LE DROIT. LES NATIONALITES
J'ai montré que l'entreprise est déraisonnable. Les fondements lui manquent. On ne peut en combler les vides, qu'en y jetant aveuglément les forces vives de la France. Je n'ai encore rien dit du droit !
Tout le monde aujourd'hui s'accorde complaisamment à le proscrire de la question. Il est pourtant inévitable d'en faire mention, au moins, en quelques mots.
La principale armure du Deux-Décembre, pour ceux qui veulent s'abuser, c'a été la question des nationalités. Or, le Deux-Décembre par cette expédition jette sa cuirasse, achève de se découvrir. Il se
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montre tel qu'il est. En foulant aux pieds le Droit sur une aussi vaste échelle, il dit assez, qu'il se croit en cette occasion dispensé de feindre. Les nationalités n'ont été pour lui qu'un instrument de règne ; bonnes à relever, bonnes à écraser, selon qu'elles le servent ou le contrarient.
C'est là ce qu'il faut que sachent les deux mondes.
Si quelque chose de grand s'est accompli dans les deux Amériques, c'est la libération des races, l'indépendance des peuples à l'égard les uns des autres. On ne voyait point là un prince étranger régner sur une nation étrangère. Au prix de flots de sang, le Nord s'était affranchi de l'Angleterre et le Sud de l'Espagne.
Il n'y avait plus, comme en Europe, de populations attachées par la force à des gouvernements issus de la conquête. Point d'Irlande, de Pologne, d'Italie, de Venise, de Servie, rivées par la violence à des conquérants et à des maîtres.
L'héritage cruel des longues dominations était un des fléaux de l'Europe ; les peuples américains ne le connaissaient plus; et c'est là assurément un des plus grands faits de la civilisation, vers laquelle l'Europe tend peu à peu, à force de sacrifices et de douleurs, sans avoir pu s'en approcher encore. La Pologne, l'Italie, la Hongrie, la Grèce, se sont déchiré les entrailles pour atteindre à cette indépendance, à cette autonomie, où les nations américaines ont été portées par des circonstances plus favorables et des guerres plus heureuses.
Les maîtres anciens, les Espagnols et les Anglais,
après une longue domination, ont eux-mêmes reconnu l'impossibilité de faire peser de si loin un joug étranger ; et la nécessité leur a enseigné qu'ils n'avaient rien de mieux à faire qu'à reconnaître et à saluer l'indépendance des continents qu'ils avaient si longtemps gouvernés comme des colonies. Depuis ce moment, les Amériques ont été libres du consentement des deux mondes.
Si jamais la volonté -d'en haut a éclaté sur la terre, c'a été dans cet acte d'affranchissement !
La France aussi y avait mis glorieusement la main I
Que faut-il donc penser d'une entreprise qui va directement contre ce que le genre humain a accompli avec tant d'éclat et de grandeur ? Après que l'Angleterre et l'Espagne se sont brisées l'une et l'autre dans un effort impie pour prolonger une domination condamnée par l'expérience, après qu'elles ont été instruis tes par l'événement à respecter les libertés conquises contre elles-mêmes, que faut-il penser de cette manie de refaire la servitude, là, où elle a été détruite avec l'approbation des maîtres et des sujets ? et qu'est-ce que cette main autrichienne et bonapartiste qui doit rétablir par-delà les mers, le joug qui s'est rompu entre les mains des Espagnols et des Anglais ? C'est défaire ce qu'avait fait la France, de plus noble et de plus magnanime. C'est marcher contre la civilisation, c'est vouloir obliger Dieu et les hommes à reculer !
J'admets que vous réussissiez à reconstituer au Mexique, à votre choix, une Pologne esclave, ou une Hongrie esclave, ou une Venise esclave ! C'est donc ainsi que vous résolvez la question des nationalités ?
Là où elles existent indépendantes, les asservir à un maître étranger, c'est donc là ce que vous appelez les affranchir ? Je n'en avais jamais douté ; mais il est bon que les deux Mondes en fassent P expérience solennelle.
Je sais que le bruit a couru que si vous enchaîniez les Mexicains à F Autriche, c'était pour les troquer contre Venise ! Et il n'a pas manqué d'esprits crédules pour se fier à ce trafic. Ce serait, en effet, le comble de l'art d'asservir les hommes, si vous pouviez intéresser tous ceux qui sont esclaves à mettre en esclavage tous ceux qui sont libres. Vous promettriez de troquer les premiers contre les seconds ; vous donneriez à l'Autriche Mexico contre Venise, la Suisse contre la Hongrie, à la Russie les États-Unis contre la Pologne, Tessin contre Tyrol, Genève et Vaud contre Vorarlberg.
Dans ce marché d'esclaves les peuples se livreraient les uns les autres; l'Italie à peine née, ferait des vœux pour la servitude de la France à perpétuité ! ! Il n'y aurait plus dans le monde un seul homme qui ne fût complice, ou instrument de l'anéantissement de tous les autres. On échangerait partout le Nord contre le Sud, le Levant contre le Couchant ; la vie contre la mort. Après la comédie jouée, il ne resterait plus que des cadavres; on appellerait cela des égaux. Il n'y aurait plus de peuples, et les nationalités battraient des mains : Plaudite cives !
J'admets encore que la force des choses soit vaincue, que tous vos projets réussissent, contre l'humanité, contre les éléments même. La loi de sûreté générale sera imposée aux deux mondes, elle pèsera du
haut des Cordillères sur les deux Amériques. Il n'y aura plus dans l'univers une seule bouche d'où puisse sortir une vérité indépendante. Mais alors les choses parleront à la place des hommes, elles vous accuseront, car vous-même vous les aurez provoquées.
S'ériger de ce côté de l'eau en défenseur des nationalités et aller les étouffer au-delà de l'océan, ces prétentions sont trop contradictoires pour ne pas se briser l'une l'autre. Le théâtre est trop vaste, les spectateurs trop nombreux, pour que l'esprit public soit trompé davantage. Quand on soutient ici l'expédition romaine et la théocratie, là, Almonte et plus loin les esclavagistes, on a sa ligne tracée. Personne ne s'y méprendra.
En Europe vous avez amusé les nationalités par des espérances, des promesses, des leurres ; en Amérique vous les étouffez par des actes. Quelque aveugles que les hommes soient devenus, ils font pourtant en* core la différence de ce qui n'est que paroles et de ce qui est action effective ; et ils ne pourront s'empêcher de conclure que vous aidez à l'indépendance par des mots, à l'asservissement par des faits.
L'expédition que vous avez conçue achèvera de se montrer alors dans tous ses vices, puisque ne pouvant être utile qu'à un seul homme elle n'atteindra pas même ce but. C'est à vous seul qu'elle devrait servir j elle ne nuira à personne autant qu'à vous.