ADRESSÉES
PAR LE COMTE DE BRIENNE AU MARQUIS DE FONTENAY Du 1«> mai 1648 au 30 juin 1649 (1).
Paris, 1" mai 1648.
Monsieur,
Avec vostre lettre du 7^ dupasse, nous en eusmes de Gennes en datte du 12e, qui nous apprirent ce qui se trouve confirmé ez vostres du 13e, qui furent reçues le 19e. n fault avouer que, bien qu'on se fust attendu à quelque chose de semblable, que cette nouvelle n'a pas laissé de surprendre ; et il fault convenir
(1) Ainsi qu'il est dit dans l'Avertissement, c'est à la bienveillance de M. A. Chéruel que les éditeurs doivent la communication de ces documents intéressants, qui forment tout une seconde série, faisant suite, sans aucun intervalle, à celle contenue dans le recueil de la Bibliothèque dOrléans. Ces dépêches ne se terminent qu'avec Tambassade du marquis de Fontenay ; et de même que les premières commençaient dès son départ de Paris pour l'Italie, celles-ci vont jusqu'à l'arrivée de son successeur à Rome. Nous n'avons pas cru néanmoins devoir les publier in extenso, et nous nous sommes contentés d'en extraire ce qui avait directement rapport aux affaires de Naples.
de deux choses l'une : ou que la conduite des Espagnolz a esté merveilleusement secrette, ou celle de M. de Guise très-déréglée, et sans aucune application ny de sa part, ny d'aucun des siens, puisque, sans aucun pressentiment, l'on a vu une affaire escloze de la nature de celle-là; et à mieux dire, il y a eu austant d'imprudence de la part du duc que d'adresse et de secret de celle des autres.
Je suis du sentiment que vous avez esté, c'est-à-dire ne donnant point de foy aux bruictz apportez de Gennes, comme vous n'aviez pas voulu faire à ceux qui se publioient dans Rome (1); mais je m'establys un terme, qui estoit que si, dans le 26*= au 29c au plus tard, nous n'avions de vos nouvelles, qu'il falloit se mocquer de ce qui se trouvoit écrit, et jusque à ce tempslà suspendre mon jugement, les circonstances avec lesquelles la nouvelle se trouvoit appuyée pouvant donner lieu d'y deffendre, et, bien plus, la mauvaise conduite de M. de Guise de le craindre. Ce qui fut dit et remarqué lorsque voz lettres (car, s'il vous en souvient, il y en avoit deux) furent leues, seroit inutilement rapporté : les affaires ont changé de face, et il ne reste que peu d'espérance de les restablir, qui mesme ne se peut fonder que sur ce que l'Abbruzze n'est pas encore rendu (2), et que dans le pays de Caux (3) il paroist quelques fumées qui donnent lieu de soubçonner qu'il y a du feu caché. Aussi les assistances données à ces peuples et la despense qu'on afaicte pour lui faciliter les moyens d'occuper quelques places ne peut qu'estre approuvée; et elle n'a jamais esté condamnée que lorsqu'on a creu que pour la faire on prenoit moins de soing de ce qui estoit à faire pour le soulagement du peuple de Naples, dont l'exemple de sa fermeté pouvoit contribuer au grand des-
(1) Ce sont, sans doute, les premières rumeurs répandues dans Rome dont il est ici question, car on ne tarda pas à être instruit fort exactement des événements. Il suffit de lire à ce sujet ce qu'écrivait de Rome l'abbé de Saint-Nicolas au cardinal d'Est, dans une dépêche en date des 11 et 18 avril. (Nctjocialions, etc., t. V, p. 431.)
(2) Les agents de la France à Rome partageaient ces illusions ; l'abbé de Saint-Nicolas écrit au cardinal d'Est, le 15 avril 16i8 : « .... Cependant on n'abandonne pas les afiaires de l'Abbruzze, et Ion travaille plus que Jamais à y envoyer des troupes. Il sera bien difficile que les Espagnols puissent sitôt pacifier tout le royaume. »
(3) Ce mot doit être mal écrit ; nous ne savons comment le restituer.
sein, et sans l'accomplissement duquel ce qu'on faisoit estoit assez inutile.
Il se peult dire que vous croyez que, si l'armée paroissoit devant Naples, il ne seroit pas difficile d'y restablir les affaires ; je dirois bien et avec asseurance que, si elles ont peu attendre ce secours, et que paroissant le mesme peuple qui avoit de l'affection pour le duc de Guise ou pour sa liberté fust capable de reprendre les armes et en estât de réduire les Espagnolz à la défense des cliasteaux, quand ilz auroient eu la fortune de proprendre prisonnier ce prince, que le Torrion des Carmes seroit en leur puissance, pour cela ilz ne seroient pas encore les maistres de la ville ; et ilz pourroient, ceux qui se sont accommodez avec eux, deslivrez d'une crainte et touchez d'une autre qui leur donne suject d'appréhender, songer à s'unir aux autres, qui n'ont paru divisez d'avec eux que pour prendre trop de créance au duc de Guise et qui estoient unis à l'essentiel de leur cause, souhaittant en concurrence avec eux la liberté; et c'est en ce poinct que ledit duc est à blasmer d'avoir plus appliqué à fomenter deux partis, pour en estre le maistre d'un, qu'à les unir, surtout si celuy qui estoit l'object de son adversion tesmoignoit de solides inclinations ou pour leur liberté ou pour cette couronne (1), ce qui a toujours esté nostre pensée. Il paye l'effect de son peu de prudence, et d'avoir songé à un establissement sans au préalable avoir songé aux moyens de chasser ceux qui le pourroient empescher. Et sans doute vous trouverez le peuple plus à descouvert enclin pour les Espagnolz qu'il ne paroissoit du passé, croyant que le succez qu'ilz ont en luy donne lieu de ne plus se contrraindre et de faire esclatter l'affection qu'il a toujours eue pour leur nation (2).
Si la comparution de la flotte peult apporter un changement aux choses, nous sommes sur les termes de l'espérer, car
(1) M. de Brienne désigne ainsi le parti de lu noblesse sur lequel il avait toujours prétendu s'appuyer, tandis que le duc de Guise était particulièrement soutenu par le peuple de Naples.
(2) Les sentiments d'Innocent X, en effet, n'étaient pas douteux. L'abbé de Saint-Nicolas disait, le 15 avril, au cardinal d'Est : « Le Pape a eu une extrême joie de ce qui est arrivé à Naples. Cela n'avancera pas nos affaires ici, particulièrement celles des M'^^ Barberins. »
ayant siu'nionté les diffîcultez qu'il y avoit de la faire partir, elle doibt estre à la mer il y a desjà du tempz, au moins le nombre des vaisseaux et des gallères que je vous ai mandez estre en cet estât. Ce n'est pas que la faulte affectée du trésorier Boucher n'ayt bien reculé noz affaires ; mais on a fait et on continue à remédier à cet inconvénient, en sorte qu'il reste lieu d'espérer que le service n'en souffrira point. Et le Plessis ne pouvant tarder de comparoistre de par deçà aydera aussi à les maintenir en Testât qu'on le désire. Il me reste une crainte qui n'est pas sans fondement, que le cardinal Grimaldi fera difficulté de se charger de cette affaire ; et il semble qu'il s'en puisse excuser par les changemens arrivez. Que si plus tost il eust eu les ordres que le courrier, que vous marquez estre arrivé, lui portoit, peut-estre que sa présence auroit empesché ce qui a succédé à l'avantage des Espagnolz, Arezzo et Vincenzo (1) ayants peu estre induictz à donner créance à ses paroles et tenir leurs fortunes asseurées, voyant que la France, sans déclarer de vouloir tirer de Naples le duc de Guise, ne laisse d'appliquer aux moiens de l'establir en république ou d'y avoir une auctorité modérée, ce qui eust tourné à la satisfacfaction des grandz et au soulagement des peuples, ce qui a paru le plus solide désir des sujects de ce royaume. On attend avec impatience la responce qu'il fera sur les despesches qui luy ont esté portées; et je souhaitte bien fort qu'elle soit telle qu'on en puisse avoir contentement, car ce sera une preuve asseurée que le jugement confirme ce qu'il vous a pieu de nous mander: qu'il n'y a rien de perdu, pourveu qu'on soustiennela faction qui n'est pas morte. Je ne lairray encore d'estre de ce sentiment, quand bien il y auroit quelque résistance à s'y embarquer, pourveu qu'il n'y trouve de difficulté que jusques à ce que l'on voye l'effect de ce qu'on se promet, et qu'il soit en résolution de s'y porter dès que les affaires seront au premier estât; mais s'il veut quelque chose de plus, et qui ne seroit pas sans fondement, je me le tiendray pour dit qu'il y juge d'extraordinaires difficultés, et qu'il voudra que les événemens des choses l'excusent à avoir un advantage de n'avoir pas refusé d'exécuter ce qui luy estoit commandé.
(1) Yincenzo d'Andréa, le chef des capes noires et du parti aristocratique républicain, l'un des ennemis les plus acharnés du duc de Guise.
