‹ L'expédition de Chine de 1860; histoire diplomatique, notes et documents;Chapitre 232 sur 236 · LETTRE DU BARON GROS AU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES · texte numérisé non relu

LETTRE DU BARON GROS AU MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

Le Baron Gros rendit compte de la cérémonie dans la lettre suivante adressée au ministre des Affaires étrangères :

Pe-Iving, le 26 octobre 1860.

Monsieur le Ministre,

Cette dépêche sera portée en Europe par M. Loch, l'un des secrétaires de Lord Elgin et l'un des détenus du 18 septembre cjui nous ont été rendus en vie. Il emporte en Angleterre la Convention de paix signée à Pç-King par Lord Elgin le 24 octobre et le procès-verbal qui constate l'échange des ratifications du traité anglais deT'ien-tsin.

Je ne crois pas pouvoir envoyer à Paris M. de Yernouillet, et M. de Bastard m'est trop utile pour que je puisse me séparer de lui. Je me borne donc à adresser aujourd'hui à V. E. et dans le portefeuille de Lord Elgin, une copie de la Convention de Paix que j'ai signée hier dans Pe-King avec le Prince Koung, et une copie aussi du procès-verbal qui constate l'échange des ratifications du traité de T'ien-tsin. échange cj^ui a eu lieu dans la même séance.

Notre succès est complet et dépasse toutes mes espérances. J'ai eu à lutter contre mon collègue d'Angleterre qui a voulu plusieurs fois pousser les choses à l'extrême, ce qui pouvait tout

l\^(i CONVENTIONS DK 1>K-KING

compromettre, et cc.qvii m'a fait croire souvent, comme j'ai déjà eu riionneur de l'écrire à ^ . E. qu'il voulait renverser la dynastie régnante cl donner la main aux handils de Nan-King. J'ai dû me servir confidentiellement du général Ignatiev, qui s'y est prêté de bonne grâce, et qui m'a rendu de véritables services.

Mon entrevue avec le Prince Koung a été remarquable sous tous les rapports, j'ai voulu être aussi convenable et aussi respectueux pour lui, que l'on avait été froid et sévère à son égard dans la séance de la veille : aussi au moment où nous nous sommes séparés après voir signé les actes préparés d'avance, le prince m'a fait dire à baute voix, devant tout l'Etat-major de l'Armée et devant une foule compacte et devant les deux ou trois cents mandarins en robes officielles qui l'accompagnaient que si je restais encore quelques jours à Pe-Ring ce serait en ami qu'il viendrait me voir et non comme Commissaire Impérial.

On m'assure confidentiellement que le Prince veut me demander, et le demander sans doute aussi à Lord Elgin, de prêter l'appui de nos armes à l'Empereur, et de l'aider à vaincre la rébellion qui désole l'Empire depuis onze ans, et qui devient plus menaçante cliaquc jour. Je n'ai aucune instruction à ce sujet et si la demande m'est faite je ne pourrai la recevoir qu'of/ référendum. Quant à Lord Elgin je ne doute pas qu'il ne se refuse à se rendre aux vœux du Prince. Ne serait-ce pas un triompbe pour l'Angleterre si elle pouvait voir ériger en capitale de l'Empire une ville devant laquelle les A'aisseaux de liant bord peuvent s'embosser.

Un autre embarras va peut-être aussi surgir pour moi. Le général de Montauban m'a déclaré qu'il avait besoin de Chousan pour faire biverner ses troupes et qu'il n'évacuerait pas cette ile. J'espère que mieux inspiré et surtout mieux éclairé, il reviendra sur une détermination dont il n'a saiis doute pas encore compris toute la portée. Du reste. Monsieur le Ministre, je me plais à dire à V. E. que mes rapports avec lui sont aussi bons que possible, et je ne doute pas qu'il ne se rende à mes avis, ou s'il le faut à ma requête. Elle lui serait adressée au nom du gouvernement de l'Empereur.

Je vais retourner à T'icn-Tsin avec l'armée qui partira, je crois, le i'"' novembi-e, pour aller prendre ses quartiers dliiver. Là nous attendrons. Lord Elijin et moi, l'arrivée de M. de Bourboulon et de M. lîruce et nous verrons ce que nous aurons à faire.

Je suis établi dans une pagode de la ville tarlare depuis trois

LETTRE DU BARON GROS AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGKRES /j/jy

jours. Le Colonel, la musique et trois compagnies du loi'' de ligne forment ma garde. Lord Elgin, je ne sais pour quel motif, campe toujours avec le général Grant, au nord de Pe-Kin", dans la campagne. Le général de Montauban est aussi campé à une demi-lieue de Pe-King.

