L’EXPÉDITION MILITAIRE
débats politiques, nous nous bornerons avec plaisir à esquisser les traits historiques de la question.
Les courses des Français dans la Baie d'Hudson datent du milieu du dix-septième siècle. Ce ne furent d'abord que des entreprises particulières. Vers le même temps, le prince Rupert fonda une compagnie (connue sous le nom de la Baie d'Hudson) pour exploiter le commerce des fourrures de ces régions presqu’inexplorées et obtint du roi d'Angleterre, en 1669, ! une charte à cet effet lui accordant des droits et des priviléges divers dont le sens véritable n’a jamais été bien défini. De là sont nées les prétentions de l'Angleterre à la possession de la “ grande baie du nord ” et des territoires circonvoisins, en dépit des luttes si longues qu'elle eut à soutenir contre les Français du Canada pour conserver les comptoirs qu’elle établissait dans ces parages.
Depuis deux siècles, les rivages de la baie ont vu bien des combats entre Anglais et Français, bien des navires chargés des riches produits Ge la chasse, mais peu de changements s’y sont opérés. Le trafic primitif s’y continue tel qu’il était aux premiers jours ; l'agriculture n’a conquis que juste assez de terrain pour fournir quelques légumes aux officiers de la puissante Compagnie de la Baie d'Hudson ; en un mot, c’est encore un pays sauvage.
Il n’en est pas de même des territoires qui s'étendent vers le sud, dans les vallées où coulent la rivière Rouge et la rivière Assiniboine. Le sol, plus propre à la culture, le climat plus supportable, la chasse aussi abondante, et les communications par eau avec le Canada plus praticables de toutes manières y attirèrent les voyageurs et les coureurs de bois canadiens, sous la Vérandrye, qui dès 1743, soixante ans avant les Anglais, les mena à la découverte des Montagnes-Rocheuses. Quelques Français, s’alliant par mariage aux tribus indiennes, commencèrent ce mélange des deux sangs qui a produit la race des métis ou ‘ bois-brulés ”.
Les missionnaires catholiques ont suivi les Français dans ces contrées, s’y sont établis avec eux et leurs descendants ; de 2:08
{ La charte octroyée par Louis XIII, quarante-quatre ans auparavant, donnait à la compagnie de la Nouvelle-France le territoire de la Baie d'Hudson.
jours, Monseigneur Taché est le premier pasteur des fidèles du diocèse dit de Saint-Boniface, dont le siége est la petite ville de Saint-Boniface, au confluent des rivières Rouge et Assiniboine.
L’essai de colonisation le plus considérable que nous connaissions a été fait, avec un certain succès, par lord Selkirk en 1813. Le ‘Selkirk settlement” établi sur le bord de l’Assiniboine, se compose d'émigrants Écossais qui, à l'instar des Canadiens-Français, se mêlèrent en partie aux Sauvages, ! en compagnie d’un certain nombre d'Anglais, attirés dans ces contrées par l'appât du gain ou par le désir de fonder des établissements agricoles. La compagnie de la baie d'Hudson racheta en 1836, des héritiers de lord Selkirk les terres qu’elle lui avait vendues, et rentra par ce fait dans ses anciens priviléges sur Le pays où elle redevenait seule maitresse. Toutefois, le monopole du trafic lui échappait au fort Garry lorsque le Canada songea sérieusement, dans ces dernières années, à s'annexer le norü-ouest.
Le Canada, privé de communications avec la Rivière-Rouge, ne s’occupait que inédiocrement de ses colons, lorsque le projet d’une confédération des provinces canadiennes fit jeter les yeux de ce côté. A part les Relations des missionnaires catholiques, publiées par l’œuvre de la Propagation de la Foi, et les récits de quelques touristes anglais, assez peu clairvoyants en général et nourris de préjugés, aucune nouvelle suivie ne nous parvenait de cette contrée lointaine qui était comme fermée à la civilisatiou. D'ailleurs, la Compagnie de la Baie d'Hudson ne paraissait pas disposée à se voir enlever le monopole de la traite que l'immigration n'aurait pas manqué de diviser infiniment.