On a peine à comprendre que le secrétaire du duc de Guise, duquel une de vos dépesches du 7e fait mention, eust esté capable de porter son maistre à précipiter son couronnement, car il nous avoit semblé bien persuadé que c'estoit sa perte ; et ce qu'il dit d'autrui ne se trouve appuyé d'aucun de la maison du duc, j'entens de sa mère, de ses frères, ny de sa sœur, qui avoit bien compris qu'il ne pouvoit se tirer de l'embarquement où il estoit que soutenu de cette couronne; et à la vérité le peu de moyens qu'ilz luy ont fourny font bien juger qu'ilz l'auroient condamné d'avoir une si haute prétention.
Peut-estre auriez-vous esté blasmé d'avoir différé le voyage de Pennautier sur l'arrivée dudit secrétaire, car bien qu'il fust chargé d'une somme de quarante mil livres, il n'y avoit rien à perdre d'en faire remettre une de trente-six, surtout debvant estre employée et mesnagée selon les instructions que vous luy en avez données, qui furent louées, ainsy que je vous i'ay mandé; et, quant à présent, l'argent seroit exposé à estre pris et ne pourroit pas mesme produire aucun effect; ainsy vous aurez deub le retenir, quand vous ne l'auriez pas résolu sur les accidens survenus qui sembloient esloignez, puisque la conjuration faite contre ce prince et qui se debvoit exécuter le vingtcinq mars avoit esté découverte, y ayant lieu de croire que Dieu ne permet pas un miracle, sans voulloir qu'il soit suivy de tout ce qu'on s'en peult promettre ; et ayant autrement ordonné, c'est à nous à adorer les jugemens qu'il fait; et comme nous n'estions point portez d'aucune ambition aux choses que nous entreprenions, mais seulement du désir (1) nos ennemis à concevoir une juste paix, nous avons suject de craindre qu'il n'a pas encore assez chastié noz péchez
Paris, 8 mai 1648.
Bien que l'ordinaire de Rome, dépesché le -13e du passé, se fust rendu en cette ville samedy dernier, deuxiesme du cou-
(1) Il y a là deux mots à suppléer, et il faut lire sans doute : « .... du désir de forcer nos ennemis à.... >>
rant, j'avois fait résolution de laisser partir le nostre sans vous escrire, ayant desjà fait response à vostre lettre.... Maintenant je suis obligé de changer de dessein, que les vostres du 27e m'ont esté apportées par un gentilhomme despesché par M. le bailly de Valancey, peu de temps après les avoir eues, et qui a fait telle diligence, que bien qu'en moins de cinq jours il s'est rendu de Thoulon en cette ville. Je les ay communicquées au prince Thomas et pris suject de le presser de partir, à quoy il est très-disposé, et que, quelque diligence qu'il fasse pour se rendre en Provence, n'y scauroit arriver qu'il ne trouve dix galères en estât de partance, outre dix qui estoient desjà à la mer le susdit jour premier du courant, que l'esquadre commandée par Garnierestoit desjà sur laroute. Il est vray que depuis un assez long temps le vent tire du levant, et de deçà celluy de l'ouest règne qui cause des pluies continuelles, dont les Espagnolz tirent advantage, n'estant pas possible que pendant qu'elles noyent tout, on puisse ouvrir la terre, ny se mettre en marche, ce qui retarde nos desseins.
Il y a lieu d'espérer que ceux qu'on a formez sur Naples s'accorderont, puisque le Pape persiste en son adversion pour les Espagnolz et qu'ilz jugent beaucoup de leurs forces, ayant demandez ceux qui se sont raccommodés avec les Ezpagnolz, dont la foiblesse est aisée à cognoistre, puisqu'ilz ne les refusent et n'ont d'excuse que de ce qu'ilz se sont absentez; ainsi il y a lieu de croire, du moins d'espérer, que si nostre flotte arrive la première, que sa diligence sera payée de l'acquisition d'un royaume.
Si vous avez eu du chagrin de ce qu'il (i), croyez que nous
en avons eu nostre bonne part ; et certes on a fait force d'argent pour surmonter plusieurs difficultés qui s'y sont rencontrées. Il se peult dire que ces retardemens seront payez du bon nombre d'hommes qu'elle porte, et que le peu de fortune qu'a eu M. de Guise aura peut-estre autant advancé la nostre que sa présence de par delà y pouvoit apporter de traverse; mais, pour ne pas s'estre conduict avec toute la prudence qui eust esté à désirer, il ne laisse pas d'estre plainct, et l'on faict touttes les choses qui peuvent asseurer
(1) Il y a là un mot mal écrit ; mais le sens n'est pas douteux.
sa vie et contribuer à sa liberté, qu'il ne peult pourtant espérer que lorsque la paix se conclura, que je ne tiens pas en cet estât. Il a esté jugé qu'il valloit mieux qu'on nous reprochast de nous estre servy d'un homme peu capable de ce qui luy estoit confié que de mettre sa vie en hazard ; et il eût esté mal aizé de reffuser cette grâce ni à M. le duc d'Orléans, dont il a l'honneur d'être le beau-frère (1), ni aux sentimens que madame sa mère tesmoigne pour lui, qui ne manquera pas de faire sonner bien hault que le Roy l'avoit envoyé à Naples, luy avoit fait expédier un pouvoir de général et avoit loué la résolution qui avoit esté prise par ce peuple de l'eslever à la dignité de doge de leur république, et toutes ces choses pour la fin ci-dessus touchée.
Outre nombre de vaisseaux qui sont à la mer, les autres dont noslre armée doibt estre composée sont en estât d'y estre mis ; et M. le prince Thomas les trouvera radoubbez et les équipages arrivez, dont on a esté contrainct de lever une bonne partie en passant. Il se promet de bien réussir en cette entreprise, non seulement à cause du bel armement qu'il mènera et des intelligences qu'il croit avoir avec nombre des principaux du royaume de Naples, mais aussy pour avoir bonne cognoissance qu'il sera agi en Lombardie et ailleurs, au mesme temps qu'il pourra entreprendre de par delà, de sorte que les Espagnolz, obligez de se deffendre en divers lieux, ne feront partout qu'une deffense foible et au-dessoubz de ce qu'ilz avoient besoing pour résister aux attaques qui leur seront données.
Sans doute vostre première despesche nous fera scavoir que Grimaldi s'est acheminé à Piombino, ou les raisons qui l'en auront empesché ; et il me semble qu'il y trouvoit quelques difflcultez, pesant certains motz qui se trouvent en sa dépesche du 13e. S'il ne s'en est ouvert avec vous, il vous plairra de ne lui point faire cognoistre que je vous en ay escrit. J'esviteray mesme de rien dire qui luy donne suject de croire que j'y aye arresté ....
(1) Voir plus haut la note de la page 296.
Paris, 15 mai 1648.
Bien que j'aye fait response h voz lettres en datte du 22e du passé, je ne doibz pourtant m'exempter de faire le semblable à celles du 20", que je n'ai eues que le lOo du courant. Gelles-cy nous ont fait scavoir que le peuple de Naples continue en son aversion contre les Espagnolz et qu'il a plus d'affection que du passé pour la France, bien persuadé que ses maux ne peuvent cesser que par un changement de maistre, ayant esprouvé mesme depuis peu que les Espagnolz, leur promettant la suppression des gabelles, ne se croyent jjas obligez à n'en restablir d'autreS; et ayant fait l'imposition de quarante-deux carlins par feu, ont prétendu exiger d'eux, sinon les mesmes sommes, au moins de très-approchantes des premières, dont ils n'ont pu porterie pois, comme si c'estoit au nom des impositions qu'ilz eussent eu adversion, plustost qu'à la foule et à l'exécution qu'ilz ne pouvoient supporter. De sorte qu'outre ce qu'ilz sont bien intentionnez vous me mandez, on voit que le peuple est forcé de rechercher sa liberté et son soulagement ; et l'on leur procurera l'autre bien, qu'ilz passent soubz la domination de cette couronne.
Ce qu'il désiroit est bien fondé ; ce que vous recommandez ne se peut desnier : et certes depuis plus de cinq mois nous ne faisons autre chose que presser le partement de l'armée et faire remettre de l'argent en Provence, affin qu'il y soit travaillé. Et sans ce que nous avons pris trop de créance au trésorier Bouchet, dez le commencement de mars, vous auriez vu une esquadre ez mers de Naples, capable de combattre une armée médiocre et bien plus forte que les Espagnolz n'en eussent sceu composer de celle qu'ilz avoient ez mesmes mers ; mais ce galand homme nous a toujours persuadez qu'il estoit soigneux de faire venir l'argent qu'il recevoit et nous justiffioit d'avoir tiré des lettres ; mais nous ne scavions pas qu'il avoit perdu entièrement son crédit : et cela ne nous a paru qu'ayant sceu que touttes ses lettres, et celles qu'on tiroit sur luy, avoient toutes esté protestées, ce qui nous a obligez à une nouvelle despense, ainsy que je vous ay desjà mandé, et a de beaucoup retardé le parlement de la flotte.
Pourtant nous sommes en grande espérance que cela n'aura pas ruiné entièrement le dessein, et que le peu de diligence dont ont usé les Espagnolz à remettre leur flotte à la mer donnera le temps à la nostre, non seulement de paroistre devant Naples plustost que la leur , mais, après avoir pris des ports qui luy donneront moyen d'y subsister, tout autant de temps que le service le requiert. Et l'esquadre, qui estoit à la voile dez le jour que M. de Yalancey nous dépescha le gentilhomme qui nous apporta vostre dépesche du 22e, pourra avec facilité, non seulement devancer les vaisseaux qu'on prépare à Gennes, qui doivent porter du blé à Xaples, mais les prendre et les combattre, s'ils osent l'entreprendre.
