‹ L'expérience de l'effort et de la grâce chez Maine de BiranChapitre 4 sur 24 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Maine de Biran n’est pas venu de très bonne heure à la philosophie. Ce n’est guère qu'en 1793, à vingt-sept ans, qu'il commence à s’y intéresser. Encore, à cette époque, ne cherche-t-il qu'à se mieux connaître : il travaille pour lui seul, dans le silence et dans la solitude ; avant tout, il s'efforce à prendre conscience de luimême ; il veut se voir tel qu’il est. Suivant le hasard de ses méditations ou de ses lectures, il note ses réflexions personnelles. Peu à peu cependant il se découvre. De ses analyses intérieures naissent des problèmes d’un ordre plus général : des idées nouvelles le préoccupent ; des aspirations et des désirs inconnus apparaissent qui, en se précisant, définissent une attitude ; bientôt une vocation véritable se devine. L’âge venant, ces tendances se feront plus impérieuses et plus fortes, au point de l’'absorber tout à fait ; déjà pourtant elles s’annoncent dès cet éveil de la pensée. On en trouve la trace dans les fragments de jeunesse, qui constituent ce qu'on appelle le Premier journal : ce ne sont encore que des essais timides, mais sur lesquels il convient qu’on s’attarde, si l’on veut goûter dans toute sa richesse l'œuvre du philosophe.

À vrai dire, dans les premiers temps, les circonstances ne paraissent pas orienter Maine de Biran vers la philosophie. Tout le prépare, au contraire, à d’autres destinées : son éducation, sa jeunesse, sa formation pre-

mière. Étant né à Bergerac le 29 novembre 1766, il est mis, dès l’âge de quinze ans, au collège de Périgueux, chez les Doctrinaires. Il y fait ses humanités, et, trois ans plus tard, en 1784, il vient à Paris pour s’engager dans la Compagnie des gardes du corps. Il est à peine âgé de dix-huit ans; mais, dès ce moment, il incline vers le choix d’une carrière militaire. Cette décision et les études qu’elle entraîne ne l’empêchent pas, au reste, de mener une vie mondaine : il fréquente les salons et recherche les réunions où l'on s’amuse ; peut-être a-t-il quelqu’aventure galante; il aime, en tout cas, la vie facile et le plaisir. Survient alors la Révolution. Il y prend part comme garde du corps ; aux journées des 5 et 6 octobre, il est même appelé à défendre Louis XVI contre la foule. Pourtant, bientôt après, son corps étant licencié, il est privé de toute situation. Pendant quelque temps, il songe à poursuivre la carrière qu’il a choisie ; il pense même au génie militaire, et c’est dans cette intention qu’il reprend avec plus d’ardeur l’étude des mathématiques commencée en 1784. Ses espoirs, malgré tout, ne peuvent guère durer : la Révolution triomphe et bouleverse tout. Voyant donc, en 1793, la tournure que prennent les événements, et comprenant d’ailleurs que sa qualité d’ancien garde du corps lui nuirait toujours pour son avancement, Maine de Biran abandonne ses idées d’avenir, renonce à ses projets et se retire dans ses foyers.

Deux ans plus tard, de nouvelles perspectives, mais d’un autre ordre, se présentent à lui. Après la chute de Robespierre, il est en effet nommé par Boussion administrateur adjoint du département de la Dordogne. Il accepte le poste; mais, en 1797, il est élu comme représentant du même département au Conseil des Cinq-Cents. Sa nouvelle charge le fait revenir à Paris, et dès lors il est pris par les occupations de son métier. Sa vie s'oriente. Il ne songe plus au génie militaire, mais à la

politique ; il voudrait être un homme d'action. Sans doute, après le coup d’État du 18 fructidor, sera-t-il destué pour un temps de son mandat ; néanmoins un avenir d'administrateur et d’homme politique lui est maintenant ouvert. À partir de 1805, et sauf quelques interruptions momentanées, ce sont des fonctions de cette sorte qui l’occuperont jusqu’à sa mort. Malgré ses sentiments royalistes et son opposition à l’Empire, il sera successivement conseiller de préfecture, sous-préfet de Bergerac, membre du corps législatif; puis sous la Restauration, on le verra député, questeur à la Chambre et conseiller d’État. Les hasards de la vie semblaient faits pour l’éloigner de la philosophie, si par ailleurs le goût de la réflexion ne l’y avait ramené t.

Celle-ci l’attire en effet, et il en vient à lui consacrer peu à peu la majeure partie de ses loisirs. Une première fois en 1789, lors du licenciement des gardes du corps, puis une seconde fois en 1798, après le coup d’État du 18 fructidor, il est privé pour un temps de toute situation. Retrouvant alors une liberté d’esprit complète, il ne dépend plus que de lui-même et peut se consacrer uniquement à ce qui lui plaît. Après quelque temps de vie parisienne, il profite, chaque fois, de ce qu'aucune obligation ne le retient dans la capitale, pour se retirer - à Grateloup, près de Bergerac, dans le domaine de famille que lui ont laissé ses parents Il y goûte le calme et la solitude, loin de toute agitation, loin du monde et des hommes. Il suit avec un intérêt très vif les événements qui s’accomplissent en France ; souvent il s'en inquiète. Mais il passe de préférence ses Journées dans le travail, à lire et à méditer.

