‹ L'expédition du MexiqueChapitre 2 sur 5 · QUESTION HISTORIQUE · texte numérisé non relu

QUESTION HISTORIQUE

Lorsque Fernand Cortez débarqua au Mexique , il brûla ses vaisseaux. Il fallait vaincre en héros ou mourir en martyr. En ces temps-là, l'Espagne ne séparait jamais la cause dp la religion de celle de sa gloire. Ses conquêtes étaient des croisades. Renverser les idoles de Montézuma, comme le Gid et Gonsalve de Cordoue avaient renversé les étendards du Prophète, telle était la mission de Cortez : on sait comment il s'en acquitta.

D'où vient que ces semences de civilisation chrétienne arrosées par le plus pur sang de l'Espagne n'ont pas germé? Pourquoi la race des vaincus , ou au moins celle des métis, a-t-elle fini par absorber la race des conquérants? Pourquoi enfin l'Espagne

a-t-elle laissé tomber cette épée de Fernand Cortez qui est la plus glorieuse de son histoire ? Ce sont là de graves et tristes sujets, que nous n'avons pas à étudier ici. Nous avons dû rappeler cependant dans quel but TEspagne avait envoyé une poignée de héros polir conquérir un grand empire.

L'Espagne a conquis le Mexique au Catholicisme et à la Monarchie: c'est là le point de départ de notre étude politique.

En Amérique , il y a deux races européennes : le peuple qui s'appelait jusqu'à la fin du dernier siècle le peuple de la Nouvelle- Angleterre, et le peuple qui s'appelait hier encore celui de la Nouvelle-Espagne.

Les hommes qui formèrent le peuple de la Nouvelle-Angleterre ne furent point des colons envoyés ni soutenus par leur gouvernement. C'étaient des proscrits qui cherchaient une terre étrangère, où ils pussent vivre en paix et en liberté, loin d'un gouvernement oppressif. Ce n'étaient pas non plus des aventuriers sans ressources: c'étaient des hommes placés sur un même niveau social, qui tous sortaient d'une même classe, la classe moyenne. Ils avaient assisté comme acteurs ou témoins aux luttes de la liberté en Angleterre ; ils transplantèrent en Amérique les idées anglaises en les affranchissant, — si nous pouvons nous exprimer de la sorte, — de tout principe d'autorité et de hiérarchie.

Or donc, la société que ces hommes fondèrent, fut

une république. Là, tout fut républicain : les institu lions municipales, civiles, politiques ; les sentiments, les habitudes, les coutumes, la manière d'être, les principes, les idées, la vie intime, la vie privée, tout y était républicain. Quand la révolution survint, il n'y eut qu'une chose à faire, à changer le faîte qui couronnait l'édifice et à le remplacer par un autre.

Dans la Nouvelle-Espagne, au contraire, ce furent les soldats et les vassaux de Charles-Quint et de Philippe II qui fondèrent les nouveaux États ; c'està-dire des hommes qui, dans le monde des idées comme dans celui des sentiments, ne comprenaient que l'obéissance passive dans l'ordre politique, comme dans l'ordre religieux. Ces hommes, simples représentants et organes du principe de l'autorité, furent ceux qui peuplèrent r Amérique-Espagnole.

Ainsi, la société anglo-américaine était républicaine; tandis que la société hispano-américaine était monarchique , monarchique absolue , monarchique par ses sentiments , ses traditions , ses lois, sa religion, son éducation ; monarchique sous tous les rapports par lesquels une société peut être monarchique.

Les origines du grand dualisme américain ainsi exposées, la ligne de démarcation entre les deux civilisations ainsi tracée, les germes d'une lutte colossale ainsi découverts, quel rôle l'Europe et la France étaient-ils appelés à jouer? Pour qui deviops-nous

prendre parti ? Est-ce pour la moDarchie, ou pour la république?

Cette question a été posée jadis et elle aurait été résolue depuis longtemps si M. de Yillèle n'avait pas remplacé M. de Chateaubriand au ministère.

En effet, cette question de monarchie dans les Amériques est tellement considérable qu'elle devait préoccuper tous les hommes d'État. Nous n'en ferons pas l'historique, nous rappellerons seulement qu'en 1818, le Rio de la Plata offrit la couronne au roi d'Espagne Charles IV ; que le plan d'Iguala consistait à ériger le Mexique en empire indépendant pour le roi d'Espagne Ferdinand IV. En 1823, la Restauration songea sérieusement à élever des trônes américains pour les Bourbons : le roi Louis XVIII voulait même y placer le duc d'Orléans! M. de Chateaubriand, avec son regard profond et scrutateur, trouve un grand avenir pour la famille des Bourbons dans une solution monarchique en Amérique. Il négocie avec M. Canning, il négocie avec Ferdinand VII. Un changement de ministère retarda de quarante ans la réalisation de son noble dessein.

Cette grande question de la monarchie dans les Amériques a été posée de nouveau lorsque la guerre du Mexique a nécessité l'intervention de l'Europe. L'opinion publique y aurait répondu par un toile universel contre Juarez, si les partisans de la politique absor-

bante des États-Unis ne Tavaient pas égarée en niant les tendances monarchiques du Mexique.