À certaines époques, cependant, l'attention des autorités judiciaires de l’Angleterre et du Canada avait été attirée sur l'adininistration qui résultait de l'autorité passablement douteuse exercée dans le nord-ouest par la Compagnie. Le temps de régler les questions de suprématie royale et d'administration politique approchait. Le Canada présentait tous les avantages requis pour aider l'Angleterre à introduire une constitution régulière; pour
cela, il suffisait de lui annexer ces territoires et d'étendre sur ces
1 Le capt. Huyshe dit que les métis Ecossais de Manitoba comptent 15,000 âmes. C'est quatre fois trop, comme on peut en juger par les chiffres suivants empruntés au recensement fait en février derruer :
Métis parlant français 5,737. Matis parlant anglais (y compris les écossais, bien ur 4,083. Blancs de toutes origines 1,565. Indiens 558. Total pour Manitoba,
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En 1847, il y avait 5,000 âmes établies sur les terres En 1827, il y en avait
‘8,000, d’après les rapports de la compagnie de la Baie d'Hudson.
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8 L'EXPÉDITION MILITAIRE 1 groupes de populations les lois et coutumes de l'administration Ù } canadienne, modifiées à certains égards, selon le besoin. = La Compagnie, naturellement revêche à ce projet, finit pourtant ë par se montrer plus accommodante, [Il fut stipulé que la Reine I i prendrait possession des territoires, pour les transférer ensuite de j son autorité privée au Canada, et que ce dernier verserait aux q coffres de la Compagnie, trois cen's mille louis, à titre de prix d’a- F chat ou de dédommagement—couvrant toutes les prétentions que S la Compagnie avait ou pouvait avoir sur ces territoires, à la réserve D de quelques priviléges de peu d'importance relativement à l'en- D semble et à la portée de l’arrangement consenti. C'est en vertu de ce contrat entre trois parties que la corfédéra- | P tion canadienne nomma, de bonne heure dans l'automne de 1869, si lhon. W. McDougall, C. B., alors ministre des Travaux Publics, V premier gouverneur de la PRivière-Rouge, et lui donna instruction si d'aller établir le siége de son gouvernement au fort Garry, situé à el lintersection de la rivière Rouge et de la rivière Assiniboine, dans le voisinage immédiat de Saint-Boniface et de la petite ville de q * Winnipeg. Le nouveau gouverneur devait se rendre au fort Garry b pour y remplacer M. McTavish, officier de la Compagnie, dont l’au- lc torité cessait le ler nov. 1869, au terme du contrat,—juste deux \ li cents ans après ia signature de la charte accordée au prince Rupert. di Parti du Canada avec quelques hommes politiques destinés à prendre la direction des aflaires de la Rivière-Rouge, M. McDougall n apprit en chemin que des mécontentements se manifestaient parmi m les métis et que l’on chercherait à lui fermer l’entrée du territoire. d En effet, un acte de résistance conduit par M. Louis Riel eutlieu vers à À ce temps ; il était dirigé contre les arpenteurs du gouvernement de canadien qui, rendus dans les environs du fort Garry, mesu- Ce raient les terres pour les diviser en lots à coloniser. Les métis se d’ plaignaient de n’avoir pas été consultés au sujet du changement pa qui s’opérait, et ils réclamaient la rectification d’une charte dressée par eux de manière à garantir leurs droits politiques et leurs pri- de viléges d'occupation sur les terres. pa 3 Lorsque M. McDougall, qui arrivait par les Etats-Unis, eut franchi ar la frontière, à Pembina, il reçut du coinité des Métis intimation de le ne pas pénétrer dans le pays; mais il n’en tint pas compte, et les ex Métis, mettant leur programme à exécution, le ramenèrent contre po ! son gré, à la ligne de séparation des deux pays. de À partir de ce moment, l'insurrection prit une forme plus accen- l’o tué”. se recruta dans presque toutes les classes de la population de pa la colonie, et, finalement, M. Riel put s'emparer du fort Garry, où ne il installa un gouvernement provisoire, en attendant un arrange- qu
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ment avec lc Canada, Un contre-mouvement s'établit presqu'aussitôt, principalement chez les Ecossais du ‘‘ Selkirk Settlement ” et au nom de ce qu'ils appelaient ‘ la loyauté à la couronne britannique,” 2llégeance que, par par nthèse, les partisans de Riel n’ont jamais repoussée, ils tentèrent la reprise du fort Garry. C'est alors que la position devinteritique de part et d'autre, et que, pour frapper ses adversaires de terreur, Riel fit fusiller l'un d'eux, le nommé Scott, qui avait joué un rôle de troisième ordre ans ce soulèvement. C'était pendant l'hiver 1869-70; M. McDougail et ses ministres quittaient Pembina pour retourner en Canada, , La mort de Scott fit retentir un cri de colère et de vengeance par toute la province d'Ontario. Les gazettes orangistes, notamment, si nombreuses dans cette province, usérent du langage le plus \ violent, en rejetant sur les prêtres, sur les métis français et sur sir George-Etienne Cartier, l'accusation d’avoir fomenité la discorde et de soutenir les révoltés par tous les moyens en leur pouvoir, Le lecteur voit en parcourant ces lignes que nous ne donnons ici que ies jalons historiques de la marche de ces événements. Notre but étant de raconter l'expédition militaire qui contribua à régler le différend survenu entre les métis et le Canada, ce n’est pas le \ lieu de commenter ni d'éclaircir l'histoire de Ja prise d'armes dirigée par M. Riel.