De vostre lettre du 20e nous avons compris que vous pressiez M. le cardinal Grimaldi de s'embarquer sur la première esquadre, et des siennes de mesme datte qu'il y apportoit quelque difficulté, ne jugeant pas qu'il fust honneste ni advantageux qu'un homme de sa qualité entrepristune chose de cette nature sans faire voir des forces très-considérables et capables d'apporter un changement à la face des affaires , ce qui a esté en quelque sorte approuvé, mais non la résolution où il inclinoit de s'acheminer vers l'Abbruzze, pour y donner chaleur à
ceux qui ont embrassé nostre parti, ayant jugé qu'il (1) à un
trop grand péril et qu'il auroit de la peine à s'en retirer pour peu que les affaires allassent de travers. Au lieu qu'estant sur la flotte, il luy restoit tousjours la facilité de la retraite; et que c'est bien plus tost à Xaples que sa présence peut estre requise qu'en quelque province du royaume, l'expérience du passé faisant espérer que ce qui domine la ville est obéy et suivy de touttes les provinces, où pourtant et avec beaucoup de prudence de commun concert vous avez jugé qu'il falloit maintenir les affaires, estant asseuré que, perdant la réputation ez dites provinces, il n'estoit pas facile de la conserver à Naples.
Désormais la conduite de toute cette entreprise sera laissée audit cardinal, au prince Thomas, à vous et au Plessis-Besançon. Hz seront sur les lieux et suffisamment autorisez pour engager Sa Majesté à la protection de ceux qui la voudront
(1) Mot mal écrit. Il faut lire sans doute : « .... qu'il nUoit ou qu'il );(«;•choit à.... »
prendre, et Sa Majesté mesine à recevoir les advantages qui lui seront présentez avec ordre précis de ne rien conclure sans vous l'avoir participé, si la chose n'estoit si pressée que, sans s'exposer à la perdre, ilz ne peussent attendre de voz nouvelles. Ce sera à votre prudence d'examiner si, après la résolution où s'est porté Gennaro, on peut entrer en traité avec luy et s'y confier ; car, bien qu'il donne pour excuse de son manquement la vive appréhension dont il estoit saisy de perdre la vie, il reste pourtant sujet de bien examiner si on peut se déclarer à luy comme aux autres qui ont esté de son sentiment; et il semble qu'il y ait plus de sujet de se fier aux autres chefs du peuple dont la foy n'a jamais esté suspecte, et qui ont tesmoigné plus de fermeté pour ce qu'ilz ont embrassé que n'ont pas fait les autres, qui pourtant ne se doibvent rejetter s'il y a lieu de s'asseurer d'eux.
Nous sommes tous très-estonnez que le Plessis-Besançon ne vous ait point escrit, ny le bailly deValancé : l'un et l'autre se sont oubliez de ce qu'ils debvoient, et en quelque sorte plus le bailly que l'autre, lequel estant près de jour en jour de s'embarquer, sepourroit flatter d'estre plus tost àPiombinoqueses lettres n'eussent été à Rome, n'ignorant pas qu'il avoit esté mandé à Grimaldi de s'y rendre, et à vous de luy donner de vos nouvelles et une information exacte de Testât des affaires, vos advis et vos conseilz sur ce qu'il auroit à faire; mais pour cela il ne laisse d'avoir failly, surtout s'il jugeoit que nous nous estions mescomptez du temps qu'il se pouvoit embarquer, ne pouvant pas ignorer qu'une de ses lettres eust esté tout autrement considérée que celles que nous pouvions escrire, puisqu'elles se sont trouvées dattées de Tholon, et qu'on y eust donné plus de créance, puisqu'estant sur les lieux, il pouvoit mieux juger que nous ce qui s'y faisoit: et les asseurances qu'il auroit données du prompt despart de l'armée auroientesté creues
Le Pape favorise ouvertement les intérêtz de l'Espagne;
mais lorsqu'il verra les affaires en la première disposition à leur esgard, il est vray de dire qu'il changera de conduicte, au moins deviendra-t-il neutre, s'il n'est capable de se rendre partial et de ne l'estre plus de l'auti'e costé; ce n'est pas une chose à mespriser. Il s'est dit qu'il s'est servi du subtil de l'adresse des confesseurs, et généralement de tout ce qu'il s'est
peu imaginer qui pouvoit porter les Napolitains au repentir de leurs premières actions. Il en est réussy quelque chose à l'advantage des Espagnolz ; mais si ce premier bonheur ne se trouve suivi du dernier, il n'aura servy qu'à faire comprendre à ces peuples qu'ilz ne peuvent jamais se fier à leurs ennemis, qui font autant de vanité de manquer à leurs promesses que d'autres en auroient de la honte.
Je n'oublieray pas de vous faire scavoir ce qui aura esté
donné par instruction au prince Thomas, qui, selon mon sens, ne sera de guère différente au Mémoire qui vous fust envoyé par le sieur de Grainville, et qui fut donné au Plessis, faisant seulement quelque addition de la sorte dont on aura à se conduire avec le peuple, qui se trouve sans doge et sans aucun engagement qui nous liast les mains. Ainsi se peut-il dire, comme vous l'avez souvent escrit, que pour peu qu'on réussisse en l'entreprise, ce qui la discrédite envers le vulgaire la rend facile à Sa Majesté...
M. Servien avoit jugé se debvoir rendre à Osnabrug, d'où il m'a escrit que le Pennaranda s'estoit emporté sur l'avis qu'il avoit eu de ce qui avoit succédé à Naples à l'avantage de son
maistre, que les sages en avoient esté scandalysez Et sans
doute il sera touché apprenant le vray estât des choses, et combien est grande la puissance qu'on envoyé pour soutenir le peuple de Naples, qui est bien demeuré autant offensé qu'estonné de ce qui a succédé; et le procédé injuste et injurieux que l'ennemi tient à nostre esgard justifiera ce que nous pourrions prendre d'engagement contre eux, à l'advantage d'un peuple qui ne peut plus souffrir leur tirannie ; ce que M. Servien a en sorte déclaré à Contarini, qu'en en faisant le rapport à l'autre il pourroit bien lui donner lieu de songer qu'il estoit plus expédient d'avancer la conclusion du traitté en cette conjonctvire d'affaires, que de l'esloigner sur une imagination peu fondée que Naples rentrera en sa première subjection et que, y ayant réussy, touttes choses leur seront faciles.
Paris, 22 mai 16 i8.
Le i7e du présent, vos dépesches du 27e du passé et 3e courant me furent rendues, les unes apportées par l'ordinaire et les autres par le courrier Mancini, que vous nous avez envoyé. Les unes comme les auti-es pressent l'envoy de l'armée ; et il est jugé que cela est absolument si nécessaire, que l'on a de la collère contre ceux qui en ont peu retarder le partement, et, comme je vous l'ay souvent escrit, on a fait force d'argent pour haster sa partance. Quand on n'auroit pas esté disposé à la faire naviguer du costé de Naples, et qu'on n'eust pas jugé l'importance de l'entreprise et la facilité de réussir, les lacunes de ceux qui vous ont convié à dépescher ledit courrier nous en auroient fait prendre la résolution ; mais il y a près de cinq mois qu'on ne s'y espargne pas ; et sur la cognoissance qu'on avoit prise des choses qui sont avancées par ceux-là sur un raisonnement solidement estably que les Espagnolz pour leur seureté estant obligez de faire des chastimens, le peuple en entreroit en un tel despit, qu'il seroit capable de tout ozer, présupposé qu'ilz gagnassent le dessus, ou que, n'y pouvant réussir, il y avoit tout suject de croire que, les forces de Sa Majesté se faisant voir en leurs quartiers, il seroit facile d'en chasser les Espagnolz, et l'on se pourroit contenter de cet avantage : jugez-y ayant lieu d'en espérer un second, et qui est sans comparaison plus grand, si on ne se trouvoit pas pressé de ne rien oublier pour le mesnager et pour ne le perdre pas.
Je ne suis pas en doute que l'avant-garde qui aura paru devant Piombino, sous le nom d'une esquadre, n'ait convié le cardinal Grimaldi de s'embarquer, puisqu'elle luy aura laissé cognoistre quelle sera la puissance de toutte la flotte, lorsqu'elle sera joincte, et qu'il est aisé de voir qu'on peut aller à Naples sans aucun péril, les ennemis n'ayant point de quoy attaquer et combattre ce corps, lequel doit estre accompagné d'un bon nombre de navires chargez de bleds et qui fairont la navigation, pourra aussy espérer de faire rencontre de ceux que les Castillans ont chargez à Gennes, pour en pourvoir la ville de Naples, à laquelle il seroit doux de faire largesse aux dépens
du commun eniiemy, ([ui doib avec suject beaucoup craindre, el là et ailleurs, voyant que le prince Thomas monte la flotte et
apprenant qu'il mène avec soy des forces considérables
C'est ce que vous aurez de moy, qui aiant appris que le sieur Pennautier a la curiosité de monter en mer et de voir ce qui se passera sur l'armée navale, je vous prie de le luy permettre, affm qu'il se rende de plus en plus capable de servir. Il pourra faire ce volage, au lieu de celuy que vous luy avez préparé et qui n'a pas réussy
Paris, 6 juin 1648.
