‹ L'expédition de Chine de 1860; histoire diplomatique, notes et documents;Chapitre 61 sur 236 · INSTRUCTIONS DU BARON GROS, 21 AVRIL · texte numérisé non relu

INSTRUCTIONS DU BARON GROS, 21 AVRIL

21 avril 1860.

M. LE Baron,

Vous savez quelle est notre situation en présence de laquelle S. M. a cru devoir sur ma proposition faire appel, une seconde fois, à votre dévouement pour son service et vous charger de vous rendre de nouveau en Chine, en cjualité d'Ambassadeur Extraordinaire et Haut Commissaire. Vous savez également que vous aurez, pour le règlement des difficultés pendantes, à vous entendre et à agir de concex't avec Lord Elgln désigné par le gouvernement brltannlcjue pour remplir une mission analogue à celle qui vous est confiée. Je n'ai donc pas à revenir ici sur les faits antérieurs, 11 sutïlra cjue je vous indique quel est l'état des choses d'après les dernières informations parvenues au Gouvernement de l'Empereur.

Pm apprenant les graves et fâcheuses circonstances qui avaient mis obstacle à l'échange des ratifications sur les traités de T'ienïsln et la nécessité où s'étalent trouvés les ministres de France et d'Angleterre de regagner Chang-Haï sans avoir effectué cet échange à Pe-King ainsi qu'il était convenu, les cabinets de

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Londres et de Paris ne pouvaient hésiter sur l'attitude qu'ils avaient à prendre à l'égard du gouvernement chinois. Lorsqu'ils décidèrent en conséquence, qu'il y avait lieu de lui infliger un châtiment mérité, ils penscrcnt cependant qu'il con\enait de prescrire à MM. de Bourboulon et Bruce une conduite différente suivant que le gouvernement chinois, conqjrenant les torts, qu'ils s'étaient donnés, prendrait vis-à-vis de ces deux agents l'initiative de quelque communication, ou suivant qu'il s'abstiendrait au contraire, de toute espèce d'ouverture. En admettant la première hvpothèse, nous étions inspirés par le désir de ne pas user de rigueur contre le cabinet de Pe-lving, si l'empressement qu'il apporterait à nous offrir de lui-même des réparations pour ce qui s'était passé dans le Peï-ho témoignait cju'il le regrettait sincèrement et qu'il souhaitait en ellacer la trace. Ses dispositions n'ont malheureusement pas justifié l'espoir que nous nous plaisions à conserver. Non seulement aucune démarche n'a été faite auprès des ministres de France et d'Angleterre, mais l'Empereur Hien-Foung a même ofliciellemont approuvé l'attaque dirigée contre les forces alliées à Ta-Kou. Quoiqu'il semble résulter de certaines informations que le gouvernement chinois, ne vovant pas sans inquiétude, l'approche d'hostilités nouvelles, serait disposé à exécuter loyalement les traités, il ne l'a cependant manifesté par aucune communication olliciellc qui put être prise en considération, et s'occupe de préparatifs de défense qui n'indiquent guère un vif désir de rechercher un accommodement pacifique. M. de Bourboulon se trouvait donc, à la date de ses derniers rapports, c'est-à-dire à la Un du mois de janvier, en présence de la seconde des hvpothèses entrées dans nos prévisions, et il allait, conformément aux instructions qui venaient de lui parvenir, se concerter avec M. Bruce pour adresser en commun un ultimatum au gouvernement chinois.

Cet ultimatum devait i" réclamer du cabinet de Pe-King des excuses formelles pour l'attaque dont les forces alliées avaient été l'objet à Ta-Kou ; a" exiger l'assurance cjue lorsque M. de Bourboulon se rendrait dans la capitale pour y échanger les ratifications il pourrait arriver jusqu'à T'ien-Tsin à bord d'un navire de guerre français et qu'il serait avec sa suite, conduit de ce point à Pe-King avec les honneurs convenables ; 3" déclarer que le gouvernement français n'avait plus désormais à invoquer, dans la question de la résidence diplomatique à Pe-King que les clauses des traités, c'est-à-dire qu'il reprenait le droit de se prononcer, s'il le jugeait convenable, pour un séjour permanent de sa Léga-

