‹ L'expédition de Chine de 1857-58: histoire diplomatique, notes et documentsChapitre 16 sur 285 · RELATION DE M*' GUILLEMIN · texte numérisé non relu

RELATION DE M*' GUILLEMIN

des cochons qui s'en disputèrent les lambeaux. On ne sait ce qu*est devenu le corps ; les uns disent qu'il a été enseveli dans l'endroit réservé à la sépulture des criminels ; d'autres, au contraire, et c'est le plus probable, assurent qu'il a été haché par morceaux et jeté à la voirie, en sorte qu'il est également devenu la proie des animaux immondes dont les rues sont remplies.

Et son cœur ! qu'est-il devenu ? Oh chose horrible à raconter I le cœur répugne à le croire, ma langue se refuse à le dire, et ma main a horreur de l'écrire ! Son cœur extrait de la poitrine, déposé tout palpitant sur un plat, après avoir été curieusement et joyeusement examiné de près par ses barbares et sanguinaires bourreaux a été coupé en morceaux, jeté dans une poêle, où on l'a fait frire avec de la graisse de cochon ; puis, lorsqu'il était à peine cuit, ces cannibales l'ont retiré et s'en sont repus avec l'avidité d'une bête féroce. dégradation de l'homme ! est-il possible de pousser plus loin l'excès de la férocité ! — Mais qu'importe pour notre glorieux martyr ! Il a noblement combattu les combats qu'il avait entrepris au nom de la religion, et Dieu saura bien le récompenser dignement de ce qu'il a souffert pour la gloire de son saint nom.

Avec notre digne et vénérable confrère, deux chrétiens indigènes eurent également l'honneur, en cette circonstance, de souffrir la mort pour le nom de Jésus-Christ. Ce sont Laurent Pé-mon et Agnès, jeune veuve, âgée seulement de 28 ans. Le premier ayant toujours protesté qu'il suivrait son maître et ne renoncerait jamais à la religion du Seigneur du Ciel, eut la tète tranchée, et d'après le témoignage le plus unanime, son corps fut taillé en pièces et jeté à la voirie. Agnès qui s'occupait d'instruire les femmes néophytes et qui avait été, toute sa vie, un modèle de vertus, ayant également protesté qu'elle ne renoncerait jamais à la religion chrétienne, fut étranglée dans la cage de fer où l'on fait mourir les criminels d'État.

Indépendamment de ces 3 exécutions, les satellites se rendant au village où se trouvait le père français, enlevèrent tout ce que possédaient les Chrétiens : bœufs, chèvres, cochons, habits, couvertures de lit, ballots de coton dont ce pays abonde, tout devint la proie de ces insatiables ravisseurs ; 26 Chrétiens furent incarcérés, soumis à la torture, et ne durent pour la plupart leur délivrance qu'aux sommes énormes qu'ils donnèrent au mandarin pour se racheter ; quelques-uns durent vendre, à la lettre, tout ce qu'ils avaient, d'autres se charger de dettes à un intérêt

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tellement élevé que longtemps encore ils auront une triste gêne à supporter. Enfin, au moment où je recevais les dernières nouvelles qui m'étaient adressées du Kouei-tcheou, neuf chrétiens gémissaient encore dans les fers, sans savoir quand arriverait le moment de leur délivrance. La seule cause de leur prise, ainsi que celle du P. Ghapdelaine, a été leur religion, et les interrogatoires que du reste nous n'avons qu'en partie et d'une manière bien tronquée n'ont pas roulé sur d'autres sujets.

M. l'abbé Launay raconte que le mandarin, qui avait eu des égards pour M. Ghapdelaine en i855, se trouvait alors àPé-sé; à la nouvelle de la mort du missionnaire, il écrivit une lettre de reproche à son collègue :

Illustre Tchang, lui disait-il, sache que tu as fait un procès injuste en condamnant l'étranger Ma. Si cet homme eût été coupable, j'aurais moi-même instruit son procès sans attendre ton arrivée.

Il paraîtrait que le juge de Si-lin, lui-même, reconnut son crime *.

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