Il y a toute apparence, puisque vos lettres du lie du passé portent que le P. Thomas de Juillis, partant de Thoulon, avoit laissé l'armée en estât de faire partance, que les premières nous asseureront qu'elle aura esté veue ez mers d'Italie; et cela est d'autant mieux estably, que les avis que nous avons de Provence nous donnent lieu de l'asseurer. Ce que ce secours pourra produire, c'est ce qui restera encore incertain; et il faut demander à Dieu que la crainte qu'en pourront prendre les Espagnolz les dispose à la paix, ou que, pour leur punition, ilz voient séparé de leur monarchie ce noble et florissant royaume de Naples.
Il y a bien de l'apparence que desjà vous aurez esté informé de la résolution qu'aura prise M. le cardinal Grimaldi, et que le courrier qui arrivera samedy nous esclaircira de la mesme chose, puisque dez le 5e du passé il estoit à Piombino, oii M. de Reffuge le vit, qui a eu un passage si heureux qu'il y a desjà bien du temps qu'il est avec nous. Il m'a dit qu'un certain particulier, qui estoit venu à Toulon soubz prétexte de voir Testât de l'armée et de le faire avancer, mais qui n'y avoit passé que pour y prendre trois cents pistoles qu'il y avoit laissées lorsqu'il s'estoit rembarqué pour retourner de par delà, ce qui marque qu'il y avoit faict plus d'un voiage, l'a asseuré que tout ce qu'on vous mande du costé de Naples et qui sert de fondement à voz dépesches ne sont que de pures suppositions, et qu'il y a contribué de son costé en ces derniers
tempz, affin d'avoir un prétexte honneste de repasser en France, et qu'y ayant esté bien receu, il doit enfin déclarer la vérité, et que l'on consomme de l'argent inutilement et qu'on perd du temps, qui est d'un prix extraordinaire, sous l'espérance de faire perdre Naples aux Espagnolz, leur puissance estant en sorte establye, qu'il est impossible de les en tirer. Je ne vous mande pas cela pour y croire entièrement, mais affin que vous cognoissiez l'esprit de ce galand homme et que ce vous soit un suject d'examiner avec un soing tout extraordinaire les avis que vous aurez de par delà, pour n'estre pas abusé par ceux qui n'ont point d'autre but ou par d'autres, pour estre trop crédules et donner trop de poidz à leurs passions et à leurs imaginations, qui sont, ce me semble, deux extrémitez où volontiers les Espagnolz tombent. Qui considérera ce que vous avez escrit, je dis mesme avec un esprit entièrement libre, aura peine de ne pas croire au raisonnement qui se trouve avancé par aucuns Napolitains, et que la prise de leur ville s'est rendue facile par la démolition de certaines traverses et fortifications qui y avoient esté faites ; mais il reste trois chasteaux, et c'est à les prendre où sera la peine; pourtant les deux sont si faciles h aborder et le troisième si estroit, que la prise en paroist aisée. C'est ce qui devra estre examiné par ceux qui l'auseront entreprendre, surtout si les forces qu'ils auront soubz leur commandement peuvent exécuter une entreprise de cette nature ; et il est bien vray qu'outre le profit que l'on en retireroit, la passion démesurée que le Pape paroist porter aux Espagnolz excite un chacun à l'entreprise; il se commande si peu, que sa partialité est pénétrée de ceux mesme riui se voudroient flatter. Sans doute si la signora Olimpia l'avoit consulté, elle se seroit un peu plus commandée; et je ne doute point que luy et elle n'ayent du despluisir de s'estre en sorte descouverts, dez qu'ilz scauront que nostre armée a devancé celle d'Espagne, surtout si les premières choses qui seront entreprises réussissent.
On ne scauroit désavouer que la despense pour maintenir les affaires en la province de l'Abbruzze en Testât qu'elles sont n'ait esté utilement employée ; et je ne doute point que celle du passé ne soit acquittée et qu'on ne pourvoie à celle qui sera à faire pour l'avenir, et sans doute ce sera l'une des premières
résolutions qui sera formée par M. le cardinal Grimaldi, après s'estre abouché avec le Plessis, et dont ilz vous donneront part, affin qu'elle se trouve approuvée et autorisée de vostre avis, sur lequel on se résoudra de deçà, je dis à exécuter ce que vous avez concerté, sans entrer en un plus ample examen de la chose, aiant esté jugé que l'exécution doit deppendre de ceux sur lesquelz on se confie et que l'on perdroit les occasions de profiter, pendant le tempz qu'on attendroit les résolutions de la cour...
Paris, 12 juin 1(348.
L'ordinaire dépesché de Rome le 26° du passé aiant de beaucoup pressé sa course, sur l'ordre que luy en a donné le sieur Gennetin Guistiniani, selon celuy qu'il avoit receu de M. le cardinal Grimaldi, s'estant rendu en cette ville dez le 9e de ce mois, j'accuseray en une mesme lettre les vostres susdattées comme voz précédentes du 19e • et toutes nous ont donné beaucoup de desplaisir, voyant que les choses que nous avons commandées n'ont pas esté exécutées avec la promptitude et la ponctualité que nous en debvions attendre, veu les efTorts extraordinaires que nous avons faictz de satisfaire aux despenses; et le retardement ne procède que du manquement des trésoriers, ainsy que je vous ay cy-devant escrit. J'apprendz mesme que les dernières lettres dudit cardinal ne sont point sur aucun autre suject que de représenter les occasions qui s'eschappent et la nécessité qu'il y a de pourvoir aux despenses, sans lesquelles les premières auront esté inutilement couronnées.
Ce qui vous est mandé par aucuns des chefs du peuple de Naples, ce qui s'excerce contre eux, esmurent la compassion de Leurs Majes lez; et la facilité qu'on remarque qui se fust rencontrée à exécuter le grand dessein augmente nostre desplaisir, qui seroit sans consolation, s'il ne nousrestoit quelque espérance que les galères de la première esquadre de nos vaisseaux se seroit fait voir à Naples, et, y ayant porté des rafl'raîcliissemens, auront donné courage au peuple d'oser et d'entreprendre; et il y a grande apparence que ce aura esté suivi de
quelque grand efïect, veu la disposition des choses ; et qu'en cinquante jours, je compte après vous depuis la prise du duc de Guise, les Espagnolz n'ayant sceu se rendre maistres d'une ville assujetie par trois chasteaux, d'où l'on remarque qu'ilz ne la commandent pas, et que la garnison est très-faible, n'osant entreprendre de désarmer le peuple, lequel, disposé à faire un nouveau soulèvement, justifie encore qu'ils ont et de la puissance et du courage. Que si toutluy venoità manquer, il seroit excusable, et il seroit à plaindre de se trouver soumis aux Espagnolz, dont la rigueur peut causer de bons effectz, faisant conoistre qu'ilz ne savent point pardonner et qu'il n'y a de seureté pour la vie et les biens des Napolitains que celle qu'ilz trouveront en un changement de domination.
Ce qui vous a esté dit par aucuns de ceux qui sont à Rome, de ce qui les retient de se porter aux dernières extrémitez, ne m'a pas semblé sans grande raison, et elle a fait tant de force sur moy, que je suis demeuré persuadé de leur disposition à oser beaucoup, et qu'il ne manquera pas de prudence qui produit un second effect d'oser aussi entreprendre sur leur parole, que les Espagnols n'ayant pas observé avec beaucoup de fidélité la capitulation qu'ilz avoient accordée au marquis Palavicin, je n'en suis pas demeuré surpris : c'est ce que nous avons souvent veu ; mais que l'ambassadeur de Venize ayt faict rechercher les soldatz françois que vous aviez retirés, je l'ay deub estre, car il a agy contre les ordres précis du Sénat, qui s'est excusé d'y avoir songé, sur les plaintes qu'on leur a faictes qu'ilz facilitoient le desbandement de noz trouppes de Lombardie.
Aucunes de vos dépesches, j'entendz du 49e et 20e, ne me donnant point de suject de craindre pour la personne de M. de Guize, je mesprise l'avis qui court de sa condamnation; et sans doute le ministre d'Espagne mettroit en considération l'honneur qu'il a d'appartenir à Monsieur, et les déclarations qui auront esté rendues publiques qu'il n'a agi que selon vos ordres. Nous avons mieux aymé perdre quelque chose de sa réputation que de bazarder sa vie. Il se peult dire de luy qu'il a toujours embrassé tous les partis qu'il debvoit esviter, qu'il a beaucoup de courage, et d'ambition et peu de suffisance....
Je ne vous feray point de response à la lettre particulière
qu'il vous a pieu de m'escrire, receue le lOe ; je laisse aux plus habiles de considérer si le choix que l'on a faict de la personne du prince Thomas, pour commander en terre et en mer, ne peut estre blasmé, ni s'il est en disposition de partir le lendemain : il s'en excuse; et les irrésolutions de son esprit m'obligent de demeurer en suspens de ce qu'il fera présentement. Il semble qu'il veuille marcher ; mais ce qui se divulgue par la ville du mauvais estât où est nostre armée, et celuy où sont réduites celles de Naples le pourroient bien retenir. Si, devant que je ferme ma lettre, j'apprendz qu'il se soit déterminé, je vous en feray part.
