L’EXPÉDITION MILITAIRE
débats politiques, nous nous bornerons avec plaisir à esquisser les traits historiques de la question.
Les courses des Français dans la Baie d'Hudson datent du milieu du dix-septième siècle. Ce ne furent d’abord que des entreprises particulières. Vers le même temps, le prince Rupert fonda une compagnie (connue sous le nom de la Baïe d'Hudson) pour exploiter le commerce des fourrures de ces régions presqu'inexplorées et obtint du roi d'Angleterre, en 1669, ! une charte à cet effet lui accordant des droits et des priviléges divers dont le sens véritable n’a jamais été bien défini. De là sont nées les prétentions de l'Angleterre à la possession de la “ grande baïe du nord” et des territoires circonvoisins, en dépit des luttes si longues qu'elle eut à soutenir contre les Français du Canada pour conserver les comptoirs qu'elle établissait dans ces parages.
Depuis deux siècles, les rivages de la baie ont vu bien des combats entre Anglais et Français, bien des navires chargés des riches produits de la chasse, mais peu de changements s’y sont opérés. Le trafic primitif s’y continue tel qu'il était aux premiers jours ; l'agriculture n’a conquis que juste assez de terrain pour fournir quelques légumes aux officiers de la puissante Compagnie de la Baie d'Hudson ; en un mot, c'est encore un pays sauvage.
Il n’en est pas de même des territoires qui s'étendent vers le sud, dans les vallées où coulent la rivière Rouge et la rivière Assiniboine. Le sol, plus propre à la culture, le climat plus supportable, la chasse aussi abondante, et les communications par eau avec le Canada plus praticables de toutes manières y attirèrent les voyageurs et les coureurs de bois canadiens, sous la Vérandrye, qui dès 1743, soixante ans avant les Anglais, les mena à la découverte des Montagnes-Rocheuses. Quelques Français, s’alliant par mariage aux tribus indiennes, commencèrent ce mélange des deux sangs qui a produit la race des métis ou “ bois-brulés ”.
Les missionnaires catholiques ont suivi les Français dans ces contrées, s'y sont établis avec eux et leurs descendants ; de nos
{ La charte octroyée par Louis XIIT, quarante-quatré ans auparavant, donnait à la compagnie de la Nouvelle-France ie territoire de la Baie d'Hudson.
jours, Monseigneur Taché est le premier pasteur des fidèles du diocèse dit de Saint-Boniface, dont le siége est la petite ville de Saint-Boniface, au confluent des rivières Rouge et Assiniboine.
L'essai de colonisation le plus considérable que nous connaïissions a été fait, avec un certain succès, par lord Selkirk en 1813. Le “ Selkirk settlement” établi sur le bord de l’Assiniboine, se compose d'émigrants. Écossais qui, à l'instar des Canadiens-Français, se mêlèrent en partie aux Sauvages, ! ea compagnie d'un certain nombre d'Anglais, attirés dans ces contrées par l’appât du gain ou par le désir de fonder des établissements agricoles. La compaguie de la baie d'Hudson racheta en 1836, des héritiers de lord Selkirk les terres qu'elle lui avait vendues, et rentra par ce fait dans ses anciens priviléges sur Le pays où elle redevenait seule mailresse. Toutefois, le monopole du trafic lui échappait au fort Garry lorsque le Canada songea sérieusement, dans ces dernières années, à s'annexer le nord-ouest.
Le Canada, privé de communications avec la Rivière-Rouge, ne s'occupait que inédiocrement de ses colons, lorsque le projet d’une confédération des provinces canadiennes fit jeter les yeux de ce côté. À part les Relations des missionnaires catholiques, publiées par l'œuvre de la Propagation de la Foi, et les récits de quelques touristes'anglais, assez peu clairvoyants en général et nourris de préjugés, aucune nouvelle suivie ne nous parvenait de cette contrée lointaine qui était comme fermée à la civilisation. D'ailleurs, la Compagnie de la Baie d'Hudson ne paraissait pas disposée à se voir enlever le monopole de la traite que l'immigration n'aurait pas manqué de diviser infiniment.
À certaines époques, cependant, l'attention des autorités judi- Ciaires de l'Angleterre et du Canada avait été attirée sur l'administration qui résulltait de l'autorité passablement douteuse exercée dans le nord-ouest par la Compagnie. Le temps de régler les questions de suprématie royale et d'administration politique approchait. Le Canada présentait tous les avantages requis pour aider l'Angleterre à introduire une constitution régulière; pour
. cela, il suffisait de lui annexer ces territoires et d'étendre sur ces
{ Le capt, Huyshe dit que les métis Ecossais de Manitoba comptent 15,000 âmes. “C'est quatre fois trop, comme on peut en juger par les chiffres suivants empruntés au recensement fait en février dernier : .