C’est notamment à la lecture des philosophes qu’il

1 Pour tous renseignements biographiques sur Maine de Biran, consulter : E. Naville, Maine de Biran, sa vie et ses pensées, Paris, 1857 et A. de La Valette-Monbrun, Maine de Biran, essai de biographie historique et psychologique, Paris, 1914.

s’attache le plus volontiers. Locke, Condillac et Bonnet le retiennent longuement, et par eux il découvre la philosophie qui fut celle du xvrn* siècle. Il a le goût des études psychologiques ; il cherche à retrouver en lui l’image de l’homme véritable : aussi les analyses de l’entendement humain, sans cesse reprises alors, captiventelles son attention. L’allure scientifique, que les philosophes s’efforçaient de donner à leurs œuvres par un appel constant à l’expérience, produit au reste une impression profonde sur sa pensée, car il reste soucieux d'observer les faits avec soin. Mais c’est, en somme, pour se bien connaître qu’il s’initie aux travaux des psychologues : il ne demande à leurs œuvres qu’un principe, qui l’éclaire et qui le guide dans ses propres études. D’autres lectures sont donc, pour lui, d’un intérêt plus immédiat. Il se sent, en effet, porté, comme par un secret penchant, vers l’étude des moralistes. Quelques anciens l’arrêtent parfois, tels Cicéron ou Sénèque; mais il pratique plus souvent les écrivains modernes. Il s'adresse naturellement à Montaigne et à Pascal; il lit plus volontiers encore Fénelon, dont les écrits lui paraissent divins. Cependant, par-dessus tous, Rousseau est le maître, qui parle à son cœur, et dont il goûte profondément le charme ‘. Bref, plus qu'aux discussions philosophiques, c'est aux questions morales que s'intéresse Maine de Biran ; il s’attarde aux auteurs qui en traitent.

Mais c’est encore à l'étude de lui-même qu’il se livre avec le plus de satisfaction. S’il recherche la solitude, sans doute est-ce pour y goûter la paix et la tranquillité qu’elle donne, mais aussi pour apprendre à se connaître, pour se regarder vivre, pour savourer tout le bonheur qui consiste à jouir de soi-même ?. « Dès l’enfance, dira-t-il plus tard, je me souviens que je m’étonnais de

1 Premier journal, éd. T., t. I, p. 63-64.

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me sentir exister ; j'étais déjà porté, comme par instinct, à me regarder au dedans pour savoir comment je pouvais vivre et être moi » ‘. Toute sa vie, il aura soin de se réserver quelques heures chaque jour, afin d’échapper aux préoccupations du monde et pouvoir plus aisément se recueillir. Il ÿ a donc en lui, dès le premier éveil de la pensée, un goût naturel pour la réflexion : il se plaît à s’observer; il aime s’analyser à l'infini, pour saisir en lui les variations les plus subtiles de sentiment et les noter dans toutes leurs nuances. Du reste, une sensibilité très vive, extrêmement délicate, presque maladive, lui fait éprouver avec intensité les moindres choses. Elle le ramènerait donc encore à lui, si par nature il n’y était déjà porté. Dans son caractère comme dans son tempérament, tout concourt, en définitive, à le faire réfléchir sur ce qu’il sent et pénétrer dans les profondeurs de son âme. Sans nul doute, comme il l’écrira plus tard, c’est là une des causes qui l’ont rendu « psychologue de si bonne heure » *.

Voici donc que par goût de l'analyse et par habitude de la réflexion, Maine de Biran touche à la philosophie, vers laquelle primitivement il ne semblait pas aller. A ses heures de loisir, en dehors des occupations qui tendent à le distraire, il aime à s’isoler. Il découvre alors un monde d'idées et de sentiments, qui, dans d’au> tres circonstances, lui serait resté tout à fait inconnu. En s'observant il se pose des problèmes d'une portée infinie, et de ses méditations solitaires naît sa vocation. Aussi ne cherchons pas en lui un philosophe, qui spécule dans l’abstrait, ou qui construise un système. Nous sommes devant un homme, et c’est cet homme qu’il faut voir vivre et penser. Il eut le rare mérite, en s’interro-

1 Journal intime, 27 octobre 1823, cité par Naville, Maine de

Biran, sa vie et ses pensées, Paris, 1857, p. 8-9. 2 Journal intime, 1° mars 1819; éd. N., p. 300 et éd. L. V.,

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geant sur lui-même, de ne pas s’arrêter à des particularités toutes singulières ; mais, par de là son cas individuel, il a su dégager les problèmes d’un intérêt universel qui se sont posés à lui. Afin de mieux comprendre son expérience et la pensée qui l'anime, regardons-le d’abord méditer sur les faits de la vie quotidienne.

ou

Il suffit d'ouvrir le Journal intime des années 1793- 1796 : on y découvre mieux qu'ailleurs l’état intellectuel et moral de Maine de Biran au début de sa vie ‘. A cette époque, que pense-t-il? Quelles sont ses aspirations et quels sont ses désirs ? Vers quoi lorientent ses réflexions ? Quels problèmes se posent à lui? Autant de questions, auxquelles il répond directement.

