‹ L'expédition de Chine de 1860; histoire diplomatique, notes et documents;Chapitre 39 sur 236 · LA MISSION DE M. WARD · texte numérisé non relu

LA MISSION DE M. WARD

vaieul les bateaux. M"" Wartl, qui est un homme clans la force de l'âge, un Américain du Sud (de la Géorgie) m'a dit qu'il arriva au bout de cette étape, éreinir, n'en pouvant plus de chaleur et de fatigue, à un tel point qu'il ne se souvient pas d'en avoir jamais éprouvé autant de sa vie. Il croit d'ailleurs cpie l'intention du Gouvernement chinois avant l'allaire du 2.5 juin était, après avoir fait débarquer les trois Ministres à Pe-t'ang, de leur faire prendre une route par lacpjelle ils auraient rejoint la rivière à une petite distance au-dessus des fortifications et du barrage de Ta-Kou, de manière à les faire ariivcr jusqu'à T'ientsin plus commodément par le cours de la rivière, mais qu'à la suite du combat qui a eu lieu, cet itinéraire a été changé afin que les visiteurs étrangers ne pussent avoir aucune connaissance des nouveaux travaux de défense commenc('s aussitôt après l'événement du 20 juin sur divers points de la rivière et aux environs de T'ien-tsin. Pendant le trajet par eau depuis l'endroit où on prit les bateaux jusqu'à T'oung-tchcou, qui est considéré comme le port de Pe-King et n'en est éloigné que de 12 milles, trajet qui paraît avoir occupé quatre ou cinq jours, la mission américaine n'eut à souffrir d'autre inconvénient que l'extrême lenteur du voyage. Mais pour franchir la distance qui sépare ï'oungtcheou de la Capitale, les Américains durent se résigner à faire usage de nouveau des barbares véhicules dans lesquels ils avaient été déjà transportés, les autorités ayant refusé de leur donner des chevaux, quoiqu'ils en eussent vu un grand nombre et quelques-uns même de fort bons, en remontant la rivière. Rien, m'a dit M' Ward, ne peut donner une idée de l'état intransitable de la route qui conduit de T'oung-tcheou à Pe-king, et des elfroyables cahots imprimés à ces chariots non suspendus entraînés par deux vigoureuses mules, la route consistant en énormes blocs de pierre déchaussés ou sillonnés de profondes ornières par le passage immémorial de lourds charois. Ce mode de transport était si insupportable que quant à lui il avait pris le parti dès les premiers pas de clieininer à pied, ce que voyant le mandarin qui l'accompagnait à la tète de l'escorte, un Intendant des Sels (on n'avait pas daigné lui donner un guide d'un rang plus élevé) mais Mandchou de très bonnes façons et qui a été plein d'attention pour lui pondant tout le voyage, lui offrit courtoisement un très-beau clieval qu'il montait et s'en procura un autre. Ce ne fut cependant pas à cheval que le Minisire américain fit son entrée dans la capitale de l'Empire chinois : aux abords de la ville il lui fallut romonler dans un de ces humbles et discrets fourgons

LETTRI3 DE M. DE BOURBOUI.ON 8q

docrits pins liaut, et c'est dans cet é([nlpas;e, sans ancun insigne qni indiqnàt sa qualité qu'il arriva jusqu'à la demeure du reste assez convenable, — une ancienne résidence de quelque haut mandarin dépossédé par l'Empereur, — qui lui avait été préparée. — Sur cette entrée du Ministre américain à Pe-Kinget sur l'elTet qu'elle a produit, je vous demande au surplus de m'en réiérer au témoignage bien impartial d'un de nos missionnaires écrivant de Pe-King, à Mgr. Mouly, quelques jours après l'arrivée de M'' Ward dans cette capitale (à la date du i"^'" août)...

Pendant les i4 jours que la mission américaine est restée à Pe-King, elle a été tenue strictement séquestrée non précisément avec défense formelle de sortir de l'enceinte du bâtiment qui lui avait été assigné pour demeure, — quoicjue M'' Ward se soit vu obligé de déclarer dès le premier jour que si l'on mettait la moindre restriction à la liberté de ses mouvements, il repartirait immédiatement. — mais en refusant au Ministre américain et à sa suite des chevaux et des guides pour sortir dans la ville, refus qui les mettait absolument dans l'impossibilité de le faire, ces deux choses étant indispensables à des étrangers pour pouvoir circuler et se diriger dans une ville inconnue, à travers des rues dont le sol est tour à tour une boue ou un sable profond, et toujours encombrées d'une foule curieuse et molestante. Ainsi pendant les deux semaines que les Américains ont séjourné dans les murs de Pe-King, ils n'ont pu rien voir de cette capitale. Les mesures les plus strictes ont été prises également par les autorités chinoises pour empêcher toute communication entre la Légation Américaine et la Légation Russe, placées à dessein aux deux extrémités de la ville, si bien que les raj^ports de Mr. Ward avec son collègue ont dû se borner à l'échange de quelques lettres, dont Id première a été six jours avant de parvenir à son destinataire. Et cette intention de s'opposer au moins à toute entrevue personnelle entre les deux Légations, ne s'est pas manifestée seulement par des moyens indirects, elle a été ouvertement avouée et signiliée, car je tiens de M'' Ward lui-même qu'un ou deux oiïîciers de la Mission russe ayant essayé un jour de pénétrer dans la résidence des Américains en se promenant plusieurs heures aux alentours, cette tentative a été l'objet d'une plainte ofïicielle adressée au ]\Iinistrc Russe et a donné lieu à une discussion prolongée ; des officiers américains disent même que les deux Russes auraient été arrêtés et retenus prisonniers jusqu'au lendemain matin ; mais ce fait m'a été nié par M'" Ward.