Métis parlant français 5,737. Métis parlant anglais (ÿ compris les écossais, bien æntendu) 4,083. Blancs de toutes origines 1,565. Indiens 558. Total pour Manitoba,
11, 963 âmes. <
En 1847, il y avait 5,000 âmes établies ‘sur les terres En 1857, il y en avait
18,000, d'après les rapports de la compagnie de la Baie d'Hudson.
groupes de populations les lois et coutumes de l'administration canadienne, modifiées à certains égards, selon le besoin.
La Compagnie, naturellement revêche à ce.projet, finit pourtant par se montrer plus accommodante. [l fut stipulé que la Reine prendrait possession des territoires, pour 'les transférer ensuite de son autorité privée au Canada,et que ce dernier verserait aux coffres de la Compagnie, trois cents mille louis, à titre de prix d’achat ou de dédommagement—couvrant toutes les prétentions que la Compagnie avait ou pouvait avoir sur ces territoires, à la réserve de quelques priviléges de peu d'importance relativement à l'en. semble et à la portée de l'arrangement consenti.
C’est en vertu de ce contrat entre trois parties que la confédération canadienne nomma, de bonne heure dans l'automne de 1869, Phon. W. McDougall, C. B., alors ministre des Travaux Publics, premier gouverneur de la Rivière-Rouge, et lui donna instruction d'aller établir le siége de son gouvernement au fort Garry, situé à l'intersection de la rivière Rouge et de la rivière Assiniboine, dans le voisinage immédiat de Saint-Boniface et de [a petite ville de Winnipeg. Le nouveau gouverneur devait se rendre au fort Garry pour y remplacer M. McTavish, officier de la Compagnie, dont l’autorilé cessait le ler nov. 1869, au terme du contrat, —juste deux cents ans après la signature de la charte accordée au prince Rupert.
Parti du Canada avec quelques hommes politiques destinés à prendre la direction des affaires de la Rivière-Rouge, M McDougall apprit en chemin que des mécontentements se manifestaient parmi les métis et que l’on chercherait à lui fermer l'entrée du territoire. En effet, nn acte de résistance conduit par M. Louis Riel eut lieu vers ce temps ; il était dirigé contre les arpenteurs du gouvernement canadien qui, rendus dans les environs du fort Garry, mesuraient les terres pour les diviser en lots à coloniser. Les métis se plaignaient de n'avoir pas été consultés au sujet du changement qui s’opérait, et ils réclamaient la rectification d'une charte dressée par eux de manière à garantir leurs droits politiques et leurs priviléges d'occupation sur les terres.
Lorsque M. MeDougall, qui arrivait par les Etats-Unis, eut franchi la frontivre, à Pembina, il reçut du coinité des Métis intimation de ne pas péuêétrer dans le pays; mais il n'en tint pas compte, et jes Métis, mettant leur programme à exécution, le ramenèrent contre son gré, à la ligne de séparation des deux pays
À partir de ce moment, l'insurrection prit une forme plus accentuée, se recruta dans presque toutes les classes de la population de la colonie, et, finalement, M. Riel put s'emparer du fort Garry, où ilinstalla nn gouvernement provisoire, en attendant un arrange-
mentavec le Canada. Un contre-mouvement s'établit presqu'aussitôt, principalement chez les Ecossais du ‘* Selkirk Settlement ” et au nom de ce qu'ils appelaient ‘ M loyauté à la couronne britannique,” allégeance que, par pærtfthèse, les partisans de Riel n'ont +. jamais repoussée, ils tentèrent la reprise du fort Garry. C'est alors que la position devintcritique de part et d'autre, et que, pour frapper ses adversaires de terreur, Riel fit fusiller l'un d'eux, le nommé Scott, qui avait joué un rôle de troisième ordre dans ce soulèvement. C'était pendant l'hiver 1869-70; M. McDougall et ses ministres quittaient Pembiua pour retourner en Canada. “=
La mort de Scott fit retentir un cri de colère et de vengeance.