D’abord, Maine de Biran se plaint de n’être jamais lui-même. Malgré ses efforts, il se voit à la merci d’influences de toutes sortes, qu’il ne peut dominer et dont il souffre. Le seul fait, par exemple, de se trouver dans un salon suffit pour qu’il ne sache plus rester maître de lui. Il a le désir de plaire, de briller, de se faire valoir ; il voudrait forcer l'estime et l’admiration d’autrui. Mais sa timidité le gêne. Il est gauche et maladroit dès qu'il croit sentir quelqu'indifférence à son égard ; aussi, pour peu qu’on le reçoive avec froideur, perd-il toute contenance. Ne sachant s’imposer, il n’ose rien ; il hésite, se trouble et s’embarrasse: il n’a plus aucun sang-froid. Il le sait mieux que personne; mais ses plus fermes résolutions ne servent à rien. Il se laisse impressionner, faisant ce qu'il ne voulait pas faire, et finissant par dire le contraire de ce qu’il pensait. Il cède à tout et à tous; et il en est malheureux. « Tout le monde me mène, m'en impose, et les plus ignorants, ceux qui, en tout, me sont inférieurs, prennent sur moi un empire que la

} Premier journal, éd. T., t. I, p. 49-152.

mollesse de mon caractère ne leur dispute pas » ‘. Aussi voudrait-il, en ces moments de détresse, se retirer seul, loin du monde, dans une retraite où peut-être il pourrait se ressaisir.

Malheureusement, il supporte plus mal encore la solitude complète. Il y est aussi sous l’empire d’une foule d’impressions qu’il ne sait pas maîtriser. « Je fuis l’agitation et sans cesse elle se reproduit en moi malgré mes efforts; ma volonté n’exerce aucun pouvoir sur mon état moral ; elle approuve ou elle blâme, elle adopte ou elle rejette ; elle se complaît ou elle se déplaît; elle se livre ou elle fuit tels ou tels sentiments donnés, mais jamais elle ne les procure, jamais elle ne les écarte. Qu’est-ce donc que cette activité prétendue de l’âme ? Je sens toujours son état déterminé par tel ou tel état du corps. Toujours remuée au gré des impressions du dehors, elle est affaissée ou élevée, triste ou joyeuse, calme ou agitée selon la température de l'air, selon une bonne ou mauvaise digestion » ?. Un simple changement de temps, une variation un peu brusque de température, provoquent en lui des modifications profondes dont tout son être moral se ressent. La pression barométrique, la fraîcheur ou l’humidité de l'air, le vent qui souffle, tout lui est sensible, et, de près ou de loin, tout influe sur sa manière d’être. Le passage d’une saison à une autre, surtout, le transforme entièrement : l’automne le rend mélancolique et triste, il est alors enclin à se replier jalousement sur lui-même; au contraire, l'été fait de lui un autre homme, qui respire une vie nouvelle. Il est toujours sous l’influence du monde extérieur *. Bien plus, il perçoit en lui toutes sortes d’im-

M TbIT Rp 202.

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3 Maine de Biran en gardera l’habitude de noter constamment, dans son Journal intime, le temps qu'il fait, la température, la pression barométrique, l’état du ciel, etc... ; bref, il tiendra, pen-

pressions internes, dont il est également l’esclave. Et sa sensibilité en est encore accrue. Tantôt il éprouve un bien-être général : tout lui paraît facile et léger; 1l se sent dans un état de force et de vivacité Joyeuses. Tantôt il reste morne et froid, incapable de tout, voulant lutter contre le malaise qui l’absorbe, mais n’y pouvant généralement rien. Après quelques moments heureux, il a des jours de dépression, qu’il passe dans une langueur insipide, sans force et sans courage. Ces troubles proviennent sans doute de dispositions organiques, qu’il ne peut changer ; mais les conséquences en sont pénibles. Il vit sans cesse dans un état d’inquiétude, comme un être sans consistance.

Pour Maine de Biran, la vie est donc « une suite de moments hétérogènes, qui n’ont aucune stabilité » *. Sous l'influence de causes externes et internes, qui sont multiples, le corps est sujet à toutes sortes de vicissitudes, dont l'être intellectuel et moral subit le contre-coup. Chaque ébranlement physique a des répercussions intérieures : les sentiments, les idées, la manière d’être tout entière s’en ressentent. À tous les changements qui se font dans le corps, répondent, dans l’âme, des modifications semblables, également indépendantes de la volonté : l’état moral varie comme l’état physique *?. Aussi, pour peindre sa vie, l’image que Maine de Biran évoque, est celle d’un flot toujours changeant. À chaque heure du jour surgissent des impressions, qu’il ne peut pas prévoir et qui lemportent. Il est entraîné, comme dans un courant rapide, par le flux incessant des senti-

dant une partie de sa vie, une sorte d’agenda météorologique. C'est pourquoi, lorsqu'il entreprit, en 1807, de fonder à Bergerac une Société médicale, il pensa, qu'entre autres choses, on y pourrait recueillir des observations intéressantes touchant les phénomènes atmosphériques.

1 Premier journal, éd. T., t. I, p. 54.

bide p74.

ments et des idées. Il souffre, car tout passe et rien ne dure. Or, de ce malaise naît un problème. Comment se fixer au milieu de ce devenir perpétuel? Pour atteindre quelque chose de stable, où chercher? Sur quoi s’appuyer et se reposer ? Comment découvrir, dans la diversité des sentiments, un principe d'unité qui rendrait le calme à l’esprit ? Bref, que faire pour cesser d’être l’esclave d’impressions fugitives? Vers quoi se tourner, pour trouver la paix et le bonheur? Problème d’ordre purement pratique sans doute, mais qui, pour cette raison, exige qu'avant toute chose on cherche à le résoudre.

