U AVA.NT-I’UOI'OS
parce que les faits sont coiilemporains, et sur une certaine indulgence, parce qu’ils sont contredits et renversés. Est-il un instant plus propice pour saisir une époque que celui où elle sort de la période présente pour entrer dans l’histoire? Qu’elle en sorte de force ou par le jeu naturel des événements, qu’elle laisse d’ardentes protestations dans les consciences ou des ruines indifférentes sur le sol, elle n’en est pas moins vaincue, elle n’en de vient pas moins le passé, et dès lors ne relève pins que de ceux qui se plaisent à le raconter. La politique de 1849 n’a d’ailleurs aucun motif de dissimuler sa défaite ; elle ne craint pas la comparaison avec celle qui l’a remplacée, et s’il a été facile de la condamner sans l’entendre, on n’a }»assonpé jusqu’à présent à lui demander de Laisser la tète.
La pensée première de cette politique, les moyens (ju’elle a mis en œuvre, les conséf|uences immédiates qui en ont découlé, ont passé tour à tour ou simultanément, il y a douze ans, par les trois manifestations principales de la vie publique chez les nations modernes : la tribune, la diplomatie, la presse. La première, éclatante comme la parole d’un peuple libre, et jamais plus dominante qu’à l'époque où se place ce récit; la seconde, plus discrète, aimant encore à s’envelopper de mystères, mais dépouillée peu à peu de ses voiles traditionnels par sa hardie voisine, se laissant arracher an
palais Bourbon une profession de foi, à Turin une >
WANT-MIOI’OS. m
«•onlidenco, eu l'russe une promesse, et chaque année des volumes entiers de correspondances à Westminster. La presse enün, qui vient après ces deux maîtresses de renseignement politique, tribune qui a des ailes, diplomatie qui court les rues, recueillant, commentant, animant les paroles, les bruits, les intentions; suffisamment informée du fond des choses, mais dangereuse à consulter sur les personnes, parce qu’elle donne très-sincèrement ses passions du jour pour le jugement de l’avenir, et croit trop volontiers qu’elle n’a rien à respecter quand elle n’a rien à craindre. Outre les journaux, le récit de l’expédition de Home a défrayé déjà, tant en France qu’à l’étranger, plus d’un ouvrage de longue haleine, bien qu'ayant dû prendre connaissance de la plupart d’entre eux, on verra que j’ai lu surtout avec prolit les auteurs italiens.
Telles sont les sources principales où il fallait aller puiser les éléments d'une histoire qui, pour être complète, devrait s’intituler à la fols parlementaire, diplomatique et militaire.
Malgré le vif intérêt actuel et permanent qui s’y rattache à ce triple point de vue, j’avoue que l’idée ne me serait pas venue de l’écrire, si je n’avais eu à produire que les faits et les documenLs déjà connus. C’est en effet par son coté politique que m’était apparu cet épisode si contesté de nos luttes contemporaines, et il m’avait toujours semblé que la vérité ne s’en dégageait pas tout entière. Je sen-
Digilized by GoogI
A VA.M-PIlÜl'OS.
lais, comme le Messala dti dialogue de Ch'atonb)i!i de Tacite, qu’il y avait encore là beaucoup à dire et à contredire : Erant (juibuit cnutradirerem, eraul de quibiis plura dici vellem! J’aurais donc jugé au moins inutile de reprendre, pour la laisser incom- |)lète, une narration déjà plusieurs fois présentée au public. Un livre n’est pas un journal, forcé de paraître au risque de répéter le livre de la veille. Du moment qu’il parle, il y a, ce me semble, présomption en sa faveur qu’il a quelque chose à dire.
Je dois, eu effet, à la bienveillance de la plupart de ceux dont les noms figurent dans ces pages, de précieuses lumières sur les événements auxquels ils ont pris part. Non seulement j’ai recherché comme l’accomplissement d’un de mes devoirs d’historien, l'honneur de les entretenir un à un, mais il m’a été donné plus d’une fois de fonder mon récit sur des pièces encore inédites dont quelques-unes ont pu sans indiscrétion trouver place à la tin de ce volume. A la distance où nous sommes de ces événements, effacés de jour en jour par le Ilot des événements contraires, l’histoire, comme nous l’avons dit, a déjà commencé pour eux; et si la vérité n’est jamais sans prolit pour elle-même, on la trouvera, nous l’espérons, sans danger pour les personnes et pour les intérêts engagés encore dans ce grave conflit. J’accepte donc par avance, et avec le sincère désir de pouvoir leur faire droit, les critiques de bonne foi qui seront adressées à ce livre;
AVANT-l'ROrOS.
je ne le défends que sur un point, celui d'avoir à tout risque cherché la vérité. Serait-ce là une prétention exagérée? non, puisque rauteur n'a eu souvent d'autre peine que d'écrire l'œil fixé sur les preuves de ce qu’il avançait. Serait-ce au contraire - se contenter d'un trop petit mérite? Moins encore, car si le vrai a droit que l'honnête homme lui sacrifie sa vie, vitam ii)i]icmlere vm), il estla vie ii éme de l’histoire.