Paris, 12 juin 4648 (1).
Puisque nous avons des lettres de Gennes en datte du 6e qui assurent que M. le cardinal Grimaldi s'est embarqué sur les premiers vaisseaux qui ont paru, et que M. le cardinal m'a dit en avoir eu une de Plessis qui confirme cet avis, il y a lieu de croire et de dire que les affaires de Naples sont en meilleur estât que nous pouvons le désirer, et que la résolution qu'a tesmoignée le peuple de ne point quitter les armes a fait prendre à cette Éminence celle qu'elle a embrassée. Dieu veuille qu'elle en tire la gloire qu'elle s'en promet, et nous l'avantage que nous en pouvons attendre.
Le prince Thomas part donc dimanche pour aller commander. Sur son suject je n'ay rien à ajouster à ce qui se trouve au corps de ma lettre, dont l'apostil est déjà très-long....
Paris, 26 juin 1648.
Sans que le secrettaire Bouart s'advisa de m'escrire que vous estiez sorty de Rome pour vous aboucher avec le cardinal Gri-
(1) C'est une sorte de post-scriptum à la dépèche précédente. La suivante, celle du 19 juin, ne contient rien de relatif aux affaires de Naples. Elle traite tout entière de la révolte du Parlement de Paris.
maldi et le Plessis-Besançon, j'aurois esté en une extresme peyne, l'ordinaire estant arrivé sans qu'il nous eust apporté de voz lettres, et j'aurois soupçonné que vous fussiez tombé malade, dont j'aurois eu beaucoup de doulleur, et par l'amitié qui est establye de longue main entre nous, et par l'appréhention que j'aurois eue que le service du maistre en souffrist, qui requiert que vous agissiez avec la force et l'assiduité que vous avez continuée depuis que vous estes à Rome; et c'est en la conjoncture présente des affaires où Sa Majesté a besoing que ses serviteurs s'appliquent pour advancer l'œuvre, qui seule peut ruiner la monarchie d'Espagne, ou porter leur Roy à consentir à la paix généralle absolument nécessaire à la chrestienté.
Sy la veue de nostre armée, et l'espérance d'eslre encore soutenue d'un second corps, peut donner aux Napolitains la hardiesse dont ilz veulent persuader d'estre capables, l'on restera avec beaucoup d'espérance de réussir en l'entreprise, comme leur timidité à l'entreprendre la fera esvanouir ; et désormais vous et nous serons esclairés de ce qu'on s'en peut promettre. 1\ seroit à craindre que le bruit qui aura desjà esté porté à Naples que la flotte d'Espagne se trouve assemblée au port Maion (1) et en estât de serper ne retienne le peuple; mais si il considère que, la nostre estant jointe, est capable de la combattre et de la deffaire, et les mauvais traitements qu'il a soufferts en ces derniers jours au préjudice de ce qui leur avoit esté promis, et que c'est à présent le moment qui peut asseurer leurs fortunes, ou qu'il fault qu'ilz les abandonnent à la discrétion d'un ennemy cruel et irrité, peut-estre seront-ilz capables de quelque ferme résolution... Vous avez agi tout autant bien qu'on le pouvoit désirer ; et les deffaults de M. de Guise, qui ont beaucoup nui, ne scauroient vous estre reprochez, ni de les avoir ignorés, ni en ayant cognoissance de l'avoir porté à la résolution qu'il embrassoit. Vous faites force de la nécessité; et vous pouviez espérer qu'il auroit une conduite plus modérée que celle qu'il a observée, et plus de respect et de defférence envers cette couronne qu'il n'en a tesmoigné.
(1) Mahon ou Port-]Mahon, ville forte, capitale de l'île de Minorque.
Il a esté mandé à Toulon, où le prince Thomas doit estre arrivé, de faire le dernier effort, de faire sortir les vaisseaux qu'on y prépare et de mettre toute l'armée ensemble, affm qu'elle donne quelque terreur aux Espagnolz.
Paris, 3 juillet 1648.
Monsieur,
Vous ne doutez pas que vostre lettre du 6e du passé ne nous ayt donné d'extresmes impatiences d'en recevoir une seconde ; et comme il me semble qu'elle nous esclaircira de ce que nous pouvons espérer du volage courageusement entrepris par M. le cardinal Grimaldi, c'est avec beaucoup de raison que nostre impatience s'augmente de moment en moment. Ce que vous avez conseillé au Plessis-Besançon est, ce nous semble, appuyé de si fortes considérations, que nous restons en quelque espérance que ledit sieur cardinal et luy de son costé se seront disposez à l'exécution. Il n'a point d'ordres si précis ny déterminés que le cardinal, vous et luy ne les puissiez changer, puisque la fm de l'entreprise est de soustraire au roy catholique un royaume, et que toutes sortes de voyes peuvent estre formées, pourveu qu'il y ait probabilité d'y réussir ; et comme on s'y est disposé sur l'espérance que le peuple y concoureroit, on a bien désiré de l'y voir s'embarquer; et c'est ce qui avoit obligé Sa Majesté de prescrire audit Duplessis de suivre plustost son mouvement que de se porter à quelque autre voye ; mais comme j'ai dit, c'est un conseil et mesme un ordre, mais qui peult estre changé.
A l'heure que j'écris, il est probable ou que le peuple aura donné lieu à mettre à terre les gens qu'on y a destinez, ou que les bien intentionnez pour leur liberté auront fait le tumulte qu'ilz ont toujours promis, ou que ledit sieur cardinal, voyant qu'il ne le peult plus espérer, aura pris conseil sur le possible et fait attaquer Castelmare ou quelque autre poste ou de se retirer. Et pour faire voir que nostre intention n'est pas d'abandonner cette entreprise, nous avons fait fournir les galères des
choses nécessaires pour leur subsistance jusques au quinziesme octobre, et on travaille à faire des biscuitz et à mettre ensemble ce dont ilz pourroient avoir besoing pour tenir la mer audelà dudict jour ; et quant aux vaisseaux, ils se trouveront si bien pourveus de touttes choses, qu'ilz pourront y subsister tout autant de temps qu'il sera jugé nécessaire pour ce dessein.
Il ne scauroit estre rien respondu au raisonnement que vous faictes sur le bruict espandu que la flotte d'Espagne est déjà assemblée au port Mahon ; et sur les premiers advis il fut despesché à Toulon pour presser le partement des corps de la nostre, et fut mandé de la joindre à la première escadre et aux galères qui estoient desjà en Italie, affm de se trouver en estât de combattre celle de l'ennemy, si elle doit s'avancer, ou de tout entreprendre, si la crainte qu'ilz en pourroient avoir les empeschoit de serper; et je m'estendrois davantage sur cette mattière avec vous, n'estoit que cela seroit inutile, les résolutions debvant desjà avoir esté prises, tant par M. le cardinal Grimaldi que le prince Thomas, de ce qui sera de faire pendant cette campagne
A l'esgard de l'offre que fait Sa Sainteté de continuer ses offices pour obliger les Espagnolz à bien traitter M. de Guise, cela a esté bien recea ; bien que la raison et la justice y doibvent porter les Espagnolz, et sans doute la crainte de ressentiment qu'on en pourroit avoir les fera valoir, et d'autant plus que, bien que les affaires semblent être en balance, la fortune et l'advantage sera toujours de nostre costé.
Paris, 10 juillet 1648.
Il eust esté à désirer que les Napolitains se fussent soulevez dez que nostre armée a paru ; mais pour ne l'avoir pas ozé, il ne fault pas mal juger de leurs intentions, car, comme vous le remarquez en vostre despesche du iG^, l'estonnement est grand parmi eux de tant de leurs principaux chefs prisonniers ou exécutés. S'il reste à espérer que la patience que nous aurions puisse produire quelque bon effect, je suis asseuré que nous
en aurons contentement, car c'est une vertu très-éminente en la personne de M. le cardinal Grimaldi, et M. du Plessls n'a pas le deffault de nostre nation. Ainsy, l'un ne se trouvant pas emporté, il y a lieu de croire que l'autre n'y tombera pas ; mais tant Son Eminence que ledit Sieur prendront leurs résolutions sur le vray estât des choses et ne donneront point de créance aux bruitz du peuple, s'ilz ne voyent l'une et l'autre de ces choses appuyées de raisons solides, et qu'il paroisse telle facilité à l'exécution de ce qui leur sera proposé, que vraysemblablement ilz puissent espérer d'y réussir. Le mieux que nous aurions sceu espérer auroit esté un soulèvement dans la ville et le peuple appeler les François ; mais en ce deffaut il ne faudroit pas mespriser d'occuper quelque poste dans le royaume, quand il ne nous en pourroit rien arriver de mieux que de voir pendant cette campagne les armes d'Espagne occupées à nous en chasser, puisque nous pourrions prendre quelques advantages sur eux en Lombardie, qui ne seroient pas de petite conséquence ; et desjà l'on remarque que la crainte dont les Espagnolz sont saisis de ce que nous pouvons entreprendre et de ce qui nous pourroit réussir du costé de Naples les ayant obligez d'y tenir leurs forces, le duc de Modène a remporté un grand advantage sur le marqiiis de Garacène. De nostre costé, comme vous avez du vostre, nous exhortons nos gens à la patience, sans pourtant leur rien prescrire, laissant à leur prudence la conduite entière de la chose qu'ilz ont entreprise, bien asseurés qu'ilz defféreront beaucoup aux conseilz du cardinal Barberin et aux vostres, et qu'ilz ont tant de zèle pour la gloire et les advantages de cette couronne, et qu'ilz sont en sorte touchez de la leur, que pour nous en faire avoir et y prendre part, ilz sont capables de touttes choses.
