CHAPITRE IX
POLITIQUE DE L'ANGLETERRE. — ATTITUDE DE LA RUSSIE. - INSTRUCTIONS DU RARON GROS.
XOTE, JANVIER l86o.
En janvier 1860, une longue note examine la situation de notre représentant en Chine, si lord Elgin est de nouveau envové dans ce pays comme ambassadeur ; de la nécessité par suite de nommer un agent de rang égal, le baron Gros par exemple, et de bien définir ses relations et sa position à Fégard du Commandant en chef.
Lorsque Lord Elgin fut envoyé en Chine, en 1857, pour y résoudre les difficultés pendantes, il fut muni des pouvoirs les plus étendus et revêtu d'une autorité supérieure à celle de tous les Agents Britanniques civils ou militaires avec lesquels il allait se trouver en rapport. Cette circonstance et l'importance que Lord Elgin tenait déjà de sa position personnelle, donnèrent lieu de penser que M. de Bourboulon, simple ministre plénipotentiaire, ne pouvait plus être le négociateur chargé de défendre nos intérêts tout en agissant de concert avec l'Agent anglais désigné spécialement pour cette mission. En choisissant, en conséquence, le Baron Gros pour représenter, à côté de Lord Elgin, le gouvernement de l'Empereur, on eut soin de lui donner, en premier lieu, le litre d'Ambassadeur afin qu'il pût, au besoin, invoquer cette qualité pour traiter de pair avec tout le monde, mais ce ne fut point ce titre qu'il dût exhiber soit pour justifier de ses pouvoirs vis-à-vis du gouvernement cbinois, soit pour établir l'égalité de sa situation avec celle de Lord Elgin, ce fut le titre de Commissaire Extraordinaire et Plénipotentiaire de l'Empereur en Chine*
Il6 POLITIQUE Dli L* ANGLETERRE
Si Lord Elgin est renvoyé aujourd'hui en Chine, ce sera évidemment avec les pouvoirs dont il a été investi une première fois, ce sera de plus avec le surcroît d'importance personnelle (pie lui vaudra son titre de membre du Cabinet de la Reine. Quelle que soit, en outre, la lettre des instructions qu'il emportera de Londres, il ne consultera bien certainement, une fois rendu en Chine, que ses inspirations propres dans sa conduite vis-à-vis du cabinet de Pe-King et quant à la solution à faire prévaloir définitivement. Ce n'est pas alors que son renvoi en Chine aura eu pour objet, dans la pensée du Cabinet dont il fait partie, de trouver à la question de Chine un dénouement qui satisfasse le sentiment public en Angleterre, que Lord Elgin hésitera à user, à cet égard, de la latitude qui devra forcément lui être laissée. Si donc, il n'a pas balancé, pendant sa première mission, et presque aussitôt après la signature des conventions de T'icn-tsin, à accepter et à recommander à son gouvernement des modifications au traité qu'il venait de conclure lui-même, afin d'éviter de trop grandes difficultés d'exécution, on peut croire qu'il ne reculerait pas, à l'heure qu'il est, devant des arrangements d'un caractère tout nouveau, s'il y voyait le moyen de terminer à l'amiable une question dans laquelle le Cabinet de Londres semble vouloir revenir sur ses pas ou craindre de montrer trop de résolution.
Dans des données semblables, M. de Bourboulon n'est assurément placé, ni par son titre actuel de Ministre Plénipotentiaire et Envoyé Exh-aordinaire, ni par ses instructions, en position de débattre et de soutenir efficacement nos intérêts à coté de Lord Elgin. Il y trouverait même une difficulté par le souvenir de la mission extraordinaire du Baron Gros, qui, motivée déjà par les mêmes circonstances, l'a nécessairement à cette époque tenu à l'écart des démarches actives des deux Commissaires. L'infériorité de sa situation par rapport à celle du négociateur anglais lui permettra donc difficilement de faire prévaloir son avis dans l'action commune, quand il v aura divergence entre eux. Or cette divergence semble presque inévitable sur certains points. En effet, le traité de T'icn-tsin reste toujours pour nous l'acte destiné à régler nos rapports avec la Chine, seulement comme nous sommes contraints, pour obtenir sa ratification dans les formes convenues, à un déploiement de forces très considérable et très onéreux, nous voulons, en plus de cette ratification, un dédommagement des sacrifices qu'elle nous aura coûtés.
NOTE, JANVIER I(S6o I I 7
Le Gouvernement anglais réclame lui aussi, sans doute, la ratification du traité signé en son nom en même temps que le nôtre, mais s'il renvoie en Chine à cette occasion le négociateur de cette Convention, il n'y aurait rien d'impossible à ce que celui-ci, convaincu des embarras qu'elle peut encore susciter, en transformât l'économie ou lui substituant même un nouveau traité. En ce qui touche également l'indemnité, il n'y aurait rien de surprenant à ce que le Plénipotentiaire anglais renonçât complètement à en demander une pour son gouvernement. En ce cas, consentira-t-il, dans une négociation commune, à subordonner un arrangement avec le Gouvernement chinois à l'obtention d'une indemnité pour nous seuls? Comment M. de Bourboulon, pourrait-il dans de telles hypothèses, faire accepter ses exigences par Lord Elgin. Sans doute, un accord préalable à cet égard entre le Gouvernement de l'Empereur et celui de S. M. Britannique préviendrait toute divergence, mais, à coup sûr, ce n'est pas au moment où le Cabinet anglais croirait indispensable de remettre de nouveau l'arrangement des Affaires de Chine aux mains de Lord Elgin, qu'il consentirait à les lui lier à l'avance sur des points à l'égard desquels il vient de montrer, comme en i85y, une grande répugnance à prendre des engagements qui satisfassent à nos convenances particulières.
Ce ne sont peut-être pas de moindres embarras que ceux que M. de Bourboulon pourrait rencontrer du côté du Commandant en Chef des forces expéditionnaires de Sa Majesté. Tandis que le Commandant des forces anglaises aura bien évidemment à obéir aux directions de Lord Elgin, M. le général de Alontauban échappera à celles de M. de Bourboulon. Or la tâche de Lord Elgin, devant consister, dans l'hypothèse cme l'on examine, à amener une solution des difficultés par des voies toutes pacifiques, le rôle des Commandants militaires peut être absolument annihilé. Si M. le Général de Montauban, déjà sur les lieux avec toutes les forces qu'il commande et peut-être même en cours d'opération, quand arrivera Lord Elgin, se croit autorisé à les poursuivre ou à intervenir, en vertu de sa responsabilité propre, dans la marche des événements, M. de Bourboulon sera donc hors d'état de couper court à un grave conflit.
En présence de cette différence dans les situations respectives de Lord Elgin et de M. de Bourboulon, le double but que se propose toujours, sans doute, en Chine, le Gouvernement de l'Empereur, c'est-à-dire, une entente avec le gouvernemenl anglais, entente indispensable, en effet, dès que nous avons déclaré