par toute la province d'Ontario. Les gazettes orangistes, notamment, si nombreuses dans ‘cette province, usèérent du langage le plus violent, en rejetant sur les prêtres, sur les métis’ français et sur sir George-Etienne Cartier, l'accusation d’avoir fomenté la discorde et de soutenir les révoltés par tous les moyens en leur pouvoir. Le lecteur voit en parcourant ces lignes que nous ne donnonsici
que les jalons histhriques de la marche de ces événements. Notre
but étant de raconter l'expédition militaire qui contribua à régler le différend survenu entre les métis et le Canada, c& n'est pas le
lieu de commenter ni d'éclaircir l'histoire de la prise d'armes”
dirigée par M. Riel. -
Sans plier sous la pression des politiciens d'Ontario, le gouvernement éanadien avait cependant un devoir à remplir, c'etait de mettre en action tous les moyens qu'f avait de pacilier le peuple de la Rivière-Rouge et faire en sort@ que ie transfert du territoire à Sa Majesté fut elfuctué selon la cou vention établie. La Compagnie de la Baie d'Hudson réclamait d'ailleurs le versement des trois cent mille louis que ‘le Canada ne voulait-péint lut payer avant d’avoir pris livraison du territoire, chose que la Reine était incapable de faire à cause de l'insurrection.
Un compromis était donc désirable. Il fut fait en double partie de la part du gouvernement canadien. Voici comment: D'une part, l'Angleterre et le Canada enverraient conjointement une force armée pour rétablir la tranquillité dans le territoire ; d'autre part, le Canada s’abouchait de suite avec les personnes qui pouvaient exercer de l’influence sur les chefs du mouvement insurectionnel pour parvenir à connaître au juste le sujet de leurs plaintes et tenter de les amener à'une entente cordiale. En vue de ce dernierrésultat, l’on comptait beaucoup sur l'intervention bienfaisante de Mgr. Taché parti pour le concile du Vatican avant ces troubles, et que le cabinet d'Ottawa sollicitait de revenir au pays. Malgré les accusations que la presse d'Ontario persiste à lancer contre Mgr. Taché, il est
acquis à l’histoire que ce prélat a puissamment contribué à la pacification du nord-ouest, et par là même écarté des complications qui auraient eu les plus déplorables résultats. Les habitants
.de la Rivière-Rouge, y compris les insurgés, ne tardèrent pas à
faire des démarches conciliatrices, et dans ne assemblée générale, . tenue au fort Garry, ils nommèrent des délégués qui partirent sans retard pour Ottawa, où les négociations aboutirent avec succès.
La presse d'Ontario commit tous les excès de langage qu'il est possible d'attendre du fanatisme anli-catholique et anti-français, ce qui eut un très mauvais effetsur la population de la Rivière-Rouge. Néanmoins, au mois d'avril 1870, le parlement canadien passa un bill qui constituait une portion du territoire sous leffom de province de Manitoba, avec le fort Garry pour capitale, efqui accordait à son peuple des droits politiques semblables à ceux qui existent dans ès autres provinces de la Confédération. L
En même temps, il fut décidé qu'un corps militaire serait envoyé à Manitoba pour y rétablir l'autorité royale et permettre la régularisation du transfert de la nouvelle province au Canada. Dans les mois de mars et avril, les préparatifs de l'envoi des troupes se poursuivaient ‘de pair avec la rédaction du bill de Manitoba.
Le 20 mai, l'honorable Adams George Archibald, membre du Conseil Privé et de la chambre des Communes, prêta serment comme lieut. gouverneur de la province de Manitoba et des territoires du Nord-Ouest. Ces derniers devront bientôt recevoir une forme de gouvernement prévu par le bill de Manitoba.
S # ue CT I
s PRÉPARATIFS DE L'EXPEDITION.
(Du 11 mars au 5 mai 1870).
Comme il ne fallait pas songer à passer sur le territoire des Etats- Unis, la question d'une marche à travers les éontrées désertes qui nous séparent de la Rivière Rouge devenait épineuse. Il est vrai
que depuis 1866, notamment, des essais de route avaient été tentés
par les autorités canadiennes pour établir des communications avec le fort Garry, mais le chemin-Dawson n’était encore qu’un com mencement d'exécution de ce plan général et ne rachetait pas même tout-à-fait les difficultés que présentent les premiers milles à parcourir en quittant Ja baie du Tonnerre, sur le lac Supérieur, pour s’enfoncer vers l'Ouest.
On savait que des bateaux avaient passé du fort Frances à la rivière Rouge par la Winipig, mais jamais aucun bateau ou vaisseau plus grand ou plus pesant qu’un canot n'avait été employé dans le vaste désert de rochers, de marécages et de lacs qui sépare la baie du Tonnerre du/fort Frances. ! De fait, des troupes avaient été expédiées dans trois occasions antérieures, par la Baie d'Hudson, afin d'éviter cette contrée ; la compagnie de la Baie d'Hudson avait même déclaré dans un mémoire * au gouvernement anglais que la route était impralicable pour d'autres embarcations que les canots et que ces #nots n'étaient pas propres au transport d’une force militaire—ce qui était exact quant aux canots. L'opinion générale en Canada’ penchait aussi de ce côté, mais le ministère d'Ottawa, mieux renseigné, savait à quoi n teuir, * et donna ordre à Mr. Dawson de faire construire des chaloupes ou bateaux d’une forme particulière, qui furent prêtes à l'ouverture de la navigation et expédiées de suite à la Baie du Tonnerre. Ces bateaux avaient de 25 à 30 pieds de long, sur 6 ou 7 de large.
