LE BARON GROS A M. TITOIYEM I
Pa-li-K'iao, c'est-à-dire Pont ;'] huit milles.
Le 22 septembre iSOo.
Après le guet-apens du r8 septembre dernier cl la déroute complète des 5oooo Tartares de Seng-ko-lin-t'sin, nous nous sommes portés en avant et sans entrer dans la ville de T'oungtchèou que nous avons laissée à notre droite, les deux armées se sont dirigées sur la route de Pe-King pour attaquer un camp retranché de 25ooo hommes commandés par Seng-ko-lin-ts'in qui ne s'était pas suicidé, comme le bruit en avait couru, camp défendu par un canal sur lequel se trouvent, à peu de distance l'un de l'autre, deux ponts, l'un en granit, l'autre en bois, qui pendant l'action étaient garnis par une nombreuse artillerie et par les troupes d'élite du général tartare.
Le général de Montauban m'avait donné une compagnie d'infanterie pour garde et j'ai dû prendre position avec mon convoi, dans une vaste ferme entourée de somptueux tombeaux où nous nous sommes retranchés à une lieue du camp ennemi. Il avait été convenu avec le général en chef que j'attendrais là le résultat du conflit, et qu'il m'enverrait dire, en temps et lieu, s'il fallait aller le rejoindre ou me rendre à T'oung-tcheou.
A i i heures du matin, le 21, nous avons entendu une forte canonnade qui a duré jusqu'à 1 heure. J'ai fait immédiatement atteler tous les chariots, nous avons pris un peu de biscuit, car depuis 8 jours le pain nous manque, et tout a été préparé pour agir en raison des circonstances. A 3 heures, un officier d'étatmajor, bien escorté, m'a apporté quelques lignes au crayon que le général m'écrivait pour m'annoncer que le camp tartare était enlevé et que Seng-ko-lin-t'sin mis en déroute une seconde fois avait vu son armée se débander et fuir vers Pe-King.
Je me suis mis immédiatement en route avec mon convoi, et après avoir été égaré pendant deux heures par nos guides, je suis tombé, à 9 heures du soir, au milieu du bivouac anglais que j'ai dû traverser en entier pour aller rejoindre lequartier général
français établi auprès du pont de pierre encombré encore par les cadavres des troupes impériales jaunes de Seng-kolin-ts'in.
On dit que le général tartare ne considère pas encore ces victoires successives des Alliés comme décisives pour lui et qu'il veut tenter de couvrir Pe-King avec les débris de ses troupes et les réserves qu'il appelle de la Mongolie.
Toute la journée du 22 s'est passée sans événements et j'avais déjà préparé un projet de note à écrire aux commissaires impériaux pour leur offrir encore la paix à ï'oung-tcheou, s'ils ne voulaient pas voir marcher nos troupes sur Pe-King, et j'allais aller trouver Lord Elgin qui campe sous la tente à une lieue de moi, pour m'entendre a\ec lui sur ce que nous avions à laire dans l'état de choses actuel, lorsqu'une dépêche chinoise m'a été remise par un mandarin parlementaire.
Elle est du prince Koung Ts'in-wang1, frère aine2 de l'empereur. Il m'annonce que Tsai, prince d'I-Tsin, et Mou, ayant mal géré les affaires étaient destitués et que, lui, Koung, se trouvait revêtu du caractère do Commissaire impérial muni des plus amples pouvoirs pour négocier la paix. Que par conséquent il me demandait de faire cesser les hostilités, mais il ne me parlait ni des événements du jour, ni des Européens détenus dans Pe-King, ou l'on nous assure qu'ils étaient bien traités.
Nous avons répondu au prince Koung, lord Elgin et moi, qu'avantde faire suspendre les hostilités et d'entamer des négociations de paix avec lui, ou avec les délégués qu'il annonçait devoir nous envover, il fallait que les Français et les Anglais détenus dans Pe-King contre le droit des gens fussent revenus dans leurs camps respectifs. Nous en sommes là au moment où j'écris à Votre Excellence et nous aurons probablement une réponse dans la journée. Ce temps d'arrêt nous est utile : il permettra à des convois de munitions d'arriver ici, où nous n'avons ni poudre ni projectiles, car. au dire des généraux en chef, une affaire comme celle qui vient d'avoir lieu épuiserait toutes nos réserves en ce genre.
L'amiral Charrier est arrivé ici avec un convoi de jonques, par le Peï-Ho et le Canal. Voilà donc un moyen facile de communiquer avec T'ien-tsin et par conséquent d'approvisionné ment pour l'armée, tant que la glace ne couvrira pas la rivière.