AVANT-PROPOS
sions doctrinales, auxquelles, en fait, elle s’est terminée. Sans doute n’en saurait-on dire autant de toute philosophie. Il est des auteurs, tel Malebranche, qui ne se proposent que de résumer, comme dans un immense tableau, leur vision du monde ; le système qu’ils développent forme un tout, dont ils peuvent détacher à l’occasion telle ou telle partie, pour la mieux examiner, mais dont les divers éléments leur ont été donnés ensemble, dans une intuition intemporelle. Cependant d’autres penseurs, plus timides ou plus inquiets, ne voient leur doctrine se construire qu’avec peine et par une laborieuse conquête : en leurs œuvres, ils déroulent leur histoire ; ils racontent leurs doutes, leurs hésitations et leurs progrès ; ils ne songent qu’à décrire leur itinéraire, en nous invitant à les suivre. C’est ce qu'a fait Maine de Biran. Pour le comprendre, il faut l’accompagner dans sa route, et ressaisir en leur vivante allure les mouvements de sa pensée.
Par delà les théories plus ou moins arrêtées que l'analyse découvre, il s’agit de retrouver un élan. Les procédés d'investigation et la méthode sont, chez Maine de Biran, ce qu’il y a de plus original et de plus fécond. Les décrire permet d'atteindre en sa profondeur la réflexion même du philosophe ; bien plus, les formules dogmatiques, dans lesquelles s’est cristallisée cette réflexion, ne se conçoivent que par les efforts qui les ont précédées ; la doctrine n’a de sens que par la méthode qu’elle illustre. Aussi convient-il, pour la connaître vraiment, de savoir comment a procédé la pensée biranienne ; il faut, avant tout, préciser quel fut son rythme et par quelles étapes elle a passé ; il faut la revivre. De Maine de Biran on doit dire que la manière dont il a trouvé importe plus que ce qu’il a trouvé. La tâche qui nous incombe est donc de retracer ce que fut pour lui la recherche : une expérience, toujours plus large, qui découvre l’effort, et où se révèle la grâce.