Par un ordre en Conseil passé le 11 mars, le gouvernement canadien prit les mesures nécessaires à l'achat des provisions, soin dont il chargea l’un de ses officiers, le lieut. col. Wily. Ce dernier,
homme brisé aux affaires et familier avec les choses de notre pays,
s'est admirablement acquitté de ses fonctions. Dès le 21, il faisait rapport que les wagons, le foin, l'avoine, les chevaux, les bœufs, les harnais étaient achetés, ou commandés, et que des arrangements allaient être pris pour obtenir le lard et la farine nécessaires. Le 5 avril, tous les contrats étaient passés ou en voie d'exécution. mps, le ministre de la milice écrivait au lieut. général Lindgay que le lieut. col. Wily était à sa disposition, et le priait en
1 Ilest vrai qu'en 1816 lord Selkirk s'était rendu à la Rivière-Rouge par la Baie du Tonnerre, ayant avec lui, outre une escorte nombreuse, ua lieutenant, deux sergents et douze hommes du régiment des Meurons qui lui avaient été adjoints par le gouvernement du Canada, pour sa sûrete personnelle, vu la rivalité à main armée qui existait entre les compagnies de lu Baie d'Hudson et du Nord- Ouest et qui rendait le voyage très hazerdeux, mais la caravane n'ayant pas de canon à porter, ne se servit que des embarcations usitées dans le pays.
Cette année 1816 fut féconde en meurtres dans le Nord-Ouest, il y en eut vingt-
deux, parmi lesquels celui de M. Sempie, le gouverneur dela compagnie de la Baie d'Hudson. ‘
2? En même temps, (printemps de 1870) la Compagnie s'efforçait de persuader aux gouvernements anglais et canadiens qu'il était urgent de placer une garnison dans son fort d'York, situé à la Baie d'Hudson, au débouché d'une route de cannots qui communique au fort Garry.
3 On peut dire à la lettre que Mr. Dawson avait su tracer pas par pas l'itinéraire que devait suivre l'expédition et que c'est à lui que revient l'honneur d'avoir découvert la route.
outre, de n’engager aucun navire pour le transport des provisions à la Baie du Tonnerre sans avoir au préalable soumis les propositions au gouvernement canadien, qui voulait se réserver le droit de contrôler les prix demandés et par là éviter des dépenses extravagantes ou des spéculations, comme il s'en produit presqu'invariablement lorsque les autorités impériales sont partie contractante daus un marché. Cette ligne de conduite déplut au général qui eut le double tort de ne pas s'y conformer entierement et par la suite de se plaindre d'avoir ête exploité par cerlains armateurs.
Le 7 mai, 1000 barils de farine (sur 2000 qui étaient achetés el remises à Collingwuod) partirent de Collingwood par le Chirora pour la.-Baie du Tonnerre, et 1000 barils de Jarmd (sur 1700 qui avaient été achetés) embarquaient à Toronto sur des goëleltes pour la même dustinatiou. Les provisions et le matériel en genéral con: tinuërent à être expédiés sans retard après cette dite. Le col. Wily avait acheté des chevaux et engagé un personnet suffisant de conducteurs pour les bètes de somme. Des chevaux de l'artillerie rovale furent cédés au gouvernement cinadien ponr compléter le haras, vu la rareté de ces animaux sur les marchés au moment des labours et des semences du printemps. On voit que le gouvernement canadien se mellait en mesure de- faire face aux nécessités de l'expédition. :
Ie-t important de noter ici quelle général Lindsay s'étant réservé la direction absolue de tout ce qui entriut dans l'expédition, rien n’a été recu sans un certificat de ses propres oMiriers, ce qui répond victorieusemetut aux plaintes du colonel Wolseley au sujet de la qualite des articles fournis par le Canada.
Sans attendre }: départ des troupes, le gouvernement canadien prit des mesures pour obtenir, une fois rendu au fort Garry, de la viande fraiche et autres provisions que l'on pourrait tirer de Manitoba ou des Etats-Unis. Le gouvernement impérial ne s'engageait à pourvoir à la subsistance de l'expédition que jusqu'au ler octobre. M. Dawson reçut instruction de faire préparer de bonne heure les casernes et les logements nécessaires pour hiveruer les troupes à Manitoba. Tous ces préparatifs furent poussés avec vigueur, selon ce que permellaient La distance et les ressources d'une contrée encore à demi sauvage. Bref, du momeut où l’on avait décidé en principe qu'une force armée devait ètre envoyée à la Rivière- Rouge, le gouver nement d'Ottawa avait mis l'entreprise en voie d'exécution, grâce à la vigilance et à la fermeté que déploya sir George- Etienne
1 Le Cenada devant rembourser là-dessus sa praportion des dépenses, comme-
ilest dit ailjeurs.
