‹ L'expédition de Chine de 1857-58: histoire diplomatique, notes et documentsChapitre 217 sur 285 · LETTRE DU BARON GROS A LORD ELGIN · texte numérisé non relu

LETTRE DU BARON GROS A LORD ELGIN

A bord de V Audacieuse, le 21 avril i858, devant le Pei-ho.

Milord,

Après avoir bien réfléchi à la conversation que nous avons eue hier au soir à bord du Furtous, au moment où je venais d'arriver dans ces parages désolés, j'ai pensé qu'il valait mieux vous exposer dans une lettre particulière mes idées sur la situation actuelle que de le faire dans un mémorandum qui, par son caractère officiel, m'aurait forcé nécessairement à moins d'abandon. J'aime donc mieux causer avec vous par écrit, passez-moi l'expression, et rien ne sera plus facile ensuite, et lorsque nous nous serons entendus, de formuler, s'il le faut, les plans et les projets que nous aurons arrêtés de commun accord.

Je regrette, tout comme vous, le retard apporté par les amiraux à nous donner l'appui dont nous avons besoin dans ces parages, bien" que sôus ce rapport ma responsabilité soit à couvert, car c'est le 8 février que j'ai écrit à l'Amiral Rigault de Genouilly pour lui faire connaître les complications qui pourraient surgir si avant le premier avril nous ne trouvions pas, à Ghang-Haï, une réponse satisfaisante à la note que nous avions

334 LES PLÉNIPOTENTIAIRES DEVANT LE PEl-HO

adressée à Pe-King et dont je lui ai envoyé une copie, or vous sa\ez que ce n'est que le 1 2 de ce mois que F Amiral a paru à Changi-Héî, où il devra rester encore quelques jours pour y compléter ses vivres et son charbon. L'amiral Seymour n'était pas encore le i4 à Chang^Hai.

Je crois qu'il aurait mîea^L valu que nous parussions tous ensemble et avec toutes nos forces devant le Pei-ho, mais enfin puisque, par des motifs indépendants de notre volonté, les choses se sont passées autrement, voici la marche que dans ma manière de voir je pense qu'il faudrait suivre, et je soumets mes idées à votre examen ; vous savez que je les abandonnerai facilement s'il s'en présente de meilleures.

Les quatre Plénipotentiaires se trouvant réunis maintenant devant le Pei-ho devraient, à mon avis du moins, passer immédiatement une note au premier Ministre de l'Empereur, pour lui annoncer leur arrivée dans le Pe Tche-li et en s'en référant à la note qu'ils lui ont envoyée, le 6 de ce mois, de Chang-Haï, ils lui diraient qu'ils sont prêts à entrer en négociations avec les agents chinois munis de pleins pouvoirs suffisants à cet effet, soit à bord de ceux de leurs bâtiments qui pourraient entrer dans la rivière, soit à terre dans un lieu convenu d'avance et qui, en présentant toute sécurité aux Plénipotentiaires étrangers, offrirait des facilités aux Commissaires chinois pour en référer à Pe-King, s'il le fallait ; ces notes devraient dire encore que les négociations internationales ne peuvent plus désormais être suivies à Canton, en premier lieu parce que, en ce moment la ville étant en notre pouvoir il ne serait pas convenable de négocier en présence de nos troupes, sous la pression desquelles les Plénipotentiaires chinois auraient l'air de se trouver, et en second lieu parce que les Commissaires impériaux envoyés à Canton, ont presque toujours, à une aussi grande distance de Pe-King, trompé l'Empereur et son Gouvernement sur les étrangers, sur leur caractère et sur leurs affaires, et amené ainsi des complications fâcheuses qu'il faut absolument éviter à l'avenir, or le meilleur moyen pour atteindre ce but serait d'établir de franches et loyales relations directes entre les représentants des Puissances étrangères et le gouvernement suprême de l'Empire, comme cela se pratique chez toutes les nations civilisées de l'Occident.

Nous pourrions dire au premier ministre que, chargés par nos souverains de remettre à l'Empereur des lettres amicales et pleines de bienveillance, nous voulons, par un sentiment facile à comprendre, ne demander à les présenter à S. M. Impériale que

lorsque tous les dilTérends qui se sont élevés enlre les alliés et la Chine auront reçu une solution avantageuse aux deux pajs. et que dans cette idée nous n'aurions aucune répugnance à traiter les afTa ires dont nous sommes chargés, comme Hauts Commissaires, soit à Tien-tsin, soit à Pe-King même, ce qui faciliterait toutes choses et nous donnerait le moyen de bien faire connaître les sentiments de bienveillance que les grandes nations de l'Occident portent aux peuples de l'Empire Chinois.

