XL VI
aspirait à la royauté et « nourrissait plutôt le dessein d'opprimer la ville et le royaume que de les tirer de captivité (i). »
On comprend à la rigueur que l'agent de Mazarin ait refusé de fournir des secours qui devaient être employés à consolider un pouvoir que son gouvernement désirait plutôt renverser qu'établir. Ce qu'il est moins facile de comprendre, c'est la conduite de la flotte. L'intention formelle du cabinet français était qu'elle cherchât, par tous les moyens en son pouvoir, à joindre l'escadre espagnole, à la forcer d'accepter le combat et à la détruire s'il était possible. Comment donc expliquer le rôle expectant et presque négatif dans lequel les chefs de notre armée navale se renfermèrent? Leurs hésitations, le peu d'avantages qu'ils tirèrent des forces considérables mises à leur disposition et, surtout, leur prompt retour ont été, de la part des écrivains espagnols et des amis du duc de Guise, l'objet d'insinuations malveillantes et même d'accusations, que beaucoup d'historiens français ont eu le tort d'accueiUir sans preuves suffisantes.
D'après les amis du duc de Guise, le prince, dès la première nouvelle qu'il eut de l'arrivée des Français dans le golfe de Naples, envoya une felouque pour faire savoir au duc de Richelieu que la flotte d'Espagne était alors dispersée par les rades de Castel-Novo, de Castel-del-Ovo, de Castel-a-mare, de Nisida et du port de Baya, et que s'il le voulait, il en pourrait brûler la plus grande partie et se rendre maître de l'autre. Les chefs de l'armée française s'amusèrent à tenir conseil alors qu'il fallait combattre, et négligèrent ce jour-là une occasion qu'ils ne devaient plus retrouver, en perdant la faveur des vents et l'avantage de
(1) Mémoires de Guise, loc. cit.
surprendre des vaisseaux encore sur le fer et dénués de soldats et de matelots (1). Le duc de Guise, dans ses Mémoires, ne mentionne point l'envoi de la felouque dont il vient d'être question, et l'on verra tout à l'heure qu'il ne put faire cet envoi. (2)
Le rapport officiel adressé par le duc de Richelieu au cardinal Mazarin répond en partie à ces accusations; mais on peut affirmer que la mission de la flotte ne se bornait pas, comme l'ont prétendu les écrivains espagnols, à une simple apparition dans les eaux de Naples, Sur ce point important, les instructions, datées du 28 novembre 1647, qui sont signées de Louis XIV, ne sauraient laisser aucun doute. Les chefs de l'armée navale n'avaient pas seulement pour mission de s'emparer de Baya; ils devaient, s'ils en étaient requis par les insurgés, expulser les Espagnols de Naples et des environs, et même, s'il était possible, se rendre maîtres de Gaëte avec l'aide du peuple. Rien de plus positif que ces ordres, et l'on a lieu de s'étonner de ce qu'ils n'ont pas été exécutés.
Après une traversée des plus pénibles, accomplie par un mauvais temps presque continuel, l'armée navale française parut dans le golfe de Naples le 18 décembre. Elle se composait de vingt-quatre vaisseaux de guerre et de cinq brûlots. En passant devant l'île d'Ischia, elle apprit que les
(1) Mémoires du comte de Modène^ t. II, p. 301.
(2) Mémoires du duc de Guise, coll. Petitot, t. LV, p. 305-306.
ennemis tenaient toutes les forteresses du golfe, qu'ils avaient quarante-deux vaisseaux et vingt-une galères (i); que la plus grande partie des vaisseaux était mouillée sous les forts du château de l'Œuf et du Ghàteau-Neuf; le reste se tenait dans la rade de Baya, dans le port de Nisida et dans celui de Castel-a-mare, tous situés dans le golfe de Naples. Une felouque de la marine de Pausilippe aborda l'amiral et fit connaître que le duc de Guise était sorti de Naples avec une armée de neuf mille hommes, afin de prendre quelques petites places à dix ou douze railles de la ville. Elle réclama de la poudre pour les insurgés, et il lui en fut remis dix-huit barils; c'est tout ce qu'elle pouvait porter.