Cartier, qui remplissait les fonctions du premier ministre, alors dangereusement malade.
Dans toutes les négociations au sujet de l'envoi des troupes, de la composition de la force et de sa subsistance, le gouvernement impérial s'est montré ce qu'il est aujourd'hui: aussi dur à la détente qu'un marchand juif. Il s'est accroché aux plus légères chances qu'il a pu avoir de faire retomber sur le Canada le coût de quelque item. Eu grand, il s'est rejeté sur un prélexte de malentendu pour chercher à nous obliger à payer une plus large propor.
+ tion des frais de l'expédition ; en petit, il a produit un volumineux dossier pour se faire rembourser quarante-six sous, prix d’ un balai perdu par nos mariniers sur le lac Supérieur. La force armée devant se composer de 1009 hommes, l'Angleterre consentait à fournir sur ce nombre 250 hommes à ses propres frais. Les trois quarts de l'expédition étaient donc à la charge du Canada. Par la suite, l'Angleterre accorda en sus 130 soldats à sa solde, avec équipements, armes, etc., mais toutes les dépenses extraordinaires nécessitées pour ce contingent retombaient sur le compte du Canada.
Le premier projet du cabinet d'Ottawa avait été d'organiser pour une période de trois ans, une police de 200 homines à cheval dont une partie serait levée en Canada, mais le 16 avril, sur recommandation de sir Geo. E. Cartier, un projet de l'adjudant-général de milice ! fut approuvé par le gouverneur en conseil à l'effet d'enrégimenter une force armée aux conditions suivantes : Un bataillon -de 350 hommes, uon compris les officiers, devait être levé dans chacune des provinces d'Ontario et de Québec, pour servir pendant un an rigoureusement, ou deux ans, à la volonté du - “Fédhvernement canadien. Les bataillons devaient s'appeler : “ 1‘ ou bataillon d'Ontario,” et “®%ou bataillon de Québec.” Chacun devait être composé de sept compagnies de cinquante sous-ofliciers ét soldats, ce qui portait le chiffre de l'effectif, (officiers et sodats) à°382 par bataillon. L’enrôlement (volontaire) devait commencer le 1er mai et n'accepter que des hommes de la milice active ou de
1 Le colonel Patrick Robertson-Ross est un des plus reeommandables officiers
de l'armee anglaise. Ses états de services sont nombreux et attestent de son activité, de sa bravoure ct de son intelligence militaire.
Dans la guerre des -Cafres (1850-51). dans les campagnes d'Orient (1854-56) jusqu'à la chûte de Sébastopol, il fut remercié en sept occasions différentes dans les Orires-Generaux et trois fois mentionné spécialement dans les dépêches du commandant en chef. Il est chevalier de la Legion d'Honneur, chevalier de l'ordre de Medhde, et décoré des medailles de Cafrenie, de Crimée et de Turquie. Sa nomination au poste d’adjudaut-général du Canada date du 5 mai 1869. En celte deruière qualité il est en voie d'organiser avec un plein succès les milices volontaires de notre pays et s'est attiré des eloges des personnes les mieux posées en Angleterre el en Canada pour juger de ses travaux.
un one ue ame ur ins A TS
ceux qui avaient déjà fait partie des corps volontaires âgés de 18 à 45 ans. La paie des soldats fut fixée à 812 par mois. On devait choisir des hommes disposés à s'établir dans le Nord-Ouest, recommandés par leur bon caractère, habitués à ‘* la vie des chantiers ” ou des colons, jouissant d’une bonne santé, et strictement sobres. -
Malgré cela, lé 1er mai, le lieut.-général Lindsay faisait encore des efforts pour que l’on envoyät, de préférence aux milices, les vieux soldats licenciés des “ Canadian Rifles,” parce que, disait-il, après le départ des troupes régulières du fort Garry, les volontaires n'offriraient pas autant de garantie de sécurité que les Rifies.
Les députés adjudants-généraux des districts militaires Nos. 1, 2, 3,4,5, 6 et 7, furent chargés, dans leurs sphères respectives de diriger l'enrôlement des deux bataillons dont l'un (Ontario) destiné à être commandé par le lieut.-col. S. P. Jarvis, Dép. À. G.