Il semble avoir reçu parfois une solution naturelle. Maine de Biran se souvient d’un soir où, toute agitation cessant, 1l vécut une heure de paix et de bonheur. « Je me promenais seul, quelques moments avant le coucher du soleil; le temps était très beau; la fraîcheur des objets, le charme qu'offre leur ensemble, dans cette brillante époque du printemps, qui se fait si bien sentir à Vâme, mais qu'on affaiblit toujours en cherchant à la décrire, tout ce qui frappait mes sens portait à mon cœur je ne sais quoi de doux et de triste. Les larmes étaient au bord de mes paupières » ‘. Dans son émotion Maine de Biran éprouvait un état de bien-être extraordinaire, un grand calme des sens, une joie paisible et sereine, en même temps qu’une plénitude de sentiments comme il en avait rarement connu. [1 sentait en vérité descendre en lui comme un avant-goût des joies du ciel. A n’en pas douter cet état procurerait un bonheur parfait, si seulement il pouvait devenir permanent. Il est en tout cas le seul, dont, en cette vie, on puisse attendre la félicité. Avec lui, l'inquiétude est dissipée ; lharmonie intérieure est assurée ; l’unité est faite. Mais il faut reconnaître que tout y dépend du calme des sens. Plus d’exaltation maladive, plus d’agitation : toute passion

1 Jbid., p. 53.

doit être bannie ou sévèrement réprimée, parce qu’au lieu de rendre l’homme heureux, elle le trouble, le remplit d’amertume et ne laisse après elle que tristesse et regret. La seule chose qui puisse apporter cet apaisement souverain, c’est un ensemble d’impressions coordonnées, un cortège de sensations parfaitement réglées et combinées avec science, des sentiments pleins de mesure et de modération. L’âme éprouve alors un contentement doux et calme, semblable à celui que « font à l’oreille les accords consonants » ‘. Au problème qui préoccupe Maine de Biran, la réponse serait ici donnée par la nature.

C’est ce qu'avait déjà pensé Rousseau. Dans les Réveries du promeneur solitaire, il avait insisté sur le fait que le plus profond bonheur se goûte au contact de la nature. Il avait longuement décrit « ces ravissements » et « ces extases » *, qu'il éprouvait parfois au cours de ses promenades et dont il retirait toujours des jouissances infinies. Il avait ainsi rappelé les jours heureux passés dans l’île Saint-Pierre. « Quand le soir approchait, je descendais des cîmes de l’île et j'allais volontiers m’asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché ; là, le bruit des vagues et l’agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans reläche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouve-

1 Ibid., p. 65. Maine de Biran compare l’âme à un « musicien qui écoute si son instrument est bien d'accord », p. 64. Il y a, dit-il, certaines combinaisons qui sont agréables à l’âme, et d’autres qui lui sont pénibles, car, « au moral, comme au physique, tout bien, tout plaisir ne peut résulter que de l’ordre, de l’harmonie dans les rapports », p. 65.

2 Rousseau, Réveries du.promeneur solitaire, seconde promenade ; éd. Musset-Pathay, t. XVI, p. 287.

ments internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser » ‘. Pour lui, cela avait été une délicieuse ivresse que de se perdre alors dans l’immensité des choses. Dans la solitude dont il goûtait les joies, il lui avait semblé qu'un apaisement souverain naissait du calme des passions et des sens. Inlassablement il en avait donc cherché le bienfait. Aussi Maine de Biran espère-t-il, à son tour, obtenir le même résultat par le même moyen. Comme Rousseau, il pense que l'équilibre intérieur réside finalement dans un état d'euphorie, dans une sorte de plénitude et de satisfaction toutes physiques. Le bien-être et l'harmonie des sens, voilà ce qu’il lui faut pour vivre heureux.

Malheureusement il n’est pas en son pouvoir de se donner ces impressions. Il le remarque avec tristesse et s’y résigne : « pour me procurer ces sentiments délicieux, cette paix de l’âme, ce calme intérieur que j'éprouve par accès instantané, je sens que je ne puis rien, mon activité est nulle, je suis absolument passif dans mes sentiments, je suis presque toujours ce que je ne voudrais pas être, et presque jamais tel que J’aspire à être » *. Pour assurer le bonheur, il faudrait que ces sensations de plaisir fussent habituelles et continues. C’est un fait pourtant qu’elles échappent à la volonté. Elles sont données, puis retirées, sans que l'homme y contribue. Au reste, ces phénomènes ne sont-ils pas intimement liés à des dispositions organiques ? Les sentiments de malaise, si lourds et si pénibles à supporter, ont leur origine dans un état purement physique du corps ; aussi, pourquoi s'étonner que le bien-être général, éprouvé parfois en de trop courts moments, soit également provoqué par des causes du même ordre? Il

1 Jbid., cinquième promenade, p. 346.

2 Premier journal, éd. T., t. I, p. 58.

est une conséquence de l’organisation humaine. Le plus sage est donc de ne pas se révolter. Puisque tous les sentiments, quels qu’ils soient, restent indépendants de la volonté, il convient d’en profiter et d’en jouir sans réserve, lorsqu'ils apportent des sensations agréables ; mais il importe aussi de ne pas s’agiter vainement, pour essayer à tout propos d’en faire naître d’analogues aussi bien n’y parviendrait-on pas. Attendre et espérer, telle est, dans ces conditions, la part de l'homme : elle est fort mince.

