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QUAI DES AUGUSTINS

BJBLIOTHECA

Cet ouvrage est extrait des Mémoires de la Société archéologique et historique de l'Orléanais.

AYERTISSEMENT

Les lettres et instructions diplomatiques inédites qui sont ici publiées ont pour objet principal la révolution de Naples en 16i7, le mouvement populaire dont Masaniello, Gennaro Annèse et le duc Henri de Guise furent successivement les chefs et les victimes, et qui eût vraisemblablement enlevé le royaume de Naples à l'Espagne sans la politique (lotlante du cabinet français. Bien que le cardinal Mazarin fût alors à la tête des affaires, presque tous ces documents émanent du secrétaire d'État Loménie de Brienne, de la régente Anne d'Autriche et de Louis XIV ; mais si le principal ministre n'y appose pas son seing, c'est certainement sa pensée qui les inspire, et,

particulièrement pour les instructions importantes signées du jeune roi, alors âgé de neuf ans, on peut affirmer que c'est bien le chef du cabinet qui tient la plume. Maître absolu du gouvernement dont la Fronde ne lui disputait point encore les rênes, ayant tout d'un roi, sauf le titre, Mazarin se bornait à imprimer aux affaires une direction générale, laissant aux ministres chargés des divers portefeuilles le soin de commenter sa pensée et de la transmettre à leurs agents.

C'était au comte de Brienne qu'il avait confié le département des relations extérieures, et l'on se demande tout d'abord comment cet homme d'État, qui a laissé des mémoires, n'a pas usé, pour leur rédaction, de ces dépêches qui avaient été écrites par lui ou avaient passé sous ses yeux. C'est que Brienne, ainsi que l'ont remarqué ses éditeurs, poussait jusqu'au scrupule ce qu'on peut appeler la réserve diplomatique ; peut-être aussi était-il peu flatté de montrer dans tout son jour la cauteleuse et hésitante politique dont il avait été l'instrument. Voilà pourquoi le récit de la révolution de Naples occupe à peine deux pages dans ses mémoires : encore ces deux pages renferment-elles des erreurs graves et probablement volontaires (1).

(1) Celui qui jugerait la révolution de Naples et le rôle qu'y joua la

Presque toutes ces dépêches sont adressées au marquis de Fontenay-Mareuil, notre ambassadeur extraordinaire près la cour de Rome (1). Les États napolitains dépendaient alors de la couronne d'Espagne ; et, la France étant en guerre avec cette puissance, c'était par l'intermédiaire de cet ambassadeur que s'exerçait l'action de notre diplomatie sur le drame révolutionnaire qui se jouait à Naples. M. de Fontenay avait pour secrétaire le célèbre André Félibien, d'une famille qui habitait le pays chartrain, plus connu comme architecte que comme homme politique. Félibien était dépositaire du secret du chiffre, et, à ce titre, c'est à lui sans doute qu'il convient

France d'après les Mémoires de M. de Brienne en concevrait une idée fausse en bien des points. En veut-on la preuve? Qu'on ouvre le volume de la collection Michaud et Poujoulat qui contient ces mémoires, à l'endroit où l'auteur raconte l'expédition du duc de Guise; on y trouvera, au bas de la page 9, celte note des éditeurs : « L'expédition du duc de Guise à Naples perdra un peu de son caractère romanesque lorsqu'on verra que ce personnage ne l'entreprit qu'à la sollicitation du roi de France, et sur la promesse formelle qu'on lui donna de lui fournir tous les secours nécessaires à l'accomplissement d'uQ projet auquel la France était intéressée; les ordres de Louis XIV déterminèrent seuls le duc de Guise à céder à la demande des Napolitains... » Certes, si les savants éditeurs des Mémoires de Brienne, MM, Champollion Figeac et Aimé Champollion, avaient eu sous les yeux les dépêches officielles du secrétaire d'État aux affaires étrangères, ils auraient régardé à deux fois avant de hasarder une telle proposition.

(1) On ne trouve nulle trace de ces dépêches dans les nombreux papiers de Brienne, conservés parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale, et nous croyons que jusqu'ici aucune copie n'en a été faite.

d'attribuer la traduction interlinéaire qu'on trouve au-dessus des nombreux passages chiftVës dont les dépêcbes adressées à l'ambassadeur sont remplies. Jusqu'au milieu du règne de Louis XIV, les papiers des négociations entreprises au nom du roi de France étaient considérés comme la propriété de ceux qui avaient à traiter ces négociations, soit à i'intérieur comme ministres, soit au dehors comme agents diplomatiques. Le droit de l'État sur les documents relatifs aux affaires publiques n'a réellement commencé de s'affirmer qu'après la mort de Hugues de Lionne, arrivée le V septembre 1671, et par l'ordre du roi relatif aux papiers de ce ministre. On comprend dès lors pourquoi le dépôt des Affiiires étrangères ne contient ni minutes ni copies des dépêches de la cour de France à Fontenay (1). Mais pourquoi cet ambassadeur, en quittant son poste, laissa-t-il ces documents, qui étaient sa propriété privée, entre les mains de son secrétaire? Pourquoi plutôt ne les conservat-il pas, afin de les utiliser pour la rédaction des mémoires qu'il nous a laissés et qui s'arrêtent après l'élection d'Innocent X? C'est là un problème

(1) En revanche, nous avons pu y rencontrer, un peu éparses, dans deux volumes in-folio {Rome, 105 et 107), les lettres adressées par le marquis de Fonlenay à la cour et au cardinal Mazarin, du 20 avril 1647 au 25 avril 1648. Quelques-unes sont fort intéressantes, et le défaut d'espace seul nous a empêché de les reproduire.

qu'il est impossible de re'soudre. Il semble seulement hors de doute que ces pièces restèrent en la possession de l'auteur des Enlreliens sur les vies des 0US excellents peintres, lequel , après son retour en France, devint successivement historiographe des bâtiments et garde du cabinet des antiques. C'est ce qu'atteste son ex libris collé sur la garde intérieure du volume où ces pièces ont été réunies. A la mort deFélibien, arrivée en 1693, ce volume passa, selon toute apparence, entre les mains de son fils 31ichel, auteur de V Histoire de l'abbaye royale de Sainl-Denys en France. Ce dernier entra, dès lage de seize ans, chez les Bénédictins du couvent de Bonne-Nouvelle, à Orléans, et c'est ainsi que le volume prit place dans la bibliothèque de ces religieux, pour passer ensuite dans celle de la ville d'Orléans, où il attira l'attention du bibliothécaire actuel. Frappé de l'intérêt des documents qu'il contient, ce dernier en publia, au cours de l'année 1866, une analyse qui fut mise sous les yeux du Comité des travaux historiques, en même temps qu'une lettre où l'auteur appelait l'attention du Comité et celle du 31inistre de l'instruclion publique sur ce recueil de pièces diplomatiques. Trois ans après, la Société archéologique de l'Orléanais, à laquelle elles furent communiquées, renouvela cette démarche en son nom personnel ; elle

décida tout à la fois de publier ces pièces et de solliciter, h cet effet, du Ministre compétent une allocation propre à alléger les frais d'impression.

Sur le rapport de M. Cocberis, l'un de ses membres, le Comité des travaux historiques ayant émis un avis favorable, M. le Ministre prit, à la date du 21 décembre 1872, un arrêté par lequel il octroyait à la Société archéologique de l'Orléanais le crédit sollicité. Dans sa séance du 10 janvier 1873, cette compagnie savante, après avoir reçu communication de la lettre ministérielle, accorda libéralement la majeure partie des fonds nécessaires pour compléter les frais d'impression, et arrêta que le volume distinct contenant les documents dont il s'agit prendrait rang dans la série de ses Mémoires.

Des raisons de santé déterminèrent M. Loiseleur à s'adjoindre, pour la publication, un de ses collègues de la même Société, connu déjà par divers travaux historiques : de ce moment la publication devint commune aux deux éditeurs ; mais c'est plus particulièrement à M. Gustave Baguenault de Puchesso que sont dues les tables et la découverte de quelques pièces inédites, empruntées h nos grands dépôts publics de Paris, et qui ont paru de nature à combler certaines lacunes ou à élucider des points douteux.

Conformément au désii' exprimé par M. le Ministre

de l'instruction publique, toutes les feuilles de l'ouvrage ont été, au fur et à mesure du tirage, soumises au savant éditeur des lettres de Mazarin (1), M. Chéruel, qui n'a fait de réserve pour aucune des pièces, mais a contribué au contraire à accroître l'étendue et l'intérêt du recueil.

Par une heureuse rencontre, il s'est trouvé, en effet, que M Chéruel avait entre les mains la suite des dépêches contenues dans le manuscrit de Félibien. Ce complément ne comprend pas seulement ce qui regarde la fin de l'intervention française dans les affaires napolitaines ; il s'étend jusqu'au terme de l'ambassade de M. de Fontenay. Avec l'obligeance la plus gracieuse, M. Chéruel ayant permis aux éditeurs d'user de cette communication, ils en ont extrait tout ce qui se rapportait aux affaires de Naples et l'ont publié dans un appendice spécial (2).

(1) On sait que le premier volume seul de cette importante publication a paru, il y a trois ans, dans la collection des Documents inédits sur l'histoire de France, sous le titre : Lettres du cardinal Mazarin pendant son ministère, recueillies et publiées par M, A. Chéruel, t. 1er, décembre 164.2 — juin 1646. Paris, Imprimerie nationale, 1872, in-4o.

(2) Le manuscrit de la Bibliothèque d'Orléans ne renferme pas la totalité des dépêches adressées par le comte de Brienne au marquis de Fontenay. Un complément, commençant au mois d'avril 1648, a été retrouvé dans la bibliothèque publique de Chartres, à laquelle quelque membre de la famille Félibien l'avait sans doute légué. Il y porte le no 57, et c'est là que M. Chéruel, qui ignorait l'existence de la première série, l'a pu faire copier il y a déjà plusieurs années.