Quant à ce qui s'est passé entre le Ministre Américain et le

f)0 I.A MISSION DK M. AVARD

Cabinet de l'e-King sous le rapport diploinaliquc, je ne puis encore vous donner à cet égard que des renseignements incomplets, une sorte d'aperçu ; mais cet aperçu joint aux faits cpii sont déjà du domaine de la publicité, suHit pour montrer que ces transactions ont été, s'il est possible, encore moins satisfaisantes que le voyage et la réception préparés au représentant des Etats- Unis. Les résultats de sa visite à Pe-Ring se résument dans la remise de la lettre du Président des Etats-Unis qui l'accréditait près de la Cour de Chine, non à l'Empereur, mais au premier Secrétaire d'Etal Kouei-liang, le refus de M' Ward de se soumettre à la formalité du ko-t'eoa (pour le moins des génuflexions^ ayant mis un obstacle absolu à l'entrevue impériale ; et dans l'échange des ratifications du Traité américain, dont il est vrai le lieu d'échange n'était pas spécifié dans le Traité, mais qui avait été constamment inis en avant par les Commissaires chinois comme l'objet principal et spécial du vovage des trois Ministres à la Capitale, — non à Pe-Ring, mais à Pe-t'ang ! ! Voici du reste ce que j'ai appris sur les négociations fort animées qui ont occupé le séjour de M'" Ward dans la capitale de la Chine.

La première question sur laquelle se sont engagées ces négociations, et en quelque sorte le pivot sur lequel elles ont tourné jusqu'à la fin, a été celle de l'introduction du Ministre américain dans la présence impériale : non que M'' AVardse fût fait aucune illusion sur la possibilité d'être admis en présence de l'Empereur, du moment qu'il ne consentait pas à se soumettre au Cérémonial chinois, ni qu'il demandât ([uecct honneur lui fût accordé; mais parce que les Commissaires Impériaux avaient conçu le projet et l'espoir d'amener le Ministre Américain, isolé comme il l'était, à faire la concession duAo-f^oupour obtenir accès aupiès de la personne de l'Empereur, et cela en vue de l'importance d'un tel précédent ; — ce désir, à ce qu'il paraît, aurait été vivement partagé par l'Empereur lui-même, et en conséquence aucun effort ne fut é|)argné de la part des Ministres chinois pour v déterminer l'Envoyé des Etats-Unis. M'' ^^ ard m'a dit lui-même qu'ils auraient tout donné, lui auraient tout accordé, s'il avait voulu consentir aux génuflexions (« to go on one knee to ihe Emperor ») ; mais il n'a pas été aussi explicite sur les suites de son refus. Le fait est — et je tiens ceci de bonne source, — qu'à partir de ce moment il n'a plus rencontré chez les Commissaires qu'un mauvais vouloir peu déguisé et une hauteur dédaigneuse ; on lui a tenu rigueur sur tout, refusant de lui accorder quoique ce soit en dehors des stricts termes de son traité, et enfin son refus

LF.TTRK DK M. DK nOlRnOILOX QI

d'accepter l'entrevue avec l'Empereur avec la condition qui y était attachée, aurait été le motif donné officiellement au refus du Gouvernement chinois d'échanger le traité américain à Pc-King et du renvoi de M'' Ward à Pe-t'ang pour en éclianger les ratifications avec le vice-roi du Pe ïche-li ; tandis que non seulement Kouci-Liang et les autres Commissaires impériaux avaient déclaré à M'' Bruce, qu'eux seuls avaient pouvoir pour effectuer cet échange, mais lorsque, bien plus, un décret impérial notifié à Pe-t'ang au Ministre Américain lui-même l'avait formellement invité i5 joms auparavant, à venir « échanger les Traités » à la capitale. — J'ajouterai encore à ces informations que j'ai tout lieu de croire de toute exactitude, que mon collègue des Etats-Unis, avant de c[uitter Pe-King pour retourner à Pe-t'ang, ayant demandé que la mise en vigueur du nouveau tarif et des règlements commerciaux en ce qui concerne les citoyens américains suivit immédiatement l'échange des ratifications, il a été renvoyé à s'entendre à cet égard avec le Commissaire Impérial Vice-Roi des Detix Kiang, Ho, chargé comme on sait de traiter les affaires commerciales, — et d'après quelques mots qu'il m'a dit à ce sujet (et il en a également entretenu M. Bruce) on lui aurait donné à entendre en même temps, que Ho, avant de prendre une décision sur cette affaire aurait à se concerter avec les Ministres d'Angleterre et de France, — ce qui voulait dire que la mise en opération du nouveau règlement commercial à l'égard des Américains, serait subordonnée à la ratification des Traités Anglais et Français.

En somme, la visite de M'' Ward à Pe-King, à en juger seulement par ce c|ue nous en connaissons déjà d'après les rapports des Américains eux-mêmes, ne signale pas un progrès dans les relations des puissances occidentales avec l'Empire chinois : ce qu'a fait ce Ministre a pu être conforme aux intentions et aux instructions de son Gouvernement, et sous ce rapport M' Ward peut trouver vis-à-vis de lui-même, une consolation et une justification dans la conscience d'un devoir accompli ; mais comme homme de cœur (ce que je le crois) et comme représentant d'une nation dont un excessif amour-propre national est le caractère distinctif, il a dû j'en suis convaincu profondément ressentir toutes les humiliations qu'on lui a fait traverser ; ce sentiment du moins est général parmi ses compatriotes, et s'est manifesté surtout, on peut dire sans déguisement, dans le langage des Officiers de la Marine américaine qui ont pris part à l'expédition. 11 est certain, — si l'on se reporte aux précédents. — quejamais

Page 1