Sans plier sous la pression des politiciens d'Ontario, le gouvernement canadien avait cependant un devoir à remplir, c'était de mettre en action tous les moyens qu'il avait de pacilier le peuple de la Rivière-Rouge et faire en sorte que ie transfert du territoire à Sa Majesté fut effectué selon la convention établie. La Compagnie de la Baie d'Hudson réclamait d’ailleurs le versement des trois cent mille louis que le Canada ne voulait-point lui payer avant d’avoir pris livraison du territoire, chose que la Reine était incapable de faire à cause de l'insurrection.
Un compromis était donc désirable. . fut fait en double partie de la part du gouvernement canadien, Voici comment : D'une part, l’Augleterre et le Canada enverraient conjointement une force armée pour rétablir la tranquillité dans le territoire ; d’autre part, le Canada s’abouchait de suite avec les personnes qui pouvaient exercer de l'influence sur les chefs du mouvement insurectiounel pour parvenir à connaître au juste le sujet de leurs plaintes et tenter de les amener à une entente cordiale. En vue de ce dernier résultat, l’on comptait beaucoup sur l'intervention bienfaisante de Mgr. Taché parti pour le concile du Vatican avant ces troubles, et que le cabi- + net d'Ottawa sollicitait de revenir au pays. Malgré les accusations que la presse d’Ontario persiste à lancer contre Mgr. Taché, il est a
acquis à l’histoire que ce prélat a puirsamment contribué à la pacification du uord-ouest, et par là même écarté des complica. tions qui auraient eu les plus déplorables résultats. Les habitants de la Rivière-’iouge, y compris les insurgés, ne tardèrent pas à faire des démarches conciliatrices, et dans une assemblée générale, tenue au fort Garry, ils nommèrent des délégués qui partirent sans retard pour Ottawa, où ies négociations aooutirent avec succès.
La presse d'Onterio commit tous les excès de langage qu'il est possible d'attendre du fanatisme anti-catholique et anti-français, ce qui eut un très manvais effet sur la population de la Rivière-Rouge. Néanmoins, au mois d'avril 1870, le parlement canadien passa un bill qui constitua'! une portion du territoire sons le nom de province de Manitoba, avec le fort Garry pour capitale, et qui accordait à son peuple des droits politiques semblables à ceux qui existent dans les autres provinces de la Confédération.
En même temps, il fut décidé qu'un corps militaire serait envoyé à Manitoba pour y rétablir l'autorité royale et permetire la régularisation du transfert de la nouvelle province au Canada. Dans les mois de mars et avril, les préparatifs de l’envai des iroupes se poursuivaient de pair avec la rédaction du bill de Manitoba.
Le 20 mai, l'honorable Adams George Archibald, membre du Conseil Privé et de la chambre des Communes, prèia serment comme lieut. gouverneur de la province de Manitoba et des territoires du Nord-Ouest. Ces derniers devront bientôt recevoir une forme de gouvernement prévu par le bill de Manitoba.