L'introduction placée en tête de ce volume donne un aperçu général et une appréciation historique du drame auquel le duc de Guise prit la principale part, et des événements préliminaires. Des notes placées au bas des pages renseignent le lecteur sur les personnages nommés dans les dépêches et sur divers points obscurs que l'introduction ne pouvait suffisamment éclaircir ; enfin, le volume se complète par une table sommaire des sujets traités dans chaque dépêche et par une table générale alphabétique, dressée sur le plan suivi pour le premier volume des lettres de Mazarin.

En nous fournissant ce précieux modèle et en y joignant ses bienveillants conseils, M. Chéruel nous a rendu un nouveau service qui, non moins que son obligeante communication, nous fait un devoir de lui témoigner ici la plus respectueuse gratitude.

Nous devons également des remercîmenls à Messieurs les membres de la section d'histoire du Comité des travaux historiques et à nos confrères de la Société archéologique de l'Orléanais, puisque c'est au concours des uns et des autres que ce volume devra d'avoir vu le jour.

J. LOISELELR. — G. BaGUENAULT DE PUCHESSE.

Mars 1875.

INTRODUCTIOIN

La révolution qui, vers le milieu du XVII^ siècle, faillit enlever le royaume de Naples à l'Espagne, surprit l'Europe au milieu des négociations du traité de Munster. Elle ouvrait à la diplomatie des horizons imprévus et venait compliquer encore une situation déjà passablement embrouillée. Quel parti le cabinet français allait-il tirer de ce grand mouvement populaire qui, en contrariant les visées de sa vieille et redoutable ennemie, semblait si propice à ses propres intérêts? Avant d'entrer dans l'examen de cette question, il importe de jeter un rapide coup d'œil, non seulement sur l'état de la Péninsule au moment où le soulèvement de Naples éclata, mais sur les relations que la France entretenait alors avec les puissances qui, par

(1) Les dramatiques événements, dont cette introduction ofTre un tableau réduit, ont été exposés avec plus de développements et d'après les mêmes sources originales, dans l'élude de M. Loiseleur, l'un des éditeurs de ce volume, qui a pour titre : Mazarin et le duc de Guise. Cette étude, d'abord publiée dans la Revue contemporaine et soumise au Comité des travaux historiques, a été reproduite, avec quelques remaniements, à la fin de l'ouvrage du même auteur intitulé: RavaiUac et ses complices, Paris, Didier, 1873. La présente introduction n'en est, à vrai dire, qu'une condensation, où la plupart des citations ont disparu, mais où la marche générale et les appréciations historiques ont été respectées.

leur proximité du théâtre des événements, avaient le plus de motifs d'y intervenir.

Depuis son entrée au ministère, le cardinal Mazarin avait été, en Italie, l'homme des intrigues et des habiletés diplomatiques. On n'avait jamais vu tant de négociateurs ni de si minces succès aux négociations ; jamais tant d'efforts et si peu de résultats. La France, en dehors des grandes ambassades de Rome et de Venise, entretenait des agents à Turin, à Modène, à Parme, à Florence, à Gênes, à Milan. Une escadre française croisait dans ces mers. Des officiers français commandaient les troupes du Pape et les soldats de Modène; un grand nombre d'évêques, d'abbés, de princes, de cardinaux même étaient pensionnaires du Roi. Cependant l'influence espagnole dominait dans toutes ces cours; et les premières victoires du duc d'Enghien n'avaient point été inutiles au prestige de nos représentants. Mais tandis que Mazarin traitait en Hollande avec les États, à Munster avec toutes les puissances d'Allemagne, en Angleterre avec les rebelles et le roi, le pape Urbain VIII mourut, et tous les efforts du parti français à Rome ne purent empêcher le cardinal d'Espagne d'être promu à la chaire de Saint-Pierre. C'était pour la France un grave échec, auquel les démonstrations militaires du vice-roi de Naples n'avaient point été étrangères. Mazarin sentit le coup et résolut de le parer sans retard. Il se fit hautement à Rome le protecteur des Barberini, neveux du dernier Pape ; il réclama la promotion au cardinalat de son frère, l'archevêque d'Aix; enfin, ce qui valait mieux, il s'efforça de faire déclarer ouvertement les princes de Modène et de Parme en faveur de la France. En même temps, une flotte française appareilla de Toulon et vint détacher devant Civita-Vecchia, devant Gaète, devant Naples, vingt galères destinées à encourager les partisans

de la France dans ces provinces, et le prince Thomas de Savoie s'approcha de Maremmes-de-Sienne avec une puissante armée, où l'espoir du pillage de Rome attirait de tous côtés des soldats. Le temps était venu de suivre le conseil du cardinal de Richelieu, et l'on pouvait cesser de dissimuler avec les Espagnols. La flotte s'empara de plusieurs places situées sur les côtes de la Toscane, et particulièrement de Piombino, puis nos troupes débarquèrent dans l'île d'Elbe et prirent Porto-Longone. Malheureusement le duc d'Arcos réussit à nous faire lever le siège d'Orbitello, et il paralysa, par d'habiles déploiements de forces, tout projet de débarquement à Naples.

La situation de l'Espagne dans le royaume des Deux-Siciles n'en était pas beaucoup meilleure. Il restait au viceroi des soldats à payer, trente galères inutiles à entretenir, des menées à combattre au milieu d'un peuple qui commençait à le haïr, dans un pays épuisé par les longues exactions de ses gouvernements. Les impôts iniques qui enlevèrent à la classe pauvre ses dernières ressources et mirent le comble à son irritation, les émeutes facilement réprimées qui furent le prélude de la grande explosion du 7 juillet i64'7, les concessions bientôt révoquées du duc d'Arcos, la courte dictature de Mazaniello, l'anarchie qui suivit sa mort, l'arrivée des troupes espagnoles commandées par don Juan, fils naturel de Phihppe IV, et enfin la résolution que prirent les chefs du peuple de se constituer en république et de remettre la direction des affaires à l'armurier Gennaro Annèse, tous ces faits, qui forment ce qu'on peut appeler le premier acte de la révolte napolitaine, nous ont été transmis par des écrivains dignes de foi et dont il n'est pas impossible de concilier les divergences. On n'est pas moins édifié sur les difficultés que rencontra la république naissante et sur les partis qui la divisèrent. On sait com-

ment le peuple napolitain, après avoir, le 16 octobre, massacré trois hommes qui proposaient d'implorer le secours de la France, se convertit huit jours après à cette idée ; comment il envoya des députés aux représentants de la France à Rome, pour solliciter l'assistance de leur gouvernement; comment ces députés offrirent au duc de Guise qui le désirait ardemment, de venir tenir le premier emploi dans le drame qui se jouait à Naples, et comment ce prince, doué d'un esprit ardent et impressionnable, imagina de profiter de l'occasion pour faire revivre les droits très-problématiques de sa maison au trône napolitain, et tenta tout à la fois d'abuser le gouvernement français en alléguant un prétendu traité fait avec le peuple de Naples, et le peuple de Naples en se faisant fort de lui obtenir l'appui du gouvernement français.

A partir du moment où ce singulier personnage intervient et où la cour de France essaie de prendre la direction du mouvement, les faits qui jusque-là s'étaient développés avec emportement, mais aussi avec la logique delà passion, dominés maintenant par une politique flottante et irrésolue, en subissent toutes les fluctuations. Comme la main qui tient les fds est hésitante, ceux qu'elle fait mouvoir sont livrés à de brusques oscillations; leur rencontre produit des conflits inattendus; ils se contrarient et se heurtent, au lieu de marcher vers un but commun. Les chefs mihtaires, les agents diplomatiques envoyés par Mazarin ne s'entendent pas avec le duc de Guise; ils ne reconnaissent pas sa suprématie et prétendent ne traiter qu'avec Gennaro Annèse; ils établissent ainsi, entre le prince et le capitaine général du peuple, une lutte qui ne profite qu'aux Espagnols. Ici, comme dans toute la première partie de cette grande tragédie révolutionnaire, ce qu'on peut appeler la charpente de l'action, les faits généraux, les événe-

ments décisifs sont éclairés d'une lumière suflisante. Mais la pensée inspiratrice, mais les ressorts secrets de la politique qui imprime le mouvement aux principaux acteurs, mais la cause des hésitations, des retards et des tergiversations dont cette politique fit preuve dans une affaire qui exigeait tant de promptitude et de décision, voilà ce qui, jusqu'à ce jour, n'a pas été suffisamment éclairci.

Il est impossible d'admettre qu'un esprit lucide, qu'un diplomate aussi perspicace que l'était Mazarin n'ait pas compris tout le profit que la France pouvait retirer de l'affaire de Naples. Lui, qui depuis son entrée au pouvoir, soutenait contre Philippe IV une lutte où les avantages n'avaient pas toujours été du côté de la France, comment ne profita-t-il pas de ces désordres pour enlever à notre ennemi le plus beau fleuron de sa couronne? Est-il croyable qu'il n'ait pas senti le poids dont cette révolte habilement menée et conduite à bonne fm devait être dans la balance diplomatique, dans les négociations qui se poursuivaient à Munster au milieu de tant de difficultés et de résistances? A quoi tinrent donc ses hésitations et ses revirements? Faut-il les attribuer à la détresse financière, à l'opposition d'Anne d'Autriche qui se serait retrouvée espagnole en présence de la ruine imminente de sa maison, aux défiances bien légitimes qu'inspirait le duc de Guise, à la crainte de s'embarquer dans une affaire dont il était impossible de prévoir l'issue, et où notre intervention directe aurait pour effet de compromettre la conclusion ardemment désirée de la paix générale, ou bien à toutes ces causes à la fois? En un mot, quelle fut au juste la politique, la façon de voir du ministre français dans cette affaire? C'est là ce que les Mémoires ne disent pas et que sa correspondance ou celle de ses principaux agents peut seule nous apprendre.