Si l’on ne compte, en définitive, que sur la nature pour trouver le calme et la stabilité parfaite, il est à craindre qu’on soit souvent déçu. Ne vaudrait-il pas mieux chercher une solution meilleure? Ne pourrait-on pas reprendre le problème et demander à l’homme le secret du bonheur ? C’est ce que fait parfois Maine de Biran. Il note « qu’en fait de bonheur, il y a bien des mécomptes » ‘. C’est une illusion, dit-il, que de vouloir attendre de données extérieures et purement sensibles la paix de l’âme. Les sensations, même les mieux équilibrées, ne peuvent satisfaire personne définitivement ; elles ne font que créer des besoins nouveaux, une soif perpétuelle de changement, un désir que rien ne sait plus apaiser. En fait, il faudrait pouvoir se dégager de toute influence extérieure : car, s’il parvenait à s’affranchir, l’homme redeviendrait libre, et son bonheur ne dépendrait que de lui. « Tant qu’on ne trouvera pas le moyen de se rendre indépendant — jusqu’à un certain point — des objets extérieurs, qu’on ne portera pas en soi-même comme un mobile spontané d'activité, on ne sera que misérable, et dans une situation précaire » ?, Plus que nul autre, Maine de Biran sent le besoin de cette force d’âme. Il en voit déjà la nécessité pour vivre

dans le monde : s’il ne veut pas que le monde le mène et lui en impose, il doit se montrer énergique, inaccessible à toute influence comme à toute suggestion ; il lui faut apporter en toutes choses « une grande fermeté de caractère, et un renoncement absolu aux avantages de l’opinion » ‘, À plus forte raison, pour se soustraire aux impressions sensibles qui l’affectent, cette énergie lui est-elle indispensable. « Je voudrais, dit-il, si jamais je pouvais entreprendre quelque chose de suivi, rechercher jusqu’à quel point l’âme est active, jusqu’à quel point elle peut modifier les impressions extérieures, augmenter ou diminuer leur intensité par l'attention qu’elle leur donne ; examiner jusqu'où elle est maîtresse de cette attention. Cet examen devrait, ce me semble, précéder un bon traité de morale » ?. C’est donc à la volonté qu’il appartiendrait alors d’être souveraine et de commander aux sens.

Les stoïciens s'étaient plu à le répéter. Maine de Biran le sait, et il cite à ce propos les noms de Sénèque, d’Épictète et de Marc-Aurèle. « Jetez les yeux sur la nature, y trouverez-vous d’objet plus beau, plus digne de vénération qu’un Antonin, qu'un Marc-Aurèle? La raison, la philosophie peuvent donc quelque chose » *. Les stoïciens avaient en effet prêché cette force d’âme et cette maîtrise de soi, qui assurent la paix du cœur. Ils avaient distingué les choses qui dépendent de nous, telles nos opinions, et celles qui n’en dépendent pas, tels les biens extérieurs ; et ils avaient prescrit de ne point se soucier de celles-ci, afin d’user librement des premières. Il suffit de comprendre que les événements arrivent toujours comme ils doivent arriver, pour qu’on les accepte tels qu’ils se produisent : on les supporte avec résigna-

PIDId p.00:

2 Ibid., p. 59.

3 Note sur Épictète, Montaigne et Pascal, éd. T., t. I, p. 139.

tion, parce qu’on en voit la nécessité. La sagesse est donc de ne pas céder aveuglément à tout désir, mais de savoir se dominer et comprendre, afin de n’obéir qu’à la raison. C’est à vivre en accord avec celle-ci que les stoïciens avaient personnellement travaillé. Leur souci avait été de montrer qu’au lieu de céder aux sollicitations du monde et de la chair, il convient de suivre le guide intérieur qui s'exprime par l'intelligence. Ils avaient enseigné de la sorte le pouvoir de la volonté sur les passions et du jugement sur les sens, ajoutant que le bonheur est le fruit d'une attitude énergique. Maine de Biran ne peut l'oublier, au moment où il cherche l’équilibre intérieur et le calme. Il évoque ainsi les préceptes d’Épictète et de Marc-Aurèle : « l’homme est bas, misérable, lorsqu’il ne cède qu’à l'impulsion des sens ; il s’élève en se mettant sous l’empire de la raison ; alors loin d’être un objet digne de pitié, il mérite la vénération de ses semblables » !. Maine de Biran espère diriger ses affections et changer ses sentiments, en suivant le même exemple; il entend faire appel, lui aussi, à la puissance libératrice de la raison et du vouloir.

Mais souvent il désespère. A l'exemple des stoïciens, les moralistes invoquent l’existence d’une force intérieure, qui serait toute-puissante ; ils s’imaginent « que l’homme peut toujours se donner des affections, changer ses penchants, détruire ses passions ; à les entendre, l'âme est souveraine, elle commande aux sens en maïitresse » ?. De telles affirmations auraient besoin cependant d’être mieux établies. Jusqu'à présent on ne sait guère Jusqu'où cette force peut s'étendre. Tout porte même à croire qu’elle n’a pas l'indépendance qu’on veut lui accorder ; elle semble plutôt le jouet d’impressions fugitives dont l'organisme est le siège. N’a-t-on pas vu

AIO TA END 80; ? Premier journal, éd. T., t. I, p. 60.

qu'elle dépend d’influences multiples qui demeurent imprévisibles ? Une foule d’objections se présentent, faisant ainsi douter de l'efficacité du remède proposé. Qu'est-ce donc que cette force d’âme ? Est-il vrai qu’une énergie spirituelle de cet ordre réside en l’homme? À supposer qu’elle existe, a-t-elle le pouvoir de l’élever et de le soutenir ? Comment le pourrait-elle d’ailleurs ? C’est ce qu'il faudrait d’abord savoir.