On ne doute point que, suivant l'advis de M. le cardinal Grimaldi, vous n'ayez usé de diligence à faire vendre les bledz qui ont esté pris, pour profitter de la cherté et de la vente en laquelle ilz sont ; et sans doute ceux prétendus et réclamez par le Pape n'en font point une partie, puisqu'il seroit à craindre qu'il les saisît ; et sans doute il sera bien éclaircy qu'ils ont esté receuz à Naples, selon ce qui se recueille de vostre lettre.
17 juillet 1648.
En deux jours, scavoir le onze et le douzième, vos dépesches des 22e et 29e du passé m'ont esté rendues, et la dernière a eu cette fortune par la rencontre d'un courrier dépesché par M. le P. Thomas. De luy ou sans doute de M. le cardinal Grimaldi, vous serez informé de ce qui sera entrepris par l'armée, à la prudence desquelz sa conduite est remise, avec cet ordre, ainsy que souvent il vous a esté mandé, devons participer leurs résolutions et de recevoir vos avis. En quelque lieu qu'elle soit emploiée, pourveu que ce soit avec le succez qu'on s'en peut promettre, elle aidera à avancer la paix, dont il ne reste aucune espérance qu'en celle d'y contraindre les Espagnolz.
Je n'entreray point à vous représenter les conséquences qui pourroient obliger nostre général de préférer l'entreprise de Naples à toute autre qu'il jugeroit plus facile à faire réussir, puisque j'emprunterois les pensées et les paroles de vos lettres ; et j'aurois mesme esvité d'en parler, n'estoit que les vostres font de grandes instances qu'on la préfère à toute autre, comme de toute autre considération ; mais je ne me puis oublier de vous dire que la détention de Crescentini offense, et que tout ce que le Pape allègue pour s'excuser de le relascher nous semble tout hors de propos.
Paris, 7 août 1648.
Vous aurez esté informé comme le 23c du passé nostre armée fit résolution de s'acheminer du costé de Naples, et nous en avons eu avis par un courrier dépesché par le duc de Richelieu le 24e. Dieu veuille que son voyage soit heureux et glorieux ! Si cela succède, vous trouverez plus de facilité à obtenir du Pape les choses que vous avez à luy demander ; et, comme il est porté en vostre lettre du 13e du précédent, ou nous profiterons du costé de Naples ou du Milanois, qui ne se scauroit
deffendre. s'il n'est assisté du royaume de Naples... Nostre armée a préféré Naples, comme vous le souhaitiez, aux autres desseins qu'elle pourra former.
Pans, 14 août 1648.
Lorsque l'ordinaire de Rome fust dépesché, que vous chargeâtes de vostre lettre du 'iOe du passé, vous estiez en attente de l'arrivée de deux galères à Civita-Vecchia et d'estre informé des résolutions prises par M. le prince Thomas et M. le cardinal Grimaldi. Maintenant nous sommes en impatience d'avoir de leurs nouvelles et des vostres; et nous espérons que le courrier qui arrivera demain nous en apportera, s'il n'est devancé d'un extraordinaire. Il y a bien de l'apparence que ces messieurs ne se sont point résolus d'aller à Naples que soubz espérance d'y réussir et sur des lumières si vives, qu'il ne leur en peut rester aucun doute, et ainsy l'espérance augmente nos impatiences ; et nous avons d'autant plus de sujet d'en désirer un bon succez qu'il ne peut estre rien entrepris de plus glorieux ou au moins de plus utile, l'un si l'affaire prenait tel train que le roy d'Espagne peut estre privé de cette couronne, l'autre en le nécessitant de tenir ses forces et d'abandonner la delTence du Milanois et de la Catalogne...
Nonobstant les difficultés, M. le mareschal Du Plessis ne laisse de bien espérer de l'entreprise, pourveu que l'on surmonte la nécessité des bleds qui est grande à l'armée, à quoy l'on travaille sans aucune relasche. Ce qui se voit de la récolte et ce qui nous est mandé de divers lieux nous fait croire que nous en tirerons divers avantages, puisqu'à proportion de la bonté de la nostre, celle des autres pays se trouve misérable ; et il sera difficile que le Pape excite le soulèvement de ses subjects, s'il continue à consentir qu'Olimpia ou Ludovisio fassent amas de grains et qu'ilz les fassent porter dans le royaume de Naples, ne debvant croire que nous ayons charité pour luy, puisqu'il veut bien incommoder son peuple pour favoriser ceux contre lesquelz nous sommes en gTierre. La plainte que vous luy avez faicte de la partialité qu'il
lesmoigne est juste, et vous avez esté loué de luy avoir parlé en sorte qu'il ait cognu, ny que la conduite des siens ne nous est pas cachée, ny les injustices qu'il souffre qu'il exerce contre nous ; et l'excuse ne peut estre JDonne de l'ignorer et de ne le croire pas, puisqu'il y a des choses qui ne le peuvent estre ; et l'on a droit de présumer contre luy qu'elles sont entreprises soubz son commandement, puisqu'il s'opiniastre à vous refuser Beaupuy et Crescentino. Si nos affaires prospéroient du costé de Naples, je ne dirois pas qu'il pourroit changer : j'avancerois en termes positifs ; et je m'asseure que vous faites le mesme jugement, d'autant que le Pape se laisse emporter à la crainte...
Il est mandé à M. le cardinal Grimaldi de faire rendre le bled qui a esté réclamé par le Pape; et je serois trompé si à l'avance il n'en avoit eu un mot d'avis. Je n'oserois vous dire de le déclarer au Pape ; mais il me semble que vous ne devez point perdre de temps d'envoyer au cardinal la lettre du Roy que vous trouverez joincte à celle-cy, affm que si le premier ordre n'avoit esté receu, le second luy serve de descharge ; et nous avons besoing qu'on nous en laisse remonter le Pô, où nous en faisons aller : ce qui nous oblige d'estre civilz.
Pans, 21 août 1648.
il se publie que la Sicile s'est mise en République, et l'avis en est venu de Malte, et que des peuples ont dit que ce seroit estre simples que de ne se faire pas sages de l'exemple du traictement ressenty par les Napolitains, lesquelz, se volants en estât d'estre soutenuz des armes de France, pourroient bien suivre l'exemple de ceux-là. Si ce qui nous est mandé est fondé, vous l'avez deu scavoir plus tost que nous (t)...
(1) Une partie de cette dépêche et de la suivante, en date du 26 août, est consacrée aux vives querelles du marquis de Fontenay avec le Pape, relativement à l'appui de plus en plus marqué que ce pontife donnait aux Espagnols.
Paris, 4 septembre 1648.
Je ne doute point que vous n'ayez esté aussy surpris que nous l'avons esté de la résolution embrassée par ceux qui commandoient nostre année, et qu'il ne vous ayt desplu que de si belles espérances ayent fini en une honteuse retraite ; peut-estre ce mot se peut retrancher, n'y ayant jamais de honte d'obéir à la nécessité, mais la prise de Rosita debvoit laisser espérer d'autres succez. Dieu en ayant autrement disposé, sans que nous en pénétrions les desseins, c'est à nous à nous conformer à sa volonté et à nous soumettre aux lois de son éternelle providence. Si l'armée eût emporté Salerne qu'elle avoit attaquée, peut-estre que les affaires eussent pris un autre train. Quant à nous, nous persistons en noz premières résolutions de continuer la guerre pour avoir la paix; et comme les victoires que nous remportons ne nous enorgueillissent point, pour n'avoir pas en touttes nos entreprises la fortune que nous pourrions souhaiter, nous ne sommes pas pour nous relascher des conditions essentielles que nous avons toujours demandées, qui sont une paix seure, honorable et pour estre de durée, sans lesquelles il vaudroit bien mieux continuer la guerre que de poser les armes.
Ce qui ne nous a pas succédé du costé de Naples m'exempte de faire response à divers points de vostre lettre du xe du passé, que j'estois prêt à lire à Sa Majesté, lorsque Pennautier me donna cognoissance de ce qui avoit obligé M. le cardinal Grimaldi de le dépescher.
J'ay dict à M. le nonce, qui m'en a parlé depuis deux jours, que vous aymez la justice et hayssez l'injustice et le crime, et que, suivant vostre première inclination et les ordres de Sa Majesté, vous esviterez de donner suject de plaincte au Pape, mais que, s'il condamne ceux qui sont condamnés par les Espagnolz, sur les raisons qu'ils en prennent, qu'il seroit difficile que vous évitassiez de luy causer du desplaisir, et que Sa ]\Iajesté recevra à offense loutte entreprise qui pourroit estre faicte à leur instigation sur les Napolitains qu'une juste crainte de tomber soubz leur puissance force de prendre retraicte soit à Rome ou en autre ville de l'Estat ecclésiastique.
Paris, 11 septembre 1G48.