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lion dans cette ville, du moment où le gouvernement brilannicjuc n'étant plus lie par l'arrangement consenti par Lord Elgin avec les commissaires chinois, avait repris lui-même le droit de réclamer sur ce point l'exécution pleine et entière de l'article 2 de son traité ; 4° stipuler qu'il nous serait payé par le gouvernement chinois une indemnité en rapport avec les dépenses que sa conduite allait nous imposer : 5" enfin accorder, pour accepter ces conditions, un délai de trente jours, à l'expiration duquel, s'il n'y avait pas eu adhésion du gouvernement chinois, l'emploi des voies de rigueur serait immédiatement prescrit contre lui.

Je ne saurais préjuger quel aura été sur le cabinet de Pe- Ring, l'elTet de cette démarche décisive si, comme il y a tout lieu de le supposer, elle a été déjà faite par MM. de Bourboulon et Bruce ; mais, en quelque état que vous trouviez les atîaires, l'Einpereur ne doute pas que vous ne puissiez employer efficacement vos elTorts pour amener un dénouement satisfaisant des complications pendantes. Vos rapports antérieurs avec les fonctionnaires les plus élevés du Céleste Empire, votre connaissance toute spéciale du traité dont il s'agit aujourd'hui d'assurer la complète exécution, vous seront d'un aide puissant dans les négociations nouvelles que vous aurez à poursuivre et vous permettront sans doute de faire plus facilement accepter au gouvernement chinois des conseils de prudence et de modération. On ne saurait, il est vrai, préjuger la tournure que vont prendre les événements, ni prévoir les incidents de nature à influer sur les déterminations que vous aurez à combiner avec Lord Elgin ; il est donc nécessaire que les deux gouvernements laissent à leurs ambassadeurs une grande latitude d'appréciation et d'action. Je me bornerai à rappeler qu'il est trois points sur lesquels le gouvernement de l'Empereur, de même que celui de S. M. Britannique, considère comme essentiel d'obtenir satisfaction du Cabinet de Pe-King. Ce sont : i" les excuses formelles que réclame l'outrage fait aux pavillons alliés dans le Peï-ho ; 2" l'échange des ratifications des traités de T'ien-ïsin et la mise à exécution de ces traités ; 3" le paiement à chacun des deux gouvernements d'une indemnité de 60 000 000 de francs dans laquelle se confondra l'indemnité précédemment stipulée. Je n'ai pas besoin d'établir à vos yeux la légitimité de ces exigences.

La premièie d'entre elles, déjà justifiée au lendemain de l'alTaire de Ta-Rou, ne saurait plus être écartée depuis que l'Empereur de la Chine a donné une approbation officielle à l'attaque dirigée contre les forces alliées.

l3/t roi.iTini r dt. i.\NnrF,TrRRF.

Qiianl à rr-cliani^o des ralincalioiis, il est évidemment indispensable qviil s'efleclue à Pe-Ring, ainsi qu'il avait été convenu, et que, dans ce but, vous vous rendiez dans la capitale et y soyez reçu avec les honneurs dus à A'olre rang. A ous vous assurerez en même temps, que la mise à exécution de notre traité ne souffrira ni retard, ni dilTiculté. La dvu'ée de votre séjovu- à Pe-king, après l'échange des ratilicatlons, dépendrait de l'utilité que vous y verriez pour le complet succès de votre mission.

Vous apprécierez, d'ailleurs, avec Lord Elgin, sil y a intérêt à ce que vous ayez une entrevue directe avec l'Empereur et si le cérémonial qui l'accompagnerait est compatible avec la dignité des gouvernements que vous représentez. A l'égard de la permanence d'une mission diplomatique à Pe-king, bien quelle ne soit pas expressément stipulée par les clauses de notre traité, nous avons le droit d'y prétendre par assimilation de traitement. En conséquence, si le gouvernement anglais s'en tient à l'exécution rigoureuse de l'article de son traité qui l'autorise à accréditer un ministre de la Reine en résidence dans la capitale, je vous laisse à vous entendre avec Lord Elgin sur la mesure dans lacjuelle vous formuleriez aos exigences. Le cabinet de Londres inclinerait à penser qu'il y aurait peut-être des inconvénients, à raison de la difficulté des communications avec Pe-Ring pendant l'hiver, à y laisser dans cette saison un représentant étranger.