Voici donc renaître l'inquiétude initiale. Par tous les moyens qu'il connaissait, Maine de Biran a cherché l’apaisement et le calme d’où vient le bonheur : c’est en vain ; il n’a rien trouvé qui le satisfasse. Attendre que le hasard lui donne des ravissements semblables à ceux dont il garde le souvenir, ou lutter avec courage pour surmonter tout sentiment de malaise et recouvrer son indépendance : ces deux solutions, entre lesquelles perpétuellement il oscille, ne sont guère consolantes, parce que rien ne permet de supposer qu'on aboutisse avec l’une ou l’autre d’entre elles à des résultats immédiats. Encore la seconde semble-t-elle préférable à la première : si les moments de joie et de bien-être physique sont en effet trop rares, peut-être réussit-on parfois à se procurer l’équilibre intérieur auquel on se complaît. Bien que la tâche soit lourde et l'idéal sans doute inaccessible, c’est un effort à tenter. En ce sens, « il serait bien à désirer qu’un homme accoutumé à s’observer analysât la volonté, comme Condillac a analysé l’entendement » *. Le malheur veut que le travail soit long, qu’il exige des aptitudes exceptionnelles, une patience persévérante et continue, un don de soi entièrement consenti, chaque jour renouvelé et souvent douloureux. Il ne rebute pas Maine de Biran : ce sera l’œuvre de sa vie que de s’y consacrer. Mais en attendant, l'heure passe et le besoin

presse.

1 Ibid., p. 70.

Aussi, tout en espérant mieux, Maine de Biran propose l'institution d’une sorte de médecine de l’âme, qui, s’appuyant sur les constatations déjà faites, cherche à en tirer quelques remèdes d'ordre purement pratique. Avant: tout, il importe de bien comprendre que le bonheur, comme le malheur, a sa source en l’homme, beaucoup plus que dans les objets extérieurs. Si l’on souffre, il faut en chercher la cause dans une mauvaise disposition du corps; loin d’en accuser la fortune, il faut y voir la conséquence d’un état physique défectueux. C’est dire, au total, que le malaise d’une âme instable doit être considéré comme une maladie, susceptible d’être soignée. « Si nous reconnaissions que l’état de’ trouble, d’anxiété est presque purement physique, nous le regarderions comme une maladie, et ayant éprouvé ce qui peut nous en garantir ou nous empêcher d’y tomber aussi souvent, nous mettrions ces moyens en pratique » . La suggestion n'est pas neuve, puisqu'elle vient de Rousseau. Dans les Confessions, celui-ci racontait, en effet, comment il eut l’idée d’écrire un ouvrage sur La morale sensitive. Ayant remarqué que nos manières d’être « dépendaient en grande partie de l’impression antérieure des objets extérieurs », et que, par conséquent, « nous portions, sans nous en apercevoir, dans nos idées, dans nos sentiments, dans nos actions mêmes Veffet de ces modifications », Rousseau avait entrepris de rechercher le « régime extérieur, qui, varié selon les circonstances, pouvait mettre ou maintenir l’âme dans l'état le plus favorable à la vertu ». Il s'agissait seulement de « forcer l’économie animale », en constituant une véritable médecine de l’âme. « Les climats, les saisons, les sons, les couleurs, l'obscurité, la lumière, les éléments, les aliments, le bruit, le silence, le mouvement, le repos, tout agit sur notre machine, et sur

1 Jbid., p. 85.

notre âme par conséquent, tout nous offre mille prises presque assurées, pour gouverner dans leur origine les sentiments dont nous nous laissons dominer » ‘. C’est, au fond, la même idée qui est reprise par Maine de Biran. Mais, chez lui, ce projet a un caractère tout à fait précis : chaque homme doit s’étudier et « se comparer à lui-même en différents temps », afin de mieux suivre «les variations dans l’état physique » auxquelles correspondent des « irrégularités dans l’état moral » ?. De telles connaissances auront l’avantage de débarrasser l’homme de toute illusion sur son sort. Elles permettront ensuite de prévoir les répercussions des événements et de s’y préparer. Quand bien même le mal ne pourrait être entièrement évité, du moins aurait-on le moyen d’en atténuer beaucoup les effets. La vie serait plus douce.

Pratiquement, tout se réduit à un petit nombre de préceptes fort simples, et du reste très sages. L’expérience prouve que, pour trouver le calme et la stabilité morale d’où naît le bonheur, il convient d’écarter toute passion excessive, comme toute exaltation excitant profondément la sensibilité. Qu’en laissant libre cours aux passions on puisse éprouver momentanément des plaisirs intenses, c’est certain, mais bientôt après on retombe dans un état de langueur et d’abattement pénibles : aussi est-il préférable d'éviter soigneusement ces causes de troubles. Le plus raisonnable est, en somme, de vivre avec une grande modération, sans commettre aucun excès de quelqu’ordre qu’il soit. D’un régime ainsi compris on recueillera vite des bienfaits inestimables, la santé du corps et la santé de l'esprit; toutes les fonctions de l'être s’accompliront sans malaise et sans gêne. Sans doute peut-il se faire qu'on ne réussisse pas tou-

1 Rousseau, Confessions, Liv. IX; éd. Musset-Pathay, t. XV,

2 Premier journal, éd. T., t. I, p. 74.

jours à régler harmonieusement le sentiment de son existence. Il faut se garder, en ce cas, de toute agitation vaine ; il faut seulement attendre une occasion meilleure. On a déjà l’avantage de prendre conscience de ce qui se passe en soi, et, tout en continuant d’espérer mieux, on ne subit plus rien en aveugle. Bref, se maintenir autant que possible dans une « situation moyenne » ?, et, si le mal se fait sentir, le supporter avec résignation : telle est la sagesse, dont dépend le bonheur; elle demande, en pratique, beaucoup de mesure, de calme et de patience.