Lord Elgin est entré en ville avec une nombreuse escorte le a/j pour signer la paix et échanger les ratifications de son traité, et il est retourné au camp immédiatement après la cérémonie ; il avait eu le mauvais goût de faire attendre deux heures et demie le prince Koung qui en a été vivement blessé.*

Le jour fixé pour la signature de ma Convention, c'est-à-dire hier, je suis sorti de la ville à huit heures du matin pour y rentrer oiïiciellement à 1 1 heures et avec le même apparat qu'avait déployé Lord Elgin. Le général en chef, les deux généraux de brigade et deux mille hommes escortaient l'Ambassadeur de l'Empereur. Le drapeau du loi'', celui du 102" et celui de l'infanterie de marine placés l'un auprès de l'autre, précédaient mon palanquin poité par huit coolies en livrée et à bonnets recouverts de franges tricolores.

Le traité de T'ien-tsin et le Sceau de l'Ambassade étaient portés devant moi; mais derrière les drapeaux, par cjuatre sous-oflîciers de l'armée appartenant à des corps différents ; un escadron d'artillerie à cheval sans pièces suivait mon palanquin et plusieurs bataillons formaient le cortège. Dans l'intérieur de la ville, la haie était formée par l'inAmterie sur une grande partie du parcours. Les spahis en burnous écarlate et les chasseurs d'Afrique ouvraient la marche, un bataillon, musique en tête, les suivait et le général en chef, le général JaiTiin et le général Collineau s'étaient placés devant moi entre les drapeaux et le traité porté sur un coussin de velours pour ([u'il fût bien aperçu par tout le monde.

Sans uniforme, car les miens ont été perdus dans le naufrage du Malabar, je n'ai pu m'habiller que de noir mais avec plaques et cordon.

A l'entrée de la ville, douze ou quinze mandarins en grande tenue et à cheval sont venus me recevoir et me complimenter à la porte Ngan-Ting et m'ont conduit ensuite auprès du Prince c[ui m'attendait dans l'une des salles du Li Pou, ou Tribunal des Kites. Nous avons mis près de deux heures pour y arriver, en traversant des flots de peuple, que les agents de police faisaient ranger à coup de fouet. Quand mon palanquin est entré dans la cour où se trouve la salle qui avait été préparée pour la

Z|Zi6 CONVENTIONS DE PE-KIXG

séance et que j'ai vu le jeune Prince se lever et venir au-devant (le moi avec loulc sa suite, j'ai fait arrêter mes porteurs et je suis allé à pied le rejoindre avant qu'il n'eût franchi le seuil de la salle. Il m'a tendvi la main que j'ai prise en le saluant avec respect et je lui ai dit que je le remerciais d'avoir bien voulu envover des mandarins me recevoir à la porte de la ville. J'ai ajouté ensuite que j'étais heureux de venir signer avec lui une Convention qui rétablissait entre les dcu.\ Empires une paix qui, je l'espérais, ne serait plus troublée, et je lui ai dit encore que je n'exprimerais que la pensée de l'Empereur on lui ollrant des vœux pour son auguste frère, pour la famille impériale et pour la prospérité de l'Empire. Le Prince m'a donné la main une seconde fois en me remerciant et m'a indiqué un fauteuil placé à sa gauche, poste d'honneur donné en Chine. Le général de Montauban a été conduit à ma gauche et les officiers de son État-Major et de l'Armée qui l'accompagnaient ont occupé toute la partie gauche de la salle, tandis que la foule de mandarins à globules de toutes les couleurs et tous en robe de cérémonie l'cmplissaient le côté opposé.

Quand tout le monde a été placé, j'ai fait présenter au Prince par M. de Bastard les quatre textes chinois de la Convention de Paix préparés d'avance et je l'ai prié de vouloir bien signer le premier. J'ai signé le premier de mon côté, les cjuatre textes français.

Dès que les signatures ont été données et que les sceaux qui jouent un rôle si inqiortant dans les Chancelleries chinoises ont été apposés sur les huit exemplaires de la Convention, j'ai annoncé à Son Altesse Impériale qu'en signe de réjouissaiice pdur l'heureux rétablissement de la paix, une salve de vingt et un coups de canon allait être tirée par l'artillerie française à la porte rSgan-ting et que j'allais demander immédiatement au général en chef de faire cesser toutes les hostilités qui ne seraient pas purement défensives, ce que j'ai fait tout de suite en m'adressant à M. le Général de Montauban.

