Lettre à Arnauld, G. I
LA CAUSALITÉ SELON NEWTON
ment imaginatif , que présentait l'entreprise. Et cet aspect de spéculation métaphysique et théologique, sous lequel se présentait le dynamisme leibnizien, devait encore être accentué par le contraste avec le dynamisme de Newton, qui prétend, lui, s'établir sur le terrain de la science positive, servi par l'éclat prestigieux de la plus belle découverte qu'il ait été donné à l'homme de faire, consacré par l'ampleur, la précision, de l'œuvre sans rivale : les Philosophie natutalis Principia mathematica.
108- — Leibniz avait eu recours aux lois de Galilée, mais uniquement pour redresser la science cartésienne dont il maintenait l'inspiration fondamentale. Newton procède, pourrait-on dire, de Galilée tout entier ; et il se propose de faire échec à Descartes tout entier. Les Philosophie naturalis Principia mathematica de 1687 visent à clore la période ouverte par les Principia Philosophias de 1644, en ne laissant rien subsister, ni de la méthode de Descartes, ni des propositions fondamentales du système, ni de ses conséquences dernières.
Galilée avait déterminé le mouvement des projectiles, en « composant », comme éléments indépendants, les déterminations résultant de la loi de la chute des corps avec les déterminations résultant de la loi de l'inertie. Newton, «pour rendre compte du mouvement des astres, cherche de même à calculer deux composantes : un mouvement du même ordre que celui qui résulte de la loi d'inertie : le mouvement centrifuge dont Huygens avait déjà étudié les conditions \ et un autre mouvement, représentant cette attraction, dont^ Gilbert et Kepler, et plus d'un savant après eux, avaient soupçonné l'existence, mais dont aucun, avant Newton, n'avait réussi à exprimer l'effet avec une suffisante précision2.
La valeur du calcul est uniquement dans le succès avec lequel il s'applique à l'expérience. La mesure du degré terrestre par Picard, dont les résultats sont connus à Londres en juin 1682, permit à Newton d'établir que les conséquences de la déduction mathématique concordaient avec les données de l'observation. En 1687, les Principes paraissent ; il semble que jamais l'homme n'aurait pu espérer de saisir ainsi la loi
1. Horologium oscillatorium, sive de motu pendulorum ad horologia 'aptato demonstrationes yeornetricae, Paris, 1073. Voir Principia, I, prop., IV, th. IV, Sch. I., et Léon Bloch, la Philosophie de Neccton, 1908, p. 2/5.
2. Voir Rosenberger, Isaac Newton und seine physihalischen Principien, Leipzig, 181)5, p. 135 et suiv. ; Duhem, la Théorie P/iysique> son objet et sa structure, 1906, p. 378.
suprême de l'univers en la faisant tenir dans une formule aussi simple, rendant aussi manifeste la connexion de l'esprit t t des choses. Comment alors n'aurait-il pas une confiance complète dans la voie suivant laquelle on est remonté d'une formule appuyée sur les faits, aux principes qui en éclairent la signification ? Gomment la doctrine de la causalité n'aurait-elle pas été chez Newton étudiée et interprétée avec autant de ferveur qu'elle avait pu l'être jacfis chez Aristote ?
109. — Au centre de la théorie newtonienne de la causalité sè trouve la notion de force. Newton lui donne sa forme définitive, en dissociant dans le poids qui paraissait une propriété fondamentale (et même, pour certains, constitutive) de la matière, deux éléments susceptibles de former un produit : un coefficient de masse, un coefficient de gravitation.
Ce qui est remarquable, c'est que cette dissociation se présente, dans l'histoire de la pensée newtonienne, comme étant l'œuvre unique de l'expérience. En 1679, Richer faisait paraître les Observations astronomiques et physiques faites en Visle de Caïenne : « l'une des plus considérables... est celle de la longueur du Pendule à seconde de temps, laquelle s'est trouvée plus courte en Caïenne qu'à Paris 1 ». Cette différence s'explique-t-elle par une variation dans l'action propre de la pesanteur, tenant à ce que la distance au centre de la terre serait plus grande dans la zone de l'Equateur que dans les régions plus proches du pôle ? ou ne serait-elle pas liée à une influence secondaire comme la température ? De nouvelles observations, faites à l'île de Gorée, et à la Guadeloupe, sur les instructions de Gassini, vinrent consolider l'hypothèse que le poids est fonction d'un coefficient variant avec le lieu 2.
Alors se pose une seconde question : ce poids ne varie-t-il pas en un même lieu, avec les propriétés spécifiques de la matière ? Demeure-t-il identique lorsqu'on soumet à l'action de la pesanteur, dans les mêmes conditions de lieu et de volume, des corps différents ? A cette question, Newton entend ne donner d'autre réponse que celle que les faits lui dicteront. Il suspend à des pendules de longueur identique des boîtes de bois toutes semblables afin que la résistance de l'air soit la même, et dans ces boîtes de bois, en le maintenant bien au centre pour que le centre d'oscillation ne se modifie pas, il place successivement un poids égal d'or, d'argent, de plomb,,
1. Voir Y Introduction historique de Wolf aux Mémoires sur le Pendule. Collection de Mémoires relatifs à la Physique, publiés parla Société française de Physique, t. IV, 1889, p. xxxm.