. - du district No. 3, et le second (Québec) par le lieut.col. L. A, > Casault, Dép. À. G. du district No.7. Ces deux officiers ont servi honorablement dans l'armée anglaise. Un chapelain catholique et un chapelain protestant furent aussi attachés à l'expédition. Le major James P. McLeod du 45e bataillon volontaire, fut nommé major de brigade, et le capitaine À. Peebles, quartier-maître de district, Toronto, officier du commissariat. Outre ces officiérs, on eût bientôt à nommer uu paie-maître par bataillon.! Dès le 3 mai, le mini:tère canadien était prèt à placer les hommes enrôlés sous le commandement du lieut.-général Lindsay, qui avait exigé et° obtenu l'autorisation de mettre toute chose se rapportant à l'expédition sous son contrôle et sous celui de l'officier immédiatement sous ses ordres, le colonel Woiseley. Le ‘4 mai toutes les nominations étaient faites, el la force armée se composait de 1214 hommes (1214 fighiing men,) savoir : état:major, 21 officiers ; régu- liers, 28 officiers et 409 sous-officiers et soldats ; volontaires, 56 officiers et 700 sous-officiers et soldats.
Le 5 mai, lord Granyille télégraphia à sir John Young : “Troops may proceed, ” et de ce moment lé départ fut réglé sur toute la ligne. On re uera que le Canada avait pris de l'avance dans ses préparatifs, afin de ne paäs retarder les troupes régulières
lorsque celles-ci recevraient l'autorisation de marcher. ss
Il est regrettable que les volontaires de la province de Québec, : dominés par des cabales aveugles, n'aient pas cherché à se prévaloir
1 Le capitaine Thomas Howard, paie-maitre du bataillon de Québec, est devenu depuis secrélaire provincial de Mamitoba.
en plus grand nombre des avantages qui leur étaient offerts en s'enrôlant dans l'expédition. Pour remplir les cadres des districts No. 5,6 et 7, (Québec) il fallut avoir recours à 120 vieux soldats des “ Canadiar\ Rifles ” dont le service expirait à cette époque et qui s’engagèrent avec empressement.
Au commencernent d'août, deux compagnies de dépôt, une pour Québec et une pour Ontario, furent formées pour les besoins militaires et afin de remplir les vides qui pouvaient se produire dans les bataillons de la Rivière-Rouge. Ces compagnies furent organisées facilement (l'engagement était fixé jusqu’au 1er mai 1871) et on lesfit stationner à Kingston.
Quand le 60e carabiniers (régulier) partit de Montréal, au mois d'octobre, on y envoya pour le remplacer la 1ère compagnie du 2e bataillon qui avait passé l'été à la Baie du Tonnerre, à la garde des magasins ; on la caserna sur l'ile Ste. Hélène. Ces trois compaguies ont été licenciées le ler mai dernier.
Le ministre des Travaux Publics confia à M. Dawson la tâche d’engaëer des voyageurs pour conduire el assister les troupes ; un payeur, M. W. H. Aumond, du département de'la milice, fut chargé de la comptabilité de ce corps. Quoiqu'en aient dit le colgnel Wolseley et le capitaine Huyshe, ! ces voyageurs, choisis avec soin, ne peuvent être surpassés dans les rudes travaux auxquels ils ont été accoutumés depuis leur première jeunesse, et personne en Canada ne saurait prendre au sérieux l'affirmation que les soldats anglais travaillaient mieux et plus vite que nos voyageurs: * M. Dawson est trop expert dans l'art d'organiser des expéditions pour les forêts du nord et il avait dans ce cas ici tropà cœur de se tirer honorablement d'affaire pour engager les moins capables des ‘ bons hivernants ” que Fenferment les campagnes du Bas-Canada. Nous savons de source certaine qu’une escouade p u nombreuse prise en Haut-Canada, parmi des hommes sans rapport avec la vie des forestiers, n’a pas contenté ses supérieurs, mais il y a loin de là à denigrerQut le corps.
Le beuenantgénéral Dndsay, commandant des forces britanniques en cé pays, désign'a le colonel Wolseley comme chef de l'expédition. Ce dernier est un personnage, c'est-à-dire qu'il a eu, en mal comme en bien, l’art de faire parler de lui ; déjà, avant le
1 Le capitaine G. L. Huyshe de la “ Rifle Brigade ” fii partie de l'état-major de
l'expédition, I! a publié un livre: The Red River Erpedilion, dans le même esprit fanfaron et préjugé que les articles du Blackwood.
