, qui nous ont empêché de nous rendre dans le Pe Tche-li ne sont pas à regretter, et qu'elles ont évité à nos Gouvernements respectifs un échec semblable à celui qu'a essuyé le cabinet de St-Pétersbourg dans la personne de M. l'Amiral Comte Poutiatine, que la Cour de Pe-King n'a pas voulu recevoir parce qu'il ne s'était pas annoncé comme porteur de tribut, et qu'il n'avait pas parlé, dans sa note, des formalités respectueuses à remplir devant l'Empereur Hien-Foung.
Après avoir bien mûrement réfléchi à la position que nous font les événements et dans l'impossibilité où je me suis trouvé de me rendre cette année à l'embouchure du Pei-ho, je crois devoir m'^adresser au Vice-Roi de Canton, chargé des Affaires étrangères de l'Empire, et qui par ses refus obstinés de faire droit à nos justes réclamations a assumé sur lui toute la responsabilité de la violation des traités, pour lui demander une der-