‹ L'expédition du MexiqueChapitre 10 sur 10 · FRANCE · texte numérisé non relu

FRANCE

Cependant le dommage est grand aussi pour la France, et c'est là ce qui m'a mis la plume à la main.

De quel droit pouvons-nous accuser encore les coalitions armées contre nous, quand nous refaisons exactement ce que nous avons dénoncé, maudit à tout propos, depuis la fin du dernier siècle jusqu'à ce jour?

Y a-t-il eu dans notre langue assez d'invectives, assez de paroles indignées contre les invasions de notre territoire par de prétendus alliés qui devaient nous apporter la délivrance, la justice, la civilisation ! Nous avons vécu de ces indignations; nul ne les a plus entretenues que le Bonapartisme! Et ce que nous avons tant abhorré, nous le pratiquons à notre tour; nous nous faisons gloire de tout ce que nous avons condamné, exécré chez les autres ! Nous aussi, nous allons montrer à un peuple indépendant notre amitié en le constituant à coups de canons !

Voter sous l'invasion, cela nous a manqué pour être libres en 1814 et 1815 !

Qui nous eût dit que les bonnes doctrines de la coalition, de la Sainte-Alliance, nous seraient rendues un jour par le Bonapartisme ? Et que faire violence à un peuple, nous appellerions cela justice, liberté, civilisation, idées généreuses; toutes paroles- qui nous

faisaient horreur quand elles étaient un appas dans la bouche de nos ennemis !

Rien ne nuit plus à une nation que d'abuser des paroles les plus sacrées, lorsqu' après les avoir invoquées pour se défendre, on s'en fait un moyen d'asservir les autres.

Malheur aux peuples qui se renient! C'est ainsi qu'ils s'usent et vieillissent en quelques jours !

l'expédition romaine et l'expédition mexicaine.

conclusion.

Il y a treize ans, je profitai des derniers jours de liberté en France, pour combattre l'expédition romaine, alors qu'elle n'était encore qu'un projet. Je montrai dans son exécution, l'obstacle invincible à la constitution de l'Italie, le fer enfoncé dans la plaie, l'or et les forces de la France employés à empêcher un peuple de naître et de se former, et en résultat l'impossibilité flagrante de continuer l'entreprise, ou d'y mettre un terme.

Je disais que Ton serait condamné à n'oser ni reater ni sortir ; que Ton ne recueillerait pour récompense que la défianoe et la haine de la théocratie que \\m prétendait sauver j et que rien an monde n'aurait <6tf (kit de plus injuste contre un peuple, ni de plus stérile pour le despotisme.

Voilà ce que j'établissais quand j'avais la liberté

de parler ou d'écrire ; et de ces assertions, il n'en est pas une seule qui ne soit devenue évidente pour ceuxlà même qui y étaient alors le plus opposés.

Aujourd'hui, quoique je doive désespérer de faire pénétrer une pensée dans mon pays, je régarde néanmoins comme un devoir strict de ne pas me taire. Ayant passé une grande partie de ma vie à plaider pour des nationalités qui avaient alors peu de chances de renaître, je tiens pour un devoir de ne pas garder le silence quand il s'agit de nationalités formées que l'on entreprend de détruire.

Et ce que j'ai dit en 1849 de l'expédition du Président de la République française contre Borne, je le répète aujourd'hui en 1862 avec cent fois plus de raison sur l'expédition contre le Mexique : injustice, mépris de tous les droits, inutilité, stérilité, absolutisme caché sous de grands mots, voilà par où ces deux expéditions se ressemblent.

Mais si dans la première on a pu se couvrir d'un masque religieux, rien de semblable n'est possible dans l'entreprise contre le nouveau monde. Là, point de Domaine de Saint- Pierre à sauver sur le penchant des Andes. Point de consciences alarmées qu'il s'agit de satisfaire. Il ne reste là qu'une violation laïque, en plein jour, d'une nationalité !

Personne, j'imagine, ne songe à s'embusquer à Mexico dans l'ombre du Saint-Siège. La théologie n'embrouille pas la question. Elle est plus simple ; nous rentrons dans le cas du despotisme ordinaire : tromper pour asservir. Et de bonne foi, est-ce pour cela que la France est faite ?

L'expédition de Rome a été le prélude du Deux- Décembre contre les libertés de la France. L'expédition du Mexique est le prélude d'un nouveau progrès dans le même sens ; c'est-à-dire, d'un coup d'état contre les libertés du genre humain ! Quel est l'état indépendant qui ne doive s'attendre, puisque l'océan n'est plus une barrière, à être foulé aux pieds ? Si toute indépendance est une agitation, et toute agitation un danger, l'état le plus libre, le plus digue, sera le plus menacé, car il sera le plus odieux. Après avoir fait, pour étouffer la république au Mexique, deux mille lieues, croit-on que l'on s'abstienne d'en faire au besoin vingt ou trente pour l'écraser en Suisse ?

Si mon avis l'eût emporté en 1849, contre l'expédition romaine, beaucoup de maux eussent été épargnés à l'Italie et à la France !

Si mes paroles étaient entendues aujourd'hui, de plus grands maux encore seraient épargnés à la France et au nouveau monde. D'autant que la puissance du mal s'accroît par le mal qu'on a fait ; mais il serait déraisonnable d'espérer de nos jours que le cri d'une conscience suffise pour conjurer des fléaux volontaires.

Les choses suivront donc leur cours, tel que l'a voulu la fantaisie d'un seul homme ? Qui souffrira des fautes de cet homme ? l'armée. Qui les expiera ? la France.

Dernier avertissement ! Les adversaires de la France triomphent de la voir embarquée dans de telles entreprises, où elle a contre elle la force des choses et la force du droit.

Ils l'encouragent à persévérer ; ils l* nr^aaAnt d'aller

au loin jouer sa fortune et sa vie sur ces loteries sanglantes. N'est-ce pas assez pour faire cesser le vertige ? Que Ton entende au moins les ennemis de la France, s'il n'est plus permis à ses amis de lui parler.

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