2 Le capitaine Huyshe prend la peine de faire une exception en faveur des voyageurs des Trois-Rivières et des sauvages de Caughnawaga, qu'il déclare être de ‘‘ vrais voyageurs. ”
choix du général Lindsay, il avait su se faire imprimer quelque part à titre de candidat à la charge de gouverneur de Manitoba, —gouverneur militaire et vengeur des griefs des ‘“loyaux,” cela va sans dire. On veut généralement qu'il soit l’auteur d’une série d'articles très-injustes en ce qui touche le Canada, et surtout les Canadiens-Francais et les prêtres, que le Blackiwood's Edinburgh Magazine a publiés en décembre 1870, janvier et février 1871, sous le titre de Narrative of the Red-River Expedilion ; jusqu’à preuvedu contraire, tout dans ces écrits nous autorise à lui en imputer la paternité. . , | = On accuse cet officier d'avoir intrigué pour se faire caser durant sou séjour en ce pays. Deux tentatives de ce genre sont surtout connues, la première lorsqu'il s'est agi de donner un suc-
cesseur à l'adjudant-général de milice, le colonel Macdougali, et,
la secoude à l’occasion du siége du gouverneur de Manitoba que les militaires anglais désiraient faire écheoir à l’un des leurs.
Dans le premier cas, il ne put faire approuver ses vues politicomilitaires n1 son programme d'organisation des cadres de la milice, par l'hon. sir Geo. E, Cartier. Dans le second cas, notre minisière ne voulut aucunement se laisser tenter par le zèle qu’il déploya pour démontrer qu'un bon sabre serait plüsatile qu’une bonne branche d'olivier dans l'administration de Manitoba.
Prétentieux comme il l'est, le colonel ne pouvait pardonner sa déconfiture, aussi la ‘ narrative” est-elle d'une violence extrême à l'égard de sir Geo. E. Cartier, qui a le triple tort de ne pas croire aux visées du colonel, d’être canadien-français et d’être catholique. Avec ces griefs à son dossier, Sir George méritait le mépris du fier colonel—il Pa eu—mais que de fois il a fallu voiler la vérité, inventer des choseg;impossibles pour arriver à punir les français et les prêtres! Ce qui pourtant nous console de toutes ces misvres c'est le nombre de vertes répliques que la“ Narrative ” s'est attirées de la part de la presse anglaise du Canada, car n'oublions pas le mépris de haut ton que l’auteur (et ses acolytes. comme on le sait) professent à l'endroit de notre “ colonie.” C’est un genre qu’il n’a pas même l'avantage d’avoir inventé, mais il s'en sert tout comme. Rappelons-nous Lahontan, Duvergier de Hauranne, et d'autres mirliflores du même crû scientifique, auxquels le rôle de détracteur a fait une renommée si peu-enviable.
DE TORONTO A LA BAIE DU TONNERRE. + {Du 6 au 25 mai 1810.)
Le rendez vous général des troupes était à Toronto. Detà passant par Collingwood, au fond de la Bate Georgienne, jusqu'à la Baie du Tonnerre, il y a 628 willes d'un parcours commode ; de la baie au fort Garry 550 milles, où se rencontrent toutes les difficultés imaginables dans une pareille marche. Total: 1200 milles.
Le plan du cabinet d'Ottawa était de faire suivre aulaut que possible la route ordinaire des canots de ‘traite de la compaguie de la baie d'Hudson, passant d’un lac à l’autre par les rivières qui formént'une chaîne entre la Baie du Tonnerre et le lac Winnipeg. |
Par chemin de fer, l’on se rend de Toronto à Coilingwood, d'où les bateaux-à-vapeur du lac Huron transportent les passagers et le fret jnsqu'au lac Supérieur.