Lorsqu'éclata la révolte des Deux-Siciles, la France était représentée à Rome par deux diplomates assez connus, l'abbé de Saint-Nicolas, frère du grand Arnauld, et le marquis de Fontenay-Mareuil. Ce dernier avait été envoyé à titre d'ambassadeur extraordinaire, dans l'unique but de décider le Pape à accorder le chapeau à l'archevêque d'Aix, frère du cardinal Mazarin. Ce n'était pas chose facile. Innocent X était dévoué à la cause de l'Espagne. Cependant la vigueur du cardinal et la crainte de la France avaient rendu le Pape plus traitable, et il avait consenti à reprendre les négociations relatives à la promotion de Michel Mazarin. Depuis trois ans qu'il était assis sur le trône de Saint-Pierre, il n'avait laissé échapper aucune occasion de desservir la France, soit en Catalogne, où ses amis faisaient une propagande hostile à l'occupation française, soit au congrès de Miinster, où ses ambassadeurs jouaient le rôle d'arbitres. C'était chose notoire que la haine qu'il portait à Mazarin, coupable d'avoir entravé son élection au trône pontifical et donné asile aux Barberini, ses ennemis.

Il était d'usage que les nominations de cardinaux se fissent alternativement par l'initiative personnelle du Pape et sur la proposition des grands états catholiques. C'était cette fois le tour des couronnes; mais Innocent X alléguait sa crainte de mécontenter l'Espagne en conférant le chapeau au frère du plus redoutable ennemi de Philippe IV. En vain Mazarin avait-il trouvé un biais ingénieux qui con-

sistait à faire demander la nomination de son frère, non par la France, mais par le roi de Pologne : le Pape répondait que ce monarque n'avait pas le droit de proposer à son choix un autre qu'un Polonais.

Ce fut dans ces circonstances que le marquis de Fontenay vint à Rome (1). Innocent X se plaignait depuis longtemps des mauvais procédés de l'abbé de Saint-Nicolas, qui, disait-il, lui manquait souvent de respect, et s'oubliait jusqu'à l'outrager dans sa personne et dans sa famille (2). Fontenay avait déjà rempli avec succès une mission à la cour de Rome, et l'on comptait sur son habileté et sur son esprit concluant pour calmer les ressentiments du Saint-Père et l'amener à se prêter aux désirs du chef du cabinet français.

En partant pour l'Italie, le nouvel ambassadeur n'emportait aucune instruction relative à la révolte des Deux- Siciles, dont on ne prévoyait pas l'imminence. Deux lettres, en date toutes deux du 19 avril 1647, qui ouvrent la série des documents diplomatiques que nous publions, et qui sont signées, l'une du jeune Louis XIV, l'autre du secrétaire d'État Brienne, bornent ses instructions à deux points principaux. Le Roi prévoit la mort du Saint-Père, qu'il croit prochaine, et ce cas échéant, il prescrit à son ambas-

(1) Il a laissé le récit de celle ambassade, el l'on y Irouve lout au long l'exposé des négociations qui décidèrent enfin le Pape à accorder le chapeau à Michel Mazarin. Malheureusement ce récit n'est pas terminé, et n'embrasse pas les événements de Naples. Il a été publié au tome LI, lie série, de la collection Petitot. — Ses dépêches inédites pourraient servir de continuation aux mémoires; elles sont fort intéressantes et comprennent deux volumes in-folio conservés aux archives des Affaires Étrangères de France.

(2) Mémoires du duc de Guise, coll. Pelilot, 2^ série, t. LV, p. 70. — Mémoires de Fontenay-Mareuil, coll. Michaud et Poujoulal, 2e série, t. V, p.4.

sadeur de faire en sorte que l'élection du nouveau pape soit retardée jusqu'à l'arrivée du cardinal Barberini. Il faut dire que cette perspective de la mort d'Innocent X fut pendant douze ans la plus douce illusion deMazarin. Dans sa correspondance datée de 1647, il revient à plusieurs reprises sur cet événement désiré, et qu'Innocent X lui fit attendre encore plus de huit ans. La seconde lettre est signée de Brienne ; elle roule tout entière sur les moyens d'assurer la promotion de l'archevêque d'Aix (1).

Le nouvel ambassadeur, qui ne s'attendait pas à de bien grandes difficuUés, commença par trouver le duc de Guise installé dans le palais des Quatre-Fontaines, qu'il comptait habiter, et qui appartenait à la légation française. Ce prince résidait alors depuis six mois dans la capitale du monde chrétien. Il est curieux de rappeler ce qu'il y était venu faire.

Henri de Lorraine, duc de Guise, né à Blois en 1611', était le petit-fils du chef de la Ligue mis à mort par ordre de Henri lll, l'arrière petit-fils du vainqueur de Dreux assassiné parPoltrot. Il appartenait aune famille où l'ambition du trône semblait héréditaire, et qui avait plus d'une fois essayé d'y monter. Déçus dans leurs prétentions à la couronne de France, les Guise s'étaient rabattus sur celle de Naples, à laquelle ils se croyaient des droits comme descendants du roi René d'Anjou, du testament duquel ils ne tenaient pas compte. Destiné en naissant à l'Eglise, archevêque de Reims à treize ans, et pourvu de neuf abbayes, Henri de Lorraine s'était de bonne heure jeté dans les aventures de cape et d'épée avec une ardeur et une fougue de tempérament, qui prouvaient assez son peu de vocation pour l'état ecclésiastique. Tallemant des Réaux nous

(1) Voir les deux dépêches, p. ! el 3.

a transmis le récit de ses exploits de jeunesse; ses débauches précoces, son esprit d'irréligion, la fureur du libertinage qu'il portait en tous lieux et jusque dans le couvent de Saint-Pierre de Reims, dont sa sœur était abbesse, tout cela a été peint sur le vif par le médisant annaliste. A dix-sept ans, il passa en Allemagne, où son brillant courage, sa témérité, ses exploits chevaleresques le signalèrent vite à l'attention publique. En i64-0, devenu duc de Guise et chef de sa maison par la mort de son père et de son frère aîné, il revint en France avec la réputation d'un paladin des anciens âges; c'est le terme que M'"^ de Motleville emploie pour le peindre.

Celte réputation était brillamment servie par les avantages extérieurs dont la nature s'était plue à douer Henri de Guise. C'était un cavalier accompli, beau, grand de taille, de haute et fière mine; il avait la parole facile, des manières séduisantes, un don inné de charmer et d'attirer les cœurs. A ces qualités il joignait des défauts qui, à cette époque et chez un gentilhomme de sa naissance et de son rang, étaient encore des qualités: le besoin de briller et d'éblouir, la prodigalité, l'humeur batailleuse. Ajoutons comme ombre à ce tableau une extrèine mobilité dan? les idées et dans les sentiments, un esprit incapable de suite, un grand fond de présomption, une étrange facilite à se jeter dans les entreprises les plus hasardeuses, sans savoir par quelle issue il en sortirait.

Ses débuts à la cour furent brillants ; il voulait plaire et rencontra peu de cruelles. Mais de toutes les liaisons qu'il forma, aucune ne fit plus de bruit que celle qu'il entretint longtemps avec la fille cadette du duc de Nevers, Anne de Gonzague, qui fut depuis princesse palatine. « Tout archevêque de Reims qu'il était, dit l\]'i« de Montpensier, il la recherchait comme s'il eût été dans l'état où il est main-

tenant^ d'une manière tout extraordinaire; il faisait l'amour comme dans les romans. » Henri de Lorraine, compromis dans la conspiration du comte de Soissons contre Richelieu, ayant été contraint de se réfugier en Flandre et de prendre un commandement dans les armées de l'empereur, Anne de Gonzague s'enfuit de Nevers, déguisée en homme^ et brava toutes sortes de périls pour le rejoindre. La liaison des deux jeunes gens acquit alors une notoriété universelle et fut, en quelque sorte, consacrée par l'opinion. On parla même d'un mariage secret. W^ de Nevers agit en effet comme si elle eût été unie à son amant par des liens indissolubles ; elle se fit appeler M^^^ de Guise, et personne ne lui refusa ce nom. Mais pour fixer Henri de Lorraine, il eût fallu ne jamais le quitter : son cœur était aussi mobile que son esprit ; il s'éprenait facilement et se détachait de même; chez lui, tout caprice devenait aussitôt une passion, et il avait beaucoup de caprices. Anne apprit subitement que l'homme qu'elle appelait son mari venait d'épouser à Bruxelles une femme qui lui était bien inférieure sous le rapport de l'esprit comme de la naissance. Honorée de Glimes, veuve du comte de Bossu. Elle prit héroïquement son parti de cette trahison, revint en France sous son nom de fille, et reparut à la cour « comme si de rien n'eût été (1). »

Quant au duc de Guise, condamné à mort par arrêt du parlement de Paris, il resta en Allemagne jusqu'à la mort de Richelieu. Il revint alors en France, sans autrement se soucier de sa femme qu'il avait ruinée et qu'il laissa à Bruxelles. Il retrouva à la cour la popularité de mode, de bruit et de scandale qui s'attachait à son nom, s'éprit de M™<^ de Montbazon, qui le jeta dans le parti des Importants,

(1) Mémoires de 3/"e de Montpensier.

et conspira contre iMazarin comme il avait conspiré contre Richelieu. Son duel contre le comte deColigny est raconté par tous les Mémoires du temps. Ce duel, motivé par des lettres que M™e de Montbazon prétendait avoir trouvées dans son salon, et qu'elle disait adressées par M^^ de Longueville à Coligny, acheva de faire du duc de Guise le héros des ruelles et le modèle des raffinés. Il eut pour conséquence l'exil de W^^ de Montbazon. Guise s'endormit fou de désespoir et se réveilla amoureux de Suzanne de Pons, l'une des filles d'honneur de la reine (1). Mais il trouva là une résistance à laquelle il n'était pas habitué et, pour la vaincre, il n'imagina rien de mieux que de promettre à Mlle de Pons de l'épouser.