Le chiffre de soixante millions de francs auquel le Gouvernement de l'Empereur et celui de S. M. Britannique ont lixé l'indenmilé <|ui devra être payée à chacun d'eux, ne sera bien certainement, en ce qui nous concerne, qu'une compensation insullisantc des charges considérables que vont faire peser sur le trésor français les frais de l'expédition militaire presque complètement rendue maintenant en Chine, mais nous avons tenu à demeurer sur ce point, comme sur tous les autres, en complet accord avec le cabinet de Londres et nous avons renoncé, dans ce but, à maintenir le chiffre de cent millions c^ue nous avions adopté en premier lieu comme constituant seul un remboursement réel du montant prévu de nos dépenses.

Le Gouvernement Britannique serait disposé à admettre qu'après l'obtention d'excuses pour l'affaire de Ta-kou et la ratilication des traités de T'ien-Tsin, l'occupation d'un point quelconque du territoire chinois et de Canton, notamment, comme garantie matérielle de paiement de l'indemnité stipulée ne serait plus aussi nécessaire s'il y avait moyen d'assurer ce paiement de qnehjue autre manière, comme serait, par exemple un arrange-

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nicnl qui alTcclerail à la liquidation successive de l'indemnité une certaine portion des revenus de la douane chinoise. Mais, dans le cas où on ne pourrait arriver à un arrangement de cette nature, le gouvernement anglais considère comme indispensable une prise commune de possession, soit de l'île de Cliousan, soit d'un autre point de la Chine qui resterait alors avec Canton aux mains des forces alliées jusqu'à complet paiement de l'indemnité. C'est une question que le Gouvernement de l'Empereur signale aussi à votre attention, ne doutant pas que l'examen que vous en ferez, le cas échéant, avec Lord Elgin et les Commandants en chef, ne vous amène à prendre d'un commun accord les mesures les mieux combinées pour empêcher le Gouvernement chinois de se soustraire à l'accomplissement de ses engagements pécuniaires. En vous nommant son Ambassadeur Extraordinaire et son Haut Commissaire en Chine, l'Empereur a naturellement remis entre vos mains tous les pouvoirs politic|ues et le soin exclusif de conduire les négociations. Cependant, M. le Baron, un corps expéditionnaire considérable a été déjà envoyé en Chine et se trouve destiné par sa composition d'élite autant cjue par le mérite des chefs placés à sa tête, à jouer un rôle important dans la masse des événements. Vous apprécierez mieux que personne l'utilité du concours que M. le général de Montauban et M. le Vice-Amiral Charner sont appelés à prêter à votre mission et j'ai la pleine confiance cju'ils mettront autant de soin que vousmême à témoigner en tovite occasion de la parfaite entente que réclame le service de l'Empereur. Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer, d'ailleurs, que MM. les Commandants en chef des forces alliées seront seuls à même de juger, par suite de leur compétence toute spéciale, de la nature des opérations à entreprendre ainsi cjue des moyens d'exécution à employer. Il est surtout une circonstance dans laquelle l'avis qu'ils auraient émis, devrait être du plus grand poids, c'est si, au moment de l'arrivée des deux Ambassadeurs en Chine, les hostilités se trouvaient déjà entamées. Le Gouvernement de Sa Majesté Britannique a reconnu et nous novis associons à cette manière de voir, qu'il y aurait alors pour Lord Elgin comme pour vous obligation de suspendre toute démarche qui pourrait exposer à un riscjue quelconque nos forces de terre ou de mer. Cet intérêt sauvegardé, la confusion des responsabilités qui doivent rester distinctes, dans le cercle spécial de levir action, n'est plus possible, la période diplomatique commence et il n'appartient plus qu'à vous et à votre collègue de l'amener à son terme ; je regar-

