‹ L'expédition de Chine de 1857-58: histoire diplomatique, notes et documentsChapitre 92 sur 285 · M. DE BOURBOULON A YE · texte numérisé non relu

M. DE BOURBOULON A YE

Macao, le 4 Avril 1857.

J'ai reçu la dépêche que V. E. in*a adressée le i5 mars en réponse à la mienne du 4 du même mois et j'ai pris connaissance de son contenu.

Je trouve que ce que me dit V. E. au sujet de l'affaire du missionnaire Chapdelaine n'est pas une réponse sérieuse à ma communication. J'ai prié le Noble Fonctionnaire de me faire connaître si la demande de réparation qui lui a été adressée, il y a déjà sept mois par le Chargé d'Affaires de mon grand Empire, G'** de Courcy, pour la violation du traité dans le supplice et la mise à mort du missionnaire Chapdelaine, et qui a reçu la suprême approbation de l'Empereur mon Auguste Souverain, a été portée par lui à la connaissance de S. M. l'Empereur de la Chine et quelle réponse il a reçue de sa Cour. V. E. me répond qu'aussitôt qu'elle a reçu les réclamations du Chargé d'Affaires, G*® de Courcy, à ce sujet, elle a écrit pour faire instituer une enquête ; et elle ajoute en termes ambigus : « que la démission du Magistrat de Si-Lin devant, avant tout, avoir lieu, il a été aussitôt ordonné au gouverneur du Kouang-Si de l'effectuer, après avoir fait l'enquête nécessaire. » Cela, je le répète, n'est pas une réponse dont je puisse être satisfait.

Le traité conclu solennellement, il y a douze ans, entre la France et l'Empire chinois a été violé, dans une de ses clauses les plus importantes, par un acte inique et barbare d'un magistrat chinois ; une réparation éclatante, quoique modérée et seulement proportionnée à la gravité de l'offense, a été demandée au nom démon Auguste Empereur, non à V. E. qui n'a pas un pouvoir suffisant pour la donner, mais à S. M. l'Empereur de la Chine,

l38 FIN DE LA MISSION DE SIR JOHN BOWRING

lui-même. Cependant, bien plus que le temps nécessaire s*est écoulé pour que Votre Empereur ait pu être informé et faire connaître ses intentions, si V. E. comme la raison et Tintérêt de la bonne harmonie le lui commandaient avait porté cette demande à sa connaissance.

Je dois conclure de la réponse évasive et ambiguë qu'il me fait aujourd'hui après un aussi long délai, qu*il n'a pas transmis la demande de réparation dont il s'agit à la Cour de Pe-Ring, et que son intention est seulement d'éluder et de gagner du temps. En conséquence, je dois lui déclarer que le temps de tergiversations est passé et je demande maintenant :

Qu'il adresse sans retard un Mémorial à S. M. l'Empereur de la Chine dans lequel il lui fera connaître la réparation réclamée par mon Auguste Empereur pour la mise à mort du missionnaire Chapdelaine et dans laquelle les termes de cette réparation, tels qu'ils sont énoncés dans la dépêche du Chargé d'Affaires, M. le C^" de Courcy, du 25 août dernier, seront exactement reproduits.

Que dans le même Mémorial il fasse connaître clairement à Son Empereur que la concession de cette juste réparation est la condition sine qua non que l'Empereur mon Auguste Maître met au maintien de la bonne harmonie entre les deux Empires,

Qu'il m'adresse une copie exacte dudit Mémorial adressé par lui à Son Souverain comme preuve qu'il a fait tout ce qui dépendait de lui, pour faire obtenir à la France la réparation qu'elle est en droit d'attendre de l'Empereur de la Chine.

J'accorde au Noble Fonctionnaire, pour me donner cette première satisfaction qui dépend de lui, un délai de i5 jours, à compter de la date de cette dépêche, passé lequel, si je n'ai pas reçu de lui une réponse satisfaisante, je considérerai qu'il me refuse la satisfaction que je lui demande et j'agirai en conséquence.

Voilà pourquoi je vous adresse, Noble Fonctionnaire, la présente communication officielle en vous priant d'agréer mes meilleurs souhaits.

Le 9 mars 1857, lord Clarendon écrivait aux lords de TAmirauté que Sir Michael Seymour avait dû recevoir des renforts suffisants pour détruire les jonques de guerre, assurer sa position dans la rivière de Canton et maintenir ses communications avec Hong-Kong ; qu'à cette tâche devaient se borner ses efforts ; que les pouvoirs discrétionnaires qui lui avaient été donnés pour remonter au Yang-tseu ou au

YÉ A M. DE BOURBOULON iS^'

•Pei-ho ne devaient pas être utilisés avant qu'il n'ait reçu . d'Europe de nouvelles instructions ; les circonstances étaient devenues tellement graves en Chine, que le Gouvernement britannique se préparait à envoyer pour continuer les négociations un Plénipotentiaire dont l'amiral devait attendre l'arrivée pour engager de nouvelles opérations en dehors de celles que nous énumérons plus haut.

De son côté, l'amiral Seymour considérait que ses forces étaient insuffisantes pour reprendre des .opérations effectives, qu'il manquait de troupes de terre pour prendre et garder Canton, et qu'il lui était impossible d'établir un blocus effectif, même par eau, qu'il avait rencontré une résistance-^ inattendue, qu'il avait dû s'arrêter, et qu'il désirait ne pas s'exposer à d'autres échecs. L'amiral Guérin suivrait les instructions de la Légation, mais il croyait préférable d'attendre les renforts attendus de France.

Le 21 avril, M. de Bourboulon recevait de Yé la réponse à sa note du [\, « Comme je m'y attendais, écrit notre ministre le 23, Yé n'a pas satisfait à ma demande, et aux termes^ de ma notification, je me trouve désormais libre d'agir visà-vis de lui, même hostilement, suivant ce que me dicteront les circonstances. Quoique cette réponse du vice-roi sorte peu de ses moyens de défense habituels, on y voit percer une certaine inquiétude et le désir de nous maintenir dans la neutralité, en nous présentant un commencement ou plutôt un semblant de satisfaction. Le vice-roi annonce qu'il a ordonné la destitution du magistrat de Si- lin, et parle enfin d'adresser un rapport à l'Empereur, lorsque l'enquête sera terminée. Mais en même temps, il nie en principe qu'une réparation nous soit due pour le meurtre de M. Chapdelaine, prétendant qu'il n'y a rien dans le traité qui garantisse l'impunité aux missionnaires qui pénètrent dans l'intérieur de la Chine. On pourrait discuter sans fin en tenant aussi peu compte de l'évidence, et c'est sans doute ce qui conviendrait au vice -roi ; mais au point où les choses en sont arrivées, je

l4o FIN DE LA MISSION DE SIR JOHN BOWRING

crois qu'en répondant à sa note je ne ferais qu'aflFaîblir ma déclaration du 4 avril et rendre ma position moins avantageuse. Je préfère le laisser sous le coup de cette déclaration qui renfermait une menace implicite, et inquiet du parti que nous pourrons prendre d'un moment à Tautre. »

Page 1