L’expédition de Home, chacun le sait, eut pour but avoué de relever l’influence de la France en Italie, et pour résultat immédiat de restaurer le pouvoir du Saiul-Père. Ce but et ce résultat, nous avons hâte de le dire, n’ont jamais fait qu’un dans la pensée du gouvernement et de la nation. S’il parut utile de les distinguer l’un de l’autre dans les discussions parlementaires, ils ne cessèrent de rester confondus dans les conseils de notre politique et dans l’action de notre diplomatie. Lorsque , le !27 janvier 184S, M. Guizot s'ouvrait à M. Ilo.ssi d’un projet d’intervention militaire en faveur du Pape préparée à Porl-Vendreselà Toulon, et déjà confiée au commandement du général .\ui)ick ; lors(|ue,à la première nouvelle dos journées des lu et 10 novembre, à Home, le général Cavaignac ordonnait, sans prendre le temps de consulter l’Assemblée, d’embarquer à Marseille une brigade et de la mettre à la disposition d’un zélé catholique que le gouvernement républicain avait choisi pour plénipotentiaire; lors-
vt AVANT-PnOPOS.
que, le 50 mars suivant, le ministère de M. Odilon Barrot venait demander à la Constituante le droit d’occuper à main armée un point quelconque du territoire italien; lorsque, la veille de la glorieuse entrée de nos troupes à Rome, le général Oudinot envoyait le colonel du génie Nicl porter à Pie IX les clefs de sa capitale; lorsque enfin, le 1 5 juillet 1840, l’étendard de saint Pierre reparut sur le fort Saint- Ange aux acclamations de la population romaine et de l’armée française; dans chacune de ces occasions, il nous sera aussi facile de le prouver qu’il nous est agréable de l’affirmer, le devoir de soutenir l’honneur de la politique nationale ne se sépara pas un seul moment de la pensée de défendre ou de relever l’autorité légitime du Chef de l’Église.
Qu’on renonce donc, il en serait temps, à ce reproche de duplicité lancé contre une entreprise qui aurait commencé par déguiser jusqu'à son nom.
, Sans doute, il eût mieux valu l’appeler de suite l'expédition de Rome, et proclamer sans déloiir qu’elle allait rendre à Pie IX sa souveraineté temporelle. Mais le sentiment public le criait si fort, l’intérêt politique le conseillait si ouvertement, que nul doute ne semblait possible, nul démenti acceptable; et quand bien même le ministère eût renié ce noble but, ce que la tribune n’obtint jamais, il n’aurait pas trouvé un seul esprit sérieux pour le croire, ha duplicité, qu’on nous permette de le dire, fut bien plutôt dons les instances de
AVAM-VROl'OS. wi
l'opposilion que dans le silence du gouvernement'. Ce silence, commandé peut-être par l’inlérêt même d’une intervention dont l'Europe ne comptait nullement nous laisser tout le mérite, était 5 lui seul un suffisant aveu. Chacun comprenait qu’il ne cachait d’autre pensée et ne pouvait avoir d’autre signification que de ramener le Pape au Vatican. 11 n’j eut personne de trompé, et tout le mondé l’eût été,' si les événements eussent abouti à une autre conclusion.
« Si je recherche, disait à la tribune un ministre de ce temps, dévoré de la rare passion d’être sincère, quel a été le désir de tous ceux, je dis Ions, de tous ceux qui ont volé l’expédition de Home, je crois être fondé à affirmer que tous désiraient 1a restauration de Pie IX’. »
Mais, s’écriait-on, une nation qui a chassé ses souverains, forcer une nation qui a voulu l’imiter à reprendre le sien! Un peuple qui fait des révolutions chez lui, aller faire des restauiations chez les autres! Une république attaquer une république! C’était là, sans aucun doute, le cri de la passion du jour et d’une i*edoutable logique. Mais la vérité ni la justice n’auraient eu garde de s’y associer. Avec ce cri, on put risquer une émeute, ou n’aurait pas pu fonder une politique. En politique, il y a longtemps qu’on l’a dit, les faits sont mûle.s,
* Vuir »ur ce point p. l;iO c: fuiiv.
* M. (le Tooqnevillc. kmiicc du 19 cKlobrc 1840.
AVANT-l’ROPOS.
les paroles sont femelles. Or, en France comme à Rome, la république n’élait en ce moment qu'une parole. Le fait, le fait capital, c’était alors, comme aujourd'hui, la ruine ou le maintien des conditions temporelles de l'existence de l'Église. One .sont , je le demande à ceux mêmes qui ne voient dans le catholicisme qu’une grande institution d’ordre public en Europe, que sont les questions de forme, de souveraineté de tel ou tel État, devant ce premier intérêt de tant de millions de consciences? Qu’on eût essayé au Capitole d'une monarchie au lieu d’une république, que le roi Charle.s-Albert, par exemple, eût accepté de s’enrichir des dépouilles de Pie I.X, et nous aurions fait la guerre à Charles- Albert comme nous la fimes au triumvirat. Mais cette supposition est une offense à la mémoire du vaincu de Novare. En lcS49, les rois avaient encore pour coutume d’abandonner aux révolutionnaires le soin de faire les œuvres de la révolution.
La France n’eut donc à chasser de Rome que .Mazzini, c’est-à-dire la république universelle, et non l’indépendance de la Péninsule, la chimère alors fort décriée de l’unité italienne, et non la souveraineté particulière du peuple romain, «'/était bien la révolution qu’on voulait battre, et qui fut battue. L’ordre matériel ne semblait iioiiit, comme on se plaît à le croire aujourd’hui, fondé sur des bases indestructibles. On était en face de grands scandales, on avait à craindre de grands dangers; on