Il y a de l'apparence que le gentilhomme qui estoit chargé de vostre dépesche, dont j'eus le dupplicata le 5e du courant, et qui estoit dattée du 16c du passé, n'a pas jugé debvoir continuer son voyage, ayant appris qu'il se trouvoit devancé de celuy qui portoit la nouvelle du retour de nostre armée en Provence, et que noz gens avoient esté contrainctz de se rembarquer et de se désister de l'entreprise de Salerne, puisqu'il ne s'est point laissé voir en cette court, ou seulement la dépesche dont il estoit le porteur arriva mardy dernier, sans qu'il n'ayt escrit, ny que personne n'eust donné avis qu'il l'a remise à Lyon. C'est un coup de fortune auquel ceux qui commandoient l'armée ne s'attendoient point, et qui ne pouvoit estre réparé; aussi vous ay-je escrit sur ce sujet très-amplement depuis que le sieur Pennautier m'a rendu les lettres dont il estoit chargé.
Ruel, 18 septembre 1648.
Le peu de fortune que nous avons eu, en ne réussissant pas à l'entreprise de Naples, vous appelle à de nouveaux combats, y ayant lieu de soubçonner que le Pape ne voudra pas que les pauvres Napolitains prennent retraite en ses Estats et qu'il donnera à des innocents ce qu'il a si opiniâtrement gardé en faveur des coupables. Il seroit inutile de vous exhorter à deffendre ces pauvres misérables : vostre charité et vostre zèle au service nous asseurent que vous ne vous y oublierez pas, et de faire cognoistre au Pape qu'ayant fait prendre par les sbirres un bandi demandé par le vice-roy de Naples et le luy ayant fait remettre, que leurs Majestez ne peuvent assez s'estonner avec quelle force il leur desnie Beaupuy, et ensuite que vous luy ferez cognoistre que c'est estre partial et s'en déclarer bien hautement, d'accorder à la première requeste des Espagnolz ce qu'il a desnié à tant d'instances portées au nom de Leurs Majestez et de ne pas accorder en ses Estatz la seureté qui ne fut jamais desniée à ceux qui ne sont accusez que de
crimes communs, ou à ceux qui fuyant la persécution qui leur
est faicte pour avoir aymé la liberté de leur patine
Depuis deux jours sont arrivez deux courriers dépeschez l'un par M. Plessis-Besançon, chargé des dépesclies de M. le cardinal Grimaldi, et l'autre de M. le prince Thomas, qui conviennent en ce poinct qu'il seroit difficile de tirer aucun service considérable de nostre flotte, ce qui nous fait résoudre de désarmer, conservant néantmoins quelques vaisseaux pour pouvoir porter à Longone ou à Piombino ce dont ilz pourroient avoir besoing, si l'armée d'Espagne osoit essayer d'en entreprendre ces sièges, ce qu'ilz pourroient s'imaginer de pouvoir faire, apprenant la résolution qui aura esté embrassée ; mais qviand elle seroit d'une diligence toute extraordinaire, elle trouveroit les places bien munitionnôes, puisqu'on y a laissé près de cinq mil charges de bled ou de farines ; et ceux qui commandent n'ayant point demandé des munitions de guerre, il y a lieu de croire qu'elle en est bien garnie.
Paris, 7 janvier 16i9.
Les plainctes du Pape n'ayant pas continué, il a lieu de croire que, destrompé des faulces impressions qu'on luy avoit voulu donner, que vous retiriez en vostre maison tous les prévenus de crime, il s'abstiendra de persécuter les pauvres Napolitains qui y ont leur retraicte ; et j'ay parlé si fortement au nonce sur leur sujet qu'il ne peult ignorer que le Roy se tiendra offensé de la moindre chose qu'on pourroit faire contre eux. Il s'en voit dans cette ville qui ne manquent de rien, et cela donne quelque soubçon ; mais on a pris résolution de pourvoir aux accidens sans tesmoignage ni foiblesse, ni crainte, les séparant les uns des autres, et pourvoyant ù leur subsistance ez villes où on les envoyera (1)
(1) Les dépêches suivantes sont remplies d'intéressants détails sur les premiers troubles de la Fronde, parmi lesquels nous détachons la nouvelle suivante, mentionnant un projet qui est resté, croyons-nous, assez ignoré. M. de Brienne écrit, le 15 janvier IGiO, de Saint-Germain-en-Laye, où la cour s'était retirée : « On a résolu l'assemblée des Étals-Généraux du
Saint-Germain-en-Laye, 12 mars 1619.
Si les Espagnolz ne changent pas de démarche il pourra
bien arriver que nous nous appliquions aux affaires de Naples; et les facilitez que vous nous faictes voir d'y réussir sera un moyen puissant pour nous y engager. Et vous ne tarderez pas de vous rendre auprez de nous, puisque le bailly de Valence (i) partira dans le commencement de la sepmaine prochaine pour vous aller relever, et qu'il se presse tout autant que vous le pourrez désirer, lequel, dez qu'il sera en lieu d'où il pourra vous faire scavoir de ses nouvelles et assurer le lieu de vôstre entrevue, vous escrira. Et puisque nous n'avons pas entièreroyaume ; c'est une preuve que nous ne mettons point en doute que les Ordres ne soient en une parfaite obéissance, et que ce ne soit un bon remède pour eiTipescher les mal intenlionnez de faire aucun mal »
(1) Le bailli de Valençay avait été depuis quelque temps désigné pour l'ambassade de Rome, en remplacement du marquis de Foi.tenay, qui avait vivement sollicité son rappel. 11 était à Paris, attendant pour partir que ses instructions lui soient remises.
Ce personnage, dont il a été souvent question dans la suite de ces documents (voir la note 4 de la page 152, et les pages 167, 179, 183, 195, 222, etc.), a laissé de nombreux manuscrits, conservés à la Bibliothèque nationale et ne comprenant pas moins de onze volumes in-folio, qui faisaient partie de l'ancien fonds Saint-Germain fr. n» 739, et sont cotés aujourd'hui : FR. 18,025 à 18,035. Le titre général est: Lettres du bailli de Valençay à M. de Brienne, depuis 1047 jusqu'en iObl.
Le premier volume, w" 18,025, contient les dépêches du bailli à M. de Brienne, du '29 juillet 1647 au 29 novembre 1648. Elles sont en petit nombre. Les dix volumes suivants ne reproduisent plus le texte même des dépêches; mais ils renferment un long récit qui semble écrit par un secrétaire, sous la dictée môme du diplomate. Ils portent en titre : Mémoires conlenanls tout ce qui a este nérjolié à Rome par Monsieur le Bailly de Valençay, ambassadeur ordinaire de Sa Majesté à la cour de Rome, extrait des dépêches originales par lui écrites pendant son ambassade à Monsieur le comte de Brienne, secrétaire d'Estat, lG49-d657,
Tout le commencement du n» 18,026 est fort intéressant et contient un résuiné (les opérations maritimes accomplies dans les eaux de Naples en 16i7 et 1018. On ht en note, au commencement du sommaire : « Depuis le mois de juillet 1647 jusqu'au mesme mois de l'année 16W que le bailli de Valençay partit pour son ambassade de Rome, il fut employé aux divers armements de mer qui furent ordonnez pour Piombino, pour Porto-Longone et pour le secours des Napolitains révoltés. »
ment perdu la fantaisie de songer aux affaires de Naples, il ne nous dûibt pas desplaire que le comte d'Ognate continue à y exercer les cruautés qu'il a commencées (l).. ..
Saint-Gerinain-cn-Laye, 3 avril ICiO.
L'estat où sont noz affaires nous pourrroit bien faire la pensée de prolfiter de ce que les Espagnolz ont à craindre du costé de Naples ; et il est certain, ainsy que vous me l'avez diverses fois escrit, mesme par vostre lettre en datte du 9° du passé que j'ay receue le dernier, ilz ont sujet de craindre la mauvaise volonté de ces peuples, lesquelz par diverses personnes nous font rechercher de les assister.
Depuis quelques jours, nous avons en cette court un religieux Carme, lequel nous a esté adressé par le cardinal Barberin, qui sans doute vous aura communiqué ce qui luy a esté dit par ce bon religieux, qui nous presse par de si vives et probables raisons, qu'il sera difficile de s'en delîendre, et je le trouve très-sensé et très-intelligent, ce qu'il a fait cognoislre, jugeant qu'il falloit une fois voir cesser nos divisions devant que de nous presser d'en fomenter ailleurs ; mais pénétrant qu'elles ne dureroient pas, il n'a pas laissé de nous estaler sa marchandise. N'estoit que M. le bailly de Valence part le lendemain des festes, j'envoyerois quérir ledict religieux, affm de me raffraichir ce qu'il m'a dict pour vous en informer ; mais vostre retour vous levant le moyen de rendre ce service à la France, je me descharge de cette peine, qui seroit d'ailleurs inutile.
(l) Croirait-on qu'en dépit de tous les échecs, cette malheureuse idée d'une intervention à Naples ne cessait de préoccuper les hommes d État si éminents qui dirigeaient alors les alfaires de Finance? Pendant les derniers mois de l'ambassade du marquis de Fontenay, Brienne revient plusieurs fois sur cette question ; et Ton est étonné de l'impression que font sur son esprit les moindres nouvelles qui arrivent des rives napolitaines.
Saint-Germain-en-Laye, 30 avril 16i9.