En 1796, le dernier mot de Maine de Biran est donc une parole de résignation. Mais, derrière celle-ci, on sent qu’un conflit subsiste entre une sensibilité presque maladive et les aspirations trop souvent impuissantes de la volonté. Peut-être est-ce Ià un trait de caractère commun à beaucoup d'hommes de cette époque ? Et Maine de Biran traduirait en cela un état d’esprit, qui reflète l'influence de Rousseau. Chez lui, toutefois, il y a une sincérité parfaite. Lorsqu'il se plaint de sa faiblesse, c’est réellement qu’il souffre, et c’est réellement aussi qu'il cherche à dominer ses impressions et ses sentiments. De cette lutte naîtra toute sa philosophie.

Dès maintenant, les confidences que révèle le Premier Journal permettent de définir une attitude et de préciser une orientation de pensée. Certes les notes de jeunesse que Maine de Biran a laissées ont un caractère strictement personnel : Maine de Biran n’écrivait que pour lui, sans jamais penser qu’un jour d’autres pourraient le lire. Mais, précisément pour cette raison, il est intéressant de le connaître et de saisir sur le vif les pre-

1 Jbid., p. 86.

mières tendances de sa pensée. Celle-ci est en formation; elle n’a rien encore de systématique. Plus tard, elle aura bien des occasions de s’enrichir et, par suite, d'évoluer ; mais en attendant elle possède une fraicheur particulière, et le problème qu’elle pose est celui dont elle vivra pendant trente ans.

Ce problème est très précis. C’est un problème qui concerne non pas la spéculation pure, mais la pratique et l’action. Maine de Biran n’aborde jamais la philosophie pour elle-même ; il se montre toujours en homme que les circonstances amènent à réfléchir et que seuls les événements de la vie font redescendre en lui : ce qu'il médite, en somme, c’est sa propre existence. On commettrait donc une erreur, si l’on ne voulait voir dans les réflexions du Premier journal que les principaux thèmes doctrinaux qui seront développés plus tard. Sans doute existe-t-il des rapports étroits entre les aspirations de jeunesse et les grandes doctrines philosophiques de l’âge mûr : celles-ci s’appuieront sur l’expérience de toute une vie, et, dans la mesure du possible, elles se chargeront en retour de l'expliquer. Mais, à l'origine, Maine de Biran ne se propose aucun idéal de connaissance désintéressée; c’est indépendamment de toute philosophie proprement dite qu’il réfléchit sur luimême. « Qu’'importent les connaissances qui, ne satisfaisant qu'une vaine curiosité, ne nous avancent en rien dans la vertu » ‘. Pour lui c’est d'un problème moral qu'il s’agit avant -tout. Au reste, il ne considère pas ce problème sous sa forme abstraite et générale. Il ne part point, comme Spinoza par exemple, à la conquête d’un bien en soi ou d’un idéal de perfection. Seules l’expérience de chaque jour et l'épreuve de la vie l'amènent à comprendre l'importance de certaines questions. De là dépendent toutes ses aspirations ; de là vient aussi l'inté-

WDetihomme éd, lp. 416:

rêt que présentent pour lui certaines recherches, alors que d’autres le laissent encore indifférent. L’unique chose qui importe est de savoir ce qu’il faut faire pour bien vivre. Dans le fond, ce problème est tout à fait commun ; mais les termes, dans lesquels il est énoncé, sont nouveaux. Maine de Biran entend se placer en effet sur le terrain de la pure psychologie. Le désir qui l'anime n’est pas de faire naître en lui quelque vertu surnaturelle, mais plus simplement d'établir, au plus intime de sa conscience, un équilibre interne aussi parfait et aussi durable que possible. Puisque le mal dont il souffre consiste en un trouble intérieur, et que, dans cet état, nul principe d'ordre et d'unité psychologique n'existe plus, la vie restant livrée à une anarchie sans nom, il importe de trouver un remède, en tenant compte très exactement de la nature du mal. A une instabilité psychologique il faut essayer de substituer une stabilité du même ordre. Laissant donc de côté toute spéculation morale, il s’agit de découvrir, dans ce petit monde que forme la conscience, le principe autour duquel la vie intérieure pourrait s'organiser. En ce sens, le problème moral vient coïncider avec celui du bonheur, la conscience morale et la conscience psychologique se trouvant identifiées ; la sagesse devient l’art d’être heureux. Le bonheur et, par conséquent, le bien naissent ici de l’unité que l’homme sait réaliser en lui, unité dans les affections et dans les goûts, dans les mœurs et dans les habitudes. Il convient que tout soit parfaitement coordonné, c’est-à-dire subordonné à un même plan et convergeant vers une même fin. À ce prix l’équilibre sera prêt d’être réalisé : l'harmonie régnera ; la paix et la joie renaîtront d’elles-mêmes. Lorsqu'il commence à réfléchir, Maine de Biran ne se soucie donc point de spéculation pure. Loin de se rapporter à la métaphysique, ses préoccupations essentielles ont pour objet un problème d'ordre moral : que faire pour bien vivre ?