Ce projet, qu'il pubha de suite avec sa légèreté ordinaire, trouva trois oppositions redoutables : celle de la duchesse douairière de Guise, mère de Henri de Lorraine; celle de la reine, déjà blessée par les airs glorieux qu'affectait la demoiselle d'honneur, et qui s'indignait à l'idée de la voir élevée au rang des princesses de la maison de France, et enfin celle de M™"' de Bossu qui, tout abandonnée et ruinée qu'elle fût par son mari, n'entendait pas sacrifier ses droits d'épouse légitime. La malheureuse femme fit plusieurs voyages en France et essaya de reconquérir le cœur de son volage époux. Mais elle avait dans Suzanne de Pons une rivale adroite, audacieuse, et que rien ne détournait de son but. A l'instigation de cette dernière, Guise s'adressa au Saint-Père pour obtenir la rupture des hens qu l'attachaient à }^P'^^ de Bossu. Bientôt, embrassant cette idée avec l'ardeur qu'il mettait à toute chose, il se rendit à Rome, afin d'activer les lenteurs du tribunal de la rote et

(1) Elle était fille de Jean-Jacques de Pons, marquis de La Case, et n'appartenait point à la maison d'Albret, comme le dit à tort l'éditeur des Mémoires du comte de Modène, t. 1, p. 168.

s'installa, comme nous l'avons dit, dans le palais de l'ambassade de France. Sa famille, depuis si longtemps dévouée à la cause catholique, avait des droits particuliers à la reconnaissance de la papauté. Guise les fit valoir avec habileté, fut bien reçu du Pape, et séduisit par ses largesses, autant que par le charme de ses manières, la signora Olympia, belle-sœur d'Innocent X, femme avide et astucieuse, qui avait le plus grand pouvoir sur l'esprit du souverain Pontife.

Les choses marchaient donc au gré des souhaits du prince, lorsque la comtesse de Bossu vint se jeter à la traverse. En qualité de flamande, elle réclama l'appui de l'Espagne, puissance qu'Innocent X avait bien plus à cœur de ménager que la France. L'affaire du divorce de M. de Guise prit ainsi les proportions d'une question politique. Le Saint-Père, fort perplexe, multipliait les diflicullés et les lenteurs; Mi'° de Pons, connaissant le cœur inflammable et mobile de son amant et craignant pour elle-même l'échec qu'elle avait fait subir à M™'^ de Bossu, l'accablait de lettres où elle le sommait d'emporter l'alfaire d'assaut ou de revenir près d'elle ; et Guise, à bout d'expédients, allait prendre ce dernier parti, lorsqu'un événement inattendu vint donner un nouveau cours à ses idées et lui fournir, tout à la fois, un moyen de s'illustrer et de peser sur les décisions de la cour de Rome.

Le comte de Modène, gentilhomme de la chambre du duc, se promenant un jour sur les bords du Tibre, rencontra des mariniers de Procida qui venaient vendre des fruits à Rome et qui lui apprirent le soulèvement de Naples. Dès qu'ils surent qu'il y avait, tout près d'eux, un descendant de leurs anciens rois, ils demandèrent à lui être présentés, se jetèrent à ses pieds, et dirent que Dieu l'avait amené à Rome tout exprès pour le salut de leur

patrie. Giiise fut comme saisi d'une subite illumination. Conquérir une couronne et la mettre pour présent de noces dans la corbeille de M"° de Pons, emporter a la pointe de l'épée une décision que le Pape n'oserait pas refusera un souverain victorieux et régnant aux portes de Rome, toutes ces idées bouillonnèrent immédiatement dans sa tête; et, comme il était dans sa nature de passer sans transition de la pensée à l'exécution, il se mit de suite à l'œuvre. Après s'être concerté avec plusieurs napolitains résidant à Pvome, il dépêcha des émissaires à Naples pour offrir ses services aux insurgés, espérant se rendre maître de la situation avant même que les puissances intéressées eussent connaissance de ces menées; mais, tous ses agents ayant été arrêtes, il comprit qu'il devait, sinon ajourner ses projets, du moins prendre un biais pour arriver à leur réalisation. Persuadé, non sans raison, qu'il ne pouvait rien sans l'appui delà France, il s'ouvrit aux deux ambassadeurs français qui résidaient à Rome, ainsi qu'à Michel Mazarin, qui venait d'y arriver pour surveiller sa promotion au cardinalat. Son seul but, leur dit-il, était de servir glorieusement le Roi; il demandait, pour toute faveur, en récompense des services qu'il allait rendre, qu'on lui laissât prendre à Naples, la position que le prince d'Orange avait dans les Provinces- Unies. C'est dans ce sens qu'il écrivit lui-même le 10 septembre à la reine et au cardinal Mazarin.

Les agents de la France n'avaient point attendu jusquelà pour instruite leur cour de ce qui se passait à Naples (1). Plusieurs historiens prétendent même que, dés avant le

(1) Il est bon de remarquer que le gouvernement français, n'ayant pas de repiésenliint dans les Deux-Siuiles, lesquelles dépendaient de l'Espagne, avec qui il était en guerre, c'était de Rome que lui venaient les informations touchant ce qui se passait à Naples. Ainsi s'explique

commencement des troubles, des ouvertures avaient été faites à l'abbé de Saint-Nicolas touchant le prince de Condé, dont les exploits frappaient partout l'imagination populaire, et que beaucoup de napolitains souhaitaient voir à la tète de leur pays. « Ces avances, dit M. Henri Martin, avaient été négligées par la faute, soit de Mazarin, soit plutôt de Condé lui-même, qui ne les prit pas au sérieux (1). »

Cette assertion serait peu digne de foi, si elle n'avait d'autre garant que le témoignage du duc de Guise, témoignage dicté par la haine et la rancune (2); mais elle est confirmée par l'abbé Arnauld. Parlant du vœu émis par quelques napolitains de voir le cabinet mettre la couronne des Deux-Siciles sur la tête de Condé : « Ce sera toujours, ajoute l'abbé Arnauld, une tache dans le ministère du cardinal Mazarin d'avoir négligé de rendre un. si grand service à l'État, pour satisfaire la folle ambition de son frère, qui s'était mis dans la tête de vouloir être viceroi de ce riche et agréable royaume (3). » Les documents officiels que nous avons entre les mains sont absolument muets sur la demande que les Napohtains auraient faite du prince de Condé et sur le refus que cette demande aurait éprouvé (4). Mais ils témoignent que lorsque Mazarin se fut enfin décidé à intervenir dans les affaires de Naples, ce ne fut point sur le jeune vainqueur de Rocroy qu'il jeta les yeux.

pourquoi ce furent ses représentants à Rome qu'il chargea de diriger l'action qu'il entendait imprimer au mouvement napolitain.

(1) Histoire de France, t. XII, p. 217,

(2) Déclaration du duc de Guise faite à Bordeaux après sa délivrance, en 1G52, ap. coll. Pelilot, 2e série, t. LV, p. 49.

(3) Mémoires de l'abbé Arnauld, coll. Pelitot, 2« série, t. XXXIV, p. 251.

(4) Les dépêches officielles de l'abbé de Saint-Nicolas n'en parlant pas davantage. Négociations, etc., t. V.

Les deux premières émeutes de ÎNaples avaient été réprimées sans grands efforts. Mazarin était fondé à croire que le duc d'Arcos aurait facilement raison delà troisième. Il apprit presque en même temps le succès de Mazaniello, sa brusque démence et la catastrophe qui trancha sa vie. La dictature de ce héros populaire n'avait duré que huit jours (du 7 au 16 juillet). La mort du chef des insurgés n'allait-elle pas mettre fin à la révolte? Le vice-roi, retiré au fort Saint-Elme, était maître aussi des deux autres châteaux qui commandaient la viUe ; tant que le peuple ne se serait pas emparé de ces trois forteresses, il n'aurait rien fait de sohde ni de durable. L'émeute, abandonnée à ellemême, allait peut-être se consumer dans la confusion et le désordre, et la flamme populaire tomber peu à peu faute d'aliments.

Dans un tel état de choses, que devait, que pouvait faire le chef d'un grand pays, placé à vingt-et-un jours du théâtre des événements, car les nouvelles de Naples n'arrivaient à Paris que par la voie de Rome? FaUait-il engager la flotte et l'armée, au risque de les exposera trouver, en arrivant, les choses retournées et la populace napolitaine fraternisant avec les Espagnols? D'ailleurs, jusqu'au 24 octobre, les chefs se montrèrent hostiles à l'intervention française : les gens sages de tous les partis voient toujours à regret de telles interventions. On risquait fort, en portant aux Napolitains des secours qu'ils ne demandaient pas, d'avoir à la fois contre soi ceux que l'on allait combattre et ceux que l'on allait secourir. Ces considérations si simples n'échappèrent point à Mazarin. Aussi se borna-t-il d'abord à recommander aux ministres de France à Rome d'observer avec soin les événements; de pousser, par leurs agents, le peuple insurgé à rompre définitivement avec l'Espagne, en établis-

sant un gouvernement régulier quelconque, monarchique, aristocratique ou populaire; de promettre même l'appui de la France, mais seulement après la constitution du gouvernement, etquand on serait bien assuré qu'aucun accommodement avec l'Espagne n'était plus à craindre (1). C'est dans ce sens qu'il taisait écrire par Brienne au marquis de Fontenay, en lui rappelant des instructions déjà données (2).