Jepourrois me dispensercle vousescrire, bien que vostre lettre en datte du 5^ du courant m'ait esté rendue et qu'elle contienne diverses choses très-considérables ; car, par diverses de mes précédentes, je vous ay assez marqué ce que nous pourrions faire sur les desseins qu'on continue de nous proposer d'entreprendre sur le royaume de Naples. Deux choses sont assurées : l'une qu'il est facile d'y faire des progrez, et l'autre que c'est la partie la plus sensible où l'on puisse attaquer l'ennemy; je dis mesme par préférence à Milan, contre l'opinion establie, et qui a passé pour constante, non seulement à ce dernier temps, mais en celuy de nos pères ; et touttes fois ce seroit trop de témérité de s'y porter, vu le mauvais estât où sont nos affaires, non que nous ne soyons puissamment armez et que le repos de l'Estat ne soit asseuré, mais par le manque d'argent. Je pris occasion, lisant vostre lettre, de dire que j'en avois veu de plusieurs Napolitains, escrites en chiffres au Père Cruvelle, Garme, qui confirmoient ce qui estoit porté en la vostre ; et il me fust respondu qu'il falloit attendre que le Père eust eu response à celles qui avoient esté escrites au cardinal Barberin ; et moy je répliquay qu'il estoit inutile de s'arrester à luy déclarer ce que l'on pourroit faire, car sans que nostre armée donne cœur et hardiesse aux Napolitains sur l'espérance d'estre secouruz qu'ilz n'entreprendront chose du monde, et que traictant franchement avez eux, on pourroit conserver leur affection et se prévaloir en une autre conjoncture de temps ; et le père Cruvelle a trop de cognoissance de ce qui se passe pour se flatter que nostre flotte soit en estât d'aller à Naples, si on l'y appelloit, n'estant point encore armée. Il est vray que si une médiocre assistance pouvoit produire quelque effect avantageux, et c'est de quoy on se flatte il y a desjà du tempz, elle pourroit estre donnée des vaisseaux qui font le cours ; et les cappitaines n'en ont obtenu la permission et n'ont eu les vaisseaux du Roy qu'à cette condition de faire ce qui leur seroit commandé, et de tenir les hauteurs de l'Elbe et de se faire souvent voir dans le canal ; et cela à deux fins, l'une pour soutenir unie l'animosité de quelques seigneurs
napolitains, l'autre pour faire voir aux Espagnolz qu'il n'est pas aisé d'entreprendre sur Piombino et sur Portolongone.
Compiègne, 7 mai 1649.
Je vous ay aussi déclaré ce que nous pourrons faire en faveur des Napolitains, et c'est, ce me semble, les obliger que de ne leur pas promettre ce que nous aurions peine de tenir. Mais si la persécution qu'on leur faict les porte à ozer les dernières extrémitez, et qu'ilz se portassent en des lieux qu'ilz pussent conserver, et qu'avec un peu de secours ils pussent se deffendre, telle chose se verroit qui nous feroit changer d'avis ; et sur cette espérance nous avons pris nos mesures, n'ayant permis à nombre de nos cappitaines de faire le cours que soubz condition de se rendre aux costes de Naples au premier ordre "qu'ilz en recevront; et ilz sont si puissamment armez qu'ilz pourront toujours mettre à terre deux mil hommes qui seroient suffisantz de deffendre une place et attendre le secours
Compiègne, 21 mai 1649.
Cela, en suitte de l'accommodement de noz affaires de France, pourra bien desmouvoir les Espagnolz de la résolution qu'ilz publioient de vouloir entreprendre sur Longon, voyant d'ailleurs les dispositions des Napolitains à des nouveautez. Et je suis persuadé que, qui seroit en estât de leur donner la main, on y verroit quelque chose de plus grand que ce qui donnoit à plusieurs les années passées de belles espérances...
Amiens, 30 juin 1649 (1).
Je ne scays qui ouvrira ma lettre : sy c'est vous, Monsieur, vous y trouverez que la vostre du 8c du courant m'a esté rendue; et, sy de fortune M. le bailly de Valencey se trouve
arrivé, comme il y a bien de l'apparence decettemesme lettre, il scaura ce qui a esté résolu sur les affaires de Naples. Ayant pris de Pennautier les instructions qu'il vous doit sur les dites affaires, nous n'avons qu'à dire que nous souhaiterions bien de pouvoir donner chaleur aux mouvemens d'aucuns grands et nous en prévaloir ; mais s'ilz ne fondent leurs espérances que sur l'envoy de notre flotte, il est bon de les en destromper, affin qu'ilz songent à leurs affaires. Et il faut traitler avec cette franchise avec eux, affm de ne perdre pas l'espérance de l'avenir soubz une qu'ilz couveroient qui les feroit perdre euxmesmes. Et s'ilz se pouvoient contenter de peu d'hommes, avancez que cela leur pourroit estre baillé, c'est-à-dire le secours que pourroient porter quelques vaisseaux qui font le cours et qu'on a obligé de servir en corps
Trois lettres du marquis de Fontenay à MM. les
plénipotentiaires, à Munster (2).
Rome, 1 1 avril 1G48.
Messieurs,
Je ne vous puis encore rien mander d'assuré de l'affio de Naples ; mais les Espagnolz pubUent, et il y a grande appa-
(1) C'est la dernière dépêche adressée par M. de Drienne au marquis de Fontenay.
(•2) Nous empruntons au marquis de Fontenay lui-même le récit de la fin des aventures du duc de Guise à Naples. L'ambassadeur à Rome entre-
rence, que M. de Guise estant allé reprendre Nicita, dont les Espagnolz s'estoient saisis, pour servir d'abri à notre armée navalle quand elle seroit venue, et ayant esté 2 fois 24 heures loindeNaples avec toutte sa suitte et tous ses amis, les Espagnolz, par intelligence formée de longue main, se seroient emparez de la ville, de sorte que n'y ayant peu rentrer et estant contraint de chercher sa retraite vers l'Abbruzze, il auroit esté faict prisonnier par § (300) chevaux sortis de Capoue. J'ay envoyé au recouvrement des nouvelles pour m'en esclaircir, et c'est mauvais signe qu'il ne m'en soit point venu di'spuis 6 jours que le bruit en court, lequel porte aussy que tout le menu peuple a esté extrêmement surpris et n'a pas moins de pente à la révolte qu'il a eu par le passé, de sorte que si la flotte venoit promptement, nous ne serions pas hors d'espérance de le faire souslever de nouveau et restablir nos affaires, principallement estant maistres d'une grande partye de l'Abbruzze, ou elles vont fort bien ; et tout le reste du royaume incUne au changement.
Rome, 18 avril 16i8.
Bien que ce que l'on avoit publié la semaine passée se soit trouvé véritable, et que Gennaro Annèse, Vincenzo d'Andréa et quelques autres chefs du peuple l'ayent trahi, les affaires des Espagnolz ne vont pas pourtant comme ils avoient espéré, n'ayant peu les desarmer ny leur ester l'artillerye, de sorte qu'il y a toute apparence que si l'armée navalle de Sa Mté vient bientost, il s'y pourra faire quelque nouvelle émotion, qui sera
tenait une correspondance journalière, non seulement avec Mazarin et la cour, mais encore avec les principaux représentants du roi à l'étranger, et particulièrement les plénipotentiaires français à Mûnsler, sur lesquels so portait en ce moment le grand intérêt de la politique européenne. Les lettres que nous publions ici, et qui terminent le curieux épisode dont nous avons minutieusement étudié Tliistoire, sont extraites du volume des archives du ministère des affaires étrangères, coté Rome, 107. C'est dire qu'elles sont absolument inédites.
d'autant plus désavantageuse aux Espagnolz que nous serons en estât de pouvoir secourir le peuple et de luy donner touttes les assistances dont il aura besoin. Je me confie d'autant plus que cela pourra arriver, que la pluspart de ceux qui avoient traitté par le passé avec moi et qui avoient esté mis prisonniers par Mr de Guise pour divers soupçons qu'il avoit d'eux, ayant esté mis en liberté, me sont venus trouver pour me prier de faire haster l'armée et m'asseurer que le peuple est plus mal satisfait desd. Espagnolz et plus disposé à les chasser qu'il n'a jamais esté.
Rome, 25 avril 1&48.
Pour continuer à vous informer des nouvelles de Naples, qui sont les principales et les seulles que nous ayons, je vous diray que nous avons tous les jours confirmation de l'animosité des peuples contre les Espagnolz, et de la mauvaise satisfaction que ces peuples ont que leurs chefs les ayent trahis, traittant sans eux, de sorte qu'ilz attendent nostre secours pour se vanger d'eux avec une extrême impatience (1). J'en suis de mesme, n'ayant aucune nouvelle du partement de l'armée, de laquelle il est à craindre que les Espagnolz, qui font tout ce qu'ilz peuvent, par cabale et par puissance, ne viennent à bout de restablir leur authorité dans la ville et dans le royaume, et de gaigner ou perdre les plus factieux.
S. Sté continue à se porter fort bien, et les esprits sont si attentifs à ce qui doit arriver de l'afi'ie de Naples, qu'il me semble qu'il y ait une suspension de toutte autre sorte de nouvelles.
(1) Ce sont toujours les mêmes illusions que nous avons remarquées chez Brienne et chez Mazarin, et que, chose plus singulière, l'abbé de Saint-Nicolas partageait aussi bien que le marquis de Fontenay, (V. plus haut, p. 335, 343, etc.)