On a procédé ensuite à l'échange des raliiications du Traité de ï'ien-tsin, mais avant de commencer le Prince m'a fait observer qu'il était venu, plein de confiance sans un seul soldat, se mettre au milieu d'une masse considérable de troupes françaises. Je lui ai répondu que cette confiance ne pouvait être mieux placée et que j'étais heureux de voir qu'il connaissait la loyauté du souverain que j'avais l'honneur de représenter et dont j'étais chargé de faire exécuter les ordres.

LETTRE DU BARO^' GROS AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANCKRES /j/JT

Le Pi-incc a beaucoup examiné le trailé et le sceaii de l'État qui y est atlaclio. Je lui ai dit (|ue l'ciïigie de l'Empereur t'-lait aussi sur toutes les monnaies de l'Empire, et j'ai l'ait naître ainsi exprès l'occasion de lui montrer et de lui offrir une collection de nos monnaies, depuis la pièce d'or de cent francs jusqu'au simple centime qui n'en vaut que la dix millième partie. Peut-être ai-je ainsi posé un jalon pour mar(|uer la route à suivre par le Gouvernement chinois s'il veut un jour changer l'absurde et incommode système qui régit ses monnaies. Cette ollVe a fait le plus grand plaisir au Prince et pendant longtemps il a examiné chaque pièce en lisant avec intérêt l'exposé du système dont le franc est l'unité, sorte de légende que j'avais fait écrire en chinois auprès de chaque pièce, fixée sur une feuille de pa[)ier. D'effigie à portrait la transition était facile et j'ai montré au Prince deux jolies photographies de l'Empereur et de l'Impératrice en le priant de les garder : C'est alors qu'il m'a donné publiquement le titre de son ami.

Aujourd'hui, à deux heures, il m'a envoyé quinze corbeilles contenant un dîner chinois complet et recherché et des fruits de tovite espèce.

Le Prince Roung, frère cadet de l'Empereur, est âgé de vingthuit ans, sa physionomie est pleine de distinction ; sa figure, un peu émue et craintive, dans le commencement de la séance, n'a pas tardé à prendre ce calme que donne la sécurité la plus complète.

Lorsque je lui ai demandé la permission de me retirer, il m'a accompagné jusqu'à mon palanc|uin, et nous nous sommes séparés dans les meilleurs termes possibles.

Il me reste à dire à V. E. c|ue tous les documents originaux du traité français de T'ien-tsin ont été détruits dans le pillage de \ouen-Ming youcn, et que par un hasard aussi heureux que singulier, un seul exemplaire du traité en Chinois, revêtu, comme les autres, de ma signature, de celle des Commissaires chinois ainsi que des sceaux respectifs a été sauvé et retrouvé par les Chinois lorsque nos troupes ont évacué le Palais d'Eté. C'est sur cet unique exemplaire que le sceau de l'Empereur et les ratifications qui rendent le traité obligatoire ont été apposés. Il est entre mes mains, puisque c'est le seul acte qui oblige la Chine envers nous, et le Gouvernement chinois ne possède que le seul instrument que je lui ai remis le 25 octobre et qui contient la copie du texte chinois et du texte français, et les ratifications impériales. Le Gouvernement chinois n'a donc pas entre les

mains un seul texte du traité du 27 juin i858 qui soit revêtu de la sii:nature de ses Plénipotentiaires.

\ euillez, etc.

Sic. : B»" Gros.

LETTRE DU BARO>f GROS A LOKD ELGIN

Le 26 octobre, le baron Gros transmettait à lord Elgin copie de la Convention française et du procès-verbal de la ratification du traité de T'ien-tsin.

Dans Pe-King, le 26 octobre 1860.

My Lord,

J'ai l'honneur d'envoyer ci-jointes à votre Excellence une copie certiQée de la Convention de Paix que j'ai signée le 20 de ce mois avec le prince Koung, et une copie aussi du procèsverbal qui constate que l'échange des ratifications du Traité de ï'ien-tsin a eu lieu dans la même séance entre les Hauts Commissaires respectifs de France et de Chine.

J'ai envoyé une copie de ces deux documents à M. le Général en chef des forces Françaises en Chine, et je lui ai demandé au nom du Gouvernement de l'Empereur de vouloir bien faire cesser tout acte d hostilité contre la Chine qui n'aurait pas, cela va sans dire, un caractère essentiellement détènsif.