Les choses, du reste, ne marchaient point à Naples selon les désirs de Mazarin. Des idées d'indépendance bouillonnaient bien dans toutes les tètes; mais la crainte de subir le joug de l'étranger empêchait les patriotes de tourner leurs regards vers la France. Aussi, instruit de cette situation, le cabinet hésite-t-il, et après avoir dans les premiers jours d'août, confié le commandement des forces de terre et de mer qui devaient opérer dans les Deux- Siciles au prince Thomas de Savoie, celui-là qui, l'année précédente, avait dirigé le siège d'Orbitello, il revient subitement sur ses ordres. Le 23 août, il prescrit de ne pas engager l'armée avant qu'on ne voie clair dans les dispositions du peuple et que l'intervention ait quelque chance d'être bien accueillie (3). Ce jour-là même, les chefs des Ottines, d'accord avec le peuple, convenaient enfin d'élire un nouveau capitaine-général et de déférer la

(1) C'était la politique suivie depuis longtemps parla France chaque fois qu'un événement quelconque venait mettre en question la domination des Espagnols dans le royaume de Naples. — Voir, par exemple, les instructions envoyées par la cour à Al. de Fontenay lors de sa première ambassade à Home, en juin 1642, plus loin, p. 97.

(2) Entre autres faits intéressants, cette lettre nous apprend qu'une ouverture avait été faite au marquis de Fontenay par Mazaniello, quelques jours avant la mort de ce dernier. (Dépêclie du 16 avril.)

(3) Lettre de Brienne au marquis de Fontenay, en date du 23 août 1647. V. plus loin, p. 101.

succession de Mazaniello au prince de Massa, qui ne l'acceplait que comme contraint et force. Celait un homme d'un esprit sage et modéré, une de ces digues impuissantes, que les révolutions rencontrent souvent dans leur cours, qui les irritent loin de les arrêter, et qu'elles emportent en les brisant. Pendant trois mois qu'il exerça le commandement, il fut autant le prisonnier que le chef des révoltés. Il avait imaginé d'accabler le peuple de gardes et de corvées, et de le forcer enfin, par lassitude, à accepter un traité avec le vice-roi. Mazarin devina cette tactique : il supposa, non sans fondement, que le duc d'Arcos serait tôt ou tard amené à faire des concessions aux révoltés et à entrer en arrangement avec eux. Il fallait donc se déterminer à appuyer enfin ces derniers d'une manière efficace, afin que se sentant soutenus, ils manifestassent des exigences qui rendissent tout accord impossible. L'armée et la flotte reçoivent donc l'ordre d'appuyer les Napolitains, s'ils ont besoin d'elles pour se mettre en liberté, et le marquis de Fontenay est prévenu de cette disposition par dépêche du 30 août. Mais presque aussitôt les hésitations de la cour de France recommencent: on a appris de source certaine que notre armée n'est pas désirée à Naples, et que l'intervention française serait probablement mal accueillie (i). Cependant on se décide à envoyer du blé à la ville révoltée, bien qu'il y en ait disette en France ; on espère par là s'y créer un parti (2).

(1) Dépêche de Brienne au marquis de Fontenay, 6 septembre 1647. Oq y lit : « L'après-disnée, Sa Myjeslé fui iut'ormée de ce qui esloit porté dans votre lettre. Il n'a pas déjÀii d'afiprendre que l'armée n'étoit pas désirée des Napolitains, mais Lieu que quelques gens afTtfctionnez ayenl esté surpris et exécutez... » On voit coiiibien .Anne d'Autriche était peu favorable à l'expédition de Naples. V, p. 1U3.

(2) Dépêche de Brienne du 28 septembre, p. 122.

C'est à ce moment que le duc de Guise se mêle à l'action, et, par sa brusque intervention, vient compliquer les événements et redoubler les perplexités du cabinet français. La dépêche par laquelle il communiquaU au cardinal Mazarin et à la régente les offres que lui-même s'était fait faire est datée du 16 septembre et dut parvenir à Paris dans les premiers jours d'octobre. Il n'est pas inutile de remarquer, et Guise le dit lui-même dans ses Mémoires (1), qu'au moment où il méditait ainsi la conquête d'un royaume auquel il parlait de décerner, de sa seule autorité, le titre de république, tout paraissait rentré dans l'ordre à Naples, et la révolution semblait, sinon apaisée, du moins bien près de son terme : un traité fait avec le prince de Massa et le vice-roi avait été ratifié par les principaux chefs des Ottines, en sorte que, pour réussir, ce singulier conquérant devait ou fomenter de nouveaux troubles, rôle odieux et peu sûr, ou compter sur l'éventuahté incertaine, mais qui heureusement se réalisa, d'une violation par l'Espagne des concessions arrachées au duc d'Ârcos.

En même temps que, pour établir son crédit prés des Napolitains, Guise leur promettait les secours de la France que rien ne l'autorisait à leur offrir, il essayait de tromper Mazarin en arguant de prétendues conventions intervenues entre lui et les principaux capitaines des quartiers révoltés. L'existence de ce traité fantastique est formellement démentie par le comte de Modène, mestrede camp du prince, qui a laissé sur les mouvements de Naples des renseignements empreints d'un haut caractère de véracité. Mazarin ne fut dupe ni du traité ni des prétendues facilités que Guise disait devoir trouver pour conquérir Naples, juste

(1) Mémoires, coll. Petitot, 2* série, t. LV, p. 90.

dans un moment où la réconciliation entre les révoltés et le vice-roi paraissait près de s'accomplir. « Il me paraît difficile, écrivait-il à son frère, que tout le peuple de Naples, d'un commun accord, ait appelé M. de Guise dans la manière qu'il dit, d'autant que les derniers avis portent que les troubles s'étaient un peu apaisés dans cette ville... Cependant, qu'il en soit ce que M. de Guise voudra, peutêtre aura-t-il un jour quelque peine à se tirer de la position où il se va mettre, mais à coup sûr la France ne peut y trouver que des avantages. »

C'était là un simple acquiescement aux périlleux projets du prince. Mais dans quelle mesure la France interviendrait-elle? Quels secours le hardi condottiere devait-il en attendre? Allait-on se lancer à l'aveugle dans une guerre dont le fruit pouvait être confisqué par celui-là même qui poussait à l'entreprendre? Dans la réponse, en date du 7 octobre, qu'il adressa au duc de Guise, Mazarin s'appfiqua à modérer son ardeur ; il lui montra les difficultés et les hasards de l'entreprise; il le supplia de ne rien résoudre sans s'être concerté avec Fontenay, très-capable de l'éclairer, a ayant, de son côté, des négociations sur le même fait. > Toutefois, il lui promit d'entretenir à la mer quelques vaisseaux qu'on songeait à désarmer pendant l'hiver, et qui pourraient au besoin lui porter secours. « A dire vrai, ajoutait-il, il ne me semble pas que le fruit soit encore mûr; et si la prudence veut qu'on prenne ses sûretés, c'est surtout avant de s'engager avec une populace inconstante, qui change du soir au malin (1). »

(1) Sa dépêche est publié tout entière dans les Mémoires du comte de Modène, t. I> p. 112. 11 faut la comparer avec celle que, deux jours avant, M. de Brienne adressait au marquis de Fontenay. V. p. 1.31 et suiv. du présent volume.

Toute la pensée de Mazarin, à la date du 5 octobre, se résumait dans ces deux points : le fruit n'est pas encore mûr; Guise ne sera assisté que s'il est appelé à la ibis par la noblesse et par le peuple, et s'il parvient à remplir convenablement le rôle qu'il s'attribue. Celait à peu près comme s'il eût dit : Nous ne ferons rien pour aider Guise; mais, s'il réussit nous essayerons de le maintenir.

Cependant, le 4 octobre, don Juan d'Autriche était arrivé en vue de Naples, à la tète d'une flotte espagnole. Le viceroi, après avoir conféré avec le jeune prince, avait fait savoir que Philippe IV ratifiait le traité conclu avec le prince de Massa, rétablissait les anciens privilèges et accordait une amnistie générale. Le lendemain, profilant de la confiance et de la sécurité dans lesquelles cette annonce avait mis le peuple entier, don Juan ouvrit un feu terrible sur la ville, qu'il attaqua à la fois par terre et par mer. Cet acte de perfidie n'eut point le succès que ses auteurs en attendaient. La cité tout entière courut aux armes ; trois attaques furent successivement repoussées ; les assaillants se virent obligés de se réfugier en désordre sur les vaisseaux et dans les trois forteresses. De ce moment, toute réconciliation avec l'Espagne était devenue impossible; dans chaque quartier on entendit prononcer le mot de république.

Celte fois, le fruit était mûr : le 8 novembre, Brienne fait savoir à nos ministres de Rome que la flotte française va faire voile pour Naples sous le commandement du jeune duc de Richelieu (1), assislédu commandeur des Gouttes, grand-prieur d'Auvergne et du bailly de Valançay. Ces trois officiers ont ordre « d'aller secourir la place, assu-

(1) Celait le neveu de la duchesse d'Aiguillon. Il avait à peine dixhuii ans et venait de faire, sur les côtes de Catalogne, sa première campagne maritime.

rer le peuple de l'affection du Roi, combattre l'armée ennemie s'ils en trouvent la commodité et qu'ils aient sujet d'espérer de remporter la victoire, traiter avec le peuple des moyens d'assurer leur liberté ou de porter la couronne sur la lèlc de quelque prince qui puisse les soulager et les défendre.