Un délai de six jours serait accordé au premier Ministre pour recevoir une réponse, et, si à l'expiration de ce terme elle n'était pas arrivc'e ou n'était pas sa tis Faisante , les Plénipotentiaires de France et d'Angleterre reprenant leur liberté d'action, remettraient les afTaircs entre les mains des amiraux qui devraient, si les moyens dont ils disposent le leur permettent, s'emparer des forts qui commandent l'entrée du Pe Tche-li et s'y établir solidement pour intercepter toute navigation dans la rivière et si une attaque même sur Tien-tsin était possible et avait la chance de réussir sans trop donner au hasard, elle devrait avoir lieu. En même temps, il faudrait s'emparer de Houai-ngan. grande ville située dans le Houang-ho, au confluent du Canal Impérial, et de là intercepter toutes les communications avecP,e-Ring et les provinces du Nord, si toutefois les singuliers rapports qui existent sur le changement de cours que le Houang-ho a subi ne sont pas exacts.

Maîtres ainsi de Tien-tsin ou au moins de l'embouchure du Pei-lio, dans le Nord, de Canton dans le Sud et de la navigation du grand Canal dans le centre, nous déclarerions au gouvernement de Pe-King que nous sommes disposés à remettre toutes ces positions entre ses mains, s'il se rend enfin à la raison et à nos vœux et que dans le cas contraire nous nous y maintiendrons en attendant les renforts, déjà en route, qui nous arrivent et qui nous permettront de prendre encore de nouveaux gages particulièrement dans tout le cours du Yang-tseu-kiang.

Dans cette hypothèse, l'attitude des plénipotentiaires de Russie et des États-Unis est facile à prévoir, et, selon toute probabilité, ils se sépareront de nous, le jour où nous déclarerons devoir recourir à l'emploi de mesures coërcitives. Nous devons donc, je crois, utiliser autant que possible leur présence auprès de nous, c'est-à-dire la force morale qu'elle nous donne ; et avant de franchir les passes, ou de nous emparer des forts qui les défendent il serait bon de faire, à quati'e. une dernière tentative pour amener le Gouvernement chinois à nous envoyer des négociateurs ou à nous déclarer son refus.

Les quatre notes des Plénipotentiaires seraient adressées au premier Ministre à Pe-King, par l'entremise du gouverneur de la Province et le délai accordé pour recevoir une réponse coïnciderait probablement avec Tarrivée des amiraux et des moyens d'action dont ils sont accompagnés.

Telles sont, milord, les idées qui se présentent à moi et que je soumets à votre examen et à votre critique. J'ajouterai seulement qu'il faut que nous sachions par nos amiraux quelles sont les forces dont ils peuvent disposer, et ce ne sera qu'après nous être concertés avec eux, que nous pourrons, en cas de refus de la part des autorités chinoises, faire parvenir nos menaces à Pe- King en les renfermant dans les limites de nos moyens d'action.

Je joins ici un projet de note au Gouverneur de la Province et au .premier Ministre Yu, examinez-les aussi, et restons le moins possible dans l'inaction, vous savez mieux que moi qu'avec ces gens-ci il faut agir avec promptitude, avec vigueur et avec justice. Ils ne comprennent les bons procédés que lorsque c'est une main de fer qui les leur montre.

• Croyez, &c.

(Sig.) Baron Gros.

LORD ELGIN AU BARON GROS (eXTRAIt)

Lord Elgin adhéra complètement aux propositions de son

collègue :

A bord du Furious, le aa août i858.

Monsieur le Baron,

Dans les circonstances où nous nous trouvons, j'adhère complètement au plan de conduite tracé dans votre lettre d'hier et que je viens de recevoir, bien que si nous avions pu disposer des forces sur lesquelles je comptais, j'aurais recommandé de suivre une marche qui aurait différé un peu de celle proposée. Quoi qu'il en soit, la seule observation que je me permette de faire à votre lettre est l'expression d'un doute sur l'opportunité qu'il y aurait, dans toute éventualité possible, à prendre possession de Houai-ngan*.

Je m'empresse de vous envoyer, pour le soumettre à votre

I. La prise de Ilouai-ngan était en effet non seulement inutile, mais aussi, impraticable.

Page 1