Cette felouque n'était point envoyée par le duc de Guise, puisqu'il était absent de Naples. C'est seulement le soir, et quand la nuit ne permettait plus de combattre que père Tomaso de Juliis apporta une lettre du prince, le lequel, venait d'entrer à Naples, et priait qu'on lui expédiât de suite de la poudre et quatre pièces de canon.
L'escadre française vint mouiller à une portée de canon de celle d'Espagne et des châteaux. Il était alors deux heures du soir. Le duc de Richelieu fit assembler le conseil et l'on décida de livrer combat dès le lendemain malin.
Par malheur, le vent changea dans la nuit : celui qui soufflait dans la matinée du 19 décembre portait vers la terre, et, comme dit le rapport officiel, « il n'était pas bon pour se pourvoir dégager de dessous les forts, après le combat. » ]\lémcvcnl le 20 décembre. Ce jour-là, pour utiliser ses instants, la flotte française alla brûler cinq vaisseaux espagnols mouillés sous Castel-a-raare. Bref,
(1) Le comte de Modène dit cinquante-deux vaisseaux et vingt-trois galères. Nous suivons le rapport officiel.
l'occasion perdue ne se trouva plus. Les ennemis, d'ailleurs, avaient à la hâte remis le gros de leur flotte en état de combattre. Pendant treize jours que les Français passèrent encore dans le golfe de Naples, de continuelles tempêtes absorbèrent tout leur temps et tous leurs efforts. Ils n'avaient ni galères, ni retraites, ni port, ni même aucun terrain ami ou ennemi où ils pussent mouiller et faire de l'eau : il leur fallait rester toujours à la voile dans un golfe, l'un des plus dangereux de la Méditerranée, et où le moindre accident qui fût arrivé à nos vaisseaux les faisait perdre sans i;essource (1). L'ennemi sentait bien que, dans une telle saison et sur une côte aussi périlleuse, la tempête était son meilleur auxiliaire. Aussi toute sa tactique se borna-t-elle à éviter un engagement général, et, quand il se voyait serré de trop près, à se réfugier sous le feu des forteresses.
Ainsi tombe la principale accusation portée contre les chefs de l'armée navale de France. Ils n'eurent qu'une seule fois l'occasion propice pour détruire la flotte ennemie, et cette occasion, l'heure avancée ne leur permit pas d'en profiter.
Une accusation, non moins grave, et plus fondée en apparence, est celle que ces chefs eux-mêmes et les ambassadeurs de France à Rome dirigèrent contre le duc de Guise et qu'on lit dans les écrits du temps relatifs à cette affaire. Les Espagnols, on l'a vu, contraints de pourvoir ..subitement à l'équipement de leur flotte, avaient été forcés de dégarnir tous les postes de la ville occupés par leurs soldats et leurs matelots. Il semble donc que le nouveau chef de Naples pouvait et devait profiter de cette circonstance pour
(1) Termes du rapport officiel. Voirie tome I des Mémoires du comte de Modène, p. 160 et 161.
se rendre maître de ces postes, et les documents les plus authentiques prouvent que tel fat en eiîet son projet. Le -11 décembre, il fit notifier à l'amiral le titre que le peuple venait de lui donner; en même temps, il priait ce dernier défaire une diversion pendant qu'il attaquerait les postes (1). Le duc de Richelieu se prêta à ce désir, trop conforme, en effet , aux secrets desseins de son gouvernement pour qu'il put s'y refuser. On avait ainsi le moyen de nuire aux Espagnols, sans donner ouvertement assistance au mouvement révolutionnaire. Pendant six jours, du 28 décembre au 2 janvier, l'amiral français"! maintint continuellement la ilotte ennemie en mer; il lui offrit même la bataille, que cette dernière refusa d'accepter (2).
Selon le duc de Richelieu, Guise était seul responsable de l'insuccès. C'étaient les divisions nées de son coup d'État qui avaient paralysé l'effet de la diversion tentée par notre armée navale. Non seulement le prince n'avait point profité de cette diversion, mais il avait publié hautement qu'il n'avait aucun besoin des Français. Au lieu de réclamer le débarquement des troupes qui lui étaient destinées, il s'était borné à demander de l'argent, des munitions, des vivres et quelques officiers français pour la conduite du populaire.