Le cabinet français croyait si peu alors aux chances du duc de Guise et à la solidité des offres que ce prince disait lui avoir été faites dès le mois de septembre, que, dans la dépêche du 8 novembre, Brienne écrivait : « C'î serait une grande fortune, h M. de Guise, si les Napolitains l'appelaient pour les commander. Je vous éclaircirai si on se pourroit porter à y envoyer l'un des deux qu'ils désirent, mais je juge que l'un refuserait l'emploi, et qu'a l'autre on ferait difficulté de le lui donner (1). »

La révolution marcha plus vite qu'on ne l'aurait pensé. Le 22 octobre, le prince de Massa, soupçonné d'avoir mis du sable au lieu de poudre dans une mine qu'on faisait jouer, avait été massacré, l'armurier Gennaro Annése proclamé capitaine- général, et Naples s'était déclarée république. Le 24, le même peuple qui, huit jours auparavant, venait de mettre à mort trois hommes qui proposaient d'implorer le secours de la France, avait décidé d'envoyer des députés à nos ministres à Rome, pour demander l'assistance du Roi et solliciter le duc de Guise de venir prendre à la tête de la république naissante la position que le prince d'Orange avait en Hollande (2). Guise ne se l'était pas fait

(1) Plus loin, p. 154 et 165, le mémoire signé de Louis XIV, adressé à ses représentants en Italie.

(2) La lettre qui conienail la demande adressée au duc de Guise était signée : La république de Naples; Gennaro Annèse, généralissime du peuple. Cette letire portail la date du 3 novembre 1647. Voir Mémoires de Guise, coll. Peiitot, t. IV, p. 144.

dire deux fois. Sans attendre la flotte française, par laquelle il craignait de voir entraver sa liberté d'action, il s'était embarqué, le 13 novembre, à l'embouchure du Tibre, accompagné seulement de vingt-deux hommes, et muni pour toute ressource de quatre mille pisloles et six milliers de poudre. Sa petite flottille se composait de trois brigantins et de huit felouques. Il avait remis en partant, à son valet de chambre, ses dépêches pour la cour, en le chargeant d'ajouter « qu'on ne recevrait plus d'autres nouvelles que celle de sa mort ou de son entrée dans Naples (1 ) . » La felouque qui le portait s'était glissée heureusement, à la faveur des ombres de la nuit à travers les galères espagnoles; et, le 15 novembre, trente heures après son départ, il était débarqué seul, en plein jour, à une lieue au-dessous de Naples, au miheu de la mitraille des châteaux et de la flotte, et des acclamations de la foule émerveillée de son audace. Les onze navires qui le suivaient, et qui s'étaient séparés de lui par son ordre pour donner le change à l'ennemi, abordèrent tous, un ou deux jours plus tard, avec le même bonheur. Quand la flotte française quitta les côtes de Provence, Guise était déjà maître de Naples depuis onze jours.

Dans son histoire du traité de WestphaUe, ouvrage recommandable à plus d'un titre et qu'ont suivi avec confiance la plupart des historiens modernes qui ont traité de

(1) Mémoires du duc de Guise, p. 168.

la révolution de Naples, le père Bougeant prétend que le marquis de Fontenay fut blâmé pour avoir reconnu la république napolitaine. Il cite à l'appui de ce fait une lettre en date du 13 décembre 1647, adressée par le secrétaire d'État de Lyonne à Servien, alors représentant de la France au congrès de Miïnster. Cette affirmation et la prétendue lettre sur laquelle elle s'appuie sont en désaccord complet avec les documents officiels que nous avons sous les yeux (1).

Dès que l'établissement de la république napolitaine fut connu à Paris, et avant même qu'on eût appris le départ de Guise, Mazarin s'était hâté de reconnaître la nouvelle république et d'accréditer près d'elle le marquis de Fontenay. Le 26 novembre, Brienne écrivait à ce dernier : « Vous aurez les brevets et l'argent qu'on veut bien employer à cette affaire... ei, par les lettres que Sa Majesté écrit à la sérénissime république de Naples, vous aurez établi votre créance (2). » Toutefois le gouvernement français remarquait avec beaucoup de sens que la division des grands et du peuple créerait sans doute de sérieux embarras à l'intervention française. Depuis quelque temps déjà, convaincu des périls qu'entraînerait l'acceptation directe de la couronne des Deux-Siciles par Louis XIV, il penchait à refuser ce don, au cas qu'il fût fait; il préférait porter le choix des Napolitains sur un prince qu'on se bornerait à protéger, et qui, n'existant que par les secours de la France,

(1) C'est en s'appuyant sur le dire du Père Bougeant, que M. Henri Martin prétend (t. XII, p. 250 de son Histoire de France) qu'on avait jugé à Paris que l'ambassadeur de France était allé trop vite en reconnaissant la république napolitaine.

(2) On trouve parmi les documents publiés en tête des Mémoires du comte de Modène, édition de 1827, deux lettres du roi de France au peuple de Naples, datées l'une et l'autre du 29 novembre 1G47.

lui serait un fidèle allié contre l'Espagne (1). La proclaiiialion de la république venait singulièrement contrarier ce plan. 11 était impossible, ainsi que le rembarquait judicieusement Brienne, « déménager ensemblement le peuple et les grands, dont pourtant on avait besoin pour l'établissement d'un roi (2). De plus, n'allait-on pas se brouiller définitivement avec Innocent X? Cela semblait fort à craindre. Le Pape était seigneur dominant de Naples, et, comme tel, il avait droit d'être blessé qu'on disposât sans son aveu d'un royaume dont il avait la suzeraineté, et cela dans un moment où il venait d'acquérir des titres particuliers à la bienveillance de la France, en accordant enfin le chapeau au frère du premier ministre (3).

Pour résoudre ces difficultés, le conseil royal fut convoqué, et de ses délibérations sortit un long mémoire dans lequel toutes les questions soulevées par la révolution de Naples étaient examinées et approfondies (A). L'exacte situation de ce royaume y était établie avec soin, les chances de dissolution de la république naissante signalées avec perspicacité, le programme à suivre indiqué. Ce curieux mémoire, signé de Louis XIV, et qui n'occupe pas moins de quarante et une pages in-folio, dut être l'objet de longues méditations, et Ton mit sans doute plusieurs jours à le rédiger, car il offre, dans ses dernières pages, la trace d'un revirement d'idées dont nous aurons à rechercher les causes. De plus, il est facile d'établir que, bien qu'il soit

(1) Ce sont les termes d'une dépêclie de Brienne au marquis de Fonlenay en date du 20 novembre 1647.

(2) Dépêclie du même au même, en date du 26 novembre.

(3) 11 fut nommé le 7 octobre, et prit le titre de cardinal de Sainte- Cécile.

(4) On trouvera ce niaiioire publié sous le n" L, et allant de la page 195 à la page 224 du présent volume.

daté du 28 novembre, il dut être terminé avant cette époque, car on s'aperçoit en le lisant que ses rédacteurs ignoraient le départ du duc de Guise, bien qu'une dépêche de Brienne, en date de ce même jour, 28 novembre, prouve qu'à cette date la nouvelle de ce départ était parvenue à Paris (i).

Jusqu'à présent, la conduite des chefs de la flotte française et celle des agents de Mazarin, envoyés à Naples, a été jugée presque uniquement sur les affirmations et les accusations passionnées du duc de Guise. Cet important et décisif document permet aujourd'hui de l'apprécier d'après les instructions mêmes émanées de Paris, et d'attribuer à chacun sa juste part de responsabilité dans les échecs entraînés par le conflit qui s'éleva entre le jeune prince et les émissaires du cardinal.

Le cabinet français pensait que la répubUque napolitaine n'était pas née viable, et que ses auteurs reconnaîtraient bientôt d'eux-mêmes la nécessité de choisir un roi qui achevât, par sa valeur personnelle, ce que le peuple avait commencé, et qui parvînt par sa sage conduite à pacifier le royaume. Il établissait ensuite les raisons qui portaient le souverain de la France à refuser l'offre qui lui serait très-probablement faite de la couronne des Deux-Siciles, et à préférer l'élection d'un roi placé sous sa protection.

D'autre part, le gouvernement français gardait le silence le plus absolu sur les espérances secrètes du duc de Guise, qui ne pouvaient pourtant lui être inconnues. Ce prince avait assuré qu'il n'irait à Naples que pour ranger ce royaume sous les lois de la France. On prenait ou l'on feignait de

(I) Nous parlons du départ, et non du débarquement, qui ne fut connu que onze jours plus lard.

prendre cette affirmation très -au sérieux, et l'on n'admettait pas qu'il pût jouer là un autre rôle que celui de général des armées de la nouvelle république. Encore ne le croyait-on pas apte à remplir cette charge difficile sans être entouré de conseillers expérimentés et dévoués à la France.

Le mémoire ajoutait qu'on avait fait expédier deux pouvoirs pour traiter avec le peuple de Naples. L'un au marquis de Fontenay lui-même, l'autre au bailli de Valençay et à l'abbé de Saint-Nicolas (1).

Ainsi, le duc de Guise était d'avance placé en état de suspicion. On lui donnait des guides et des surveillants; on investissait ces derniers du droit de traiter avec les Napolitains, sans même prendre son avis. Il était impossible qu'une âme fière et bouillante comme était celle de Guise ne fût pas indignée d'une si injurieuse défiance. Il y avait certes imprudence à ne pas traiter avec plus de ménagement l'homme qui disposait à son gré des volontés de la multitude, et l'on verra tout à l'heure quelles funestes conséquences entraîna cette méfiance du cabinet français. Disons de suite que le marquis de Fontenay, brouillé avec l'abbé de Saint-Nicolas, ne lui communiqua point les dépêches de sa cour, en sorte que ce dernier ne se rendit point à Naples (2). Il fut remplacé par un familier du cardinal Mazarin, qui partageait avec Fontenay, le secret des négociations diplomatiques relatives aux affaires des Deux-Siciles.

En résumé, intervention dans la révolution napolitaine, non pour s'aggrandir, mais en vue de contraindre l'Espa-

(1) Ces pouvoirs ont été publiés en tête des Mémoires du comte de Modène, édition de 1827, t, I, p. 51. Ils portent la date du 30 novembre.

