CHAPITRE
Lorsqu'il écrit son Premier journal, Maine de Biran n’est pas seulement occupé à s’étudier et à se connaître. En même temps qu’il médite sur lui-même, il prend l'habitude de lire. Il lit beaucoup, souvent même d’une façon quelque peu désordonnée ; mais il profite de ses lectures, car loin d’accepter, passivement et sans crititique, tout ce qu’elles lui apportent, il réagit, il éprouve le besoin d’examiner et de discuter chaque idée nouvelle, et finalement il fait un choix, en tenant compte de ce qui le préoccupe et par conséquent de ce qu’il pense déjà. En face des philosophes et des penseurs de son temps, il prend position. Souligner ce qu’il doit aux premiers maîtres dont il a médité les œuvres, montrer ce par quoi il est vraiment original et ce par quoi il est moins, c'est définir plus complètement la pensée qui l'anime dans ses années de jeunesse : on saisit mieux alors ce qui lui appartient en propre. Au contact des doctrines et des systèmes qu’il discute, Maine de Biran achève de se former; la philosophie qui était impliquée dans les aspirations les plus intimes de son être se précise et se formule : le dessin en devient plus net.
Les noms qui reviennent le plus souvent dans les notes rédigées entre 1793 et 1799, sont ceux de Locke, de Condiilac, de Bonnet et de Rousseau. On sent que Maine de Biran connaît chacun de ces philosophes, qu’il les a lus et qu’il s’en nourrit. Il ne se contente pas de
parcourir rapidement quelques-unes de leurs œuvres ; il éprouve le besoin de les analyser pour les mieux comprendre, et de les discuter en détail pour les mieux juger. Même s’il ne les nomme pas, on s’aperçoit qu’il y revient sans cesse : tantôt 1l en veut faire la critique; tantôt il en reprend certaines suggestions. Dans tous les cas, sa pensée y cherche un excitant pour la réflexion personnelle. Aussi tout en se défendant d’adopter entièrement l’une ou l’autre des doctrines qu’il considère, il en subit malgré tout l'influence : sa pensée y trouve un aliment.
La première en date, et la plus profonde peut-être, des influences que Maine de Biran ait subies, est celle de Rousseau. Dans le Premier journal, on trouve déjà des pages qui ont le même accent que certains passages des Confessions ou des Réveries du promeneur solitaire. Ce ne sont encore, il est vrai, que des rencontres d'expressions, qui révèlent une affinité de caractère, et qui prouvent tout au plus une lecture assidue de certaines œuvres. Mais, à côté de ces ressemblances toujours un peu incertaines, il en est d’autres tout à fait nettes et d'ordre doctrinal. Maine de Biran a laissé des notes relativement courtes, dans lesquelles l'influence proprement philosophique de Rousseau se fait sentir davantage : il y discute parfois quelques théories particulières ; plus souvent il reprend certaines thèses importantes et les développe pour son compte. Ce qu’il trouve chez Rousseau s’accorde d’ailleurs aisément avec ses conceptions personnelles : ainsi prolonge-t-il volontiers une philosophie, qui lui semble expliquer les leçons que la vie lui a déjà données.
A cet égard, plusieurs thèmes de méditation lui sont fournis par la Profession de foi du vicaire savoyard. En ces pages où se résume la pensée philosophique de
Rousseau, Maine de Biran découvre : un esprit nouveau et une méthode originale de recherche; les grandes lignes d’une étude sur l’hômme ; les éléments d’une philosophie religieuse. Et, sur ces trois points, il pense devoir adopter l’essentiel des solutions proposées.
Ce qu'il aperçoit d’abord chez Rousseau, c’est un esprit et une méthode en harmonie avec ses tendances les plus profondes. Rousseau est en effet l'homme que le dogmatisme philosophique a déçu. Il suffit pour s’en rendre compte, de lire la Profession de foi du vicaire savoyard. La métaphysique y est considérée avec mépris comme une chose vaine. Elle est le domaine de la contradiction, du doute et de l'incertitude ; les hommes qui s’y livrent ne savent qu’opposer leurs opinions les unes aux autres, sans pouvoir s’arrêter à quelque conclusion ferme, et ils aboutissent finalement au scepticisme le plus triste et le plus décevant. Cette impuissance tient, du reste, à la faiblesse de la raison : « l’insuffisance de l'esprit humain est la première cause de cette prodigieuse diversité de sentiments » ‘. Sans doute l’orgueil y est aussi pour quelque chose, car il pousse chaque homme à « penser autrement que les autres » ?. Le plus grand mal vient, cependant, de l’incapacité foncière où nous sommes de trouver, par nos seules forces, des solutions satisfaisantes pour tous les problèmes : « des mystères impénétrables nous environnent de toutes parts ; ils sont au-dessus de la région sensible; pour les percer nous croyons avoir de l’intelligence, et nous n’avons que de l'imagination » . Aussi faut-il, devant cette incurable faiblesse, se résigner à vivre dans une certaine ignorance; on doit renoncer à tout connaître. « Le premier fruit que je tirai de ces
1 Rousseau, Émile, Liv. IV, Profession de foi du vicaire savoyard ; éd. Musset-Pathay, t. IV, p. 18.
2 Ibid., p. 19.
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réflexions, conclut Rousseau, fut d'apprendre à borner mes recherches à ce qui m’intéressait immédiatement, à me reposer dans une profonde ignorance sur tout le reste, et à ne m'inquiéter, jusqu’au doute, que des choses qu’il m’importait de savoir » !.
Il y a cependant un moyen d’échapper au doute, de dépasser la raison toujours impuissante et faible, et de parvenir, au moins sur certaines questions, à la certitude complète : c’est de se fier à la « lumière intérieure » ?. Cette lumière s’oppose à la raison raisonnante des philosophes, non pour la détruire, mais pour la compléter : elle est donc d’un autre ordre. Elle ne constitue pas un mode de connaissance relevant de procédés irrationnels et contredisant la raison; elle est simplement une méthode nouvelle, essentiellement intuitive, permettant d'affirmer certaines vérités, qui sont inaccessibles à l’intelligence, mais qui répondent à des besoins du cœur. Elle se manifeste ainsi sous la forme d’un sentiment ou d’un instinct, dont l’action se fait intérieurement sentir : ses suggestions paraissent irrésistibles, et ses révélations sont plus sûres que tous les raisonnements du monde. Il convient, en vérité, de ne pas lui demander ce qu’elle ne peut donner : elle n’est point destinée à fournir l’explication dernière des choses, mais seulement à dire ce que l’homme doit savoir pour les besoins de la vie. Si on n’en use qu’en ce sens, elle ne peut égarer personne. « Portant donc en moi l’amour de la vérité pour toute philosophie, et pour toute méthode une règle facile et simple qui me dispense de la vaine subtilité des arguments, je reprends sur cette règle l'examen des connaissances qui m’intéressent, résolu d’admettre pour évidentes toutes celles auxquelles, dans la sincérité de mon cœur, je ne pourrai refuser mon consentement, pour