Bien plus, « afin de rendre la protection et le secours de la France inutiles ou plutôt suspects au peuple, il avait feint d'avoir avis que, s'il fût allé voir le duc de Richelieu, on Veut arrêté prisonnier, et que notre armée était venua pour introduire les Français dans le royaume plutôt que pour secourir les Napolitains (3). »
(i) Rapport du duc de Richelieu, p. 150 et 151.
(2) Rapport du duc de Richelieu, p. 152.
(3) Mémoires du comte de Modène, t. II, p. 312.
Telles furent les graves imputations au moyen desquelles les commandants de l'armée navale essayèrent de colorer aux yeux de l'opinion l'insuccès de nos efforts et le prompt retour de notre flotte. La vérité est que les discordes, qui firent manquer l'effet de la diversion tentée par nos vaisseaux, furent l'œuvre des agents français bien plus encore que celle des Espagnols. En refusant de reconnaître l'autorité absolue du nouveau dictateur, en continuant de traiter avec son rival, en minant souterrainement son influence, ces agents le poussaient aux résolutions suprêmes, et i! semble que telle fut en effet leur intention. Il n'avait refusé le débarquement des troupes qu'on lui offrait que parce qu'on ne lui donnait ni argent ni munitions pour les payer et les nourrir. En prêtant à ce refus des vues intéressées, on l'incitait à les concevoir. Enfin, on l'accusait de s'être défié de l'accueil que noire amiral lui réservait, et d'avoir feint de savoir que, s'il était allé faire visite au duc de Richelieu, on l'aurait retenu prisonnier. Rien n'était plus fondé que cette crainte; car, dès les premiers jours de janvier, l'ambassadeur de France à Rome qui, comme on le sait, avait carte blanche pour la direction de notre intervention à Naples, ratifiait cet odieux projet, à la seule condition de n'entreprendre d'arrêter le jeune prince que « lorsqu'on serait assuré de réussir (1). »
(1) Dans ses Mémoires (coll. Pelitot, t. LV, p. 329), Guise parle de ce projet de l'arrêter, sans paraître y ajouter foi. Il prétend que l'abbé Baschi « eut la malice de lui faire dire en confidence, par le Père de Juliis, qu'il se gardât bien d'aller sur l'armée navale, parce qu'on avait l'ordre et le dessein de l'arrêter. »
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Après dix-sept jours de croisière dans le golfe de Naples, la flotte française était partie pour la Provence (3 janvier 4648), autant parce qu'elle manquait d'eau et de munitions de bouche que pour ne pas prêter au duc de Guise l'appui, désormais moral, il est vrai, mais considérable encore, qui résultait de sa présence (1). L'abbé Baschi, qu'elle portait à son bord, se rendit aussitôt à Paris où il arriva au commencement de février (2). Guise, comprenant qu'il allait être, de la part de cet agent, l'objet de dénonciations les plus perfides et les plus passionnées, se bâta d'expédier à la cour un de ses gentilshommes, le sieur de Taillade, lequel fit tant de diligence, qu'il était à Paris dix ou douze jours après f abbé (3). Mazarin entendit donc presque en même temps l'accusateur et favocat du prince; il put se faire une juste idée des fautes commises tant par ce dernier que par les agents de la France, etme-
(1) Guise prétend, en effet, — et cela paraît vraisemblalile, —qu'ayant su par le duc de Riclielieuquela flotte manquait d'eau et se verrait contrainte de se retirer s'il n'y remédiait, il lui envoya dix-huit felouques pour en faire; « mais, ajoule-l-il, ce nombre n'ayant pas été jugé suffisant, sous ce méchant prétexte elle se mit à la voile. » {Mémoires, t. LV, p. 351.) —Dans une dépêche en date du 16janvier 1648, Brienne constate que ce fut le manque de munitions de bouche qui força la flotte à retourner en Provence. Il revient sur ce sujet dans une dépêche datée du 24 du môme mois. (V. plus loin, p. 261.)
(2) Dépêche de Brienne à Fontenay, du 2 février 1648. (V. p. 269 et suiv.)
(3) Dépêche du même au même, du 14 février, p. 275.