Eh quoi ! en quarante années la société hispanoaméricaine aurait pu se transformer en une société semblable à celle des États-Unis ? On pourrait nous faire croire qu'elle n'est plus monarchique , qu'elle n'est plus catholique, que les descendants des compagnons de Cortez, de Ponce de Léon et d'Alvaredo, peuvent pactiser avec les Yankees et les Mormons? Non certainement, l'organisme et le tempérament d'un peuple ne se modifient pas en quelques années. Il y a autant de rapport entre les deux civilisations anglo et hispanoaméricaine qu'entre Charles-Quint et Washington.

Le Mexique était donc, comme le Brésil, comme le Rio de la Plata, monarchique par nature et par nécessité, aux jours de l'indépendance nationale comme sous le régime colonial ; ses aspirations étaient constamment monarchiques, lorsque les États-Unis conçurent le projet de le révolutionner et de lui appliquer la doctrine de Monroë.

Un instant la politique anglo-saxonne triompha ; mais ce triomphe coûta cher au Mexique.

— a Sous le nom de république, le Mexique, dit a M. Chevalier, n'a eu qu'une anarchie déplorable, « avec tout ce qui en forme le triste accompagnement : « l'absence (Je sécurité pour les propriétés et pour les « personnes, les engagements de l'État violés, l'indus- « trie languissante ou anéantie, les routes régulière-

a ment exploitées par des brigands, le moral de la c nation affaissé (1). »

La Providence a déjoué les calculs d'une politique barbare.

Il fallait que l'Europe choisît entre le catholicisme et la monarchie d'une part, et le protestantisme et la politique de nivellement d'autre part. Il n'y avait pas de terme moyen. Il fallait opter entre la politique de Christophe Colomb et celle de Monroë.

Colomb découvrit un nouveau monde pour la foi, la civilisation et les relations commerciales de l'Europe. Monroë veut « l'Amérique pour les Américains », c'està-dire l'Amérique pour les AngloSaxons, pour les Yankees, pour les États-Unis ; l'Amérique séquestrée d'avec le vieux monde, divorcée avec la civilisation humaine.

Aujourd'hui, ces hommes qui professaient cette doctrine insolente, absurde, anti-chrétienne, ont commencé à voir que ce qu'ils appelaient la c/esfmaa de V Amérique n'était pas un décret de Dieu, et que bien différent était l'ordre de sa providence .

Expiation terrible que nous déplorons, mais expiation juste et légitime, comme toutes celles que Dieu impose aux grandeurs orgueilleuses qui aspirent à absorber dans leurs mains la domination du monde.

(l) Le Mexique ancien et moderne, par Michel Chevalier. Hachette, 1864.

En 1861, la France, TEspagne et T Angleterre décidèrent d'intervenir militairement dans les affaires du Mexique.

ta France et TEspagne fournissaient un contingent de soldats à l'expédition, T Angleterre donnait des transports et des marins.

La France ne s^engageait pas dans la lutte pour venger seulement le sang de ses nationaux assassinés, l'honneur de son drapeau outragé ; pour protéger ses capitaux menacés, ses intérêts commerciaux en souffrance : elle prenait les armes pour un dessein encore plus grand, celui de fonder un empire qui pût servir de barrière aux envahissements delà race anglo-saxonne, qui, à la limite du catholicisme et du polysectisme protestant, fût un champ ouvert à toutes les aspirations politiques et religieuses de la race latine en Amérique.

Certes, c'était là le plus beau côté de l'entreprise. On eut la maladresse de ne pas confesser une glorieuse arrière-pensée.

On laissa travestir la pensée mère du gouvernement.

D'une question de principes on fît une question de chiffres. L'opinion publique fourvoyée n'aperçut dans toute cette affaire que les douanes de la Vera-Cruz et de Tampico. Les perspectives éblouissantes d'un avenir certain de prépondérance reUgieuse, politique et commerciale dans le Nouveau-Monde disparurent dans les

brouillards répandus à plaisir par ceux qui avaient tant d'intérêt à les dissiper.

Pendant que la diplomatie française préparait un trône américain à la descendance de Charles-Quint, et que l'épée des vainqueurs de Solferino forgeait une couronne pour l'ancien gouverneur de la Lombardie , dans les coulisses et à la Bourse on chuchotait sur la créance Jecker.

L'Espagne combattait pour la même cause. Seulement ses idées étaient moins arrêtées. Non pas que le cabinet espagnol méconnût la portée de Tévénement ; mais son indécision fut égale à sa maladresse. Ce fut une faute immense ; l'Espagne en nous abandonnant, l'Espagne en confiant le commandement de son armée au général Prim, a compromis à tout jamais Toeuvre de Colomb et de Cortez. La France et la maison d'Autriche ont seules bénéficié de la situation.

Quant à l'Angleterre, son but était purement commerciaL En se retirant, elle n'a trompé personne.