(2) Mémoires de l'abbé Arnault, coll. Petitot, 2« série, t. XXXIV, p. 262.

gne à une paix avantageuse pour nous ; mise en œuvre de tous les moyens propres à détacher Naples de cette couronne; acceptation du trône par le roi de France, mais avec faculté par lui réservée d'y placer immédiatement un prince de son choix; élection d'un sénat dans lo cas où la république naissante aurait la vie plus dure qu'on ne le supposait; défiance envers le duc de Guise; recommandation de ne pas le laisser sortir de son rôle de général des armées de la nouvelle république; pouvoir donné aux agents de France de traiter avec les révoltés sans sa participation : tels étaient les points principaux dans lesquels se résumaient les vues de Mazarin et des ministres placés sous ses ordres à la fin de novembre 1647.

Emportés par la logique de la situation, ces hommes d'Etat avaient, comme on le voit, autorisé le marquis de Fontenay ou ses représentants à traiter avec le peuple de NapleS;, c'est-à-dire à régler la nature et l'importance des secours qui lui seraient donnés et à établir, d'un commun accord avec lui, la forme de gouvernement et le chef qu'il conviendrait à ce peuple d'adopter. Toutefois, une recommandation bien curieuse avait été faite aux plénipotentiaires : c'était de ne point promettre aux Napolitains de les faire comprendre dans le traité de paix qui se négociait avec l'Espagne, et d'éviter soigneusement tout engagement sur ce point.

En transmettant au marquis de Fontenay le long mémoire que nous venons d'analyser, et qu'il faut lire en entier dans le texte même, Brienne découvrait le fond de la pensée du cabinet avec une franchise dépouillée de tout voile et qui frisait le cynisme. Il renouvelait la recommandation de temporiser et de laisser à la France, avant qu'elle reçût en sa protection les Napolitains, le temps de voir leur sort se fixer; « car, ajoutait-il, si la paix se

pouvait conclure pendant que leur fortune est incertaine, nous aurions tiré le fruit de leur révolte, et nous éviterions le blâme auquel nous demeurerions exposés si, après les avoir reçus sous notre protection, nous les abandonnions. » Certes, la politique dont ces lignes témoignent n'était ni franche ni loyale. Il est même douteux qu'elle fût habile. C'est surtout quand on a affaire aux révolutions qu'il faut se décider vite et que le temps perdu ne se retrouve pas. Mais les historiens, qui reprochent sévèrement à Mazarin ses temporisations dans cette grave occurrence, oublient trop les embarras et les complications de toutes sortes au milieu desquels il se débattait alors. Après trente ans d'une guerre qui avait dévoré toutes nos ressources, la paix était devenue le vœu général, un de ces besoins publics auxquels un gouvernement ne résiste pas impunément. La France était épuisée ; l'argent manquait pour l'entretien des troupes; les pays mêmes sur lesquels vivaient nos armées étaient ruinés, à ce point que le pillage y était devenu une ressource illusoire. Nos échecs répétés devant Lérida; la mort de Gassion ; les Catalans qui se tournaient contre nous, sachant qu'au congrès de Munster Mazarin offrait de les vendre; l'Aragon qui armait pour les aider; la défection imminente de nos alliés qui menaçaient, si nous ne nous prêtions à un arrangement général, de conclure des traités de paix particuliers et de nous laisser seuls en face de l'Espagne; les insolences de Condé, plus exigeant après chaque victoire et qui, sans la paix, devenait un maître insupportable; les discordes intérieures; la Fronde à son début et déjà menaçante, c'étaient sans contredit de graves considérations, et qui devaient faire hésiter le chef du gouvernement à intervenir à la légère dans une affaire pleine d'incertitudes, comme était la révolte de Naples, au risque d'être contraint à se retirer honteusement, en abandon-

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nant aux vengeances de l'Espagne les malheureux que leur foi dans nos promesses aurait compromis.

La nouvelle de l'heureux débarquement du duc de Guise sous le feu de la flotle espagnole parvint à Paris lu !J décembre; elle y causa plus de mécontentement encore que de surprise. Il s'en fallut peu que le marquis de Fontenay ne fût blâmé pour avoir prêté les mains à cette entreprise, qui pouvait précipiter les événements et forcer le gouvernement français à sortir plus tôt qu'il ne l'aurait voulu de l'état d'expectative où il s'était placé. On lui savait surtout mauvais gré d'avoir hâté par ses efforts et ses représentations le départ du prince, et Brienne, qui lui était dévoué, dut s'employer pour faire agréer sa justification (1). Guise était parti seul, sans aucun des conseils qu'on prétendait lui imposer pour tempérer sa fougue elles capricieux écarts de son esprit aventureux. Cette révolution, qu'on s'était flatté de modérer et de diriger, allait maintenant obéir à un courant nouveau, dont il était impossible de mesurer la force et la direction, car Mazarin était trop peu sincère lui-même pour croire à la sincérité des autres, et trop peu désintéressé pour admettre qu'un homme aussi ambitieux que le duc de Guise se fut allé jeter en de tels périls sans arrière-pensée et dans l'unique dessein de servir les intérêts du Roi. Aussi refusa-t-il d'abord de ratifier les promesses que le marquis de Fontenay avait faites au

(1) Dépêclie du IG décembre 1647.

jeune prince, au moment du départ de ce dernier, et même de l'aider d'aucun subside.

Le 16 décembre, Brienne écrivait à cet ambassadeur: « J'avais bien prévu qu'il serait à propos de disposer le Roi à assister M. de Guise, et j'en avais fait l'ouverture; j'ai trouvé les plus sages dans un autre sentiment, leur semblant suffire de prier Madame sa mère de s'y porter, ce qui sera pour réussir (i). »

Il était impossible de mieux marquer que l'entreprise du jeune conquérant était considérée comme une affaire privée, qui n'intéressait que sa famille, et où l'État n'avait rien à voir. C'était là, il faut le dire^ une appréciation Irèsfausse de la situation. Que Guise eût trop précipité les choses, qu'il nourrit ou non des desseins ambitieux, contre lesquels du reste il protestait ; il n'en était pas moins vrai qu'il était parti encouragé et stimulé par les représentants de la France à Rome, et après en avoir obtenu la permission de Mazarin lui-même. D'ailleurs les événements marchaient; le prince déployait, dans les premières mesures par lesquelles il chercha, aussitôt après son arrivée, à asseoir son autorité et à ramener l'ordre, une capacité militaire et même un esprit politique qu'on était loin d'attendre de lui.

Retardée par une tempête, la flotle française n'apparut dans les eaux de Naples que le 48 décembre, un mois après Guise, et quand ce prince était déjà aux prises avec les difficultés inséparables de l'établissement de tout gouvernement nouveau. Chose plus malheureuse encore, cette flotte, attendue par toute la population avec une impatience fébrile, n'apportait presque rien de ce qu'on comptait recevoir, rien de ce qui était nécessaire pour faire

(I) Voir la suite, p. 229.

prendre patience à un peuple affamé et manquant de tout. Loin d'être en état de fournir des vivres aux révoltés, elle n'avait pas même ceux qui étaient nécessaires à sa propre subsistance, et Brienne l'avoue dans une dépêche (i).

Quelle était la cause d'une telle incurie ? Comment Mazarin, qui au mois d'octobre, promettait de fournir des grains au peuple de Naples et en faisait faire des approvisionnements dans les villes du littoral de la Méditerranée (2), put-il laisser partir la flotte sans provisions, au risque de perdre tous les avantages qu'on devait attendre de son intervention? Cette faute lui a été bien des fois reprochée; et elle vaut la peine qu'on s'y arrête.

Il faut dire d'abord que l'équipement de notre flotte se fit fort à la hâte, par le désir qu'on avait de joindre celle d'Espagne avant qu'elle fût en état de combattre. On partit si vite que personne n'eut le temps de se pourvoir d'argent, chose alors beaucoup plus difficile qu'aujourd'hui. « En mettant tout le monde à contribution disait l'abbé Baschi, on n'eût pas réuni cent pistoles (3). » Voilà pour les ressources des particuliers. Les fonds envoyés par le gouvernement consistaient en cinq cent mille francs de lettres de change sur Gênes, qu'on n'eut pas le temps d'escompter dans cette ville et qu'il fut impossible déplacer à Naples. Quant aux grains, le duc de Richeheu, en partant, se borna à laisser l'ordre d'en charger en Provence quelques vaisseaux, lesquels n'arrivèrent pas même à temps pour sauver l'armée de la famine (4). On

(1) Dépêche de Brienne du 17 janvier 1648, p. 253.

(2) Dépêche du même, eu date du 18 octobre 1647. On y Ht: « Elle (Sa Majesté) a ordonné qu'il en fût faict achapt (de grains), et qu'on dressast des magasins ez villes d'où plus commodément on leur en pourroit fournir. » V. p. 140.

(3) Mémoires du duc de Guise, coll. Petitot, 2^ série, t. LV, p. 327.

(4) Mémoires du duc de Guise, coll. Petitot, t. LV, p. 307.

s'était dit qu'on en trouverait à Naplcs; c'était Naples, au contraire, qu'il eût fallu nourrir et pourvoir do toute espèce de munitions. Lorsque le duc de Guise y arriva, il n'y trouva que pour quinze jours de pain ; il n'y avait d'autre poudre que les quelques barils qu'il apportait, et à peine restait-il cinq mille hommes sous les armes; la ville, alTamce et presque sans défense, attendait avec impatience les vivres, la poudre, les armes et les troupes que Guise avait promis, et que la flotte, disait-il, devait apporter. Ainsi, le prince avait trompé les Napolitains, en même temps que ceux-ci l'abusaient lui-même, en sorte que les insurgés et leur chef soulTraicnt, en fin de compte, de ce double mensonge, que le ministère français ne sut pas ou ne voulut pas apercevoir.