La paix étant heureusement rétablie entre la France et la Chine il ne reste plus qu'à exécuter loyalement les engagements qui tiennent depuis le 26 de ce mois les deux Parties Contractantes signataires du Traité de T'ien-tsin et de la Convention de Pe-King.

Je conqite retourner dans peu de jours à T'ien-tsin avec les forces Françaises qui se trouvent devant Pe-Ring et là, my Lord, je pense que nous aurons encore à nous concerter sur les mesures à prendre pour faciliter dans l'avenir les relations politiques et commerciales si heureusement rétablies par les actes de Pe-

Je n'ai pas besoin de vous dire, my Lord, combien je suis heureux du concours si cordial et si éclairé que \ otre Excellence a bien voulu me donner pendant la seconde mission que j'ai eu à remplir avec elle, comme pendant la première ; et Votre Excellence

LE BAHON GROS AU GKNERAL DE MONTAUBAN Ifluj

aura remarqua, je l'espère, que j'ai toujours chcrclic à marcher avec elle, aulanl que possible, et à lui rendre autant qu'il a dépendu de moi le secours moral qu'elle a bien voulu me donner, et que j'ai été heureux en renq^lissant un de\oir de faire connaître au Gouvernement de l'Empereur.

J ai, etc..

(Signé) : B"" Guos.

LE BARON GROS AU GENERAL DE MONTAUBAN

Le baron Gros envoie ofïiciellemcnt les pièces relatives à la Convention au général Montauban ; il avise ce dernier qu'il considère comme terminée sa mission diplomatique et il félicite le Commandant en chef de la part qu'il a eue dans le succès des négociations par sa brillante conduite des opérations militaires.

Pe-King, le 27 octobre 18G0.

Monsieur le Général en Chef,

J'ai l'honneur de vous envoyer ci-joint une copie certifiée de la Convention de paix que j'ai signée hier 26 de ce mois, en votre présence, avec le Prince Koung, Commissaire Impérial muni de pleins pouvoirs du souverain de la Chine, et dans le palais du tribunal des rites connu en chinois sous le nom de Li-Pou. J'ai joint aussi à cette copie celle du procès-verbal c[ui constate que l'échange des ratifications du traité de ï'ien-tsln signé dans la ville de ce nom le 27 juin i858 a eu lieu entre les Hauts Commissaires des deux Empires, et dans la même séance.

La paix étant ainsi heureusement rétablie entre la France et la Chine, je dois, pour me conformer aux ordres de l'Empereur, vous demander au nom de son gouvernement de iairc cesser immédiatement tout acte d'hostilité contre la Chine qui n'aurait pas essentiellement un caractère défensif.

La Convention de paix identique, quant an fond, à celle que S. E. M. l'Ambassadeur d'Angleterre a signée le 34 de ce mois avec le Prince Koung vous fera connaître, M. le Général, les engagements qui sont dès aujourd'hui obligatoires pour les deux puissances contractantes, et je réclamerais votre concours CoRDiER. — Expéd. de Chine, iSfio. 29

pour en assurer légalement \sic, lovoloment. H. C] l'exécution, si contre toute probabilité il v avait lieu de le faire.

Je puis donc considérer aujourd'hui la mission que la confiance de l'Empereur m'a appelé à remplir en Chine comme à peu près terminée, surtout si quelque circonstance imprévue ne vient pas, avant mon retour en France, nécessiter mon intervention ou l'appui moral que je pfturrais vous donner.

Permettez-moi, M. le Général, de me féliciter aujourd'hui des rapports si confiants qui ont existé entre nous et de vous complimenter sincèrement sur la part active et brillante qui vous revient à si juste titre dans les succès de notre mission commune.

Je me propose de retourner h T'ien-tsin où j'aitendrai les événements et M. de Bourboulon, qui doit s'y rendre bientôt. Je compte me mettre en route avec l'armée et je réclamerai de vous pendant le voyage que l'Ambassade aura à faire pour se rendre de Pe-Ring à ï'ien-tsin les mêmes secours et la même protection que vous lui avez donnés lorsqu'elle s'est rendue de ï'ien-tsin à Pe-King.

Veuillez, etc. Sig. : B"" Gros.

Les textes anglais et français des Conventions et des Traités furent portés en Europe.

Le dernier chapitre de cet ouvrage est en même temps le premier de mon Histoire des relations de la Chine à laquelle je renvoie le lecteur.

Rappelons que les appréhensions du baron Gros ne furent pas justifiées et qu'en octobre 1860, le général Montauban donna l'ordre d'évacuation de Chou-San \

Le baron Gros et lord Elgin quittèrent Pe-King le g novembre.

Page 1