LE GÉNÉRAL IGNATIEA \ M. DE BOURBOULON, :>(> JUIN
MoNSIEl li,
Au moment où les opérations de l'expédition de la France el de l'Angleterre en Chine vont commencer, je crois m'acquitter d'un devoir en indiquant à V. E., delà manière la plus franche et la plus précise, l'attitude qui m'a été prescrite par le Cabinet Impérial. Mes Instructions du reste sont certainement connues au Cabinet des Tuileries, à la suite des communications que le Comte Kisselev a été chargé de faire à Paris.
Ayant terminé les pourparlers qui m'ont retenu quelque temps à Pe-King, je me suis rendu à Pe-t'ang pour me mettre à bord d'un bâtiment de guerre qui m'y attendait et pour pouvoir me tenir — selon les ordres que j'avais reçus de St-Pétersbourg -- à proximité des escadres française et anglaise, durant les opérations des Alliés dans le golfe de Pc Tche-li. Mon rôle doit se borner à celui d'un témoin pacifique, à moins (pie je ne sois requis de prêter mon assistance diplomatique pour accélérer le règlement des difficultés pendantes.
L'attitude de la Russie pendant les hostilités qui vont éclater sur les côtes de la Chine découle naturellement de sa position tant vis-à-vis de cet empire que vis-à-vis des Puissances alliées. Le Gouvernement chinois n'a point violé envers nous les clauses du Traité de T'ien-tsin. La Russie par conséquent ne saurait adopter à l'égard de la Chine une autre attitude que celle d'une entière réserve, tout en sympathisant sincèrement avec les vues des Cabinets des Tuileries et de St-James, qui tendraient à inspirer au Gouvernement chinois le respect des traités, à supprimer les barrières qu'un isolement de tant de siècles a élevées entre la Chine et le reste du monde, à faciliter les progrès du christ ia-
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nisme en offrant une protection efficace aux missionnaires, et à développer les relations commerciales dans ce riche et vaste pays.
Pénétré de mes instructions qui me recommandaient expressément d'employer tous mes efforts pour amener une solution pacifique et pour engager le gouvernement mandchou à satisfaire aux obligations qu'il avait contractées envers la France, la Grande Bretagne et les Etats-Unis, — j'ai eu à cœur de remplir cette tâche dès mon arrivée dans la capitale de l'Empire chinois. Il m'est pénible de devoir dire à V. E. que le Gouvernement mandchou n'a pas voulu jusqu'à ce jour entendre raison et faire justice aux réclamations des Puissances alliées. Les événements de l'année passée ont malheureusement changé le cours des idées à Pe-lving : l'obstination insensée des principaux mandarins n'a fait qu'augmenter et ils s'aveuglent au point de ne pas voir l'abîme qui s'ouvre devant eux.
L'expérience a démontré cpic, malgré la différence des positions respectives des Puissances européennes et les nuances variées de leurs intérêts, elles sont presque toutes solidaires en Chine et que le Gouvernement chinois ne peut pas être amené à remplir ses engagements et à suivre une politique sage et franche à l'égard de l'étranger, tant qu'il croit pouvoir calculer sur la désunion et la divergence de vues des différentes Puissances.
En présence de la lutte que les troupes alliées vont engager, la Russie ne voulut pas laisser croire au Gouvernement mandchou qu'en restant neutre elle approuvait la conduite de la Cour de Pe-lving.
C'est principalement cette considération qui a concouru à décider mon départ de Pe-lving pour le golfe de Pe Tche-li, dès que la clôture des pourparlers particuliers dont j'avais été chargé le permit.
Renfermant un témoignage palpable de désapprobation de la politique actuelle du Gouvernement mandchou dans ses relations avec l'Europe, cette décision, ainsi que la présence du Représentant de la Russie dans le golfe de Pe Tche-li, doivent nécessairement produire un effet sensible sur le Cabinet de Pe-King, en étant à ses yeux une adhésion morale à la cause des Alliés, et en l'éclairant sur toute la gravité de sa situation actuelle.
La rude leçon que les Alliés infligeront aux troupes chinoises imposera au Gouvernement de ce pays la conscience de son impuissance. Il est à espérer qu'alors sera venu le temps où l'on
Cokdieh. — Expéd. de Chine, 1860. i'i
aïO CONCENTRATION DES TROUPES
pourra l'aire valoir à Pe-King des conseils raisonnables el user du langage de la eoncilialion el de la modération. J'ai l'honneur d'être, etc.
Sis:. N. Ignatieff
Chang-hai,
le - -, iuin 18O0.
M. de Bourboulon répondait aussitôt:
Chang-llaï, 28 juin 18G0.
Monsieur le Général,
Je m'empresse de vous accuser réception de la note que V. E. m'a fait l'honneur de m'adresser sous la date d'avant hier, et dans laquelle elle me l'ait connaître, d'une manière aussi franche que précise, l'attitude qui lui a été prescrite par son gouvernement par rapport au différend dans lequel la France et l'Angleterre se trouvent engagées depuis un an avec la Chine.
En vous remerciant, Général, de cette communication qui me confirme d'ailleurs avec plus de développement les informations que j'avais déjà reçues de Paris sur la manière vraiment libérale dont ces affaires étaient envisagées par le Cabinet de St-Pétersbourg, je suis particulièrement heureux de recueillir l'opinion si vraie que vous exprimiez au sujet de la solidarité qui, malgré la différence des positions respectives des Puissances Européennes en Chine, existe en général dans leurs rapports avec ce pays et de voir que l'un des principaux motifs qui ont déterminé le départ de V. E. de Pe-King dans les circonstances actuelles, a été de témoigner auprès du Gouvernement mandchou la désapprobation du Représentant de la Russie pour la politique insensée suivie par ce cabinet à l'égard des deux Puissances dont il a déchiré les traités l'année dernière. Cette marque de bon vouloir et de franche sympathie donnée par V. E. dans un pareil moment à la cause des Alliés ne peut manquer, j'en suis certain, d'être hautement appréciée par le Gouvernement de Sa Majesté Impériale auquel je vais m'empresscr de communiquer votre dépèche.
L'arrivée de M. le Baron Gros retirant momentanément de mes mains les graves affaires dont la conduite m'avait été jusqu'ici conliée, je dois laisser à cet Ambassadeur, en lui faisant