Mazarin, on l'a vu, croyait peu à la possibilité d'arracher Naples au joug de l'Espagne, encore moins à l'utilité d'y fonder un établissement durable. Persuadé, non sans raison, que la noblesse napolitaine était hostile à l'insurrection, convaincu que, sans son concours, on ne parviendrait pas plus à faire vivre la. république qu'à établir une royauté nouvelle, il répugnait à prodiguer l'or et le sang de la France dans une expédition, dont l'heureuse issue lui semblait plus que problématique. Sans doute il eût vu avec plaisir l'Espagne perdant les Deux-Siciles, comme elle avait déjà perdu le Portugal et la Catalogne ; mais le soin de la pacification générale passait dans son esprit bien avant cette douteuse éventualité. Il tenait moins à ruiner la domination espagnole qu'à la mettre assez en péril pour que Philippe IV, contraint d'employer] ses troupes dans les pays insurgés, fût amené à accepter la paix, qu'il repoussait depuis si longtemps. Que la flotte française arrivât à joindre celle d'Espagne; qu'elle parvînt à la défaire ou seulement à la disperser; que le peuple de

Naples, aidé de deux mille hommes bien disciplinés qu'on mettrait à terre, emportât les cliàtcaux (1): et l'on pouvait cire assuré que l'Espagne, obligée de concentrer dans ces contrées une forte partie de ses troupes, se montrerait moins hostile aux propositions des plénipotenlaires français réunis à Munster.

Ainsi, les secours promis aux Napolitains n'était qu'un leurre (2). Les amuser par un semblant de traité dont on retarderait autant que possible la conclusion, les lancer en avant sans s'engager avec eux, rester maître de leur retirer tout appui sans qu'ils eussent le droit de se plaindre d'un manque de foi, tel était le plan du cabinet français. Avec une indilïérence cynique, Mazarin méditait de les abandonner aux vengeances de Philippe IV, si l'effroi de notre intervention était suffisant pour pousser ce prince à conclure promptement la paix. Cette secrète et déloyale intention est la clé de toute la politique française dans la première période de la révolte de Naples, dans celle qui s'étend jusqu'au commencement de février 16-48.

(1) C'est là une recommandation sur laquelle le cabinet français revient avec insistance, et notamment dans une dépêche de Brienne en date du 10 janvier 1648.

(2) Drienne à Fontenay, 24 janvier 1648, plus loin, p. 257. Dans celte dépêche, le secrétaire d'État constate l'entier dévoûment que le Pape et son entourage manifestaient pour la cause d'Espagne. Notre ambassadeur n'avait pu obtenir la traite des grains ferrarais, qui était nécessaire pour faire vivre les troupes que la France avait alors en Lombardie. En même temps qu'il nous refusait cette faveur, Innocent X permettait à Philippe IV de faire des levées dans l'État ecclésiastique et d'en tirer tout ce qu'exigeait la défense du royaunSe de Naples.

La flotte française, en arrivant à Naples, portait à son bord un romain embarqué pendant le passage, l'abbé Baschi, familier de Michel Mazarin, son domestique, comme on disait alors. Mis au courant par son maître et par le marquis de Fontenay, des secrètes instructions du cabinet français, il était fort capable de les exécuter dans ce qu'elles avaient de plus subtil et de plus tortueux. L'abbé Baschi était accrédité auprès de « messieurs » de la république de Naples. Quant à Guise, considéré comme général des armées de cette république, l'envoyé des plénipotentiaires français était simplement chargé de lui communiquer les pensées du Roi et de l'assister de ses conseils. Il ne devait traiter qu'avec le chef du peuple.

Dès la première entrevue qu'il eut avec le prince, ce dernier ayant manifesté l'intention de prendre le commandement des troupes qu'on allait débarquer, l'abbé répondit froidement que l'armée et tous les secours étaient envoyés au peuple de Naples et devaient obéir à son principal chef. Le duc répliqua, avec une grande apparence de raison, que les secours et le commandement de l'armée étant choses qui regardaient la guerre, c'était à lui, général des armées de la République, qu'il appartenait d'en disposer. « Gennaro Annèse, repartit l'abbé, est ici le seul chef et le générahssime; jusqu'à présent, toutes les communications officielles ont eu lieu avec lui; c'est donc à lui que je dois m' adresser. » Tout ce que le prince put dire de l'incapacité, de l'ignorance, de la grossièreté, du peu de crédit

d'Annèse, ne parvint pas à ébranler la résolution du diplomate romain. Guise prit aussitôt la résolution de couper court à cette situation, et puisque l'armée devait obéir au chef de Naples, c'est à lui seul qu'il voulut faire décerner le titre.

L'armurier Gennaro Annèse, menacé delà potence, signa lui-même sa déchéance et se contenta de la seconde place dans le gouvernement. Quant à Guise, il se lit proclamer duc de la République pour cinq ans, et prit possession de celte dignité le 21 décembre 4647. Si l'agent français avait eu pour but de le forcer à dévoiler ses desseins, il y avait réussi au-delà même de ses vœux. Le prince venait de brûler ses vaisseaux. 1

Peut-être que si, au lieu d'un représentant secondaire et à courte vue comme était l'abbé Baschi, la France avait envoyé à Naples un diplomate d'un esprit mûr et élevé, tel que l'abbé de Saint-Nicolas, les choses auraient pris une marche toute différente. On eût compris qu'après tout le coup d'État du duc faisait assez bien les alfaires de la France. Peu importait, en effet, qui aurait Naples, pourvu que ce royaume échappât à l'Espagne, Au lieu donc de travailler à détruire l'autorité mal établie du nouveau chef de la république napolitaine, on se fût appliqué à la consolider en le dirigeant bien et en lui inspirant des mesures prudentes et conciUatrices. Telle fut en effet, comme on le verra, la pensée de Mazarin lorsqu'il apprit la révolution gouvernementale accomplie par le duc de Guise, et tel fut aussi le plan qu'il adopta à la fin, mais trop tard. Malheureusement, il fallait trois semaines pour que les résolutions qu'elle inspirerait au ministre arrivassent à Naples ; il en fallait autant pour que cette nouvelle parvînt à Paris. L'échec subi par la politique française fut dû surtout à ces délais inévitables.

Initie cl dévoué aux secrets desseins du cardinal de Sainlc-Cécile, l'abbé Dasebi savait que ce frère de Mazarin nourrissait l'espérance de se faii'e attribuer la viccroyaulé de Naples, aux lieu et place de celle de Catalogne, dont il refusait d'aller prendre possession. Guise assure môme qu'une ouverture lui avait été faite dans ce sens. L'abbé l'aurait engagé à offrir la protection du royaume de Naples au nouveau cardinal, proposition que le prince aurait rejetée bien loin, comme une idée folle et risible (4). Baschi devait donc, pour servir les vues de son mailre, nuire à l'homme qui s'attribuait la place que ce dernier ambitionnait. C'est ce qu'il lit en exploitant habilement les rancunes du chef populaire que Guise venait de détrôner.

Dès avant l'arrivée du duc, Annèse, prévoyant l'amoindrissement dont sa propre autorité était menacée, s'était efforcé de le desservir auprès des ministres de France à Rome et de le ruiner dans l'esprit de la populace (2). Lorsque le duc de Guise l'eut dépouillé de l'autorité suprême, l'armurier parut d'abord se soumettre et accepter le fait accompli. A ce prix, il conserva le gouvernement du donjon des Carmes, position importante, qui pouvait, à un moment donné, le rendre maître des événements. Mais il ne renonça point à l'espoir de se venger, et l'autorité qu'il conservait sur les dernières classes du peuple lui était un sûr garant que, tôt ou tard, il en trouverait l'occasion. Le marquis de Fontenay, mis au courant de ses projets, eut le tort de les favoriser (3).

Annèse accueillit donc avec empressement les ouvertures

(1) Mémoires de Guise, coll. Petitot, t. LV, p. 330.

(2) Mémoires du comte de Mod'ene, t. II, p. 277.

(3) C'est ce qui résulte de deux dcpêclies de Brienne, en date des 14 et 28 février 1648; c'est aussi ce dont Guise accuse notre ambassadeur en plusieurs endroits de ses Mémoires.

de l'abbé Basclii, et tous deux complotèrent les moyens de perdre le dictateur. On peut lire dans les Mémoires de Guise le détail des intrigues et des complots qui furent dirigés contre son autorité et même contre sa vie. L'illustre narateur accuse formellement l'émissaire de Mazarin d'avoir essayé de le faire tuer dans une émeute populaire, puis d'avoir tenté de le faire poignarder par une conjuration formée de dix-sept personnes, auxquelles l'abbé persuada que Naples n'avait point de secours à attendre de la cour de France tant que le prince serait à la tête de son gouvernement (1). Sans doute il ne faut pas accueillir aveuglément des accusations dictées par le ressentiment et par le désir qu'éprouvait le prince de décliner la responsabilité de l'échec qui mit un à son entreprise; il est difficile toutefois de n'y pas reconnaître un certain fond de vérité. 11 en est une au moins qui paraît bien établie. Le parti républicain, par l'organe de Yincenzo d'Andréa, son chef principal, vint demander au duc de Naples la création d'un sénat, sans l'avis duquel le dictateur ne pourrait rien entreprendre, demande embarrassante et grosse de périls. Si l'on se rappelle que cette élection d'un sénat était une des recommandations faites par la cour de France, on admettra volontiers que l'abbé Baschi ne fut point étranger à cette requête perfide et qui, chose singulière, paraît avoir été inspirée par l'Espagne en môme temps que par la France. C'était une véritable arnie à deux tranchants. En l'accueillant, le prince se liait les mains et abdiquait l'autorité absolue, dans un moment où la dictature était une nécessité de salut public; en la rejetant, comme il le fit, il donnait un beau champ à ses ennemis; il les autorisait, en quelque sorte, à pubher qu'il

(1) Mémoires de Guise, coll. Petitot, t. LV, p. 336.

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