Et ce problème est lui-même posé comme une question d'ordre exclusivement psychologique : que faire pour vivre heureux et calme ?

Dès lors, la manière d’en chercher la solution est définie assez exactement. Du jour où Maine de Biran pense découvrir dans sa propre conscience le moyen d’assurer l'unité de sa vie, il ne peut pas ne pas apercevoir quelle méthode suivre. Celle-ci est imposée par le but même à atteindre : elle doit être adaptée à certains faits, dont il faut tenir compte; et, puisqu'il s’agit de réorganiser l’homme intérieur, elle doit s’appuyer sur les données de la psychologie. Or, les enseignements de cette psychologle sont très nets. Ils font voir que l’homme est pris entre deux puissances contraires et de valeur inégale : la force de ses impressions, et l'énergie de sa volonté. Les affections changeantes et purement passives de la sensibilité sont dangereuses : on n’en peut rien attendre de sûr ; elles sont trop incertaines et trop fuyantes, pour qu’on puisse fonder sur elles quoi que ce soit de paisible et de durable. Il est donc prudent de se tenir en garde contre elles ; si on ne peut les éliminer totalement de la vie intérieure, tout au moins convient-il de les en éloigner le plus possible. Par contre, il faut réussir à être soi, c’est-à-dire apprendre à se dominer. Une volonté forte est, à cet égard, nécessaire : seul un tel pouvoir permet de commander aux passions et d'asservir le corps; seul il permet de diriger la vie suivant un principe d’ordre et d'unité. Aussi, d’après Maine de Biran, la première place doit-elle être donnée à Pactivité volontaire. Cette œuvre est de longue haleine, il est vrai, et elle réclame beaucoup de patience et bien des luttes ; elle mérite cependant d’être entreprise. L'étude de l'activité humaine devient en tout cas urgente, puisque c’est d’elle que dépend en définitive la paix de l’âme. L'analyse de soi s’impose comme la seule méthode légitime. C’est en s'observant et en connaissant l’étendue de son

propre pouvoir, que l’homme peut espérer en un avenir meilleur : car celui qui sait s’observer commence à se connaître, et celui qui se connaît apprend à se dominer. La psychologie réflexive prend donc une importance capitale : elle permet à l’homme d’agir sur lui-même et de se transformer ; avec elle et par elle il s’agit moins de contribuer aux progrès d’une science que de trouver une voie de salut. Afin de résoudre le problème moral tel qu’il l’avait posé, Maine de Biran s’efforce ainsi d’organiser l’ensemble de sa vie consciente, en y subordonnant tout à l’impulsion d’une activité personnelle, essentiellement spontanée et libre. Et, pour y parvenir, il préconise l’analyse intérieure et l'observation attentive de soi, la psychologie pouvant seule donner une solution au problème pratique qu'elle avait soulevé.

Mais, au fond, c’est toujours à une certaine conception de l’homme que songe Maine de Biran. Quand on a défini le problème qu'il se pose, et qu'on a vu dans quelle voie il en cherche la solution, on aperçoit sans doute les préoccupations initiales de sa pensée ; on n’en découvre peut-être pas toute la richesse. Ces préoccupations conduisent en effet à une doctrine, dont l’importance est considérable. Maine de Biran aborde, pour commencer, un problème d'ordre moral. Ce problème sera repris plus tard; mais, en attendant, il implique, de par son énoncé même, une certaine conception de l’homme. Et cette conception est le germe de toute une philosophie. L'homme est double, Aomo duplex, voilà le fait capital, que supposent les questions précédentes. Cette vérité, Maine de Biran l’éprouve au plus intime de lui-même, dans la vie de tous les jours beaucoup plus que dans des discussions abstraites. Certaines lectures, faites par la suite, pourront en apporter confirmation ; mais l’idée première est personnelle, comme est personnel aussi le malaise initial et le désir de dominer toute affection sensible par l'énergie du vouloir. Le problème

du bonheur et la solution psychologique qui en est cherchée ne se conçoivent même qu’en fonction de cette expérience. S'il s’agit d'assurer, au-dessus de discordances douloureuses, l’unité profonde de la conscience, c'est qu'en effet un conflit existe. Par de là l’inquiétude qui le travaille, Maine de Biran a donc l'intuition très vive d’un dualisme de la nature humaine, dualisme dans lequel s’opposent les variations d’une sensibilité incertaine et la force volontaire, la passivité et l’activité. À ses yeux, la lutte qui se poursuit entre les mouvements de la vie animale et les exigences de l'esprit s’explique par cette double nature. Si l’on doit parler ici d’une philosophie, il faut par conséquent ajouter qu’elle est très simple : elle exprime une tendance plus qu'un système. Elle est le fruit d’une expérience quotidienne, profondément vécue et souvent douloureuse. Il y faut voir une tentative pour saisir le fait humain dans sa complexité, sans métaphysique ni spéculations abstraites. Mais cette tentative fournira désormais le thème de toute une œuvre philosophique. Toute une doctrine en sortira. Les réflexions auxquelles Maine de Biran va se livrer tourneront désormais autour de cette idée centrale de la dualité qui est en l’homme : elles y reviendront sans cesse comme à leur principe et à leur fin.

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