Ce n'était donc pas une aventure que la France allait courir au Mexique ; elle exécutait un projet conçu depuis longtemps, mûri par un échange continuel de communications diplomatiques, par une étude approfondie de la position dans laquelle se trouvait alors la société mexicaine.

Elle était certaine de trouver au-delà des mers un point d'appui considérable dans le parti conservateur

et monarchique. Les troupes qu'elle envoyait à la Vera- Cruz étaient plus que suffisantes si on avait marché directement sur Mexico. Le fait est incontestable. Miramon, Santa- Anna et tant d'autres se sont emparés du gouvernement mexicain et ont livré avec succès des batailles dans des conditions bien moins favorables, avec des forces inférieures à celles combinées de la France et de l'Espagne.

L'histoire, d'accord avec les Cortès espagnols qui ont flétri la conduite du général Prim, rejettera donc toute la responsabilité des malheurs que nous avons éprouvés, des retards que nous avons eus à subir, sur le comte de Reuss.

Quand cet officier général sollicitait l'honneur de conduire les soldats espagnols sous les murs de Mexico, qui en Europe aurait pu prévoir la convention de la Soledad?

La reine Isabelle a commis la même faute que Louis XVIII. Il y avait deux hommes qu'on ne pouvait envoyer combattre Napoléon I" et Juarez : c'étaient Michel Ney et le général Prim.

On a dit : • Au Mexique, il n'y avait qu'un parti, celui de Juarez ; le parti conservateur et monarchique était un mythe. »

Une foule de documents démentent cette assertion ; nous n'en citerons qu'un seul.

Le général Scott envahit le Mexique, et voilà ce que nous Usons dans son manifeste de Jalapa : « Il y a

» parmi vous un parti mouarchique, et les États-Unis a ne peuvent consentir à ce que ce parti se lève et (c forme un gouvernement qui tende au rétablissement « de la monarchie; ils ne peuvent tolérer la monar- « chie en Amérique. Je suis venu pour combattre par « les armes ce parti, je suis venu pour l'anéantir. »

T^es hommes d'État de l'Europe étaient d'ailleurs tous unanimes à conseiller une intervention armée au Mexique. Les ministres de France et d'Espagne, le vicomte de Gabriac et M. Pacheco, s'étaient exprimés hautement à ce sujet.

N^ous trouvons dans une dépêche de l'ambassadeur d'Espagne le passage suivant :

« Au mouillage de Sacrificios et à bord d'un brick « français, j'ai rencontré M. le vicomte de Gabriac, « ministre de France, qui va pour quelques mois en « congé en Europe. Il vint immédiatement me voir, et, « dans le cours de trois entretiens que nous eûmes ff pendant que je me trouvais à ce mouillage, il m'in- 'c forma dans les plus grands détails des affaires in- « térieures de cette pauvre république. Je suis trèsce heureux du voyage de ce diplomate français parce « que, connaissant le pays où il a résidé pendant six « ans, et professant les meilleures idées sur ses hom- « mes et son avenir, il pourra exercer une influence a salutaire dans les conseils de l'Empereur. 11 a souff tenu et soutient qu'une intervention concertée entre « l'Angleterre, la France et l'Espagne^ ou du moins

<c entre ces deux dernières puissances, est nécessaire « pour résoudre la question peut-être la plus grave qui « se présente pour les temps à venir, la question de la « suprématie ou non-suprématie, d'abord en Amérique ce puis dans le monde entier, de ce peuple envahisseur « et sans frein, qui occupe le nord du nouvel hémis- « phère (1). »

C'est donc avec toute connaissance de cause, avec sagesse et mesure que nous sommes intervenus militairement dans les affaires du Mexique.

Les troupes envoyées étaient suffisantes, sans la défection de Prim. Dans tous les cas ceux qui se sont effrayés de l'augmentation de la dette ne pourraient blâmer sans se contredire l'économie introduite dans le début.

Nous n'ignorons pas que M. Thiers a soutenu qu'il suffisait de s'emparer des ports du Mexique pour en imposer à Juarez et se rembourser du montant de nos réclamations en percevant les droits de douane. Que l'illustre homme d'État nous permette d'avoir raison contre lui dans cette circonstance!

En exécutant son plan il serait arrivé naturellement que le gouvernement mexicain aurait reculé sa ligne de douanes et aurait perçu une seconde fois des droits sur les marchandises sortant des ports pour se diriger sur l'intérieur* Par conséquent le commerce étranger

(1) M, Pacheco à S, E, M. Calderon Collantes, la Vera-Cruz, 25 mai 1860*

aurait été grevé du double des droits. Il aurait été forcé , ou de laisser ses marchandises dans les ports après la perception des premiers droits, ou de se ruiner en payant double droit.

Entrons donc dans le cœur de la question et, par les considérations de l'ordre le plus élevé, essayons de démontrer que si le gouvernement faisait fausse route en tâtonnant et en louvoyant dans le choix de ses moyens de défense, les hommes qui professent les opinions dont je m'honore manquaient de patriotisme et d'intelligence en traitant les mandataires d'une politique vraiment nationale en cette circonstance comme les membres d'un conseil d'administration en faillite.

LA

Page 1