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dcrais, toutelbis. comme utile et convenable que les Commandants on chef accompagnassent les Ambassadeurs à Pc-King et participassent oniciollement aux honneurs qui leur seront rendus. Je n'ai pas à entrer ici dans le détail des instructions spéciales que comportent les opérations à entreprendre, au cas où l'emploi de la contrainte matérielle serait devenu inévitable, ces instructions ont été données aux Commandants en chef par M. M. les Ministres de la Guerre et de la Marine. Je crois utile, toutefois, de vous dire, à titre d'information générale, que le Gouvernement do l'Empereur et celui de S. M. Britannique ont désiré restreindre l'emploi dos voies de rigueur à la mesure indispensable pour amener le cabinet de Pe-Ring à respecter et à remplir des engagements solennels; qu'ils ont voulu, dans ce but, que les opérations de guerre projetées n'affectassent, autant que pos sible, que les parages situés au nord du Yang-tseu Kiang et que rien ne fut négligé pour se maintenir sur tous les autres points en bons rapports avec les populations, tant que des motifs sérieux et légitimes n'obligeraient pas les commandants des forces alliées à élargir les limites indicjuées ci-dessus. Les plans éventuellement combinés consistent à effectuer un débarquement dans le Pei-IIo et à marcher sur T'icn-Tsin pour v prendre position. Il ressort suffisamment de ce qui précède que vous aurez de même que Lord Elgin, en ce qui concerne cette opération, ou s'il y avait nécessité de dépasser ce point ou de s'y établir pour l'hiver, à vous guider dans vos résolutions d'après les avis et le sentiment des commandants militaires. Mais il est une hvpothèso qui, par son caractère politique, appelle à l'avance votre examen et celui de votre collègue. Il se pourrait c|uo le développement et le succès de nos opérations en inspirant à l'Empereur de la Chine des craintes pour sa sécurité personnelle, lui lissent prendre le parti d'abandonner sa capitale et de se retirer, pour attendre la suite des événements, dans les parties les plus reculées de son empire. C'est là un danger que votre prudence devra s'emplover à conjurer. Il ne saurait, en effet, entrer dans nos vues de renverser le souverain actuel de la Chine; or, si par le fait de son départ ou par un concours de circonstances quelconques, il se produisait une désorganisation dans le gouvernement central de l'Empire habitué à fonctionner à Pe-King, l'insurrection dont l'intérieur de la Chine continue à être le théâtre, gagnerait sans doute, rapidement les autres parties de l'Empire et y achèverait la destruction de l'autorité souveraine. De notre côté, nous nous trouverions alors, sans parler des complications matérielles, plus

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éloignés que jamais du but que nous poursuivons, je \eux dire l'établissement avec la Chine de relations internationales mieux définies et mieux réglées et l'accès intérieur du pays dans des conditions de liberté et de sécurité qui n'existent pas aujourd'hui. Vous jugerez, M. le Baron, comment de tels périls peuvent être écartés, s'il y avait réellement lieu de les appréhender. Vous connaissez celles de nos exigences auxquelles il est indispensable que le Gouvernement chinois donne une juste satisfaction. Le Gouvernement de l'Empereur compte sur votre fermeté et sur vos lumières pour amener, secondé comme vous le serez par l'appui matériel ou moral des forces alliées, le cabinet de Pe- King à comprendre la légitimité de nos demandes et pour lui inspirer la confiance que, s'il y défère, le caractère le plus amical présidera à nos rapports ultérieurs avec la Chine.

Je n'ai pas besoin de vous dire quel est le concours que vous devez prêter à Lord Elgin non plus que celui que vous êtes fondé à en attendre. Les relations si constamment cordiales que vous avez eues ensemble dans votre précédente mission sont pour nous comme pour le Cabinet de Londres un sur garant de l'appui mutuel que vous vous donnerez en toute occasion. Je n'examinerai donc pas, s'il doit y avoir solidarité complète entre votre attitude et celle de Lord Elgin et jusqu'à quel point l'accueil fait aux conditions mises en avant par l'un des deux Plénipotentiaires pour un accommodement final devrait influer sur les dernières résolutions de l'autre. Il est bien évident que cette solidarité est dans les vœux des deux gouvernements ; mais ils pensent qu'ils ne sauraient mieux faire que de laisser à la franchise de vos explications, s'il survenait quelque divergence d'opinion entre vous, le moyen de vous entendre sur les termes de l'arrangement que vous pourriez également accepter l'un et l'autre à l'effet de mettre lin aussi promptement et aussi honorablement que possible à nos difficultés avec la Chine.

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