Pour passer du lac Huron au lac Supérieur, il n'y a de praticable à la navigation que le canal du sault Sainte-Marie, qui appartient aux Etats-Unis. Un contre-lemps se présenta en cet endroit par le mauvais vouloir des autorités américaines, ce qui occasionna à Pexpédition des délais et des dépenses considérables non prévus dans l'origine. 3
Pendant la guerrè de la sécession, le Canada avait permis aux Etats-Uuis le passage sur ses canaux et ses chemins de fer non-seulement des armeset dn matériei de guerre, mais encore de ses soldats portant Puniforme. Nous savions par des rapports assez nombreux que les habitants des Etats limitrophes ne se sentaient pas disposés en 1870 à reconnaitre la courtoisie déployée envers eux quelques années auparavant, aussi notre gouvernement prit-il toutes les précautions pour n'embarquer pour le canal du Sault aucun objet tombant sous la dénomination de “ matériel de guerre” Nous ne sollicitions pas la plus petite faveur du cabinet de Washington, et les ordres donnés aux commandants de l'expédition enjoignaient formellement de ne rien négliger pour éviter l'intervention des Américains dans nos affaires. Nous pouvons ajouter que ces ordres. furent exécutés à La lettre. Dès le 3 mai l'A/goma transporta une forte escouade de travailleurs, dont partie pour la Baie du Tonnerre et partie pour le côté canadien du Sault où ils devaient commencer à ouvrir un chemin de trois milles de longueur entre les deux lacs, pour y faire pañser les soldats et le matériel de guerre. L'algoma
mit ces travailleurs à terre près du Sault, et, passant par le canal se rendit à la Baie du Tonnerre où il débarqua le reste de ses hommes. ,
Le 7 mai,le Chicora partit de Collingwood en destination de la Baie du Tonnerre, avec un chargement de provisions et d'ouvriers Rendu au pied du canal, le passage lui en fut refusé. Voici comment :
Le gouverneur du Mirhigan avait signalé an Secrétaire d'Etat, Mr Fish. les opérations qui allaient avoir lieu an canal du Sault en relation avec la force expéditionnaire dela Rivière Ronge. Il s'informa * si l'on permettrait au surintendant du canal de laisser passer les navires canadiens sans avoir reçu À ce sujel des instructious de Wash nelon” M Fish, alarmé probablement de ce rapport qui paraissait d'une nature assez grave, Jdéponilié qu'il était de toute note explicative, répondit que nulle expédition miltiaire, mt aucuntransportde matérelde guerre nedevatent passer jar le canal. C'était ce que voulatent Les ennemis de l'Angleterre et du Canada.
Bien que les sentiments intimes des Americans fussent assez conuus en Canada, ce refus n'en causa pis moins une st prise générale dans notre pays. Sir John Young télégraphia à M. Thornson, Le ministre anglais à Washinglou : + Mon gouvernement a appris avec élonnementque l'on refuse au Chicora le passage du canal du Sault Ce navire ne porte qu'un frêt ordinaire de commerce et uul matérielde guerre, En tous temps les Canadiens ont accordé aux navires américains le passage libre du canal Welland et de leurs autres canaux, y compris même les woëlelles arinees de la douane de Washington lorsque ce dernier gouvernement en a mani. festé le désir, durant la derniere guerre, pour les transporter par cette voie au cenbe de son territoire. Ce qui se fasse en ce moment est regardé ici comme un äcle d'inimitié. Mes ministres espereut que le canal du Sault restera pour les navires canadiens sur le même pied que l’est le canal Wellaud à legard des navies américains. Dans aucun cas, il ne sera expédié de munilions on de. matériel de guerre par ce canal, pas même des’ tentes. On rapporte que le surintendant a été jusqu'à dire qu'il ne laisserait passer nos navires ui chargés ni vides. ”
Les négocialions menaçaient de trainer en longueur; nous ne pouvions attendre indéfiniment la permission de voisins si mal disposés à notre égard, ce qui fit que l'on décida de transporter les approvisionnements de toute nature par le chemin de trois milles qui n'etait pas encore terminé, mais auquel On travailla avec un redonblement d'activité. L'Algoma, resté sur le lac Supérieur, se trouvait heureusement à portée de recevoir les chargements qui
debarquaient au pied du Sault et que l'on ‘“ portageait” ensuite d'un lac à l'autre, à grands frais el perte de temps, on le conçoit,
Deux compagnies du bataillon d'Ontario parties de Toronto le 14 mai, furent les premières qui s'embarquèérent pour te Nord-Ouest. Elles s'arrèlerent au Sault et y furent suivies, deux jours après, par deux autres compaguies du même balaillon pour garder les approvisionnements qui s'y accumulaient par suite de la politique chicaniere des Américains, el aussi pour repousser en cas d'attaque les bandes fémennes qui apparaissuent de nouveau sur nos frontières,
Le 21 mai, le colonel Wolseley quitta Toronto pour la Baie du Tonuerre, où il arriva le 25, ayant pris connaissance, en passant au Sault, de la ré-ouveriure du canal, que l'on décréla enfin, sentant que nos embarras avaient eté assez nombreux pour salisfaire la gloniale des anpexionistes,
L'endroit où le colonel débarqua, dans la Baie du Tounerre, situé à peu de distance du fort William, fut nommé eu celle occasion le debarcadère du Prince Arthur, en lPhonteur de Son Altesse Royale alors en Canada avec son régiment. C'est de ce point que commence la route ouverte par Mr. Dawson, du dépurtement des Travaux Publics; pour relier le lac Shebandowan à la Baie du Tonnerre, route qui permet d'éviter La rivière Kamin'stiquia, d'une navigation excessivement difficile, pour ne pas dire impossible.